‹ Frederick II et Louis XV: d'apres des documents nouveaux; 1742-1744Chapitre 34 sur 39 · Mémoires de Noailles, t HT, p. 380. — Rousaet, t. U · texte numérisé non relu

Mémoires de Noailles, t HT, p. 380. — Rousaet, t. U

avec la santé et la vie, allaient se trouver gênées. Ses prières étaient moins longues, ses conférences avec le père Pérusseau moins fréquentes, sa tendresse pour la reine moins démonstrative. Faut-il ajouter, comme l'affirme dans ses Mémoires^ avec une indécence malicieuse, la vieille duchesse de Brancas, que la pauvre reine, toute heureuse de se croire aimée de nouveau, se donnait le tort de jouir avec trop peu de discrétion de son triomphe, s'en laissait féliciter tout haut par ses dames, et qu'elle fut même assez mal inspirée pour essayer d'attester cette reprise de possession par je ne sais quel air de rajeunissement dans son extérieur et de coquetterie dans sa toilette qui prêtait un peu à rire? Rien n'était plus propre assurément à faire naître dans la mémoire de son époux des regrets et des comparaisons qui n'étaient pas à son avantage*.

Quoi qu'il en soit, cette altération insensible des sentiments du roi était suivie avec une curiosité railleuse par tons les courtisans; mais

1. Mémoires de Luynss^ L VI, p. 85. — FngnumU des Mémoires de la duchesse de Brancas.

ceux qui s'appliquaient le plus altentivement à en discerner les moindres nuances étaient, comme on peut bien le penser, les ambitieux qui avaient lié leur fortune à celle de la favorite et qui avaient pu se croire un moment entraînés dans sa disgrâce. C'étaient: Tencin, accouru à Metz avec les autres ministres à la nouvelle de la révolution du palais, et beaucoup moins soucieux de Thonneur de TÉglise que touché des malheurs de Tamie de sa sœur; Belle-Isle, compromis par sa générosité de la dernière heure; Richelieu surtout, qui, ne pouvant se flatter de faire oublier sa complicité dans toutes les faiblesses royales, n'avait de ressources que de spéculer hardiment sur leur retour. Tous ceux-là voyaient avec un plaisir msd déguisé le roi retourner, par degrés, à ses instincts naturels. Mais, en face d'eux, un autre groupe formé des amis de la reine, de Chàtillon, gouverneur du dauphin, de tous les gens pieux, en un mot, qui avaient applaudi à la fin des scandales, et de Maurepas (peu digne de leur être associé, mais qu'un ressentiment personnel enrôlait dans leurs rangs), était également en éveil, craignant

à tout moment de perdre Tascendant qu'il venait à peine de reconquérir.

Noailles, dans la situation critique où le plaçait sa mésaventure, avait le malheur de no pouvoir compter sur l'appui ni de l'un ni de Fautre des deux partis qui se tenaient ainsi en observation. Il avait pris trop de part aux débuts de la liaison du roi avec madame de Châteauroux, vécu avec elle pendant les premiers temps de sa faveur dans une trop grande et trop visible intimité, pour n'être pas vu avec défiance par ceux qui avaient applaudi à son départ. Mais Thumeur que, dans les derniers temps, il lui avait témoignée k elle-même de sa présence à l'armée ne le recommandait pas non plus à la bienveillance des amis qui la regrettaient. Puis on paye toujours tôt ou tard, dans le monde, surtout à la cour, les avantages dont on a joui tout seul, surtout quand on les a étalés avec trop peu de ménagements; le revers de la médaille, c'est qu'au jour de la disgrâce, on n'est défendu ni regretté par personne. Ce fut le sort qu'éprouva Noailles ; il put lire, le jour de sa rentrée à Metz, la malveillance dans tous

les regards. « Le déchaînement contre lui est universel, » écrit Luynes dans son Journal; et, effectivement, pendant quMl traversait les rangs des courtisans pour entrer dans le cabinet du roi, il put entendre murmurer assez haut derrière lui des plaisanteries sur ce qu'il appelait encore sa victoire du 23 août, et ce que toute l'armée avait baptisé du nom A^ journée des culhxites. Tous les yeux étaient ouverts et toutes les oreilles tendues pour apprendre quel accueil il allait recevoir.

