‹ Frédérick-Lemaître et son temps, 1800-1876Chapitre 20 sur 45 · DISCOURS DE VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

DISCOURS DE VICTOR HUGO

« On me demande de dire un mot. Je ne m'attendais pas à l'honneur qu'on me fait de désirer ma parole ; je suis bien ému pour parler ; j'essaierai pourtant.

« Je salue dans cette tombe le plus grand acteur de ce siècle, le plus merveilleux comédien peut-être de tous les temps.

« Il y a comme une famille d'esprits puissants et singuliers qui se succèdent et qui ont le privilège de réverbérer pour la foule et de faire vivre et marcher sur le théâtre les grandes créations des poètes ; cette série superbe commence par Thespis, traverse Roscius et arrive jusqu'à nous par Talma ; Frédérick-Lemaitre en a été, dans notre siècle, le continuateur éclatant.

« Il est le dernier de ces grands acteurs par la date, le premier par la gloire. Aucun comédien ne l'a égalé, parce qu'aucun n'a pu l'égaler; les autres acteurs, ses prédécesseurs, ont repré-

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sente les rois, les pontifes, les capitaines, ce qu'on appelle les héros, ce qu'on appelle les dieux ; lui, grâce à l'époque où il est né, il a été le peuple. Pas d'incarnation plus féconde et plus haute. Étant le peuple, il a été le drame ; il a eu toutes les facultés, toutes les forces et toutes les grâces du peuple ; il a été indomptable, robuste, pathétique, orageux, charmant ; comme le peuple; il a été la tragédie et il a été aussi la comédie.

« De là sa toute-puissance ; car l'épouvante et la pitié sont d'autant plus tragiques qu'elles sont mêlées à la poignante ironie humaine. Aristophane complète Eschyle ; et ce qui émeut le plus complètement les foules, c'est la terreur doublée du rire. Frédérick-Lemaître avait ce double don ; c'est pourquoi il a été, parmi tous les artistes dramatiques de son époque, le comédien suprême.

« Il a été l'acteur sans pair. Il a eu tout le triomphe possible dans son art et dans son temps ; il a eu aussi l'insulte, ce qui est l'autre forme du triomphe.

« Il est mort. Saluons cette tombe. Quereste-

t-il de lui aujourd'hui ? Ici-bas un génie. Làhnut une âme.

« Le génie de l'acteur est une lueur qui s'efface : il ne laisse qu'un souvenir. L'immortalité qui appartient à Molière poète n'appartient pas à Molière comédien. Mais, disons-le, la mémoire qui survivra à Frederick -Lemaitre sera magnifique ; il est destiné à laisser au sommet de son art un souvenir souverain.

« Je salue et je remercie Frédérick-Lemaître. Je salue le prodigieux artiste; je remercie mon fidèle et superbe auxiliaire dans ma longue vie de combat. Adieu, Frédérick-Lemaître !

« Je salue en même temps, car votre émotion profonde, à vous tous qui éles ici, m'emplit et me déborde moi-même, je salue ce peuple, ce peuple qui m'entoure et qui m'écoute. Je salue en ce peuple le grand Paris. Paris, quelque effort qu'on fasse pour l'amoindrir, reste la ville incomparable.

« Il a cette double qualité d'être la ville de la révolution et d'être la ville de la civilisation, et il les tempère l'une par l'autre. Paris est comme une âme immense où tout peut tenir. Rien ne

l'absorbe tout à fait, et il donne aux nations tous les spectacles. Hier il avait la fièvre des agitations politiques ; aujourd'hui le voilà tout entier à l'émotion littéraire : à l'heure la plus décisive et la plus grave, au milieu des préoccupations les plus sérieuses, il se dérange de sa haute et laborieuse pensée pour s'attendrir sur un grand artiste mort.

« Disons-le bien haut, d'une telle ville on doit tout espérer et ne rien craindre ; elle aura toujours en elle la mesure civilisatrice, car elle a tous les dons et toutes les puissances ; Paris est la seule cité sur la terre qui ait le don de transformation, qui, devant l'ennemi à repousser, sache être Sparte, qui, devant le monde à dominer, sache être Rome, et qui, devant l'art et l'idéal à honorer, sache être Athènes. »

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