‹ Frederick II et Louis XV: d'apres des documents nouveaux; 1742-1744Chapitre 5 sur 39 · Journal de police, — Voltaire, Mémoires · texte numérisé non relu

Journal de police, — Voltaire, Mémoires

le savait, largement intéressé. Ces négociants avaient déjà l'entreprise des fourrages ; niais ils prétendaient qu'ils y perdaient et demandaient en dédommagement qu'on leur accordât aussi celle des subsistances et des habillements. ((Nous perdons considérablement, écrivait Voltaire à d'Argenson, à nourrir nos chevaux : voyez si vous avez la bonté de nous indemniser en nous faisant vêtir nos hommes... Je vous demande en grâce de surseoir à l'adjudication jusqu'à la semaine prochaine... Marchand père et fils ne songent qu'à vêtir et à alimenter les défenseurs de la France *. »

Ces délais et ces pourparlers à la veille d'un voyage dont la cause transpirait toujours plus ou moins n'étaient pas sans inconvénient, car un mécontent cherchant à se venger d'une injustice, ou un fugitif pressé de se préserver d un péril, n'aurait pas fait tant de façons pour se mettre en route. Aussi le bruit que les sévérités du ministre et les ressentiments de Voltaire n'étaient que des feintes qui cachaient sous jeu

i. Voltaire k d'Argenson, 8, \i} iwlWeUliX (Correspondance générale.)

une affaire secrète commença-i-il à si» répandre avant même que tous les préparatifs du départ, dont tout le monde parlait, fussent terminés. « Ne faites mine de rien savoir, au moins par moi, écrivait au duc de Richelieu madame de Tencin (qui venait elle-même de faire semblant d'apprendre en confidence de madame du Châtelet ce qu'elle savait déjà par la rumeur publique), car madame du Châtelet est persuadée que Voltaire serait perdu si le secret échappait par sa faute. Ce secret est à peu près celui de la comédie. Amelot a très habilement écrit ii Voltaire des lettres contresignées; le secrétaire de Voltah*e la dit et le bruit s'en est répandu jusque dans les cafés. Il est pourtant vrai que la chose ne peut réussir que par une conduite toute contraire et que le roi de Prusse, bien loin de prendre confiance dans Voltaire, sera, au contraire, très irrité contre lui s'il découvre qu*on le trompe et quo ce prétendu exilé est un espion qui sonde son cœur et abuse de sa confiance... Pour mon frère, ajoute la chanoinesse, on ne lui en a rien dit; il est vrai que, lorsqu'il en a parlé, sur la publicité, on ne lui a pas

nié... Maurepas lui a dit : « Ce n'est pas pour » négocier comme bien vous pensez. » Vous voyez par là le cas que ces messieurs font de Voltaire, et la récompense qu'il peut en attendre*. »

La comédie était ainsi percée à jour avant même qu'on eût commencé la représentation. Il devint nécessaire d'y rendre quelque vraisemblance au moyen d'un supplément d'artifice : on résolut do donnera Voltaire un nouveau grief, bien formel cette fois, et bien public, le touchant en apparence au point le plus sensible, qui lui permît de jeter avec ostentation feu et flamme et d'être cru sur parole partout où il irait porter l'expression de son mécontentement. L'occasion ne fut pas difficile à trouver ; car, avec l'incroyable fécondité dont il était doué , à peine avait-il pris le temps de jouir du triomphe de Mérope^ qu'il sollicitait déjà l'autorisation de faire jouer une autre pièce, la Mort de César, cette imitation heureuse bien qu'affaiblie de l'admirable tragédie de Shakspeare. Le cen-

Page 1