‹ Frédérick-Lemaître et son temps, 1800-1876Chapitre 17 sur 45 · MAC.URE · texte numérisé non relu

MAC.URE

Avec l'un et l'autre.

ELOA

A toi pour la vie!...

MACAIRE

Pour la vie!...

ELOA

Jamais un soupçon !

MACAIRE

Jamais un chagrin!.,.

ELOA

Jamais!. . . jamais!, . .

Et le pufi de l'amitié! raillerie sublime qui donna naissance à Bertrand. Car Macaire a un double, un reflet, une ombre, un écho : Bertrand. Bertrand, c'est le voleur de la canaille d'en bas; Macaire est le voleur de la canaille d'en haut. Macaire est philosophe, il ne doute de rien, Bertrand est superstitieux et doute de tout; Macaire est matérialiste, et Bertrand croit aux revenants. Le supplice de Macaire, c'est de porter des haillons ; le supplice de Bertrand, c'est do porter des menottes.

Il y a cependant entre ces deux hommes un attachement indiscutable, fatal : Dieu les avait fait naître pour le même boulet.

N'est-ce pas là l'œuvre capitale d'une littérature de hasard, éclose des instincts du peuple et de l'impitoyable raillerie gauloise? Œuvre pimentée encore parle jeu de Frederick, qui venait de créer un genre tout à fait shakespearien, gaieté terrible, éclat de rire sinistre, dérision amère, raillerie impitoyable, sarcasme qui laisse bien loin en arrière la froide méchanceté de Méphistophélès, et, par-dessus tout cela, une élégance, une

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souplesse, une grâce étonnante, qui furent comme l'aristocratie du vice et du crime !

Piobert-jNIacaire fit école. Il inspira Philippon et Dauinier, qui crayonnèrent mille Robert avec mille légendes qui furent autant de satires amères contre notre société. Philippon et Daumier furent, durant dix années, les Aristophanes du crayon.

Quelques jours après la]mort de Frederick, Gham, avec cet à-propos persistant qui en fait l'homme le plus spirituel de la terre, rééditait un Robert-Macaire dans le Charivari.

Le dessin représentait un grand bonhomme, le bras levé en signe de joie, marchant triomphalement entre une profession de foi et la Rourse, et s'écriant dans un accès de lyrisme :

Pauvre Frédérick-Lemaitre! Je te dois le jour ! Tumeurs me laissant dans la prospérité et maître du monde !

Je voudrais insister longuement sur le haillon de Robert-Macaire. Jamais haillon ne fut pareil à celui-là. Jamais haillon ne fut ainsi tenu ! Et c'était Frederick qui portait avec la même aisance le costume du moyen âge et l'habit

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noir, la bure et le velours, le bonnet de laine et le chapeau à plumes, l'habit brodé du marquis et les lambeaux du mendiant.

Ce qu'il a fait durant toute sa carrière, du haillon, est vraiment incroyable ; on peut dire, sans se tromper, qu'il en est l'inventeur, et que les guenilles dramatiques ne datent que de lui. Mais aussi, quelles suprêmes guenilles ! Et quel habit du maréchal de Puchelieu, sur .les épaules de Fleury ou de Mole, fut jamais aussi vrai que les guenilles du Joueur, sur le dos voûté de notre comédien? Quel chapeau sans fond, comme l'ironie de cet homme ! Quelle veste aux trous superbes ! Quelle misère infinie ! On vous avait montré des broderies au naturel, voici maintenant des trous et des souillures au naturel. On parle encore des misères du théâtre grec et du roi Œdipe, couvert de sang et de fange, partant pour l'exil ; la misère du Joueur est encore une plus grande misère. Quant aux guenilles de Robert-Macaire, ce fut le chef-d'œuvre d'un comédien plein de verve et d'un comédien puissant.

Quelle tâche, en effet, de nous faire rire aux

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éclats avec un scélérat tout troué, et dont chaque trou s'est élargi aux verroux du cachot, aux fers du bagne ou dans un vol de grand chemin !

C'est ici l'instant de dire un mot du camarade de Frederick appelé Serres, et qui, dans le rôle de Bertrand, le seconda si bien. Serres était un comédien très-intelligent. Son ironie était incisive et sa gaieté triste. Il était goguenard et railleur; même dans son sourire il y avait de l'amertume ; il possédait le grand mérite d'être aussi loin du bouffon du vaudeville que du niais du mélodrame. Il tenait de Bouffé, il tenait de Vernet, il tenait au véritable côté de la nature humaine. Il s'était attaché, corps et âme, à Frédérick-Lemaître , dans ses beaux jours, et il ne le quittait pas plus que son ombre. Il marchait dans son sillon ; il riait de ses saillies; il partageait ses haines, ses colères et ses amours ; il était la charge vivante et sérieuse de ce héros de carrefour; il renvoyait avec le plus admirable sang-froid , à son géant de partner, toutes ses vives et admirables saillies.

