Frédérique. Illus. de V. Bocchino
E navire, sa proue noire déchirant doucement l'ocre du fleuve, laissa derrière lui, sur la berge de gauche, les bâtiments blancs, souillés de suie, de l'hôpital de
Greenwich, et le parc environnant, dont l'automne
avait pâli déjà et décimé les verdures.
Remontant la Tamise élargie, il décrivit une courbe.
Les aubes ruisselantes des roues battaient moins vite.
Les cheminées ne soufflaient qu'une vapeur légère,
confondue aussitôt avec la brume de l'air. La marée
rebroussait le courant, et le rfavire semblait se laisser porter vers la Ville, comme une grosse épave.
Les passagers avaient quitté les cabines; remontés sur le pont, ils cherchaient à deviner Londres dans cet énorme nœud de brouillards rougeâtres, vers lequel on se dirigeait. Mais Londres ne s'annonçait encore que par les constructions d*une laideur sombre, sinistre, qui çà et là meublaient les rives, et par les embarcations sans cesse plus nombreuses qui croisaient ou rejoignaient le Black Prince.
De ces passagers, les uns, légèrement mis, frais de visage, étaient des touristes arrivant de Ramsgate, de Margate ou de Douvres. D'autres, par leur allure fatiguée, leurs vêtements plus lourds, les bagages remisés à côté d'eux, dénonçaient une provenance plus lointaine. Ils venaient de France. Us s'étaient embarqués à Boulogne, la veille; avant de suivre les sinuosités pittoresques de la Tamise, ils avaient traversé le détroit par une mer ingrate d'équinoxe.
Parmi ceux-ci, appuyés a la balustrade qui découpait l'angle extrême de la proue, deux jeunes filles en deuil, debout, serrées l'une contre l'autre, tendaient leurs fronts, leurs regards, toute leur pensée anxieuse vers cette brume empourprée, d'où surgirait bientôt la Ville, terme de leur voyage. Elles se ressemblaient. Quel mystère, inexprimable par des mots, cette ressemblance de deux êtres qui diffèrent par la taille, la figure, la nuance des cheveux et le pigment des prunelles, et dont cependant le passant le plus distrait dit avec assurance : « Ce sont des sœurs! » Celles-ci, d'ailleurs, étaient vêtues pareillement : même costume de crépon noir sans garniture, sans recherche d'élégance ou de mode, bien ajusté pourtant sur des formes fines; même cape de drap noir à collet dressé, même
chapeau de feutre noir, ceint d'une voilette de gaze. Mais l'une des deux, la plus grande, qui semblait l'aînée, était franchement brune, avec des traits réguliers, un peu forts, non sans noblesse, la peau mate, les yeux foncés, des cheveux noirs lissés, luisants. Tandis que la cadette, d'une taille un peu moindre, plus mince, plus frêle, paraissait blonde par contraste, avec ses cheveux châtain clair, légers, défrisés par le vent, ses yeux d'un bleu pâle, sa jolie figure délicate et sentimentale, évoquant les gravures traditionnelles de la période romantique. Un artiste se fût intéressé davantage au masque noble et grave de l'aînée; mais les ordinaires passagers du Black Prince dévisageaient la cadette avec plus de curiosité. Et, si différentes, — par le magnétisme du même sang courant dans leurs veines, — elles étaient, pour tout le monde et au premier coup d'œil, deux sœurs..
Les wharfs, déjà, couvraient presque sans interruption lés rives de la Tamise. Des bateaux plats, amarrés à leurs appontements,- chargeaient ou déchargeaient des tonneaux et des balles. Quelques gros navires, immobiles sur leurs ancres, dressaient leur proue comme un rocher aigu, en face du paquebot poursuivant sa montée. On dépassa un trois-mâts, tout blanc, les voiles serrées contre ses vergues blanches, traîné par un remorqueur.
— Regarde, Frédérique, fit la cadette des deux jeunes filles... C'est un norvégien. Il s'appelle Olda.
Frédérique, distraite, ne répondit pas aussitôt.
— Oh! Léa ! dit-elle à demi-voix après un instant... Penses-tu que nous sommes là, toutes les deux, isolées de tous... que nous allons vers cette Ville, à laquelle nous, apportons notre ignorance et notre
effort, justement comme fit Romaine Pirnitz il y a quatorze ans? Peut-être a-t-elle pris ce même paquebot, puisqu'elle vint alors par la même route : elle a vu ce ciel, cette eau jaune, ces navires, ces entrepôts. Ses mains, peut-être, se sont posées à la place où sont les tiennes aujourd'hui!...
— Chère Pirnitz, murmura Léa. Chère amie ! Comme sa pensée doit nous suivre, depuis hier, dans notre voyage. Je me sens comme enveloppée par elle. Et toi?
Le remorqueur, atteint par le Black Prince, crachait une fumée qui noircissait et empoisonnait l'air. Le délicat visage de Léa se contracta, une toux la secoua. Sa sœur lui prit la main.
— N'as-tu pas peur du froid? Depuis que le soleil baisse, il fait humide. Redescendons, veux-tu ?
— Oh! non, je t'en prie, Fédi, supplia Léa. Restons! Je veux voir...
L'aspect du fleuve changeait. Les entrepôts alignaient maintenant sans intervalle aux deux rives des "façades noires, sur lesquelles des noms étaient inscrits en lettres énormes; et chaque wharf était un petit port actif où convergeait une flottille. Des barques nombreuses s'y amarraient, leurs voiles rougeàtres à demi arguées. Des théories de larges gabares plates s'enchaînaient au long du fleuve; le navire, entre elles, se glissait doucement, semblait à chaque instant près de les frôler, et les évitait chaque fois. On vit circuler les petits bateaux omnibus de la Tamise, '^X' verdâtres et sales, bondés ^ de monde...
Un gros paquebot chargé de voyageurs, dont la
sirène hurlait presque humainement, croisa le Black Prince. Rien, dans l'horizon, ne révélait encore la Ville, cachée par la courbe que décrit la Tamise avant Limehouse; mais déjà on naviguait dans une cité flottante. Par delà les bâtisses des rives, qui trempaient leurs façades dans l'eau, s'élevaient d'autres mâts, barrés de vergues; de vraies rues liquides, perpendiculaires à la Tamise, s'ouvraient, menaient à des docks. Enfin, le navire tourna la courbe de Limehouse; Londres apparut.
Londres, tel que l'ignore le touriste amené par les express de Charing Cross, Londres, vu de l'énorme gueule par où la Ville-Monstre aspire la vie du Monde. C'était quelque chose de gigantesque, de triste et de puissant, une usine qui serait une ville. Les maisons qu'on apercevait ne semblaient pas faites pour abriter autre chose que des barriques et des ballots. Elles étaient poudrées d'une suie uniforme tellement épaisse qu'on ne pouvait deviner si autrefois les briques avaient été rouges ou jaunes. Et les navires aussi, comme les maisons, avaient un air de tristesse et de fatigue, Taspect de choses auxquelles un usage excessif donne une vétusté précoce. A droite, c'étaient les quartiers populeux de l'Est, peut-être les plus pauvres de Londres, — Limehouse, Stepney, Whitechapel. A gauche, Rotherhithe et Bermondsey, les misérables et dangereux centres du Sud-Est. La Tamise les partageait en ligne droite, de son large cours jaune, impur, qui, maintenant, agité par le remous des innombrables embarcations, semblait ne plus avoir de sens et laissait danser sur place les détritus de toute espèce : vieux ais de bois, papiers, débris de choses rebutées ou d'animaux morts.
— Cette ville m*opprcsse déjà, fit Léa, serrée contre sa SGcur.
Frédérique, dont l'énergique regard affrontait mieux l'horizon morne, pressa fortement la main de la jeune fille.
— Oui, dit-elle... A peine entré en elle, on est emprisonné par cette armée de maisons, de rues, de gens... Pir-
nitz l'éprouva comme nous : et tu vois, pourtant, elle à été plus forte que la Ville.
