Madamp de Tencin an duc do Richeïloii, 18 juin
seur do la Comédie-Française, qui n'était autre que le célèbre Crébillon, s'était prononcé contre la permission demandée par ce motif que Fauteur mettait le meurtre du tyran romain sous les yeux mêmes du spectateur, au Heu d'en faire un récit à la mode classique, ce qui était contraire à la décence de la scène. « Il soutient, disait assez gaiement Voltaire, que Bru tus a tort d'assassiner César : il a raison; il ne faut assassiner personne. Mais il a bien mis luimême sur la scène un père qui boit le sang do son enfant et une mère amoureuse do son fils, et je ne vois pas qu'Atrée ni Sémiramis en aient éprouvé le moindre remords. » Effectivement, on n'avait tenu aucun compte de cette raison qui n'en était pas une : la pièce était montée, los rôles appris parles acteurs, lorsqu'à la fin d'uno répétition arriva de la police une interdiction inattendue de passer outre. Nul doute que ce coup de théâtre n'eût été combiné avec Voltaire ; car co fut le 10 juin à minuit que fut envoyé l'ordre de la police, et, Tavant-veille encore, le 8, il écrivait à d'Argenson; «Je pars vendredi pour l'aiïaire que vous savez; c'est le
secret du sanctuaire, ainsi n*en sachez rien.» Il n en donna pas moins à sa colère tout Téclat qu'on pouvait désirer, et, avant la fin de la semaine, il était parti , secouant la poussière de ses pieds contre cette terre des Visigoths où lo génie n avait pas liberté de se produire *.
C'est à La Haye qu'il se rendit en droiture, dans le dessein, disait-il, d'attendre que le roi de Prusse lui eût envoyé les permis de poste et les passeports qui étaient nécessaires pour traverser l'Allemagne en sécurité, au milieu des troubles de la guerre. Le lieu, d'ailleurs, était bien choisi ; la Hollande étant par tradition l'asile de la liberté d'écrire et de penser, si maltraitée dans tout le reste de l'Europe, rien d'étonnant qu'un auteur persécuté vînt y chercher la sécurité de sa personne et des imprimeurs pour ses ouvrages. De plus, dans un précédent voyage, Voltaire avait contracté une liaison assez intime avec l'envoyé prussien dans cette capitale, le jeune comte Podewils, neveu du ministre d'Ltat du même nom qui a déjà
1. Vollaln^ à d'Argenson, 8 juin 1743. [Correspnndanre générale,) — Dt'snoirostern's, t. Il, p. 380 el suiv.
figuré tant de fois dans ce récit. D'un naturel plus ardent et d'un caractère plus ouvert que son oncle, Podewils était, comme lui, très avant dans la confidence du maître. On pouvait donc espérer déjà tirer quelque lumière do sa conversation. Le jeune diplomate, devançant, par ordre sans doute, Thospitalité qui attendait lo fugitif à Berlin, rétablit tout de suite dans sa propre demeure, assez médiocre logis, — vaste et ruiîié palais^ dit Voltaire, — mais qui avait lavantage d'être inviolable, non seulement comme maison diplomatique, mais aussi comme propriété particulière du roi de Prusse : et, grâce à des relations intimes et tendres qui existaient entre son hôte et l'aimable femme d'un des premiers magistrats de la cité. Voltaire se trouva transporté du premier coup dans le centre même de la politique hollandaise.
C'était en même temps le foyer de l'hostilité la plus déclarée contre la France; car, de toutes les Provinces-Unies, celle dont La Haye était le chef-lieu était la plus soumise au joug de l'Angleterre, et le parti qui y dominait était le plus belliqueux. La vie commune avec lesenne-
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mis do son pays eut pu causer quelque gène à un patriotisme plus délicat que celui de Voltaire; mais rien n'était plus conforme à laltitude de frondeur et de mécontent qu'il voulait prendre et même do plus utile pour le rolc qu'il devait jouer. Aussi, dès le premier jour, dut-il à cette situation lavantage de recueillir, dans les conversations qu'on tenait devant lui sans précaution, deux informations très importantes, dont il lit sans scrupule part à Versailles : Tune était l'indication exacte duchiiTre et de la composition des forces que la République pourrait mettre eu ligne le jour où elle se déciderait à prendre effectivement part à la guerre; l'autre, les conditions d'un emprunt négocié par Frédéric sur la place d'Amsterdam, précaution qui semblait indiquer qu'il se préparait à quelque opération coûteuse et qui permettrait de supposer que, son trésor n'étant plus ti'ès bien garni, il ne serait pas insensible, le cas écbéant, à l'offre d'un subside pécuniaire \
