SIXIÈME CHAMBRE
Audience du 31 dùcembre 1835.
(Présidence de M. Bretbons de la Serre.
Robert-Macaire à la police correctionnelle. — Plainte en contrefaçon. M. Frederick - Leniaitre contre M. Barba.
Robert-Macaire avait laissé dans son vestiaire sa perruque, son pantalon rouge, son emplâtre, cet habit vert et ce madras aux longs plis flottants que vous lui connaissez ; il était aujourd'hui mis en homme à la
mode, avec un habit à la mode, un gilet de satin et des bottes du meilleur goût. Robeit-Macaire était eu grande tenue et, chose admii-able ! il venait porter à la justice une atteinte portée à sa propriété. Une atteinte a sa propriété! Mais c'est une scène oubliée dans le merveilleux acte des actionnaires !
Vous n'aviez donc pas, monsieur Macaire, inventé d'assurance contre les contrefacteurs ?
La foule était grande à la sixième chambre pour entendre et voir de près l'illustre organe du Robert-Macaire des boulevards, M. Frédérick-Lemaître, plaidant contre M. Barba, libraire, au sujet de la publication de la pièce des Folies-Dramatiques qui a passé avec lui au théâtre de la Porte-Saint-Martin.
M. Frédérick-Lemaître expose en peu de mots l'objet de sa plainte. Il est l'un des auteurs de la pièce intitulée Roberl-Macaire ; il a seul été nommé, son nom seul a figuré sur l'affiche. Un de ses collaborateurs, M. Saint-Amant, a vendu à M. Barba le manuscrit de l'ouvrage. Dépositaire de ce manuscrit, il s'est, lui, Frédérick-Lemaître, refusé ù le remettre, ne voulant pas que la pièce fût imprimée. M. Barba a envoyé à la Porte-Saint-Martin un sténographe ; il s'est ainsi procuré la pièce et l'a livrée au commerce, au mépris des droits de l'auteur et au plus grand préjudice de l'acteur. « J'aurais, ajoute M. Frédérick-Lemaître, à entrer dans de plus longs détails, mais je crois qu'il est à propos d'entendre d'abord les témoins. »
460 FREDERICK-I.EMAITRE.
M. WoUis, premier témoin, déclare qu'il y a huit ou dix mois, M. Barba lui demanda s'il voulait sténographier la pièce de Robert-Macaire. Il lui apprit qu'il avait acheté cette pièce des auteurs, mais que M. Frédérick-Lemaître, qui n'était auteur que de nom, se refusait à livrer le manuscrit. M. Wollis ne voulut pas se charger de ce travail, mais il sut bientôt que M. Barba s'était adressé à un autre et avait fait imprimer la pièce telle qu'elle était sortie des mains du sténographe.
M. Saint-Amant, l'un des auteurs de la pièce, déclare qu'il a fait un marché avec M. Bezou, libraire, et que, fort du consentement d'un autre de ses collaborateurs, M. Benjamin, il a cru pouvoir céder au libraire le droit d'imprimer leur œuvre. Toutefois, il reconnaît que M. Frédérick-Lemaître est un des auteurs de Robert- Macaire et avait, en cette qualité, touché des droits d'auteur.
.1/. Bezou, libraire : — J'avais acheté la pièce à MM. Saint-Amant et Benjamin. M. Frédérick-Lemaître se refusait à remettre le manuscrit. Comme j'avais cédé la pièce à M. Barba, je lui dis : « Mettez en demeure ces messieurs. » Il leur fit sommation de livrer le manuscrit. Ils répondirent qu'ils n'avaient pas ce manuscrit, qu'il était entre les mains de M. Frédérick-Lemaître, leur collaborateur, qui s'obstinait à le garder.
M. Barba me dit alors : « Laissez-moi faire ; je
connais Frederick ; je m'arrangerai avec lui. » Je donnai plein pouvoir à Barba; je le laissai faire.
M. Benjamin, homme de lettres : — M. Frédérick- Lemaîfre est auteur de cette pièce en collaboration avec moi et M. Saint-Amant. Il avait été convenu entre nous que cette pièce ne serait imprimée qu'après un très-long temps.
M. Saint-Amant : — Il avait été convenu que la pièce ne serait imprimée qu'après un temps plus ou moins long.
M. le président : — Avait-il été convenu que la pièce ne serait imprimée qu'avec le consentement de M. Frédérick-Lemaître ?
M. Benjamin : — Cela ne pouvait être autrement. Quand je consentis à l'impi^ession, je ne le fis que sous réserve de la rectification de M. Frédérick-Lemaître. Je lui écrivis même à Londres à ce sujet,
M. Saint-Amant : — On n'a écrit à M. Frédérick-Lemaître qu'après le traité signé avec M. Bezou. Je dis alors à Benjamin: « Il faut écrire à Frederick afin de tâcher de lui attraper le manuscrit. Il faut faire de la diplomatie. »
M. Benjamin : — Je crois n'avoir signé le traité qu'après avoir écrit la lettre. Je ne pouvais engager les droits de M. Frederick; il en avait évidemment comme co-auteur.