La curiosité fut déçue, au moins ce jour-là:

car le roi ne laissa rien voir sur son visage. « Voilà le maréchal arrivé depuis hier, écrivait Belle-Isle au comte de Clermont. Il vint chez le roi sur les huit heures. Sa Majesté jouait; le maréchal s'approcha, il mit un genou en terre et lui baisa la main. Le roi dit : « Monsieur le » maréchal, vousvoyez un ressuscité. » (leladit, il ne fut question de rien de part ni d'autre. Le roi fit des questions générales sur les blessés, demanda où était présentement le prince Charles, M. de Noailles s^en alla coimne tout le monde, après le jeu. » Il y avait pourtant eu un

moment, dans le cours de rentretîen, où les malins avaient cru triompher, car le roi avait demandé assez haut : « Monsieur le maréchal, comment avez-vous fait pour ne pas être culbuté comme MM. tel et tel (qn^il nomma)? »

Maïs Noailles, sans se troubler, répondît qu'il n'était pas présent là où la confusion avait eu lieu, et profita de la question pour faire connaître la nature de l'accident et les mesures quil avait prises afin d'en empêcher les suites. Le roi parut agréer ses explications. « En somme, écrivait Tencin, la réception a été un problème. Est-elle bonne? est-elle mauvaise?

Les sentiments sont partagés ; ce quH en faut conclure, c'est qu'elle n'a pas été brillante V » Tencin avait raison : les favoris sont comme les amants : ce qu'ils doivent le plus redouter, ce n'est pas llrritation, c'est l'indifférence, et la froideur polie du roi dut paraître à Noailles le plus alarmant des symptômes; mieux attrait valu cent fois des reproches un peu vîfs qui lui auraient permis une justification complète.

i. Biiiuset, t. I, bUroducHon, p. cl, cul ~ Mémoires de Luynen, t. Vî, p. 73.

C'est en tête-à-tête, à la vérité, et non dans un cabinet plein de monde qu'une explication de ce genre aurait pu avoir lieu avec utilité. Mais ce fut précisément cette faveur d'un entretien particulier qui fut refusée au maréchal de Noailles. Le roi, alléguant la faiblesse de tête et la difficulté de travail que lui avait laissées sa maladie, s'excusa de ne pouvoir lentendre sur les faits passés, et, quant aux décisions à prendre, il le renvoya poliment soit au ministre de la guerre, soit au conseil, dont il faisait partie lui-même. Mais ce conseil, où il rencontrait ses rivaux et ses ennemis, comme Tencin et Maurepas, ne tenait plus que des séances courtes et irrégulières, Tétat du roi servant encore ici de prétexte pour les abréger ou les renvoyer d'un jour à l'autre. En attendant, tout languissait, toutes les résolutions demeuraient en suspens. Le roi, qui était censé tout conduire, ne dirigeait plus rien, et toute la machine administrative et militaire semblait être, comme lui, atteinte de défaillance.

La situation était pourtant très pressante ; car il fallait décider au plus tôt ce qu'on devrait

faire pour réparer la faute commise, et si, afin de rejoindre le prince Charles (puisqu'on n'avait pu l'arrêter), on lancerait Tarmée française à sa suite, au delà du Rhin. Frédéric ne cessait de demander une résolution prompte et hardie de cette nature, prétendant, non sans raison, qu'on la lui avait promise par le traité signé le 5 juin. Schmettau, excité chaque jour par une lettre nouvelle qui lui enjoignait de pousser à la roue, assiégeait les ministres d'insistances, de mémoires écrits ou de pressantes allocutions. « Mais il aurait plutôt, dit Frédéric dans ses Mémoires, iransj^oTié les montagnes que secoué Tengourdissement de cette nation. » Enfin, après plusieurs délibérations assez confuses, on s'arrêta à une demi-mesure ayant pour but d'éluder plutôt que de remplir les engagements qu'on avait pris. On confia au comte de Clermont un petit corps de troupes qui dut rejoindre Tarmée de Charles Vil et, de concert avec les Bavarois, s avancer en Allemagne afin de tendre la main à Frédéric. Quant au reste [de l'armée française , on dut bien aussi lui faire passer le Rhin, mais au-dessus de Strasbourg, pour