— Cela ressemble si peu à Paris! murmura Léa. Parisiennes nées, ayant laissé Paris de la veille et
pour la première fois, les deux sœurs invoquaient naturellement le souvenir des rives plaisantes, vallonnées, décorées de parcs et de villas que l'on admire en remontant le cours de la Seine, par Asnières et Auteuil.
— Regarde, dit l'aînée; ceci est beau.
La sirène du paquebot déchirait l'air, annonçant l'arrivée... On était en plein port de Londres, à moins
FREDERIQ.UE
d'un demi-mille en aval de la Cité... Le large couloir de la Tamise, entre la courbe muraillée des wharfs, s'encombrait de navires marchands, barques légères, paquebots, voiliers aux vergues fines, lourds chalands accouplés par le flanc. Une forêt compacte de mâts, de toiles, de cheminées, obstruait la vue à droite et à gauche. Ces monstres venaient des Indes, de l'Egypte, du Cap, du Canada, des Amériques, de l'Australasie. Réunis et rangés dans ce port de Sainte-Catherine, ils symbolisaient, par leur diversité même, l'activité expansive qui unit ce peuple de Londres à tous les peuples du monde. Au delà des navires et des wharfs, au delà de Limehouse et de Rotherhithe, on devinait ce puissant réseau de comptoirs, d'entrepôts, de câbles, d'escadres et de territoires qui constitue l'Empire britannique.
— Regarde! avait dit Frédérique.
Ce que Frédérique montrait, c'était la Cité, le cœur de Londres, enfin visible dans le nœud de brouillards rouges, où le paquebot, ralentissant sa marche, allant très doucement, très doucement, pénétrait enfin. La ligne de docks, à droite, s'interrompit. On vit surgir sur un quai élevé le château crénelé, trapu, massif, dont la Tour de Londres est le donjon. Plus loin, se dressa la colonne dorée du Monument, et plus loin encore, sur la droite, le dôme de Saint-Paul.
En face, barrant l'horizon, un pont géant, avec les deux tours ogivales de ses piles, neuf, presque blanc dans l'air fumeux, semblait la porte gothique de la cité.
Comme le paquebot atteignait ce pont, le tablier s'ouvrit en angle, pour livrer passage aux cheminées, tandis que sur chaque tronçon s'amassaient les passants et les voitures... Avec des précautions extrêmes, le Black Prince s'avançait maintenant dans l'étroit
8 ♦ LES VIERGES FORTBS
intervalle qui sépare Tower Bridge du vieux pont de Londres. Il inclinait vers la droite, il approchait du bord ; Frédérique et Léa distinguaient les visages des gens qui, appuyés sur le parapet, observaient l'arrivée. Derrière cette rangée de têtes, d'épaules et de coudes, elles voyaient circuler les piétons, les cabs, les omnibus — que le pont semblait charrier en torrent compact. Au bout du pont, commençait la Cité.
C'étaient des maisons, des voitures, des hommes, des femmes, comme à Paris : pourquoi, même à première vue, tout cela était-il si différent de Paris, aussi différent que ce qui en diffère le plus, plus étranger que l'Orient?
Il était six heures quand les câbles d'amarre grincèrent, attachant le Black Prince, en aval du Pont de Londres, au pied de Tentrepôt appelé Fresh Wharf... Six heures de septembre, un crépuscule brumeux semblable au halo d'un fer incandescent. Frédérique et Léa étaient demeurées à la proue du paquebot. Elles se trouvèrent les dernières à débarquer, bousculées sans façon par les passagers. Le wharf où elles abordaient avait ce même aspect usé, fatigué, sale, qu'elles voyaient à toutes les choses environnantes. Presque collé à la culée du Pont de Londres, il laissait seulement quelques yards libres entre l'eau et le mur du quai... Sur le ponton de bois, Léa, la première, distingua une petite silhouette vêtue de vert, avec une bonne face de bébé couperosé, ridé et blond, un gros chignon filasse sur lequel était posé, très en arrière, un chapeau de paille ridiculement plat.
— Regarde, Fédi ; n'est-ce pas elle? N'est-ce pas Edith ?
— Cette blonde qui tient un en-cas? Probablement... elle ressemble tellement à Daisy !...
FREDERIQ.UE
Elles débarquaient; la silhouette falote vint à elles : deux yeux bleus, calmes, les dévisagèrent; une voix dit en français avec un accent britannique prononcé :
— Mesdemoiselles Sùrier?... n'est-ce pas? Je suis Edith Craggs, la sœur de Daisy.
— Oh ! mademoiselle, que vous êtes aimable d'être venue à notre rencontre !
Méthodiquement, Edith Craggs, sans lâcher son en-cas, baisa sur chaque joue les deux voyageuses.
— Comment êtes-vous? Avez-vous fait un bon voyage?
— Un peu fatiguées, dit Frédérique.
Nous naviguons depuis cinq heures du matin.
— Oui, vous êtes venues, par bateau, de la France jusqu'ici. Mais pourquoi n'avez-vous pas pris le chemin de fer à Douvres, dites-moi ?
— Oh ! dit Frédérique en souriant. . . Nous avons tenu à venir par la Tamise... C'est une sorte *^ de superstition... parce qu'une femme dont vous connaissez
assurément le nom, et que nous vénérons, a pris cette voie pour entrer dans Londres, la première fois qu'elle y vint.
— Romaine Pirnitz? demanda la petite personne falote.
— Oui.
— Nous l'avons eue à Londres, à Free Collège, il n'y a que quelques mois... Je vous comprends. On ne peut pas la voir sans l'aimer. Quelle âme!
En prononçant ces mots, Edith avisa un porteur et
lui désigna la malle des deux jeunes filles : Thomme la chargea sur ses épaules. On le suivit par une sorte de ruelle sinueuse; on gagna la sortie du Fresh Wharf, vers la Cité. Quelques fiacres à quatre roues attendaient là, dans une cour d'une extrême exiguïté. La malle et les valises furent huchées sur l'un de ces fiacres.
— Est-ce que vous aimez Londres? demanda sérieusement Edith aux deux sœurs.
La question posée dans cette courette suintante, d'où l'on ne voyait qu'un carré de ciel fumeux, était si comique, que celles-ci ne purent s'empêcher de sourire. Léa dit :
— L'arrivée par la Tamise est fort belle.
— Oh! moi, dit Edith, que le sourire des deux Françaises avait un peu troublée, la beauté des maisons et des rues m'est indifférente. J'aime Londres parce qu'il y a beaucoup d'ateliers, de gens qui travaillent avec leurs membres, avec leur pauvre dos, comme des bêtes de somme, et qui sont noirs du charbon des usines et qui sont misérables, avec des familles où l'on n'achète que la moitié du pain qu'il faudrait... Vous verrez cela, vous verrez... Vous vivrez ici entourées de pauvres qui sont les images de Christ.
Léa et Frédérique s'entre-regardèrent, échangeant la surprise que leur causaient les paroles d'Edith. Ni cette Romaine Pirnitz dont elles étaient les messagères, ni les autres femmes dévouées avec elle, dans Paris, à la même œuvre, toute laïque, n'affectaient ce ton de prédication religieuse, qui les choqua un peu.
— Tenez, dit Edith au portefaix en lui remettant trois pence. Nous n'avons ni or ni argent, comme l'apôtre. Mais ce que nous avons, nous vous le don-
FRÉDÉRiaUE II
nons. Si vous n'êtes pas trop fatigué, un soir de cette semaine, venez à notre institut d'ouvriers, Walworth Road, 17, près d'Eléphant and Castle... Vous y aurez de quoi vous rafraîchir et vous distraire sans péché. Voici le programme.
L'homme ne rit pas, ne répondit rien ; il prit le papier imprimé, le plia et le mit dans sa veste de toile noire. Puis il s'en retourna, d'un pas lourd.
— Vous connaissez ce porteur? demanda Frédérique.
— Je le vois pour la première fois, répondit Edith. Mais il faut jeter partout la semence. Il y en a qui tombe sur la pierre, il y en a qui tombe sur le chemin; celle qui tombe dans la terre rapporte cent pour un... Nous sommes prêtes; ne le sommes-nous pas?