M. Hély'd'OisseJ, avocat du roi, à M, Bezou: —
M. Barba vous a-t-il dit comment il s'y était pris pour se procurer le manuscrit?
AL Bezou : — Non, monsieur, seulement, il m'a dit qu'il se l'était procuré. Je dirai que, dans la librairie, il est d'usage de ne traiter qu'avec l'un des auteurs qui se porte fort pour les autres.
M. Saint-Amant : — J'ai fait plus de quarante pièces; j'ai toujours traité pour moi et mes collaboraleurs.
M. Frédêrick-Lemaîtve : — C'est peut-être un usage dans la librairie, mais cet usage souffre sans doute exception, sui'tout lorsque, comme dans le cas actuel, un seul auteur est nommé. Un libraire, qui n'aurait connu l'auteur de Rohevt-Macaire que par l'affiche, fût venu à moi, qui seul étais en nom, et aurait pu traiter avec moi, sans s'inquiéter, peut-être, si l'auteur dont le nom figurait sur l'aftiche avait des collaborateurs, des parents ou des cousins. Mais je demande quelle valeur aurait la vente faite par un homme qui se présenterait à un libraire en lui disant : « Je vous vends Don Juan d'Autriche; j'en suis l'auteur. M. Casimir Delavigne est sur laffiche, mais je suis son collaborateur. Je ne puis, il est vrai, vous donner le manuscrit; c'est égal, allez toujours; vous en serez quitte pour envoyer sur place un sténographe habile.
M. Barba est interrogé :
— L'affaire est fort simple, dit-il. J'allai un jour aux Folies-Dramatiques et je vis M. Frederick Macaire.. . Non! M. Frédérick-Lemaître dans le rôle de Robert-
FRKDP:R1CK-LEMAITRE. 1G3
Macaire, et ÎQ dois déclarer que jamais, non, jamais de ma vie, je n'ai ri de si bon cœur. En sorlaat, je dis à M. Frederick : « Voulez-vous me vendre votre pièce; je vous en donne 500 francs ? » M. Frederick me répondit : « Je vais en Angleterre, nous verrons en revenant. » Ce fut sur ces entrefaites que M. Bezou acheta la pièce à M. Saint-Amant, qui est un honnête homme et un travailleur assez passable... (M. Saint-Amant salue, M. Bavba rit.) On écrivit à M. Frédérick-Lemaître pour avoir le manuscrit et celui-ci répondit: (Ici M. Barba prend une attitude théâtrale et imite les inflexions de voix forcées de l'acteur.) Nous verrons... nous verrons... vous l'aurez!...
M. Frédérick-Lemaître : — Bravo ! monsieur Barba, bravo !
M. Bavba : — Je ne siis pas acteur, monsieur.
M. Frédérick-Lemaître : — Non, monsieur Barlja, vous êtes libraire!
M. Barba : — Je dis à M. Bezou : « Mettez ces genslà en demeure! En vain nous allons courir après Macaire. Si nous le cherchoi^ à Moscou, il sera à Londres. Comment voulez-vous l'amener devant un tribunal? » Remarquez ici, messieurs les juges, que je ne suis pas dans mon emploi. Je joue le premier rôle et je ne devrais jouer que le second. Je doute que j'aie les moyens de jouer les pi'emiers rôles. Je reçus, à mon retour du Soissonnais, un petit Ijillet de M. Frederick ainsi conçu :
Mon clier Barba,
Venez nie voir, nous nous arrangerons. Votre tout dévoué.
Frédérick-Lemaitbe.
Je vais au domicile de M. Frédérick-Lemaître ; il demeure au 4"^. Il est fort bien logé, M. Frédérick- Lemaî're, mais c'est un peu haut. J'ai 06 ans et j'avais bien chaud en arrivant chez lui. Je ne le trouvai pas. J'eus la précaution de laisser 500 francs cliez un voisin pour lui. Ces 500 francs y restèrent plusieurs jours et nous étions prêts à les payer, mais M. Frederick s'est toujours refusé à la question des conventions faites en son nom par ses collaborateurs.
M. Frôdérick-Lemaîlre : — Il y a dans ce procès une liaute question de propriété littéraire, il y a une question de dommage très-grave causé à un auteur-acteur, à un auteur surtout. M. le directeur de la Porle-Saint- Martin, qui cherche à nuire à tout le monde pourvu qu'il en profile, m'avait placé dans la situation de ne pouvoir jouer qu'en province.
(M. Frederick Lemaître, entrant ici dans des détails, explique comment il fut amené à jouer sur le théâtre des Folies-Dramatiques et à y apporter avec lui la pièce de Robert-Macaire.)
J'avais, dit-il, romp^ mon engagement avec la Porte-Saint-Marlin, et, en vertu d'un infâme traité fait entre les directeurs de théâtre, traité qui place les comédiens au-dessous de la position sociale des nègres.