FREDKHIGK-LEMAITRE. 151

qui ne faisaient que gagner à être ballotées ainsi de l'un à l'autre comédien.

Serres, dit Jules Janin dans un des feuilletons qu'il lui consacra, était sans contredit le premier des personnages secondaires, et je ne crois pas que de nos jours, on en trouve un mieux disposé que lui à recevoir toutes les impressions de son chef de file.

Dans cette création ignoble autant qu'admirable, de Hobert-Macaire, Serres a complélé Robert-Macaire en créant le rôle de Bertrand ; il a été le véritable Sancho de ce don Quichotte du bagne, et les plus habiles connaisseurs ne savent pas encore s'ils doivent donner la palme à Frédérick-Lemaître où à son digne camarade. Je crois cependant qu'en ceci Frédérick-Lemaître est le premier : il a donné l'impulsion à son écuyer de grand chemin; il a vu, le premier, ce qu'on pouvait faire avec cette risihle histoire de l'assassinat et du guet-apens; il a montré à Bertrand la voie et le but de Robert-Macaire.

C'est grand dommage, comme on voit, que ces deux comédiens se soient séparés, car ils étaient inséparables. Serres appartenait à Frederick par droit de conquête ; il était son fils adoptif ; il était son confident-né ; il ne vivait que de ses inspirations. Ce fut aussi malheureux de se-

parer Serres de Frederick, que de séparer Frederick de Mme Dorval. Le même art les avait réunis, elle et lui, la même passion, le même drame, le même talent, et réunis, ils formaient un faisceau que rien n'eût pu rompre.

Robert-Macaire devint l'ami, le frère, l'inséparable de Frederick. Il le voyait partout, le transportait partout.

Au milieu des représentations de la pièce, arrive l'époque des étrennes.

Pensant causer à ses voisins une agréable surprise, Frederick, le 1" janvier, habille son fils, âgé de six ans, des haillons deMacaire, et l'envoie souhaiter la bonne année à chaque étage de la maison.

Passionné pour son rôle, il s'amusait à en transporter quelques détails à la ville. Un matin, au café de Malte, on lui apporte, après son déjeuner, la carte payante. Il se lève, jette 10 fr. au comptoir et se dispose à sortir.

— Mais la carte est de 10 fr. 50, observe le maître du café.

— Bien! dit l'artiste; les 50 centimes sont pour le garçon.

FREDERICK-LEMAITUE. iôn

Le théâtre et la caricature ont, depuis, habillé ce mot sous toutes les formes et dans tous les styles; mais Frederick en est le premier éditeur. On doit lui rendre ce qui lui appartient.

Pendant ce même hiver de 1835, il patinait, sur le bassin du Luxembourg. Quelques promeneuses s'arrêtaient pour admirer la grâce de ses évolutions. Tout à coup l'une d'elles , au moment où il passe dans son voisinage, le reconnaît et lui crie :

— Mes 15 francs^ monsieur Frederick ! Vous avez donc oublié mes 15 francs?

Notre acteur s'arrête. Il aperçoit son ancienne hôtesse du quartier latin, chez laquelle il demeurait, lors du premier engagement à l'Odéon.

— Vos 15 francs, madame !... Je vous trouve bien osée, répondit-il avec un calme imperturbable. Sous l'alcôve de ma chambre, dans ma vieille malle, j'ai laissé une vieille perruque. Cette perruque m'avait coûté 25 francs, madame! Vous me redevez un louis; je le ferai prendre chez vous un de ces matins. Serviteur !

154 FHP]DERICK-LEMÂITRE.

Il glissa sur son patin gauche et disparut.

Le lendemain l'hôtesse touchait son reliquat de compte. Frederick n'avait jamais entendu nier sa dette ; il voulait seulement ^ donner la satisfaction de jouer Robert- Macaire en plein jour.

Quelque temps après la première représentation de la reprise de Rohert-Macaire, la pièce paraissait chez Barba.

L'apparition de ce drame en librairie fut la cause d'un procès qui eut un grand retentissement.

Nous avons pu réunir toutes les pièces dudit procès, et nous sommes à même d'en raconter fidèlement les diverses péripéties.