Ses yeux bleus inspectèrent l'amarrage de la malle et des sacs des voyageuses.
— Tout va droit, dit-elle. Voulez-vous monter? Elle dit une adresse au cocher :
— Three, Apple-Tree-Yard, Piccadilly.
Elle monta en face des deux sœurs ; la voiture partit.
De cette longue artère parallèle à la Tamise qui traverse le cœur de Londres, unissant Mansion House à Trafalgar Square, Frédérique et Léa distinguèrent peu de chose, car la nuit, depuis qu'elles avaient quitté la trouée de la Tamise, était brusquement venue; les réverbères commençaient à s'allumer. Il leur parut qu'elles suivaient une sorte de rue Montmartre à maisons noires et hautes, avec plus d'omnibus et moins de fiacres; la vitesse des hansom-cabs filait à travers tout cela. Les enseignes étaient énormes, violentes, dépourvues d'art. L'aspect des maisons étroites, en briques patinées de suie, avec leurs rectangles nus
OÙ se lève la guillotine d'une fenêtre, différait absolument de la maison parisienne, riche ou pauvre.
Derrière ces fenêtres, quels êtres vivaient? La demeure étrangère offre un visage mystérieux à qui la voit pour la première fois, comme si elle défendait contre la curiosité du passant le secret de Tâme nationale.
Edith, d'une tranquille voix de prêche, décrivait 3i ses compagnes l'installation qu'on leur avait choisie.
— Suivant ce que m'a écrit de Paris ma sœur Daisy, j'ai cherché pour vous une chambre, dans le centre de Londres. Je ne trouvais rien de confortable et de pas trop... expensive... quand M"* Sanz, — vous savez, la directrice de cet admirable Free Collège, qu'on vient de réinstaller dans Kensington Road?...
— Oui, dit Frédérique... nous la connaissons par Pirnitz.
— Eh bien! M"" Sanz m'a indiqué une chambre... grande... belle, dans une maison honnête, habitée aussi par des amis à elle, des Finlandais, le frère et la sœur. J'ai vu la chambre, et je l'ai retenue tout de suite, pour la semaine; vous jugerez si vous voulez la conserver au mois. Je pense que les voisins vous plairont : le frère est peintre de tableaux et de portraits; la sœur écrit des romans. Ils sont excessivement respectables... Bien entendu, comme c'est l'usage des logements d'ici, on vous cuira vos repas, si vous le désirez.
Léa, qui, des deux sœurs, était la seule imaginative, se figura aussitôt les voisins de Apple-Tree-Yard comme de vieux célibataires, méthodiques, occupés d'un art minutieux et fané.
— Vous avez été bien bonne de vous déranger ainsi, dit Frédérique.
FREDERIQ.UE
— Laquelle de vous deux, questionna Edith, veut travailler chez Clariss and Sons?
— Moi, dit Léa. •
— Moi aussi, reprit Edith, je travaille chez Clariss and Sons. Oh! je ne suis pas dessinatrice; je n'ai pas du tout, du tout de talent... Je
suis employée à la surveil lance des glaceuses. Vous qui avez du goût, à ce que m'a dit M'"* Sanz, vous serez bien amusée par ces ateliers. Je crois que vous ne possédez pas les pareils, même à Paris, pour
la décoration des papiers et des étoffes d'ameublement.
Ces propos étaient débités d'un ton désintéressé qui réprimait l'élan des remerciements com- ^ me l'effusion delà sympathie.
Le cab arrivait à une place très éclairée par de gros globes électriques, des becs de gaz, des rampes de lumière.
— Où sommes-nous? demanda Frédérique.
— A Piccadilly Circus, répondit Edith. Cette grande rue courbe, là, c'est Régent Street. En face, c'est le chemin de Leicester Square, le quartier français : oh! un vilain et mauvais quartier. Nous approchons de chez vous.
En effet, le cab s'engageait dans Piccadilly, tournait au coin de l'église Saint-James, franchissait Jermyn Street, puis virait à gauche et tout de suite s'arrêtait.
Les trois jeunes filles descendirent. Frëdérique et Léa jetèrent sur les lieux environnants cet avide regard de la jeunesse qui boifles objets... Elles virent que Apple-Tree-Yard était une sorte d'impasse, faite de maisons étroites, peintes proprement en jaune clair. Le numéro 3 avait deux étages au-dessus du rez-dechaussée, et des fenêtres sans contrevent, à stores de toile; sur les stores éclairés se projetait l'ombre de l'inévitable miroir à coiffer... En face, une haute bâtisse à appartements — type encore assez nouveau à Londres — s'enveloppait d'échafaudages et de sapines.
La maîtresse de la maison meublée, personne mince à bonnet noir, reçut les arrivantes avec une politesse sans chaleur. Elle les conduisit par un corridor à la chambre qu'Edith leur avait choisie : cette chambre était, en effet, vaste et bien meublée. Deux lits de fer côte à côte, une grande armoire d'acajou, des sièges en cuir, une table de toilette, un bureau avec un encrier et un sous-main. A droite et à gauche de la cheminée, un bec de gaz brûlait.
— Êtes-vous confortables? demanda Edith à Frédérique tandis qu'on apportait les paquets.
— Mais certainement, dit Léa. Tiens... il n'y a pas de fenêtres.
— Oui, fit Edith, c'est pour cela que la chambre coûte moins cher. Mais, ajouta-t-elle en montrant une baie carrée dans le plafond, il vient par là beaucoup d'air et de lumière, dans la journée, et, même la nuit, vous pouvez laisser le vitrage entr'ouvert.
On avait refermé la porte, laissant les trois jeunes filles ensemble. Edith reprit :
— Si vous le voulez bien, vous ferez votre toilette a présent, et puis vous viendrez tout de suite avec moi à Free Collège... N'êtes-vous pas trop fatiguées?
FRÉDÉRIQ.UE 15
M""* Sanz m'a recommandé de vous amener dès ce soir : il y a une... lecture (vous dites en français une conférence, n'est-ce pas?), et ensuite on a le thé... Nous arriverons pour le thé. Pouvez-vous attendre jusque-là sans souper?
Frédérique et Léa rassurèrent Edith. Elles avaient mangé sur le bateau, un peu avant d'arriver à Londres. Tandis que la petite Wesleyenne s'asseyait devant le bureau et se mettait à lire une Bible prise sur la cheminée, les deux Françaises se lavèrent de la poussière et de la fumée du voyage. La malle ouverte, elles en tirèrent deux robes d'un deuil moins sévère.
Edith, absorbée dans sa lecture, ne bougeait pas. Elle se retourna quand elle entendit :
— Nous sommes prêtes, mademoiselle!
La petite bonne femme les considéra attentivement, puis secoua la tête.
— Y a-t-il quelque chose d'incorrect dans notre toilette? questionna Léa.
— Non, fit Edith... Mais vous êtes, l'une et l'autre, bien jolies, et la parure vous va tellement bien ! Comme le chemin de Christ est plus rude pour des jeunes filles telles que vous... Hélas !
Frédérique et Léa, animées par cette fièvre particulière que les premiers voyages donnent aux êtres jeunes, furent joyeuses de se retrouver dans les rues de Londres. Apple-Tree-Yard, Jermyn Strett, John Street, leur parurent de petites voies de province, mornes, pauvrement éclairées. A Piccadilly Circus semblaient se concentrer tout le mouvement et toute la lumière. Elles montèrent, avec Edith, dans un omnibus qui partit aussitôt pour Kensington. Il était environ huit heures moins un quart. Chemin faisant, Edith leur nommait des choses qu'elles ne distinguaient
point, dans l'ombre; mais elles acquiesçaient d'un signe de tête.
— Green Park... Hyde Park Corner... L'ambassade de France, ici, à droite.
Elles descendirent au coin de Allen Street. De là, elles allèrent à pied jusqu'à Free Collège, à peine distant d'un quart de mille.