FHÉDÉRICK-LEMAITHK. 165
je me trouvais, pour cinq ans, expulsé de tous les théâtres de la capitale. Ce fut alors que je passai un traité avec les Folies-Dramatiques, le seul théâtre de Paris qui, à raison de son humble position peutêtre, n'avait pos été jugé digue de figurer dans cette coalition des directeurs contre les acteurs. Au moment d'entrer aux Folies-Dramatiques, je compris qu'il fallait frapper un coup fort qui attirât l'attention. J'avais déjà eu l'idée d'une suite de F Auberge des Adrets Je l'avais communiquée à MM. Fontan, Dupeuty et Maurice Alhoy, hommes de lettres. Je fis un traité avec M. Mourier, directeur des Folies-Dramatiques. Il fut convenu entre nous que j'entrerais à son théâtre et que j'y viendrais avec riohert-Macaire, qui serait joué tant qu'il pourrait aller et ave^î lequel je me réservais plus tard d'exploiter la province. Il fut alors positivement convenu entre toutes les parties que la pièce ne serait jamais imprimée et, si quelque doute pouvait à cet égard s'élever dans les esprits, je me référerais à la lettre suivante que je publiai à cette époque dans la Gazette des théâtres. Permettez-moi d'en donner lecture. J'écrivais, le 12 juillet 1834, au directeur de ce journal :
Paris, le 12 juillet 1834.
Mon cher directeur,
Les représentations que je donne en ce moment aux Folies-Dramatiques devant cesser le mois prochain, permettez-moi d'employer la voie de votre journal pour faire con-
166 FRÉDÉUICK-LEMAITRE.
naître mes intentions à MM. les directeurs des théâtres de la province.
Dans mes voyages dramatiques, j'ai vu la vogue s'attacher au mélodrame de l'Auberge des Adrets. Ma rentrée à Paris, dans un ouvrage de ce genre, le succès qu'il obtint, m'ont convaincu que la France avait un penchant très-prononcé pour Robert-Macaire. En conséquence, comme le premier devoir d'un comédien est de plaire au public, déposant la casaque du Joueur, le portefeuille de Richard, le poignard d'Othello et la noble perruque de Duresnel, je préviens MM. les directeurs qu'à dater du l^-- septembre pro ■ chain, jo suis prêt à faire mon tour de France, emportant pour tout bagage mon habit vert, mon pantalon rouge et mon emplâtre, et à donner sur tous les théâtres des représentations qui se composeront de la fameuse Auberge des Adrets et de la pièce de Robert-Macaire. Cette dernière pièce étant ma propriété, elle ne sera point imprimée : il faudra traiter avec l'auteur et l'acteur. Quelques artistes m'accompagneront pour me seconder dans les principaux rôles.
Signé : Frédébick-Lemaitre.
Le tribunal comprend parfaitement qu'il ne s'agissait pour moi, dans tout cela et dans l'avis que j'avais la précaution de donner, que d'une affaire d'argent, et que je mettais tout à fait de côté l'amour-propre d'auteur dramatique.
Quelque temps après, j'allai en Angleterre, et ce fut au moment où je revenais de France que je reçus la lettre de MM. Benjamin et Saint-Àmant, me demandant mon autorisation pour faire imprimer Rohcvl-Ma-
FUEDERICK-LEMAITRK. 16"
eaiio. Celte autorisation, je ne pouvais la donner encore. J'avais le projet de ne faire imprimer que plus tard et lorsque j'aurais exploité la province. Je voulais, d'ailleurs, faire précéder la publication d'une préface fort intéressante, où je me proposais de considérer l'art théâtral dans ses rapports avec le despotisme des directeurs de théâtre.
A mon retour, M. le directeur de la Porte-Saint- Martin vint ms pi'endrc de nouveau dans ses filets et me fit jouer Bobert-Macaive. La pièce eut encore de la vogue. Ce fut alors que M. Barba fit ses diligences pour se la procurer ; je refusai. Il s'adressa aux Folies- Dramatiques, aux souffleurs, et enfin finit par me la voler.
Aujourd'hui, j'ai rompu mon engagement avec la Porte-Saint-Martin; je ne sais plus que faire. J'aurais pu jouer Robert-Macaire en province ; cela ne m'est plus possible. L'impression de la pièce a éveillé l'attention de la censure; la pièce n'est plus tolérée. On la regarde comme immorale depuis qu'elle a été imprimée. Après l'avoir tolérée à la Porte-Saint-Martin, dernièrement encore à l'Udéon, on la défend dans les provinces, comme si cette impression était de nature à mettre le feu aux étoupes et à bouleverser, moralement du moins, toute la France. Je suis ainsi privé d'un avantage considérable; car, tout récemment, on m'offrait encore 3,000 francs pour aller au Havre jouer quelques fois le rôle, et je ne pus y aller. C'est su" ces
J68 FliKUÉHlCK-LEMÂlTHE.
motifs que je base ma demande de dommages-intérêts.
M« Syrut plaide pour M. Frédérick-Lemaître et conclut en son nom à lo,000 francs de dommages-intérêts.
M" Laterrade présente la défense de M. Barba et soutient principalement qu'il ne s'agit ici que d'une question de propriété à faire décider entre les auteurs-
Le tribunal, après avoir délibéré, rend le jugement suivant :