C'est la première fois qu'un jour véritable aura été répandu sur cette piquante affaire.

Barba avait été trouver Frederick, lui demander s'il voulait vendre, avec l'acquiescement de ses collaborateurs, la pièce de Rohert-Macaire. Frederick avait consenti.

Témoin ce billet que nous avons sous les yeux.

FRÉDÉRIGK-LEMAITRE. 155

Mon cher monsieur Barba, ayez la bonté de me dire

ce que vous voulez décidément faire avec Rohert-

Macaire.

Tout à vous,

Boulevard Saint-Martin, 8.

Quelques jours après, Frederick partait à Londres, sans avoir rien conclu.

Ne pouvant plus traiter avec Frederick, Bezou, l'un des co-associés de Barba, va trouver son collaborateur Saint- Amant,

Le 8 avril 1835, l'acte suivant était enregistré:

Je soussigné, pour moi et mes collaborateurs, re^ connais avoir vendu à monsieur Bezou, libraire, le droit exclusif d'imprimer et vendre, à tel nombre d'exemplaires que bon lui semblera, la pièce de Robert- Macaire, ladite vente est faite moyennant la somme de quatre cents francs, que monsieur Bezou s'engage à nous payer le jour de la première représentation de la reprise de cette pièce, jour où nous devrons //;/ remettre le manuscrit.

Fait double entre nous...

Paris, ce huit avril mil huit cent trente-cinq.

Approuvé récriture,

Saint-Amant,

Bezou.

Le lendemain, second acte dont voici la teneur :

Entre les soussignés :

1° M. Jean-Nicolas Barba, libraire à Paris, cour des Fontaines, 3, d'une part;

2° M. Henri-Louis Delloye, aussi libraire à Paris, place de la Bourse, 3, d'une part ;

3° Et M. Pierre-Joseph-Victor Bezou, libraire de même, à Paris, rue Meslay, 34, d'autre part.

Tous trois co-associés dans l'entreprise de la publication de la France Dramatique,

A été arrêté ce qui suit :

M. Bezou ayant acquis par acte, en date d'hier, le manuscrit de la pièce de Roherl-Macaire, moyennant la somme de quatre cents francs, il est reconnu enti'e les soussignés que ladite pièce de Bohcrt-Macaire a été acquise pour le compte de la société existante entre lesdits soussignés.

Fait triple entre nous, à Paris, le neuf avril mil huit cent trente-cinq.

Barba, Bezou, Delloye.

Les choses en étaient là, signées, paraphées et pour tous dûment et absolument terminées, quand Frederick apprend à Londres la promesse de vente du manuscrit faite par son colla-

FREDERIGK-LEMAITHE. loi

borateur Saint- Amant. Frederick entre dans une colère olympienne. Il écrit immédiatement à Saint-Amant une lettre dans laquelle il lui interdisait la livraison du susdit manuscrit. Saint- Amant refuse de livrer au jour convenu ; les assignations surviennent. M. Bezou assigne les auteurs : Frédérick-Lemaître, Benjamin Antier et Lacoste dit Saint-Amant à remettre, dans les quarante-huit heures pour tous délais, au requérant, le manuscrit de la pièce. Les sociétaires de l'opération pour la publication de la France Dramatique, autorisent M. Barba à poursuivre. Le manuscrit n'est pas livré. Barba se décide à faire sténographier la pièce, qui est mise en vente quelques jours après.

Frédérick-Lemaître assigne alors M. Barba en police correctionnelle et lui dénonce la liste des témoins justificatifs qui doivent élre entendus, entre autres, le sieur Mourier, directeur des Folies-Dramatiques.

L'affaire est appelée le 11 décembre 1835.

Nous donnons, d'après la Gazette des Tribunaux du 18 décembre 1835, le compte rendu de ce curieux procès.

158 FREDKRICK-LEMAITRE.

" La cause entre MM. Frédérick-Lemaître et Barba, au sujet de la plainte ea contrefaçon de Robert-Macaire, avait attiré hier un grand nombre de curieux à la sixième chambre de police correctionnelle ; mais M« Laterrade, pour M. Barba, a demandé la remise à quinzaine.

M® Svrot, pour M. Frédérick-Lemaître, a consenti à cette remise, mais en demandant qu'il fût dès à présent donné défaut contre ledit Barba, sauf à en adjuger le profit à quinzaine. En conséquence, le tribunal donne défaut contre Barba et remet la cause à quinzaine, jour auquel les parties comparaîtront sans nouvelle citalion.

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