‹ Frédérick-Lemaître et son temps, 1800-1876 (volume 2)Chapitre 26 sur 28 · DISCOURS DE M, EUGÈNE MOREAU · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M, EUGÈNE MOREAU

Après la parole que vous venez d'entendre, qui donc essaiera de se faire écouter ?

Celui qui se sent soutenu par le sentiment d'un devoir à accomplir.

«48 FRÉDÉRIGK-LEMAITRE.

11 appartenait à la main qui a jçté sur les épaules de Frederick la casaque de Ruy-Blas d'être la première à l'envelopper dan» son linceul.

Je viens au nom de l'Association des artistes dramatiques saluer dans sa tombe le plus illustre de ses adhérents : Frédérick*Lemaitre.

Frédérick-Lemaitre I que de rôles multiples, que de triomphes éclatants s'éveillent en foule à ce nom ?

Il eut des commencements obscurs, disent ses biographes. C'est la part commune, a quelques rares exceptions près ; mais pour lui ces commencements durèrent peu, et tout jeune encore — il n'avait que vingt-trois a'ns — il s'empara d'une place qu^on a pu lui disputer quelquefois, qu'on n'a jamais su lui ravir*

Qu'importe qu'il ait figuré dans un théâtre infime et joué dans des pantomimes burlesques; il n'y a qu'à glisser Sur ces préliminaires, aussi bien que sur ses débuts à l'Odéon.

Vous figurez-vous l'acteur, puissant et original, garrotté dans la toge de ces pâles confidents de tragédie, ne devant se mouvoir que dans un cercle restreint, se tenant constamment à portée de bras du héros principal et consumant vainement ce qui peut bouillonner en eux d'intelligence et d'initiative, afin de ne pas sortir de la pénombre où les tient ce qu'on appelle au théâtre, la tradition.

Il est peu croyable qu'au moment où Frederick donnait modestement la réplique aux premiers rôles

FRÉDÉRIGK-LEMAITRE. 249

tragiques, quelque amateur plus clairvoyant devinait son avenir en se disant, ce qui est de vérité au théâ«-^ tre plus que partout ailleurs: Qui peut le plus ne peut pas toujours le moins.

Un seul Tavait pressenti. Il est vrai qu'il se nom* malt Talma.

La résignation de Frederick fut de courte durée.

L'Ambigu lui offrit un engagement. Gomme le Gid, son coup fut un coup de maître.

Il créa le rôle de Bohermann dans Lisbeth on la Fille du Laboureur j et Frenoy, alors e^ possession do remploi, avec un rare bon sens dont il faut lui savoir gré, céda sans murmurer la place à son jeune rival, un vainqueur contre leqpiel il ne pouvait lutter.

Il joua ensuite Cardillao^ Cartouche, le Vieil Ar^ tisteje Cocher de Fiacre et cette fameuse Auberge des Adrets où, grâce à sa prodigieuse originalité, d'un rôle jeté dans un moule banal il tira ce Robert-Macaire, devenu la personnification d'une époque.

La Porte-Saint-Martin, alors comme aujourd'hui

le premier des théâtres du boulevard, l'appela à elle. Edgard de Ravonswood, dans Lucie de Lammermoor, le montra sous une face nouvelle. De par les rôles qu'il avait joués jusque-là, on lui déniait la tenue, la distinction, le charme. Il prouva triomphalement à ses critiques que rien de ce qui contribue à grandir un artiste ne lui était étranger. Il était constamment ce qu'il voulait être.

Trente Ans ou la Vie d^un joueur, ce drame terrible

S50 FRÉOÉRIGK-LEltÀITRE.

qui serait sans rival si le style répondait à sa conception, consacra son indestructible popularité.

Sept Heares et Bocteater le maintinrent an rang qu'il avait conquis.

Une contestation à propos du rôle de Marine Faliero, qu'on lui enleva après le lui avoir promis^ lui fit abandonner la Porto-Saint-Martin pour l'Anibigu où, ne faisant que passer, il retourna à l'Odéon, mais cetto fois en triompbatear.

Pour le prouver, il suffit de citor trois des rôles qu'il y établit : Duresnel, de la Mère et la Fille^ Goneini, de la Maréchale dUAnere^ et le Napoléon d'Alexandre Dumas.

Est-ce à ce moment, est-ce plus tôt qu'il fut question de lui au Théfttre-Français ? Peu importo. Qu'on l'y ait appelé^ cela n'a rien d'extraordinaire. Qu'il n'ait pu y entrer, cela n'étonnera personne. Pas plus que lui le théâtre ne fut coupable. 11 y a dans la maison de Corneille et de Molière un respect du droit acquis, des habitudes correctes, incompatibles avec la nature étrange, avec la fougue indomptable et indomptée de Frederick.

Ne faut-il pas s'en réjouir d'ailleurs? Qui eût comme lui joué Richard d'Arlington, Lucrèce Borgia^ le Marquis de Brunoy^ Kean, après avoir signalé son passage sur une scène plus que secondaire par cette humoristique épopée de Rohert-Macaire, dont il était Tun des auteurs et où il s'incarna si profondémeut,

FRÉDÉRIGK-LEMAITRE. «61

qu'on le croyait désormais inapte à jouer d'autres rôles?