envahir ce qu'oa appelait TAutriche antérieure et mettre le siège devant Friboui^ en Brisgau, chef-lieu de celte province. Schmettau eut beau représenter que Marie-Thérèse, tenant beaucoup plus à Pra^e qu'à Fribourg, ne détournerait pas un soldat de Bohème pour aller détendre ses possessions rhénanes, et que cette diversion prétendue serait sans aucune utilité pour son maître, il ne put rien obtenir de plus. On lui avait promis de porter la guerre en Allemagne, on lui tenait parole. Cette exécution littérale devait lui suffire, et, sans Técouler davantage, Tordre fut envoyé au maréchal de Coigny de commencer le mouvement des troupe.s vers Fribourg et de préparer les opérations du siège. « Mon gros Valori, écrivait Frédéric eu apprenant ces irrésolutions si pauvrement terminées du ministère français, nous prendrons Prague ; mais vos Français ne feront que des sottises. »

Restaient encore plusieurs points, et des plus importants, à résoudre. D abord, le roi paitiraitil avec son armée et irait-il encore prendre part aux travaux de ce siège? Nouveaux débats sur

ce poiaty et des plus vifs. Toute la faculté médi< cale poussait des cris à la seule idée do voir compromettre, par une nouvelle épreuve, une santé aussi précieuse, sauvée par miracle et encore chancelante; naturellement, les amis de madame de Châteauroux faisaient chorus, pressés qu'ils étaient de ramener le roi là où il aurait la facilité et, par là même, la tentation de se rapprocher d'elle. Richelieu pourtant (il s'en est du moins vanté par la suite) ne fut point de ceux qui le conseillèrent dans le sens de la faiblesse. S'il faut l'en croire, le roi, décidément fatigué à la fois de l'héroïsme et de la vertu, ne lui cacha pas son désir de revoir sa maîtresse : « Avant de la revoir, lui répondit-il, faites ce qu'elle vous aurait conseillé et ce que Gabriello aurait conseillé à Henri lY. » El ce serait làdessus que le roi, reprenant courage, aurait annoncé son départ pour le lendemain. L'anecdote, bien que rapportée par une amie très intime du duc, ne mérite qu'une médiocre confiance ; cai* elle se ressent trop du ton de vanterie habituelle h un personnage qui, toute sa vie, a toujours voulu que tout ce qui se passait, en fait de bien comme

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(le mal, de vice comme de vertu, fût attribué à son influence. Rien ne prouve, d'ailleurs, que Louis XV, à ce moment, bien quintérieurement travaillé de désirs et de regrets, eût pris le parti de se donner un nouveau démenti et fait le calcul d une rechute préméditée. Ce qu'il y a de certain seulement, c'est que, s'il ne recherchait pas encore les sociétés illicites, il était déjà fatigué des légitimes; car, la reine lui ayant demandé la permission de l'accompagner jusqu'à Strasbourg : « Ce n'est pas la peine, » lui dit-il sèchement; et il lui enjoignit de retourner à Versailles, après avoir fait visite à son père à Lunéville*.

Le roi partait donc; mais qui allait raccompagner? qui devait commander sous lui et sous ses ordres, ou plutôt pour lui et en son nom? Serait-ce Belle-Isle, qui pouvait s'y attendre, tant son nom était fréquemment prononcé dans toutes les lettres du roi de Prusse? Serait-ce NoaîUes, en vertu du droit de sa charge officielle? On apprit bientôt avec surprise que ce ne

1. Fragmenta des Mémoires de la diichesse de Brancas. — Mémoires de Luynes, t. VI, p. 82.

serait ni lun ni Taulre et que Louis, se réservant à lui seul le commandement supérieur, comptait diriger le siège de sa personne, sans autre concours que celui de Coigny. Belle-Isle ne reçut pas la permission de l'accompagner au delà de Strasbourg, et Noailles ayant demandé s'il devait suivre plus loin : « Comme vous voudrez, » lui fut-il répondu, sans qu'un mot fût ajouté à cette invitation si peu pressante. Ainsi se trahissait chez Louis XV cette inconstance de sentiment, cette incohérence d'esprit qui, le rendant tour à tour confiant ou méfiant à l'excès, le portaient tantôt à se décharger complètement du fardeau de commandement, tantôt à le ressaisir avec jalousie, sans avoir jamais la force ni la patience de le porter longtemps lui-même.

