‹ Frédérick-Lemaître et son temps, 1800-1876Chapitre 21 sur 45 · DISCOURS DE M. EUGÈNE MOREAU · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. EUGÈNE MOREAU

Après la parole que vous venez d'entendre, qui donc essaiera de se faire écouter ?

Celui qui se sent soutenu par le sentiment d'un devoir à accomplir.

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11 appartenait à la main qui a jeté sur les épaules de Frederick la casaque de Ruy-Blas d'être la première à l'envelopper dans son linceul.

Je viens au nom de l'Association des artistes dramatiques saluer dans sa tombe le plus illustre de ses adhérents : Frédérick-Lemaître.

Frédérick-Lemaître ! que de rôles multiples, que de triomphes éclatants s'éveillent eu foule à ce nom ?

Il eut des commencements obscurs, disent ses biographes. C'est la part commune, à quelques rares exceptions près ; mais pour lui ces commencements durèrent peu, et tout jeune encore — il n'avait que vingt-trois ans — il s'empara d'une place qu'on a pu lui disputer quelquefois, qu'on n'a jamais su lui ravir.

Qu'importe qu'il ait figuré dans un théâtre infime et joué dans des pantomimes burlesques; il n'y a qu'à glisser sur ces préliminaires, aussi bien que sur ses débuts à l'Odéon.

Vous figurez-vous l'acteur, puissant et original, garrotté dans la toge de ces pâles confidents de tragédie, ne devant se mouvoir que dans un cercle restreint, se tenant constamment à portée de bras du héros principal et consumant vainement ce qui peut bouillonner en eux d'intelligence et d'initiative, afin de ne pas sortir de la pénombre où les tient ce qu'on appelle au théâtre, la tradition.

Il est peu croyable qu'au moment où Frederick donnait modestement la réplique aux premiers rôles

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tragiques, quelque amateur plus clairvoyant devinait son avenir en se disant, ce qui est de vérité au théâtre plus que partout ailleurs : Qui peut le plus ne peut pas toujours le moins.

Un seul l'avait pressenti. Il est vrai qu'il se nommait Talma.

La résignation de Frederick fut de courte durée.

L'Ambigu lui offrit un engagement. Comme le Gid, son coup fut un coup de maître.

Il créa le rôle de Bohermann dans Lisbeth ou la Fille du Laboureur, et Frenoy, alors en possession do l'emploi, avec un rare bon sens dont il faut lui savoir gré, céda sans murmurer la place à son jeune rival, un vainqueur contre lequel il ne pouvait lutter.

Il joua ensuite Cardillac, Cartouche, le Vieil Artiste, le Cocher de Fiacre et cette fameuse Auberge des Adrets où, grâce à sa prodigieuse originalité, d'un rôle jeté dans un moule banal il tira ce Robert-Macaire, devenu la personnification d'une époque.

La Portc-Saint-Martin, alors comme aujourd'hui le premier des théâtres du boulevard, l'appela à elle. Edgard de Ravens^vood, dans Lucie de Lammermoor, le montra sous une face nouvelle. De par les rôles qu'il avait joués jusque-là, on lui déniait la tenue, la distinction, le charme. Il prouva triomphalement à ses critiques que rien de ce qui contribue à grandir un artiste ne lui était étranger. Il était constamment ce qu'il voulait être.

Trente Ans ou la Vie d''un Joueur, ce drame terrible

qui serait sans rival si le style répondait à sa conception, consacra son indestructible popularité.

Sept Heures et Rochester le maintinrent au rang qu'il avait conquis.

Une contestation à propos du rôle de Marino Faliero, qu'on lui enleva après le lui avoir promis, lui lit abandonner la Porte-Saint-Martin pour l'Ambigu où, ne faisant que passer, il retourna à l'Odéon, mais cette fois en triomphateur.

Pour le prouver, il suffit de citer trois des rôles qu'il y établit : Duresnel, de la Mère et la Fille, Goncini, de la Maréchale d'Ancre, et le Napoléon d'Alexandre Dumas.

Est-ce à ce moment, est-ce plus tôt qu'il fut question de lui au Théâtre-Français ? Peu importe. Qu'on l'y ait appelé, cela n'a rien d'extraordinaire. Qu'il n'ait pu y entrer, cela n'étonnera personne. Pas plus que lui le théâtre ne fut coupable. Il y a dans la maison de Corneille et de Molière un respect du droit acquis, des habitudes correctes, incompatibles avec la nature éirange, avec la fougue indomptable et indomptée de Frederick.

Ne faut-il pas s'en réjouir d'ailleurs? Qui eût comme lui joué Richard d'Arlington, Lucrèce Dorgia, le Marquis de Brunoy, Kean, après avoir signalé son passage sur une scène plus que secondaire par cette humoristique épopée de Rohert-Macaire, dont il était l'un dc^^ autours ci où il s'incarna si profondcmeiif,

qu'on le croyait désormais inapte à jouer d'autres rôles?