Vous savez comment il répondit à ces injustices. En se transfigurant — c*est le mot du poëte» — dans Ruy-^BIaSt à Tinauguration du théâtre de la Renaissance.

Simple, touchant, élevé, terrible, profond, admi* rable du premier au dernier vers, pas une romance de ce rôle écrasant ne lui échappa.

Il y a de cela quarante ans environ. Beaucoup de ceux qui l'acclamèrent se souvenaient de Talma. Pour ceux-là Talma était retrouvé. Poumons, jeunes alors, qui ne pouvions nous rappeler avoir jamais entendu rien d'aussi merveilleux, nous nous disions que son nom était une prédestination et qu'on ne pouvait l'appeler autrement que Frédérick-Lemattre.

Le caractère prédominant de son génie c'était de faire au spectateur une illusion complète. L'interprétation de son rôle semblait une inspiration soudaine où rien ne trahissait l'étude et le travail. L'acteur se fondait dans le personnage. Il avait des inégalités voulues, des ombres rendant les rayons plus lumineux. Toutes ses facultés intellectuelles étaient absorbées par le théâtre. Il était le théâtre même. Rôles bouffons, rôles dramatiques, tout ce qui lui a passé par les mains a été marqué au sceau de sa puissante individualité.

A dater de Ray-Blas il ne put grandir. Mais un pareil rôle suffirait à une carrière d'artiste. Rappelez'"

252 Jh'REDERICK-LEMAITRE.

vous tous ceux qui viennent d'être cités. Rappelésvous tous ceux qui suivirent. Les œuvres ne sont pas à la hauteur de Ray-^Blas^ mais le comédien sut ne pas descendre.

Don César de BaMao^ Jacques Ferrand des Mystères de Paris f la Dame de SainU-Tropez^ Paillasse, le Vieux Caporalj le Maître d'école, le Comte de SauUeSj le Crime de Faverne^yringi aukes sont autant de fleurons qu'on ne peut détacher de sa couronne.

On l'a dit ; Frederick eût dû se retirer et ne pas compromettre sa renommée en montrant à un public nouveau l'acteur vieilli, affaibli, diminué. Ceux qui ont ainsi parlé ne savent pas ce que c'est qu'un comédien. Non pas seulement un comédien, un artiste quel qu'il soit. Qui donc se résigne à se perdre dans l'ombre après avoir flamboyé d'une si éclatante lumière? Qui donc accepte cette. mort par anticipation qu'on appelle l'oubli? 11 en est, répond-on. Admironsles sans trop blâmer ceux qui ne peuvent les imiter.

L'acteur qui a vécu de bravos et de succès se souvient de ses prédécesseurs. Il a entendu contester leur supériorité par ceux qui, ne les ayant jamais connus, se refusent à en croire leurs contemporains. Il en sera ainsi de lui, il en a peur, et chaque fois qu'il peut se remettre en face de ce public dont il fut l'idole» il saisit avidement cette occasion, a Je suis moindre peutêtre, lui dit^il, mais par ce que je suis encore, jugez ce que je fus. » Le condamne qui voudra, nous ne pouvons que l'absoudre.

PRÉDÉRICK-LEMAITRE. 253

Hâtons^nous de le dire, d'ailleurs^ à chacune de ses réapparitions, Frederick fut accueilli de telle sorte qu*il serait pleinement justifié s'il avait besoin d*une justification.

La prononciation qui, chez lui, du reste, avait toujours été le côté faible, lui faisait défaut ; mais l'œil avait toute sa puissance et le geste toute son ampleur. Ce talent amoindri n'avait phis que des éclairs, mais ces éclairs aveuglaient encore. On l'appelait le vieux lion. Soitl mais à ce lion personne n'avait rogné les ongles et quand il secouait sa puissante crinière il la secouait royalement.

Nous n'avons parlé que du comédien, laissant à dessein de côté les anecdotes plus ou moins légendaires sur rhomme privé. Celui-ci ne nous appartient en aucune façon. Puis de pareils génies ne se mesurent pas sur le patron des multitudes. Il nous est toutefois enjoint de dire que, membre de la Société des artistes dramatiques, il donna des preuves réelles de son dé-^ vouement en versant dans la caisse de secours, les dommages qui lui furent alloués à la suite d'un procès qu'il venait de gagner.

Les derniers moments de Frederick ont été terribles. Cette nature vigoureuse n'a pu succomber qu'après des tortures sans nom. Aujourd'hui, le voilà dans le repos. Pour lui, la postérité commence, car nous ne pouvons nous résoudre à cette pensée que son nom se perdra comme celui de tant d'autres.

254 FRÉDÉRIGK-LEMAITRE.

Nous savons bien qae de Tacteur rien ne reste. Mais il nous semble que cet oubli fatal ne saurait être son partage. On doit toijjours vivre dans la mémoire des hommes, quand on a associé sa gloire à la gloire des Alexandre Dumas et des Victor Hugo.

Page 1