Tel il devait se montrer jusqu'au jour où, par une étrange combinaison, il réussit à satisfaire à lafcHS ses penchants contraires, en constituant, d'une part, un ministère public auquel il laissait tout faire et un cabinet c^culte dirigé secrètement par lui-même et chargé de surveiller, de contrarier même, à l'occasion, les dépositaires officiels du pouvoir.

En attendant, la campagne, un instant commencée avec tant d'énergie et d'éclat, allait se continuer sous d^assez tristes auspices : la seconde alliance de la France et de la Prusse reprenait tous les caractères de la première. C'était, de nouveau, dans les conseils de la Frnnce, la mollesse et l'indécision; de nouveau aussi, chez Frédéric, Timpatience, l'irritation et cette promptitude au soupçon qui semblait faite pour préparer et pour justifier au besoin des représailles : au lendemain de la conclusion du nouveau traité, on eût dit qu'on était encore à la veille de la rupture de Tancien.

Tel était le triste résultat du temps d'arrêt imprévu qui avait suspendu la marche de Louis XV vers l'Alsace ; et c'est ici qu'on peut voir combien, à certains moments de l'histoire (j'en demande pardon aux théories des philosophes), hq événement inattendu et insignifiant en luimcme peut changer pour longtemps chez un peuple tout le cours des faits et même des idées. Jamais accident ne fut, à coup sûr, plus impossible à prévoir et ne parut plus promptement réparé que le mal soudain, mais passager, qui

menaça, à Metz, les jours du roi; il est pourtant peu d'événements du siècle qui aient eu, en tout genre, des conséquences plus fâcheuses H plus étendues. L'effet le plus immédiat, \o plus direct (mais non pas le pire), ce fut d'altérer tout d'un coup les relations personnelles qui venaient de s'établir heureusement entre Louis XV et Frédéric, au moment où ils entraient ensemble en campagne. La veille, ce n'étaient des deux parts que protestations d'amitié et témoignages de confiance et même d'admiration mutuelles. Frédéric surtout ne tarissait pas en louanges enthousiastes sur les qualités qu'il découvrait chez son allié. Sans doute, ce juge perspicace connaissait trop bien les hommes et surtout on pensait trop de mal, pour être aussi réellement séduit qu'il le prétendait par les éclairs de générosité royale dont était traversée l'âme do Louis XV, et les compliments qu'il lui prodiguait sont trop exagérés pour porter le cachet de la sincérité. Mais le seul fait qu'il prenait soin de le ménager, de le flatter même, comme son élève et son émule, au lieu de le harceler des propos

piquants dont il avait criblé la vieillesse de Fleury, attestait un adoucissement de son humeur qui, mettant de la souplesse dans le jeu de tous les ressorts, promettait à la nouvelle alliance de meilleurs jours qu'à la précédente. Tout fut brusquement changé quand on apprit que, faute de pouvoir être conduits par leur roi lui-même, les Français avaient manqué au poste qui leur était assigné pour seconder à temps l'agression prussienne en Bohème. Ce fut un crime impardonnable : Louis XV fut perdu dans Festime de Frédéric pour s'être donné le tort de ne pas arriver, à tout risque, fût-il mourant, au rendez-vous où il devait se rendre pour lui complaire. Il faut bien penser aussi que les incidents mêmes de la maladie ne contribuèrent pas à réhabiliter le malade aux yeux du prince incrédule. A voir dans quels termes dédaigneux Frédéric s'exprime dans ses Mémoires sur ce roi « entouré de prêtres, de confesseurs et de tout lattirail que l'église catholique emploie pour envoyer les mourants dans l'autre monde, » on peut juger quelle impression lui laissèrent des scènes qui frois-

