DISCOURS DE M. FERDINAND DUGUÉ
Quels deuils! messieurs, quelles pertes irréparables pour le théâtre en moins d'une année ! Hier Mélingue et Déjaset, aujourd'hui Frederick, le plus éminenty le plus admiré de tous, le merveilleux créateur de Geoncro, du Jonear, de Richard (TArliagtODf de KeêBf de Don César et de Ruy-SIas!
On a souvent dit que le comédien mourait tout entier, ne laissant après lui qu'une sorte de renommée impalpable et toujours décroissante : c'est là une erreur qu'il importe de rectifier et de combattre, surtout au bord de la fosse où gît cet artiste sans rivaux, cette personnalité toute-puissante dont la disparition va faire dans l'art dramatique un si grand vide ; ici plus qu'ailleurs c'est un devoir d'affirmer hautement que le comédien se survit à lui-même 1 S'il n'a pas le livre comme l'écrivain, la toile comme le peintre, le marbre comme le sculpteur, il a, pour perpétuer son talent et sa gloire, quelque chose d'aussi fort, d'aussi vivace peut-ôtre : la tradition!
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Oui, la main est glacée, la bouche muette, Tœil éteint, mais qui donc pourrait oublier jamais ce geste, cette voix et ce regard souverains qui nous ont tant de fois émus, charmés, transportés, et dont le souvenir se transmettra, intact et fidèle, à ceux qui viendront après nous 1 C'est qu'en effet rien ne s'efface, rien ne s'amoindrit, rien ne se perd de ce qui fit la force et Toriginalité de ces maîtres!... de pareils talents font école! Si ' on ne peut les imiter on s'en inspire, et il y a toute une série d'étudeâ fécondes dans ces simples mots : Vous , rappelez-vous comme il disait celaL». C'est ainsi que les moindres détails de Tattitude et du costume, les nuances les plus délicates de l'intonation et de la physionomie dans tel ou tel rôle, le photographient pour ainsi dire dans la mémoire de* chacun et Téternisent par Je souvenir ! Donc, le nom de cet homme ne périra pas plus que son œuvre et on dira toujours Frederick comme on dit Talma, car leur génie les fait immortels!...
Adieu, Frederick ! Je te salue au nom des auteurs dramatiques qui viennent de perdre en toi le plus illustre de ces vaillants interprètes auxquels leurs œuvres doivent, sans contredit, une grande part de succès et de renommée!... Adieu! tu emportes les regrets de tout ce qui est le théâtre, et si on pouvait réunir à ces couronnes dernières toutes celles que te valurent tes innombrables triomphes, elles suffiraient A te faire un mausolée royal.
â56 FREOËRIGK-LËMÂITRE.