Un grand édifice neuf, de style anglais ordinaire, éclairé à toutes ses fenêtres, avec deux pignons formant avant-corps sur la façade, chacun occupé par une baie demi-hexagonale, et entre les deux pignons un petit porche à toit aigu : c'était Free Collège. La construction était en briques rouges; les pignons en pierre blanche.
Frédérique, Léa et Edith pénétrèrent sousleporche,puis dans un vestibule encombré de manteaux et de chapeaux; elles traversèrent le parloir transformé en buffet pour la circonstance, — atteignirent enfin une pièce monumentale, voûtée en nef, fermée au bout par un vitrail de chapelle, où s'achevait en ce moment la conférence.
— C'est la salle à manger des élèves, dit à voix basse Edith à ses compagnes. Elle sert aussi pour les lectures ordinaires : les tables, mises bout à bout, forment une estrade au fond, et les bancs sont pour auditeurs.
Une femme, très élégante, d'aspect et d'accent américains, était assise à la table de conférence et parlait. Les trois jeunes filles écoutèrent.
— « Je me résume, disait la conférencière. En admettant qu'il existe entre l'intelligence de l'homme et celle de la femme des différences radicales, loin d'en tirer un argument en faveur de l'éducation séparée, il faudrait bien plutôt conclure à la nécessité de la coéducation. Car, plus ils diffèrent l'un de l'autre, plus il leur est utile d'être élevés en commun pour se perfectionner mutuellement, acquérir certaines qualités qu'ils n'auront jamais si chacun reste enfermé dans sa propre nature... Si, au contraire, comme j'incline à le croire, il n'y a pas, entre les intelligences de l'homme et de la femme, des différences radicales... »
— C'est une conférence sur l'éducation mixte, chuchota Edith à l'oreille de ses deux compagnes, telle qu'elle est pratiquée en Amérique, dans un grand nombre d'établissements, même pour les études supérieures : à Knox Collège, par exemple. La conférencière est M^'" Ada Smith. Elle est Lady Principal à Brixton Collège, — une université très florissante où les jeunes gens et les jeunes filles suivent exactement les mêmes cours, prennent ensemble leurs repas et leurs divertissements. M^^* Ada Smith fait en ce moment une série de conférences à travers le Royaume- Uni.
Edith fut interrompue par le bruit des applaudissements. L'énergique petite femme élégante qui gesticulait'sur l'estrade achevait sa péroraison et quittait la place.
— Mais, demanda Frédérique, Free Collège n'est point un collège d'éducation mixte?
LES VIERGES FOPTES
— Oh! non... M"" Sanz a horreur de ce système, qui est le contraire du sien. Seulement, à Free Collège, on a le droit d'exposer toutes les opinions, pourvu qu'elles soient respectables. Moi-même, dont les idées ne sont pas exactement celles de M"" Sanz et de Romaine Pirnitz, j'ai parlé dans cette salle sur la Préparation au Mariage. Demain, les élèves discuteront la question de la coéducation, feront des devoirs, passeront des examens là-dessus, et après elles pourront apprécier librement le système d'ici : l'éducation de la Femme par la Femme.
La conférencière, descendue de l'estrade, secouait virilement des mains qui se tendaient vers elle, embrassait une grosse dame blonde — M"" Sanz — et enfin se retirait par une porte latérale, tandis que les assistants refluaient vers le bas de la salle.
— Je ne vois pas les élèves? demanda Léa.
— Mais si, dit Edith... les voici, partout, mêlées aux parents, aux amis de l'école... Tenez, cette jeune fille en mousseline blanche est une élève... Et cette autre en bleu.
— 11 n'y a pas d'uniforme?
— Hors les heures de classe, chacune s'habille comme il lui plaît. La plupart d'entre elles se mettent en toilette pour souper, les jours ordinaires. Elles n'ont même que trop de penchant à la parure.
Frédérique et Léa inclinaient vers cette opinion. Nées pauvres, habituées à gagner leur vie, bien que n'ayant jamais connu l'indigence, elles trouvaient cette nef gothique à vitraux, à cheminée monumentale, bien somptueuse pour un réfectoire d'élèves; ces toilettes de mousseline bleue, rose, surtout blanche, quelquesunes légèrement décolletées, -ces fleurs aux corsages et dans les cheveux, étonnaient la sévère discipline de
FREDERiaUE
leur âme, façonnée par une apôtre au mépris de ce qui cherche à accroître ou à souligner la séduction de la femme. Elles remarquèrent d'ailleurs que ces élégantes jeunes filles s'entretenaient avec les hommes d'un 1 ;^-'!' ' air de parfaite simplicité.
On descendit vers le par- || loir, où le thé était servi sur de petites tables. Edith, qui promenait gravement sa robe verte de quakeresse au milieu de ce luxe, amena les deux voyageuses près d'un groupe où la grosse M""* Sanz conversait avec quelques invitées.
— Madame, voici les deux ■ demoiselles françaises.
— Ah ! s'écria M"" Sanz avec un sincère contentement... Que je suis heureuse de vous voir! Ma chère Pirnitz vous a tant recommandées à moi! Laissez-moi vous embrasser...
Elle les embrassa maternellement, puis, les menant à une table libre dans un angle de la salle :
— Causons un peu et faisons connaissance.
Une des élèves, en toilette de mousseline crème masquée d'un tablier brodé, s'était approchée de la table pour prendre les ordres, comme une soubrette de comédie.
— Mary, dit M""® Sanz, donnez à ces demoiselles un peu de viande froide avec leur thé. Vous devez avoir faim, mes enfants... Que je vous regarde... Mon Dieu, comme vous êtes jolies, toutes les deux!... Je vous aurais devinées au portrait que Pirnitz m'a fait de vous.
Montrant alternativement chacune des deux Françaises, elle dit leurs noms :
— Frédérique?... Léa?...
— C'est cela, répondirent ensemble les deux sœurs, souriantes.
— Oh! je vous connais bien. Romaine Pirnitz m'a beaucoup parlé de vous pendant son dernier séjour, quand elle est venue de Paris m'aider à installer notre école dans son nouveau local. Comment la trouvezvous, notre école?
Léa hésitait à répondre, regardant sa sœur. Frédérique dit :
— Free Collège est très beau, très luxueux, très différent de ce que Pirnitz cherche à réaliser à Paris.
— Je vous comprends, fit M"" Sanz. Vous jugez qu'on a trop fait ici pour le confort et l'apparat. Oh ! ce ne sont ni les idées de Pirnitz ni même les miennes... du moins nos idées sur un collège idéal. Mais, vous le savez, les circonstances, les mœurs des pays nous obligent à adapter notre système. Fn Hongrie, où nous sommes nées, Pirnitz et moi, nous avons pu faire, à peu de frais, une maison de forte discipline morale et de large instruction, dans des bâtiments simples, dans une espèce de couvent. A Londres, en Amérique, rien ne paraît trop brillant pour l'école. J'ajoute que Free Collège est un collège supérieur, High Scliool, destiné à des jeunes filles riches, tandis que Pirnitz médite de fonder à Paris une école professionnelle pour des filles destinées à gagner leur vie. Free Collège serait prématuré à Paris. Et puis, à Paris, il faut toujours commencer par conquérir le peuple. Ici, l'important est de gagner les dirigeants.
Peu à peu, la salle où l'on prenait le thé se vidait. La plupart des invitées étaient parties. Les élèves de
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service enlevaient les tasses, les cuillères, les napperons, remettaient tout en ordre.
Ada Smith, un manteau de soirée d'une extrême élégance jeté sur ses maigres épaules, apparut en coup de vent, vint s'asseoir auprès de M""' Sanz, secouant d'un shake-hands vigoureux les mains de Frédérique et de Léa, qu'on lui présenta. C'était une petite personne à figure blonde chiffonnée, encadrée de boucles ondulées minutieusement. Elle portait beaucoup de bijoux. Elle parlait vite, d'un ton précieux.
