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Si Frederick avait déjeuné copieusement, il ne dînait plus ; mais la bourse du directeur courait alors une autre espèce de péril. Son pensionnaire lui arrivait en voiture, après s*étre fait promener cinq ou six heures, sous prétexte de digestion, dans Paris ou la banlieue. Jamais il n'avait la somme nécessaire au payement de son fiacre. Harel s'exécutait encore.
Dans le cours de la soirée, pendant les entr'actes, Frederick s'éclipsait comme une ombre. Son absence n'était pas remarquée d'abord, et, une fois les décorations prêtes Torchestre jouait.
— Frederick ! où donc est Frederick? demandait-on.
L'acteur était en bas, au café du théâtre, se mêlant à des parties où l'on jouait gros jeu. La plupart du temps, il se trouvait en perte quand le régisseur accourait lui dire :
Monsieur Frederick, le rideau se lève.
— Eh! que voutez-vous que j'y fasse? Impossible de m'en aller, mon cher ; il faut que
je regagne ou que je paye. Dette de jeu, dette d'honneur.
A cela que répondre ?
Il fallait bien que Harel payât !
Le paradis des voleurs. — Béatrix. — Robert-Macaire à la campagne. — Lucrèce Borgia. — Frederick ea prison. — Une calomnie. — Colère et misanthropie. — Les indignations. — Jules Janin. — Le piiff. — Bohert^Macaire. — Les haillons dramatiques. — Serres. — Robert-Macaire à la ville. — Un procès fameux.
Nous sommes arrivé à une grande date, 3 février 1833, celle de la première représentation de Lucrèce Borgia /Il n'y a pas un lecteur qui ne sache l'analyse de la pièce ; il n'est personne qui n'ait vu ou lu le drame de Victor Hugo.
Le sujet de Lucrèce, tout saupoudré de ce poison étincelant et blanc comme de la poudre de marbre de Carrare, terreur de l'Italie entière, est un des plus populaires.
Lucrèce est en France ce que Hamlet est à
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Londres ; les deux créateurs de ces deux chefsd'œuvre sont de la môme famille.
Victor Hugo ressemble en ceci à Shakespeare qu'autant que lui il a la croyance et le goût de son œuvre ; qu'il y croit jusqu'à l'entêtement; qu'il lui faut aussi une scène immense, un paysage animé, des palais mystérieux, des fêtes éclatantes, la pourpre et l'ornement, un tas de sceptres à briser, des couronnes à rétablir; qu'il a la même contemplation des choses terrestres, la même tristesse et la même pitié !
Un peu d'histoire :
 la fin de décembre, on annonça à Hugo la visite de M. Harel. Les yeux, les cheveux blancs, les breloques de Harel rayonnaient :
— Je viens de lire le Roi s'amuse^ s'écriat*il avant de s'asseoir. C'est superbe ! il a fallu le Théâtre- Français pour faire tomber cela ! Je viens vous demander le Souper à Ferrare.
II s'assit, ouvrit sa tabatière et prisa bruyam-
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ment. Il offrit Frédérick-Lemaître , mademoiselle Georges et une prime.
Hugo accepta après avoir, sur la prière de mademoiselle Georges, changé le titre du Souper à Ferrare pour celui de Lucrèce Borgia.
Le lendemain, après la lecture aux acteurs, Hugo donna le choix à Frédérick-Lemaître, entre Alphonse d'Esté et Gennaro. Frederick répondit qu'Alphonse d'Esté était un rôle éclatant et sûr, que tous les effets concentrés dans un acte porteraient Facteur, que tout le monde y réussirait, que Gennaro était, au contraire, un rôle difficile, que la dernière scène*^tait dangereuse, qu'il y avait un mot terrible : Ab ! vous êtes ma tante ! et qu'en conséquence, il choisissait Gennaro.
Victor Hugo voulait pour Gubetta, Serres, qui avait été un très-bon TAngély. Le directeur lui déconseilla et obtint Gubetta pour Provost.
Les répétitions allèrent vite. Harelne souffrit pas qu'on répétât deux fois avec le rôle. Georges, heureuse de sa part, montra tout l'empressement possible ; elle n'avait, du reste, aucune des susceptibilités ni des prétentions de made-
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moiselle Mars et ne donnait pas de leçons de littérature à Victor Hugo. Frédérick-Lemaître, qui avait moins besoin de conseils que personne, était plus docile à ceux de Tauteur. Son rôle secondaire ne le désintéressait pas de la pièce : il s*y mettait de tout cœur. Il aidait ses camarades, il disait : — Ce n'est pas çà, tiens, dis plutôt de cette façon, — et donnait l'intonation précise. Quelquefois, pour leur montrer, il jouait leur scène et faisait regretter qu'il ne pût pas être tous les personnages.
La décoration du premier acte était charmante. Dans la première scène, quand Gubetta dit que les deux frères aiment la même femme, et que cette femme était leur sœur, un violent coup de sifflet retentit.
— Gomment ! on siffle? dit Harel, complètement démonté. Qu'est-ce que cela signifie ?
— Ça signifie, répondit Hugo, que la pièce est bien de moi.
Au commencement du second acte, quand Gennaro apprend que Técharpe lui vient de Lucrèce Borgia, il la rejette avec horreur, Técharpe s'engagea dans Tépée et dans une
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résille que Frederick avait cru devoir se mettre sur la tête» et il y eut des ricanements. Tout est occasion de triomphe aux grands artistes. Frederick tira Tépée, arracha l'écharpe et la résille et les écrasa à terre d'un geste si hautain et si irrité qu'il fut applaudi de partout.
Le dernier acte eut un succès étourdissant.
Mademoiselle Georges, sculpturale, sinistre^ implacable dans sa vengeance, avait été poignante dans son expiation. FrédéridL avait électrisé la salle avec ce mot qui réveille en sursaut Luorôee B^igia quand elle compte les cercueils : « Il en faut un sixième, madame ! » Dans toute la dernière scène il avait été d'une profondeur et d'une fatalité admirables. Il fut, de l'aveu de l'auteur, un des plus grands éléments de ce grand succès. Il n'en voulut jamais à son rôle de n'être que le troisième, sa seule plainte fut ce mot qu'il répondit à un de ses amis qui lui disait : — Vous avez été superbe !
— Oui, d'abnégation.
Nous avons eu déjà l'occasion de constater avec quelle suprême ironie Frederick semblait se traiter lui-même. Était-ce calcul, ou bien
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amour des contrastes : nul ne le saura jamais. Frederick sort tout éblouissant du palais de Lucrèce pour retomber dans les bas-fonds de Macaire. Gennaro cède la place à Bertrand.
Mais quel Macaire et quel Bertrand I réhabilités cette fois aux yeux de tous, enlevés dans des apothéoses I
Voici, en effet, quelle fut l'affiche que Ton accola, au théâtre de la Porte<*Saint«Martin; Ie35avrill833:
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