salent chez lui les sentiments du philosophe, au même moment où le général voyait tous ses plans de campagne et le politique toutes ses combinaisons déconcertés. Il n'en fallut pas davantage pour faire déborder de nouveau tous les flots d'amertume que contenait ce cœur irascible. Tout fut dit dès lors entre les deux princes : ils purent se haïr encore quelque temps, ou se mépriser en restant unis, mais on vit se préparer le jour où le dédain railleur de lun et Tamour-propre blessé de l'autre feraient éclater cette lutte ouverte qui a ensanglanté TEurope pendant la seconde moitié du xv!!!*" siècle, et dont rissue nous a été si funeste.

Mais, si ce changement de dispositions, ou plutôt ce retour à de vieilles habitudes, fut chez Frédéric reffet de la malencontreuse maladie de Metz, le résultat, plus triste encore chez Louis XV, fut d'arrêter une transformation de caractère qui aurait peut-être pu sauver de la juste réprobation de l'histoire sa mémoire et son règne. Le mal le surprit au milieu de la première résolution virile qu'il eût prise depuis qu'il était en état de penser et d'agir; si la vie-

toire l'en eût récompensé, qui peut dire que celle-là eut été la seule et dernière? Qu'on se ii^ure le roi de France rentrant dans sa capitale après avoir de sa propre main délivré sou royaume de l'invasion et vu fuir letrauger devant ses yeux ; quelle n'eût pas été, sur sou passasse, ri vresse de Tenthousiasme populaire ! Qui sait quelle trace une telle journée eut pu laisser dans Tesprit du fils de tant de rois en qui les instincts héréditaires d'une grande race n'étaient pas encore complètement étouffés?

La France eût été fière de son libérateur, qui eut peut-être tenu à rester digne d'elle. Quand un homme a mérité une fois sa propre estime et celle du monde, il lui en coûte d'y renoncer et il lui est plus aisé de n'en pas déchoir.

Combien de destinées et de renommées ont dépendu ainsi d'une occasion saisie ou manquéc! Celle qui s'offrit alors à Louis XV ne se retrouva plus. Quand il revint à la vie, la gloire qu'il croyait tenir s'était échappée; sa natmv molle, fatiguée d'un effort inutile, s'affaissa sur elle-même et ne chercha plus que le plaisir et h^ repos.

Et pourtant ce ne fut pas encore là le plus grand mal. La conséquence \raiment déplorable de ces scènes douloureuses, ce fut le parti qu'en sut tirer une secte déjà puissante pour décréditer, aux yeux d^une génération travaillée par le doute, TLglise et la religion, qui avaient été contraintes d'y figurer avec un lugubre éclat.

J'ai dit, à la vérité^ et tous les récits le constatent, que le public fut unanime, au premier moment, pour admirer l'humilité de la pénitence du roi et l'austérité courageuse du prélat qui l'assista. Mais telle est la mobilité de l'opinion française, qu'il suffit de quelques jours et de la connaissance plus exacte de quelques détails pour la retourner bientôt en sens contraire. Ce furent d*abord des plaintes timides qui s'élevèrent en faveur de madame de Chàteauroux :

une femme belle et malheureuse trouve toujours quelque part des cœurs compatissants.

Puis le clergé fit la faute de triompher trop bruyamment de la victoire remportée par un prélat sur la conscience d'un roi. 11 n'en fallut pas davantage pour inquiéter la susceptibilité

des meilleurs catholiques, très facilement alarmés, dans lancienne France, de tout ce qui ressemblait à un empiétement de rautorité ecclésiastique sur les droits* et la dignité de la royauté. « On regarde, disait dès la fin d'août le chroniqueur Barbier dans son Journal^ la conduite de M. Tévèque de Soissons comme la plus belle chose du monde ; moi, je la trouve légère et trop satisfaisante pour Tautorilé ecclésiastique sur les princes, dans un moment critique... Il faut respecter la dignité dun roi et le faire mourir avec religion, mais avec dignité et majesté. » Ce sentiment ne tarda pas h être répandu dans tout le monde parlementaire, avocats et magistrats, défenseurs jaloux de toutes les prérogatives royales, dont lavocat Barbier n'était qu'un écho. On se rappela qu'une dos maximes gallicanes prétendait interdire, même au souverain pontife, d*excommunier publiquement les princes, de crainte que la censure qui pourrait atteindre leurs actes n'entravât l'exercice de leur pouvoir. Un évêque pouvait-il s'arroger le droit qu'on refusait au pape lui-même? C'était le moment, d'ailleurs,