— Comme vous avez été intéressante, chère Ada, fit M""** Sanz de sa voix paisible... Si je n'avais horreur de vos idées, je crois que vous m'auriez convertie.
— Qui sont ces jeunes filles? demanda Ada en montrant celles qui servaient.
— Ce sont des élèves, elles aident au ménage.
— Voilà qui me fait horreur, à moi, dit miss Smith en riant. Quoi ! vous prélevez pour des besognes ménagères un temps précieux sur le loisir des étudiantes, pour des besognes qui les fatiguent, qui ne les préparent nullement au rôle de maîtresses de maison 1 Mais vous violez la règle première de l'éducation féminine, qui est de donner aux jeunes filles les mêmes chances de développement qu'aux jeunes hommes. N'êtes-vous pas de mon avis, mesdemoiselles?
— Nous avons été élevées, dit Frédérique, dans la nécessité et l'habitude de nous servir souvent nousmêmes. Et puis... franchement, je ne comprends pas bien qu'on établisse une hiérarchie entre des travaux également utiles. 11 ne me paraît pas qu'il y en ait de méprisables.
— Cependant, répliqua l'Américaine prompte à la discussion des idées, le travail est plus noble où l'esprit a plus de part que le corps.
— Je ne le crois pas. Une infirmière qui bande une blessure fait-elle œuvre moins noble qu'un littérateur égoïste en train d'accommoder des fictions?
Miss Smith fut un instant méditative.
— J'aime beaucoup votre réponse, dit-elle enfin. Mais, dans la pratique, croyez-en l'expérience d'une directrice d'école, les travaux manuels rappellent la femme à son vieil esclavage, et, au moins pour le temps de combat que nous traversons, mieux vaut les laisser à des servantes qui ne peuvent être émancipées encore. Je ne vais pas pourtant jusqu'aux doctrines de certains collèges d'Amérique, où, sous prétexte d'égalité des sexes, l'on fait coudre et cuisiner les garçons alternativement avec les filles.
Elle se leva, serra les mains et s'éloigna vivement comme elle était venue. Un gentleman à pelisse noire l'attendait. Elle lui prit le bras et sortit.
— Quel pays, cette Amérique! murmura M"* Sanz. Quelle initiative, quelle activité de propagande, même pour les causes les moins bonnes en soi! Mais parlons de vous, ajouta-t-elle en se tournant vers les deux jeunes Françaises. Le voyage ne semble pas vous avoir trop fatiguées? Désirez-vous, cependant, vous reposer demain ?
— Nous préférons nous mettre à l'œuvre tout de suite, dit Léa. N'est-ce pas, Fédi?
— Eh bien! il ne tient qu'à vous. Frédérique voudra bien se trouver ici demain pour le déjeuner du matin, à neuf heures. Je l'attache à ma personne. Je suis surchargée de travail, dans ce grand collège neuf où tout est à recréer. Vous m'aiderez, et ce sera pour vous la meilleure leçon d'administration.
— Et Léa? demanda Frédérique.
— Il est entendu qu'elle entre en apprentissage
FRÉDÉRIQ.UE 23
aux ateliers de Clariss and Sons. Edith Craggs la pilotera.
— Mais, dit Lëa... sait-on, chez Clariss and Sons, que j'ai fini depuis longtemps mon apprentissage?
— Il y aura assurément pour vous des choses neuves à apprendre. Laissez-vous guider. On est trop pratique chez Clariss pour ne pas vous utiliser au plus tôt, le jour même, si c'est possible... Vous prendrez vos repas avec Edith... Vous pleurez?
Des larmes montaient aux yeux de Léa. Elle les réprima aussitôt.
— Excusez-la, dit Frédérique. Depuis notre enfance, nous ne nous sommes presque jamais quittées, et cette séparation de toute la journée sera le plus dur de notre nouvelle vie. Chérie! ajouta-t-elle en serrant la main de sa sœur.
— Voilà votre temps d'apostolat qui commence, dit iM""** Sanz en caressant Léa à son tour. J'ai connu ces douleurs de la séparation lorsqu'il m'a fallu quitter Romaine Pirnitz...
Il y eut un instant de silence. Edith, qui depuis longtemps ne parlait pas, en profita pour émettre ce verset :
« — Le Lord dit : Qui enverrai-je et qui voudra marcher pour nous> Et je réponds : Me voici, Lord; envoiemoi. » ,
— Je ne vous le cache pas, reprit M*"* Sanz, l'œuvre entreprise à Paris vous vaudra plus de joie et une réussite plus rapide que celle d'ici. Vous aurez plus d'action sur les êtres humbles auxquels vous donnerez un moyen de gagner leur vie, que nous n'en avons sur nos élèves, riches pour la plupart. Nous nous heurtons, dans ces jeunes filles britanniques, à un esprit pratique, à un défaut d'imagination terribles
pour des apôtres... La New IVoman, chantée parTennyson, « l'Eve prochaine », comme dit Pirnitz, je n'ai point encore su la faire germer ici... Elle excite la raillerie de la foule et des docteurs. Elle n'est point à la mode à Londres. Nous ne sommes pas à la mode. M°" Sanz se tut sur ces mots. L'heure avançait. Déjà les boules électriques de la salle à manger étaient éteintes; une ombre inquiétante venait de là.
— 11 est tard, reprit-elle. Il faut que je vous rende votre liberté. Allez dormir, mes enfants, comme de bonnes ouvrières qui, demain, se lèveront à l'aurore pour travailler.
Edith voulut reconduire jusqu'à leur logis deApple- Tree-Yard les deux jeunes Françaises. Comme elles entraient dans l'impasse, une silhouette de femme, alerte et jeune sous les fourrures, les précédait. Elle s'arrêta juste devant leur maison.
— Edith!
— Tinka!
— Vous amenez nos nouvelles voisines?
— Oui. Nous revenons de Free Collège, toutes les trois.
Celle qu'Edith appelait Tinka ouvrit la porte de la maison et, s'excusant de passer la première, leva le gaz du vestibule. Frédérique et Léa virent alors une minuscule femme au plaisant visage de poupée, d'un blanc et d'un rose délicieusement frais, avec des yeux gris un peu verts,, des frisons dorés, courts comme ceux d'un jeune garçon; cette frimousse mignonne était blottie dans un collet de loutre. Tinka avait l'air d'un gamin de seize ans déguisé en femme.
— Oh! mesdemoiselles, dit-elle en très bon français, je suis tellement contente que vous habitiez la
FREDERIQ.UE
maison! Malheureusement, votre chambre n'est pas fort agréable, surtout le jour. Mais M™* Sanz m'a dit que vous seriez dehors presque du matin au soir. Mon frère et moi, nous avons un drawing-room confortable, en haut, et vous vous en servirez, je l'espère, comme s'il était à vous. Voulez-vous le voir tout de suite, notre drawing-room? Voulez-vous monter?
— Il est si tard! objecta Edith.
— Il est onze heures à peine.
Georg et moi, nous ne nous couchons jamais avant minuit. Oh!
montez avec nous, Edith. Avezvous si grande hâte d'aller au lit?
— Non, soupira Edith. Je ne peux pas dormir plus de trois heures chaque nuit.
Et sa pauvre figure couperosée, qu'un pli de migraine marquait sur le front, sourit tristement.
Frédérique et Léa devaient, toute leur vie, évoquer cette vision, si banale, si familière, qui leur entra dans les yeux au même instant: le drawing-room avec sa tenture orange, ses chaises de moleskine brune, les bibelots de six pence décorant les étagères drôlement découpées, — et le grand jeune homme au teint clair, aux cheveux blonds, à la moustache blonde, aux yeux bleuâtres comme ceux de Tinka, pareil, dans sa beauté juvénile, tem-
pérée par un air de fatigue, à un guerrier des Paradis du Nord, mais à un guerrier frappé d'une blessure secrète... 11 quitta le fauteuil où il lisait, vint à Tinka •qu'il éleva en l'air par la taille, l'embrassant sur les joues.