Vous savez comment il répondit à ces injustices. En se transfigurant — c'est le mot du poëte, — dans Ruy-Dlas, à l'inauguration du tliéàtre de la Renaissance.

Simple, touchant, élevé, terrible, profond, admirable du premier au dernier vers, pas une romance de ce rôle écrasant ne lui échappa.

Il y a de cela quarante ans environ. Beaucoup de ceux qui l'acclamèrent se souvenaient de Talma. Pour ceux-là Tulm'i était retrouvé. Pour nous, jeunes alors, qui ne pouvions nous rappeler avoir jamais entendu rien d'aussi merveilleux, nous nous disions que son nom était une prédestination et qu'on ne pouvait l'appeler autrement que Frédérick-Lemaître.

Le caractèie prédominant de son génie c'était do faire au spectateur une illusion complète. L'interprétation de son rôle semblait une inspiration soudaine où rien ne trahissait l'étude et le travail. L'acteur se fondait dans le personnage. 11 avait des inégalités voulues, des ombres rendant les rayons plus lumineux. Toutes ses facultés Inlellecluelles étaient absorbées par le théâtre. 11 était le théâtre môme. Rôles bouffons, rôles dramatiques, tout ce qui lui a passé par les mains a été marqué au sceau de sa puissante individualité.

A dater de Rny-Blas il ne put grandir. Mais un pareil rôle suffiiait à une carrière d'artiste. Rappelez-

vous tous ceux qui viennent d'être cités. Rappelezvous tous ceux qui suivirent. Les œuvres ne sont pas à la hauteur de Ruy-Blas, mais le comédien sut ne pas descendre.

Don César de Bazan, Jacques Ferrand des Mystères de Paris, la Dame de Saint-Tropez, Paillasse, le Vieux Caporal, le Maître d'école, le Comte de Saulles, le Crime de Faverne, xingt autres sont autant de fleurons qu'on ne peut détacher de sa couronne.

On l'a dit ; Frederick eût dû se retirer et ne pas compromettre sa renommée en montrant à un public nouveau l'acteur vieilli, affaibli, diminué. Ceux qui ont ainsi parlé ne savent pas ce que c'est qu'un comédien. Non pas seulement un comédien, un artiste quel qu'il soit. Qui donc se résigne à se perdre dans Tombre après avoir flamboyé d'une si éclatante lumière? Qui donc accepte cette mort par anticipation qu'on appelle l'oubli? Il en est, répond-on. Admironsles sans trop blâmer ceux qui ne peuvent les imiter.

L'acteur qui a vécu de bravos et de succès se souvient de ses prédécesseurs. Il a entendu contester leur supériorité par ceux qui, ne les ayant jamais connus, se refusent à en croire leurs contemporains. Il en sera ainsi de lui, il en a peur, et chaque fois qu'il peut se remettre en face de ce public dont il fut l'idole, il saisit avidement celte occasion. « Je suis moindre peutêtre, lui dit-il, mais par ce que je suis encore, jugez ce que je fus. » Le condamne qui voudra, nous ne pouvons que l'absoudre.

Hàtons-nous de le dire, d'ailleurs, à chacune de ses réapparitions, Frederick fut accueilli de telle sorte qu'il serait pleinement justifié s'il avait besoin d'une justification.

La prononciation qui, chez lui, du reste, avait toujours été le côté faible, lui faisait défaut ; mais l'œil avait toute sa puissance et le geste toute son ampleur. Ce talent amoindri n'avait plus que des éclairs, mais ces éclairs aveuglaient encore. On l'appelait le vieux lion. Soit! mais à ce lion personne n'avait rogné les ongles et quand il secouait sa puissante crinière il la secouait royalement.

Nous n'avons parlé que du comédien, laissant à ilessein de côté les anecdotes plus ou moins légendaires sur l'homme privé. Celui-ci ne nous appartient en aucune façon. Puis de pareils génies ne se mesurent pas sur le patron des multitudes. Il nous est toutefois enjoint de dire que, membre de la Société des artistes dramatiques, il donna des preuves réelles de son dévouement en versant dans la caisse de secours, les dommages qui lui furent alloués à la suite d'un procès f[u'il venait de gagner.

Les derniers moments de Frederick ont été terribles. Cette nature vigoureuse n'a pu succomber qu'après des tortures sans nom. Aujourd'hui, le voilà dans ' le repos. Pour lui, la postérité commence, car nous ne pouvons nous résoudre à celte pensée que son nom se perdra comme celui de tant d'autres.

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Nous savons bien que de l'acteur rien ne reste. Mais il nous semble que cet oubli fatal ne saurait être son partage. On doit toujours vivre dans la mémoire des hommes, quand on a associé sa gloire à la gloire des Alexandre Dumas et des Victor Huoro.

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