‹ Frédérick-Lemaître et son temps, 1800-1876 (volume 2)Chapitre 16 sur 28 · LB PARADIS DES VOLEURS · texte numérisé non relu

LB PARADIS DES VOLEURS

épieoée fantastique

par MM« FRBDÉRXcx-LBiiAiTRE, Sbrres, Saint-Paul

C'était une chose à voir, une idée protégée par sa singularité !

Les auteurs avaient réuni dans ce cadre tout ce qu'il y avait de larrons connus ou supposés, mais avec assez d'esprit pour qu'il n'en résultât pas trop de confusion. Cependant il y avait,

comme on pense bien, des personnages dans ce drame muet et inaminé. On y trouvait un libraire, un cosaque, des plagiaires, le Volearjournal j Y escamoteur et le Jean-Jean, les deux Gaspard, un meunier, un boucher, un boulanger, un vendeur de contre-marques, un marchand de vins, un tailleur, une petite roulette, un limonadier, un apothicaire, un marchand de lorgnettes, un cocher de fiacre, un domestique, une cuisinière, une célèbre baronne, une dame de charité, lajeune fille et la dame, des voleurs de diligence, un maquignon, un épicier, Vidocq, un brigand napolitain. Mandrin, Cartouche, Tabbé Terray ou tout autre, un ex-caissier du Trésor; et, derrière tout ce monde, des avoués, des agents de change, des fournisseurs, des.... (ils y étaient!)... galériens, la Loterie, le Montde-Piété, l'hôtel d'Angleterre, quoique démoli, et enfin la Bourse.

Il est facile d'imaginer tout ce qu'il y avait de bizarre dans cette amalgame dont plus d'une profession avait eu le droit de se plaindre.

La nouvelle apothéose leur valut un triomphe ! Robert-Macaire devenait plus populaire

que jamais, Bertrand était élevé au nombre des saints I

Il fallut cependant rompre ces réprésentations, le 21 mai 1832, pour la première de la Béatrîx de M. de Custines, la dernière pièce que devait créer Frederick à la Porte-Saint- Martin. Quelques jours après il partait en province avec r Auberge des Adrets. Macaire avait besoin de l'air de la campagne.

La tournée fut mauvaise, Frederick récolta peu d'argent et beaucoup d'ennuis. Il coihmenca par attraper de la prison. Voici comment les journaux du temps rendent compte de cette condamnation :

Frédérick-Lemaître a été condamné, hier, 1«' juillet 1833, par le tribunal do la Seine, à cinq jours de prison et à 5 francs d'amende pour refus réitérés de service dans la garde nationale. Il a interjeté appel à cette sentence et a été cité à comparaître devant la cour. M*' Levesque jeune, avocat, a demandé la remise de la cause, parce que M. Frédérick-Lemaître était dans les départements depuis le 1^^ juin, par suite du congé que lui a accordé le directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin, et parce qu'il n'avait pu être averti

de la citation que lai a fait notifier le ministère public à son domicile à Paris.

A/« Miller, M. Lemaître devrait savoir que quand on est prévenu on doit être toujours prêt à comparaître devant la justice pour se justifier. La cour, après avoir entendu le rapport de M* Agier, a confirmé purement et simplement le jugement de sa condamnation. La cour, par cet arrêt, s'est écartée de sa jurisprudence antérieure; car elle a décidé implicitement que l'ordonnance d'amnistie du 26 juin 1892 n'a remis aux gardes nationaux réfractaires que les peines prononcées contre eux, et qu'elle a réservé l'effet des condamnations pour l'application des peines de la récidive.

Ce n'est pas tout. Quelques rivaux inventèrent une histoire ignoble sur le pauvre grand comédien. Voici comment il s'en est disculpé dans une lettre adressée à M. Charles Maurice.

À ir. CHARLES MAURICE.

Lyon, le 18 juillet 1833.

Monsieur le directeur, c'est avec étonnement, avec indignation, que je viens d'apprendre les bruits infâmes qui ont couru sur moi. Coupable de viol!!! Fil... fil... Et pas autre chose avec?,.. Gomment! pas un

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polit coup de poignard... ou toute autre gentillesse de ce genre? Oh! c'est d'une simpUoité désespérante... ! On a bien eu raison de me blâmer, c'est stupide... ! Mais on était dans une erreur complète, je ne me mets pas en route pour si peu de chose : à Sens, j'ai fait périr mes deux fils... à Besançon, j'ai commis quatre assassinais, et, le croira-t-on ? les Rizontains ont eu l'infamie de rire de la mort du malheureux Cerfeuil!... à Grenoble, ah! c'était bien pis, plus je commettais de crimes, plus on était content. A. Lyon, où je suis en ce moment, on daigne m'encourager. Aussi, j'aiguise mes poignards, et fais crier ma taba* tière ! Aussi encore une douzaine de bons meurtres dans la seconde ville de France, et ma réputation sera gentille!... Mais si tous ces crimes enfantent des vengeurs qui veulent ma perte, qu'ils s'y prennent donc mieux... allons, un peu de courage !... Au grand jour !... une épée !... un pistolet !... et tout sera dit.