OÙ commençait la fameuse querelle des billets de confession, exigés par Tautorité épiscopale à Paris pour accorder la sépulture chrétienne aux défunts suspects de jansénisme et que le Parlement se croyait le droit ^d'interdire. L'exemple d'une condition imposée à la confession du roi lui-même parut un fâcheux précédent. On rapporte que, quelques curés de Paris s'étant permis de lire en chaire Tamende honorable du prince mourant, les gens du roi s'émurent de tant d'audace et firent savoir à Tarchevêque qu'ils commenceraient des poursuites si on n'imposait pas silence à ces sujets peu respectueux. Les déclamations des philosophes ne tardèrent pas à faire sur ce point, comme sur tous les autres, écho aux scrupules des légistes, et il est resté acquis à l'histoire que l'Église avait profité des angoisses de l'agonie pour humilier la royauté devant l'arrogante domination du fanatisme.

Dieu me garde, après avoir eu le chagrin de dépeindre une société et une époque où tant de consciences fléchissaient sous le débordement d'une corruption trop générale, de blâmer chez

Tévèque de Soissons celle vertu rigide que n'avait pu altérer même le contact pernicieux de la cour! Fitz-James était dans son droit et dans la dignité de sa profession en proscrivant une femme coupable dont un cardinal n'avait pas craint de se faire, sous ses yeux, Tadulateur et le complice. C'était une réparation qu'il devait ù rhonneur de son caractère sacré. S'il eût eu, d ailleurs, la faiblesse de traiter un pécheur couronné autrement que le plus humble des fldëles, combien de réclamations plus légitimes se seraient élevées contre sa complaisance intéressée ! Toutefois, s'il est vrai que l'Église, comme toute son histoire l'atteste, sans jamais fléchir sur la rigueur des principes, sait en tempérer l'application par égard pour l'état des mœurs, pai* prudence ou par charité, on peut se demander si c'était pour un évêque bien connaître l'esprit de son temps que de parler tout haut, à un souverain du xvni° siècle, comme Ambroise à Théodose. 11 est permis de penser qu'avec moins d'éclat et plus de douceur, en donnant une publicité moins théâtrale aux aveux du roi, en imposant un châtiment moins cruel à sa mai-

tresse, on aurait évité de mettre aux prises, dans la conscience des peuples, dos sentiments qui sont faits pour s'appuyer et non pour se combattre, le respect de la loi religieuse et celui de la dignité*royale, l'indignation contre le vice et la pitié pour le malheur.

Mais ce qui a contribué, plus que toute chose, à envelopper Tensemble des £aits dont Metz avait été le théâtre dans un blâme rétrospectif, ce fut la précipitation scandaleuse avec laquelle on vit Louis XV, à peine rendu à la vie, se plonger de nouveau dans les désordres que, de sa bouche mourante, il avait si sévèrement condaomés. C'est ce honteux lendemain qui a jeté son reflet sur la veille. Louis XV, corrigé, rappelé au sérieux de la vie par les avertissements de la mort, métamorphosé, comme Shakspeare nous dépeint Henry V d'Angleterre, ou comme le fut notre Charles Vn après Jeanne d'Arc, eût donné un exemple respecté de tous et fait honneur à la grande autorité morale qui aurait su réveiller sa conscience et lui faire souvenir qu'il était roi. Mais, quand on le vit plus humilié de son repentir que do sa faute.

quel est même lo chrétien sincère qui put regarder sans dégoût une dévotion intermittente, née de la peur et disparaissant avec elle, et l'espoir du salut éternel négocié au rabais par un ignoble marché de la dernière heure, toujours résiliable et conditionnel? Rien n^était moins conforme à ce que TÉglise enseigne sur les conditions de pardon et les effets de la grâce ; mais rien aussi n'était plus propre à exposer ri^glise elle-même aux plus fâcheuses méprises et aux comparaisons les moins avantageuses.