— Georg, disait Tinka, Georg... Tu es foui Tu es fou... Que vont penser de nous nos voisines? Mais regarde-les donc, ajouta-t-elle quand il l'eut reposée sur ses pieds... Sont-elles jolies! Quel bonheur d'avoir ces charmants visages dans la maison!
Frédérique et Léa souriaient, un peu gênées par le regard de curiosité que Georg Ortsen jetait sur elles. 11 dit simplement :
— Oui... Elles sont belles l'une et l'autre.
— Ohl corrigea Léa : Frédérique seule est belle! 11 les regarda encore :
— Peut-être, murmura-t-il.
— M. Ortsen est peintre, dit Edith pour excuser cet étrange entretien.
Tinka, preste et gaie, sautait comme un moineau dans le salon, montrant chaque objet, expliquant ce qu'on voyait, le jour, par la fenêtre, offrant tout l'appartement et tout le mobilier aux nouvelles venues. Elle ouvrit une porte sur une autre pièce, et parut interdite en la trouvant obscure.
— C'est l'atelier de Georg, dit-elle. Je vais allumer le gaz.
Edith lui toucha l'épaule.
— Tinka... 11 faut pourtant que ces demoiselles se couchent. Dès demain elles vont travailler.
— La mer nous a un peu éprouvées, dit Frédérique inquiète de la pâleur de Léa. Nous vous remercions de votre accueil... Nous vous demandons la permission de nous retirer.
— Oh! VOUS êtes fatiguées!... moi qui oubliais que vous avez voyagé tout le jour. Pardonnez-moi. Allez vite dormir. Mais demain soir, c'est convenu, vous souperez avec nous... Je suis une très bonne cuisinière... pas à la façon anglaise... Après souper nous ferons de la musique. Ètes-vous musiciennes?
— Léa a une voix agréable, répondit Frédérique. Tinka et Georg serrèrent les mains des Françaises
et d'Edith, qui redescendirent dans la chambre du rez-de-chaussée. Edith prit congé.
— Bonne Edith, dit Frédérique à la jeune méthodiste, quel guide complaisant et affectueux vous avez été pour nous! Merci!
— Je viendrai demain matin chercher Léa, répliqua-t-elle, pour la mener à l'atelier. Cela ne me gêne pas. Je dors si peu !
Léa dénouait déjà ses cheveux châtain qui, blondis à la lumière, couvraient ses épaules d'une pelisse ambrée.
— Ce sont les voisins dont vous nous avez parlé? demanda Frédérique tout en sortant les menus objets de son nécessaire et en les installant sur la commode.
— Oui. Georg est peintre. Il ne travaille guère ici, se plaignant du mauvais jour de son atelier. 11 gagne sa vie et celle de Tinka en donnant des leçons de peinture : il a cinq élèves de familles riches que M""* Sanz lui a procurées parmi les anciennes pupilles et les amies de Free Collège.
— Et elle?
— Elle écrit des romans.
— Comment? Cette petite poupée blonde de vingt ans?
— Tinka a près de trente ans. Elle a écrit un livre admirable : L'autre Fille, illustre dans tous les pays
LES VIERGBS FORTES
du Nord, et qui va être traduit en allemand et en anglais... Elle est d'ailleurs mariée et mère de deux enfants...
— Les enfants sont ici?...
— Non. Tinka a abandonné son mari et ses filles, qui demeurent à Larmsoë en Finlande... Oh! c'est
pour une question de conscience... Tinka
est très respectable... Je vous conterai
cela demain. Maintenant, je dois vous
laisser dormir.
Les deux jeunes filles étaient seules
depuis quelques instants à
peine, quand on frappa de
nouveau.
— Cest moi, fit la voix de Tinka. Peut-on encore entrer ?
— Oui, répliqua Frédérique, nous ne sommes pas couchées.
— Je voulais, dit Tinka, vous montrer un croquis
que Georg vient de faire en deux minutes et qui est si ressemblant! Tenez...
C'était le portrait des deux sœurs, dessiné au crayon sur un bout de feuille de papier, telles qu'elles étaient apparues à la porte du drawing-room. La vérité des attitudes et des physionomies y apparaissait si nette, et l'interprétation si poétique, si idéale, que Léa, très sensible à l'art, s'écria :
— Maisl... C'est un grand artiste!
— N'est-ce pas? repartit joyeusement Tinka. Et si
simple! si bon! Et une âme conscience!...
si haute, une si ferme
FRÉDÉRIQ.UE 2^
Elle était devenue toute sérieuse en prononçant ces mots. Elle rêva un peu. Puis, subitement, ses claires prunelles d'enfant se ranimèrent.
— Comme vous êtes jolie, mademoiselle Léa, avec vos cheveux dénoués!... Je veux que Georg vous voie ainsi... N'est-ce pas? je l'appelle...
— Mais ce n'est guère convenable, murmura Frédérique.
Déjà Tinka était sortie... Un instant après, elle ramenait son frère. Léa, toute rouge, cacha son front dans ses boucles : elle fut une délicieuse statue de la pudeur.
— Georg, dit Tinka, n'est-ce pas là l'image vivante de cette « Eve prochaine » dont parle Herminie Sanz?
— C'est plutôt, répondit Georg, l'Aïno de nos légendes.
Le mécontentement de Frédérique ne put tenir longtemps devant la simplicité de Georg et de Tinka. C'étaient évidemment deux êtres primitifs; aucune idée de convenance apprise ne venait à Georg, pas plus qu'à Tinka.
— Dormez maintenant, mes chères, fit celle-ci.
Et comme une fillette, dont elle avait vraiment l'apparence et l'allure, elle sauta au cou de Frédérique et de Léa et les embrassa.
— A demain, dit Georg.
Son regard, attaché tour à tour sur chacune d'elles, était si franc, si candide, que Frédérique se reprocha son mouvement d'humeur.
Afin que leurs mains pussent se rejoindre, les deux jeunes filles avaient rapproché leurs couchettes. Une fois le gaz éteint, le silence nocturne de Londres les enveloppa, troublé rarement par le glissement d'un
30 LES VIURGES FORTES
hansom aux roues caoutchoutées, les sabots du cheval battant mécaniquement le pavé de bols de la rue.
Il leur semblait que les vagues de la mer les berçaient encore, dans leur premier sommeil sur la terre d'exil. Les visions de Greenwich, de Tower Bridge, de Piccadilly, de Free Collège, se mêlaient à la silhouette falote d'Edith ; les figures fraternelles, les yeux purs et bons de Georg et de Tinka Ortsen, animaient cet assoupissement conscient. L'on eût dit que, par leurs doigts entrelacés, elles se communiquaient leur rêve. Peu à peu, elles dormirent plus profondément; et toutes deux ensemble regardèrent, suspendu dans l'éther des songes, le visage souffrant, pâle, de Romaine Pirnitz, qui leur souriait.
Vers l'année 1873, vivait à Pans, rue de la Sourdière, presque au coin du faubourg Saint-Honoré, un professeur libre d'humanités et de mathématiques, M. E. Legay, bachelier es lettres et es sciences, leçons particulières, préparation aux examens. Ces renseignements figuraient sur une plaque noire à lettres dédorées, fixée au montant gauche de la porte extérieure, parmi d'autres plaques où les passants pouvaient lire : Maxime, coiffures de dames, — M^^" Caroline Gouzy, modes. Sur le montant opposé, deux fleurets en croix étaient peints au-dessus d'une main dont l'index engageait les amateurs d'escrime à pénétrer, par le boyau d'un corridor, jusqu'à la salle d'armes Pijory, située au fond de la cour, au rez-de-chaussée.