Je serai à Paris, le !«' octobre, pas avant. J'ai des engagements sacrés avec Lyon et Marseille ; sans cela, on m'eût vu aujourd'hui sur le boulevard Saint- Martin, n^ 8, où, en mon absence, on trouvera mon excellente et vertueuse femme, ma respectable mère et trois jolis petits enfants qui, déjà, ont un goût extraordinaire pour commettre des crimes à la façon de leur père!... de leur mère!... qui ne doit rien à personne, paye son loyer, ses contributions, monte sa... ah! diable!... c'est ici qu'il y a crime... ne monte pas rêgtilièrement sa garde

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Aussi la prison!... soumettons-nous aux arrêts du Destin... et des conseils de discipline.

Veuillez croire à mon respect,

Ces ennuis successifs, joints à beaucoup d'autres, excitèrent outre mesure la verve ironique de Frederick. Il eut ses heures de colère et de misanthropie et il sut les utiliser en écrivant Robert-Macaire.

Aussi bien, depuis longtemps, une idée fixe le tourmentait et ne délogeait plus de son cerveau. Robert-Macaire, son type de prédilection, n'avait pas eu selon lui tous les développements dont il était susceptible. Il s'associa deux auteurs, Benjamin Antier et Saint-Amant, qui acceptèrent ses idées et lui permirent de diriger son travail. Bientôt le pendant de F Auberge des Adrets fut mis à l'étude aux Folies-Dramatiques, et tout Paris courut.

Robert-Macaire fut représenté en 1834. Ce fut alors un déluge d'indignation. Est-ce donc là le théâtre moderne? s'écriait-on de tous côtés. Frederick en est-il arrivé à se parodier lui-

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même en personne ! à renier sa gloire passée ! Prenez garde ! Robert-Macaire pourrait porter des fruits dignes de lui, il pourrait pulluler comme ces animaux immondes dont on ne peut dire l'origine ; le crime se fait distingué, il a pris de belles manières, il a mis une cravate de soie, des gants, un habit neuf« Autrefois, avant Robert-Macaire, le vice était ordinaire, tout souillé et tout fangeux, il faisait peur^ rien qu'à le voir. Aujourd'hui Robert-Macaire est habillé comme les plus élégants; il prend un bain toutes les fois qu'il a une tache de sang sur ses habits ou sur sa personne.

J. Janin fut de ceux qui en firent le meilleur marché.

lîobert'Maoairo, s'écrie-t-il dans un feuilleton des Débats, est l'élu de la foule ; on Taime, on l'admire, on Tapplaudit ; il fait de Vassassinat une affaire de commerce, et a porté des fruits dignes de lui. Robert- Maoaire, à coup sûr, est le père de Laoenaire.

Londres elle-même, où la Tour de Nesles et Richard d'Arlington avaient été proscrits, a applaudi frénéti* quement la pasquinade éhontée de Bobert-Macaire*

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Non pas, mon prince, le succès de Touvrage a été dû aux mots heureux, au feu de Frederick, à ce que la pièce répondait aux tendances morales de Tépoque où elle a paru ; Robert-- Macaire a réussi comme étant un des types de la société d*a]ors, et l'on ne peut disconvenir qu'il ait renvoyé à cette société l'espèce de corruption qu'il représentait lui-même.

Robert'Macaire j c'est la véritable pièce du puff^ par le grand génie de Frederick, le seul qui ait trouvé la comédie du xix* siècle, que tout le monde cherche et que Ton s'obstine à voir là ou elle n'est pas.

Quels puffistes supérieurs que Robert-Macaire, le baron de Wormspire et la jeune Eloa !

Tenez, relisons la pièce ensemble.

Voici le puff de la paternité :

On sait que Charles est le fils de Macaire. Il a caché son père que l'on croit enterré, afin que la honte d'une condamnation ne retombe pas sur sa famille.

HAGÂIRB.

Charles ! ... tu détournes la tète ; tu méprises ton père.!

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— c'est toujours comme ça» quand on a eu des malheurs. — Les lien» du sang sont pour lui une chimère ! — Mon fils I,,. on t*aura fait des propos sur mon compte! — Ahl je suis bien malheureux! quand on a tout perdu, quand on n'a plus d'espoir...

(Il prend le pan de sa chemise poar s'essuyer les yeux. Charles rapproche le pan de sa robe de chambre.)

CHARLES

Allons, mon père 1 nous ne voulons que vous sauver la vie ! — Allons, je vous en supplie, allez vous coucher.

MACAIRE

Qu'est-ce qu'il dit donc 1

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