La philosophie eut beau jeu à chercher dans son histoire, pour l'opposer à un tel spectacle, l'exemple rare (mais qui n'est pas introuvable) du petit nombre de sages qui ont su s'attacher au bien durant le cours de leur vie et rester fermes devant la mort sans être soutenus par l'attente d'une récompense dans l'immortalité. On mesurerait donc difficilement le tort que, dans cette triste jom*née, comme dans tout le reste de son existence, Louis XV a fait à la religion, dont il conservait le culte extérieur en violant tous ses préceptes. Sans doute, c'est une très fausse manière d'apprécier les doctrines

morales et religieuses que de les juger par les vices ou les vertus qu'elles inspirent aux puissants de ce monde qui les professent, — car le pouvoir, à lui seul, est un grand corrupteur, et aucun principe ne suffit pour donner à toutes les âmes la force de résister à ses séductions. Il y a eu peu de chrétiens édifiants et encore moins de philosophes austères par au ceux qui ont porté la couronne. Il faut bien se souvenir, pourtant, que les exemples partis de haut sont ceux que la foule voit de plus loin : dans les temps où les esprits sont partagés entre des idées qui se combattent, le vulgaire, pour décider entre elles, jette volontiers les yeux sur ceux qui, placés en évidence par leur situation élevée, les représentent avec éclat. Un parallèle grossier et superficiel, mais par là même à la portée du plus grand nombre, décide alors, dans un sens ou dans l'autre, le courant de Topinion populaire. Sous ce rapport, dans le grand conflit qui s'engagea au xv!!!"" siècle entre l'incrédulité et la foi, r Allemagne chrétienne fut mieux partagée que la France. Car, si Frédéric prêtait à Tascendant croissant de l'irréligion

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Tappui de la puissance doublée du génie, en face de lui la foi mâle de Marie-Thérèse s offrail à tous les regards dans une auréole de gloire et de vertu, et nul n'avait à rougir de servir avec elle le Dieu qu'elle invoquait. Mais quel est en France le croyant qui aurait osé lever les yeux sur la royauté très chrétienne personnifiée dans Louis XV?

J'arrï^'le ici, pour le moment du moins, la suite de ce récit, qui ne pourrait être continué sans aborder une phase entièrement nouvelle de rhistoire de cette longue guerre. Une seconde lutte est engagée entre Marie-Thérèse et Frédéric, une seconde alliance conclue entre la France et la Prusse; mais, bien que les parties intéressées dans le conflit soient les mêmes, le rôle des acteurs, dans ce second acte du même drame, va prendre un aspect très dissemblable. Un événement qu'on pouvait déjà prévoir, la mort prématurée de Charles Vil, en élevant Marie-Thérèse à la dignité impériale sous le nom du grand-duc son époux, ne doit pas tarder à lui conférer des droits qui n'appartenaient pas à la reine de Hongrie et qui, exercés

par sa main vigoureuse, altèrent à son profit tout l'équilibre des forces dans l'empire. Par suite de ce changement, qui n'est pas seulement nominal, la France, détournée du but primitif de ses efforts, puisqu'elle ne peut plus prétendre à disputer la couronne de Charles- Quint à ses descendemts, s'éloigne de l'Allemagne pour ne plus chercher la puissance autrichienne qu'en Italie, et l'Angleterre sur mer et dans les Pays-Bas. Le champ du combat s'élargit ainsi et s'étend, à toute l'Europe; en même temps, toutes les positions étant prises et toutes les puissances entrant en guerre à la fois, la parole est surtout aux événements militaires, et les relations diplomatiques perdent de leur intért'^t et de leur importance. C'est un tableau bien différent do celui qui a passé sous nos yeux, et, pour le mettre dans tout son jour, d'autres couleurs seraient nécessaires, peut-être la main d'un autre peintre.

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