Cette maison existe encore aujourd'hui : seuls, les locataires ont changé. Le quartier qui entoure le marché Saint-Honoré se modifie avec une lenteur extrême : le voisinage de la rue de Rivoli et de l'avenue de rOpéra laisse subsister son caractère, non pas provincial, mais vieux Paris, Paris du temps de la Révolution et des premières années du Consulat. Considérez cette façade exiguë, — quatre fenêtres, sans encadrements, sans volets, dont la hauteur varie pour chacun des trois étages; l'enduit de stuc orangé clair qui, par endroits, démasque les pans de bois de la muraille; ces mansardes en chapeau chinois, coiffées d'ardoises qui ont tardivement et maladroitement remplacé les tuiles; les croisées avec leurs carreaux d'autrefois, — le gros pavage de la rue, bordée d'un trottoir étroit, et ce nom bizarre peint à même l'angle du mur en caractères anciens : la rue et la maison auraient pu être habitées, telles qu'elles, par un Diderot ou une M"»* Roland.
En 1873, année considérable dans la vie du père Legay, la maison de la rue de la Sourdière était occupée, au rez-de-chaussée, par une crémerie, la traditionnelle crémerie, blanche à filets bleus, qui donnait sur la rue, et, par la salle Pijory, au fond de la cour. Maxime, coiffeur de dames, errait au premier, dans un petit magasin fort sale, fréquenté par les bourgeoises du quartier et par quelques demoiselles douteuses. La modiste égayait le second étage des chansons de ses trois ouvrières, chiffonnant des tulles, façonnant des nœuds de velours, fixant des plumes aux formes montées sur les champignons de bois. Le troisième étage était loué à M. Legay : il l'habitait avec sa fille Christine, âgée de dix-neuf ans.
Ernest Legay, veuf de bonne heure, avait élevé cette
FREDERiaUE 33
unique enfant dans une sollicitude mélancolique, dépourvue d'élan et de satisfaction. C'était un homme long, tout en os et en peau, dont la tenue propre et usée, le visage de Christ pauvre, faisaient naturellement redouter aux égoïstes satisfaits une demande d'argent et l'aveu d'une infortune intéressante. Sa voix était celle d'un homme qui vient de pleurer et qui se contient pour ne point recommencer : elle se trouait brusquement, sombrait dans des tons graves, alarmait l'interlocuteur. En réalité, lepèreLegay n'avait aucune raison actuelle d'être triste; nul souci ne le tourmentait. Il ignorait l'ambition, presque l'espoir. Il était professeur libre depuis vingt-cinq ans et le serait toute sa vie. Il avait eu pour compagne, pendant huit ans, une femme assez intelligente qui avait essayé de secouer sa torpeur, de le pousser à l'effort. Il avait résisté sans colère, par la seule inertie; mais la mort de cette épouse trop active fut presque un soulagement. Il jouit, dès lors, durant plusieurs années, — tant que Christine fut une enfant, — du genre de quiétude atone qui lui convenait. Une rue plus large, une maison moins vieille, de plus grosses rentes, un travail plus abondant et mieux payé l'auraient gêné. Ce repos dura peu. Christine grandit : très vite, elle effara son père par sa gaieté, sa gentillesse provocantes. Elle avait l'activité maternelle, avec une grâce légère, une bonne humeur hardie en plus. A mesure qu'elle s'occupait plus exclusivement du ménage, elle imposait des changements. Elle renvoya la vieille bonne, qui volait. Elle décora l'appartement, très économiquement, de papier neuf, de peintures fraîches. Quand le père Legay, ayant mâchonné à ses cancres le De Viris et l'équation du premier degré, rentrait sous la pluie d'automne ou à travers la neige noircie
de l'hiver, crotté, mouillé, sentant le cigare dont il agrémentait ses courses, — il trouvait un intérieur pimpant, fanfreluche, avec de la peinture claire, des nœuds, des mousselines, qui le transformaient tout entier en une grande chambre de jeune fille. Christine se précipitait à sa rencontre et, sur le palier, lui prenait son chapeau, son pardessus en montagnac, datant de son mariage (il n'était jamais question de ce pardessus dans la maison sans qu'on mentionnât sa qualité de montagnac!), son parapluie, toutes ces choses qui dégouttaient autour de sa personne. On l'invitait à passer par la cuisine pour y défaire des souliers élastiques dont le cuir disparaissait sous la boue. Les doigts agiles de sa fille lui étaient délicatement le vieux culot de tabac qu'il essayait parfois de dissimuler derrière son dos ou dans la paume de sa main... Alors seulement il avait droit de pénétrer dans l'appartement ciré, verni, joyeux...
Tout cela était fait gaiement, avec de bons baisers sur ses tempes dégarnies, et des « Mon papa minon... mon cher vieux!... »
Mais, tout de même, le père Legay, qui souriait dans sa barbe de Christ, ne se sentait pas à l'aise. Il avait l'impression qu'il ne rentrait pas chez lui . Sa propre personne l'offusquait dans ce cadre rajeuni et renouvelé. Elle n'avait pas changé, cette humble personne, au milieu de la restauration environnante ! Les glaces
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avalent beau recouvrir de fraîches étoffes leur dorure fanée, elles renvoyaient au professeur la même image de pauvre intéressant. Sur les parquets bien cirés, les gros pieds difformes, dans leurs savates, semblaient des intrus. Tandis qu'en tête à tête le père et la fille prenaient leur repas, soudain Legay apercevait une patte à la fois maigre et lourde qui empoignait la carafe, une patte velue, squameuse, avec des ongles cassés et noirs. De quel droit traînait-elle sur la nappe blanche, à côté de la main fine et soignée de Christine ? Hélas ! cette patte était la sienne ; il n'y avait pas moyen de s'en défaire ni même de la parer d'un gant, comme le dimanche, lorsque Legay sortait en compagnie de Christine...
Autre supplice, ces promenades dominicales!
Combien il regrettait celles d'autrefois, quand, avec l'enfant et la vieille bonne endimanchée, il processionnait placidement, parmi des files de bourgeois pareils à lui, également mornes, silencieux et laids, qui longeaient les devantures closes des magasins, les bas côtés des Champs-Elysées, ou s'immobilisaient à regarder les minuscules navires du lac des Tuileries! Maintenant, Christine menait son père à la messe de onze heures, à Saint-Philippe du Roule (la messe chic!); après quoi, l'on montait jusqu'à l'Étoile, puis, par l'avenue du Bois, jusqu'à la porte Dauphine.
En ces matinées de dimanche, l'avenue était toute pimpante du froufrou des robes, du luxe des équipages, du papotage de cent groupes divers. Des hommes à l'aspect anglais, de vieux messieurs blancs et corrects, des jeunes femmes, des jeunes filles en air de gaieté et de flirt... Au milieu de ces bandes éclatantes, Christine conduisait délibérément le père Legay. Et on les regardait, on les regardait! On regar-
dait Christine, très jolie, toujours bien mise, car elle était couturière et modiste née, comme tant de filles de ce Paris où l'élégance de la femme pousse du sol en herbe vive! Legay, accompagnant cette brillante promeneuse, étonnait. Il le sentait. 11 songeait : « Cest moi qu'on regarde... C'est moi l'intrus... Je ne devrais pas venir dans ce monde-là... » Si quelqu'une de ces jolies dames, quelqu'un de ces fringants messieurs, ou simplement un des valets de pied qui suivaient parfois les enfants avec des manteaux sur les bras s'étaient approchés de lui et lui avaient dit rudement : « Qu'estce que vous faites ici ?» le professeur se serait excusé, aurait balbutié et, sans réplique, se serait sauvé de toute la vitesse de ses longues jambes.
Avec un pareil père et l'éducation d'une domestique niaise, d'où venait, à Christine, ce goût et cette science du luxe? La faute en était à la maison de la rue de la Sourdière. Malgré ses apparences minables, la maison de la rue de la Sourdière était une perverse conseillère de pensées dissipées. Christine descendait volontiers chez M"* Gouzy; toute petite, elle y apprit l'art du chiffon. Plus tard, elle étonna la patronne et les ouvrières par l'adresse de ses menus doigts : M""* Gouzy, constamment, lui proposait de la garder, de la payer sans apprentissage. La clientèle se recrutait surtout parmi les petites bourgeoises du quartier, des commerçantes : quelques-unes étaient riches et ne s'habillaient pas mal. Christine examinait ces clientes d'un œil qui ne les oubliait plus. Elle aimait l'admiration, mais sans mauvaise pensée : un brutal regard d'homme la flattait moins que de ces regards pinçants de femme qui détaillent une toilette avec jalousie.