C'était bien le genre de services que pouvait
1. Voltaire t d'Argcnson, 15, 18, 23 juillet; à Amelot, 2. août 1743. [Correspondance générale.)
rendre un observateur iulelligent, caché sous im déguisement d'emprunt, dans un camp ennemi, et c'est ce que Voltaire appelait par euphémisme » faire tourner à lavantage de la France Theureuse obscurité à Tabri de laquelle il pouvait être reçu partout avec assez de familiarité ». Il était poiu:tant un lieu à La Haye où, inrme dans ces conditions d action restreinte et d'une loyauté douteuse, la présence de ce visiteur suspect ne pouvait manquer de causer quelque ombrage : c'était l'ambassade de France. Cette importante légation était confiée alors à un chef très estimable, porteur d'un nom qui, par une singulière coïncidence, est du petit nombre de ceux qu'on peut, dans Tordre du talent et de la renommée, mettre à côté de celui de Voltaire; car c'était le marquis de Fénelon, neveu de Tillustre prélat et élevé sur ses genoux, Taimable FanfaHj en un mot, à qui sont adressées, dans une correspondance qu'on ne saurait trop relire, des lettres charmantes, modèles inimitables de grâce et de douceur paternelle.
Avec les années, Fanfan avait grandi et même vieilli ; s'il n'avait pas hérité du génie do son
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onclo, il avait au moins profité do ses leçons : il était devenu le chef respectable d'une nombreuse famille ; un brave général ayant conquis tous ses grades sur le champ de bataille et dont on avait fait sans peine un diplomate éclairé et prudent. Fénelon était, d'ailleurs, utilement secondé par un jeune ecclésiastique qu'il avait amené lui-même comme précepteur de ses enfants, dont il avait ensuite fait son secrétaire, et dont le mérite avait été si vile reconnu, qu'on le laissait sans inquiétude chargé des affaires pen-. danl les fréquentes absences de son chef. L'abbé do La Ville était lui-même un écrivain fort distingué en son genre, puisque, bien des années plus tard, après avoir dirigé longtemps les bureaux dos affaires étrangères, il fut appelé à siéger k l'Académie française ; — bonne fortune qui n'est arrivée, je crois, après lui dans les mêmes conditions, qu'à mon ami M. de Viel- Castel.
A eux deux, à force de soins et de prudence, ces dignes agents avaient réussi, sinon à changer la tendance naturelle de la politique hollandaise qui la rapprochait de l'Angleterre, au
moins à en paralyser les elTets. Us avaient su opposer avec art le flegme flamand aux ardeurs autrichiennes et britanniques, les intérêts comr merciaux et pacifiques aux susceptibilités républicaines et protestantes. S'ils n avaient pu former un parti qui disputât la majorité, ils groupaient du moins autour d eux tous les esprits raisonnables et modérés auxquels répugnaient les partis extrêmes, et jouissaient auprès de tous d'une considération véritable. En un mot, ils avaient réussi (et c'était le comble de ce qu'on pouvait espérer) à faire de la Hollande, suivant l'expression de La Ville, une non-valeur dans les comptes de F Angle terre.
Ce n'étaient pas là des servitetœs qu'on put traiter sans ménagement. Aussi, usant avec eux de meilleurs procédés que Louis XV n'en eut plus tard avec ses ambassadeurs et même avec ses ministres, on ne leur avait pas fait mystère de la mission secrète de Voltaire. Us n'avaient donc pas lieu d'être trop surpris de son attitude, mais ils n'en étaient pas moins très gênés. La présence d'un homme dont la réputation était européenne, venant apporter le prestige de son