Les demoiselles qu'ondulait Maxime lui inspiraient
de la répugnance : elle notait pourtant leur coiffure et leur costume. Quant à la salle d'armes de Pijory, elle jouissait d'une certaine réputation dans le quartier. Beaucoup de jeunes gens la fréquentaient, et souvent, durant les après-midi solitaires, Christine voyait, derrière les panneaux vitrés de la salle, les tireurs en veston blanc, le jarret tendu, croisant le fer, et d'autres en peignoir, revenant de la douche, flâneurs, jugeant les assauts. D'un tempérament tranquille, ignorant les curiosités troubles des ouvrières de M""* Gouzy, Christine regardait les jeunes gens quand ils étaient soignés et (c'était un de ses mots favoris) distingués. Le plus distingué des tireurs de la salle Pijory attira son attention. Les petites modistes les connaissaient presque tous... « Celui-là, c'est Julien Renard, le tireur qui a gagné le prix d'escrime du Grand-Hôtel. Celui-là, c'est Dauriat, le fils du grand magasin de blanc de la rue de l'Échelle... Celui-là...» Christine s'intéressait à ces jeunes hommes, non pas parce qu'ils étaient des hommes ni parce qu'ils étaient jeunes, mais parce qu'ils étaient un peu de la vie brillante et frivole de Paris.
Christine était prédestinée. Paris en dévore des milliers par an, comme elle, qui sont jolies, qui aiment l'élégance, qui savent tout de la fête parisienne, qui lisent les mondanités dans les journaux, apprennent les anecdotes sur les filles cotées, le nom des comédiens et des comédiennes. Les leçons morales qu'elle reçut furent à peu près nulles. Le père n'avait pas plus de principes que de besoin de moralité : il n'avait pas de vices. Christine entendit la morale des grandes villes : la femme, objet de luxe, atteignant au bonheur, au repos, à la richesse, grâce à l'homme qui la désire. Le premier mondain élégant qui lui parla d'amour lui
dit qu*elle était jolie, la traita comme une dame, eut sur elle trop d'avantage. Honnête au fond, elle murmura bien : « Vous m'épouserez, n'est-ce pas? » Et la promesse qu'elle reçut suffit à la rassurer.
Chaque fois qu'une telle chute s'accomplit dans une de ces grandes villes redoutables, Paris, Londres ou Berlin, il semble qu'un globule noir doit s'ajouter au nuage de soufre qui les menace. Les pauvres filles demi-ouvrières, demi-bourgeoises, sont des proies. On en revoit quelques-unes — une pour mille! — plus tard, qui éblouissent Paris de leurs diamants.
Mais les autres ?
Maintenant, qu'on s'imagine un soir de janvier 1873, dans l'appartement du troisième, rue de la Sourdière. C'est un hiver pluvieux et doux, et le poêle qui chauffe tout l'appartement a été remisé au fond du salon. Dans la salle à manger se trouvent Legay et Christine. Depuis trois mois environ, Legay est gêné en présence de sa fille. Si on lui demandait pourquoi, il serait incapable de le dire. Il est gêné, voilà tout; il a la sensation à peine consciente qu'il la gêne luimême, qu'elle pense à des choses qu'elle ne peut pas lui dire : et il trouve, humblement, cela naturel. Mais ce réciproque embarras assombrit leur vie depuis des mois. Legay n'ose pas parler. Il a peur de dire ce qu'il ne faut pas, ayant observé que ses questions irritent maintenant les nerfs de la joyeuse Christine. Il se cache tant qu'il peut, il se fait oublier derrière le numéro déployé de la Liberté; il lit comme seuls savent lire ceux pour qui le journal est un divertissement, non une indispensable corvée quotidienne. Et, tout d'un coup, il pose brusquement le papier : il a entendu un petit sanglot si douloureux, près de lui! La gaie Chris-
FREDERICIUE
tine sanglote. Le professeur en est tout chaviré. Oh ! la pitié empêtrée, l'amour maladroit qu'il essaie de lui témoigner!... Il lui prend les mains... « Voyons, Christine! Voyons, » dit-il de sa voix de complainte. Il ne trouve rien de mieux, il lui tripote les doigts et se risque à lui caresser les cheveux.MaisChristine, énervée, le repousse :
— Laisse...
père... assiedstoi. Écoute. Il !
faut que je te parle.
Mais pas degronderies, n'est-ce pas?...
il n'est plus temps de me faire des reproches...
Gronderies ? reproches? Le bonhomme n'y songe guère !
Tandis que Christine, qui ne sanglote
plus, s'exprime par courtes phrases coupées de silences, les veux fiévreux, la langue mouillant de temps en temps les lèvres sèches, c'est bien plutôt le père Legay qui a l'air du coupable, l'air de recevoir une leçon et l'annonce d'une rude pénitence. Sa figure de Christ tourne vraiment-à l'agonie. Sa barbe noire et rousse s'agite de brusques soubresauts, trahissant les mouve-
ments désordonnés de la bouche qui se tord sans parler. La respiration est catarrheuse, rauque, pareille au ronflement d'un malade qui dort, o Mon Dieu! mon Dieu!... Christine, oh! Christine!... » Ce sont les seuls mots qu'il prononce, sans colère, comme un appel au secours.
Christine a fini. Un silence. Puis quelques larmes qu'elle essuie rageusement. Puis :
— Voilà... Maintenant, il faut se presser.
— Oui, réplique Legay, il faut se presser.
Il regarde Christine, et, dans ce regard, il met un effort sincère de voir, au lieu de cette attention distraite qu'il traîne sur la vie. Christine est si frêle, si altérée... Comment ne s'est-il pas aperçu?...
— Il faut se presser... Qu'est-ce qu'on peut faire? Il est prêt à tout faire, pourvu que Christine ne lui
dise pas : « Invente, décide toi-même. »
— Il faut que tu ailles trouver le père — son père... Son père consentira si tu y vas... Lui n'ose pas... il en a une peur terrible...
— Bien. Où demeure-t-il, le père?
— Tout près d'ici. Au 33 du faubourg... M. d*Ubzac, le banquier.
— Oh! Christine!... M. d'Ubzac...
Legay, dont les facultés ordinairement plus lentes sont en ce moment surexcitées, voit se dresser devant ses yeux la noble façade au fond d'une cour sablée, la marquise, l'avant-corps somptueux, la porte monumentale. Il lui faudra entrer là-dedans, lui Legay, demander M. d'Ubzac et lui dire : « Monsieur, votre fils doit épouser ma fille! » Cette imagination lui semble tellement extravagante, tellement contre l'ordre nécessaire des choses, qu'il murmure encore :
— Oh! Christine...
Et Christine, les yeux vagues, a la même sensation d'impossibilité... M. d'Ubzac, elle le connaît. Elle a souvent guetté son coupé, attelé de deux chevaux gris; elle a vu monter le petit homme rouge de peau, barbe et cheveux d'argent, soigneusement habillé, une fleur pourpre le matin, blanche le soir, à la boutonnière. Elle aussi imagine son père faufilant sa silhouette minable dans la maison, dans le cabinet de ce potentat, et cela est à la fois si grotesque et si invraisemblable qu'elle perd courage, qu'elle fond en larmes.
— Papa! papa! je t'en prie...
Il est à ses genoux, le père Legay; il n'est plus gêné. Il a retrouvé Christine. Il l'aime mieux ainsi. Sa disgrâce l'a rapprochée de lui. Il l'étreint, il se sent serré par elle comme il ne l'a jamais été. Elle est plus petite et il est grandi. Elle s'appuie sur lui.
— J'irai demain voir M. d'Ubzac.
Il y alla le lendemain.
La nuit, il n'avait pas dormi, méditant avec sa pauvre énergie et sa pauvre intelligence ce qu'il allait dire, essayant, avec sa pauvre imagination, de prévoir ce qui se passerait. De temps en temps, il pensait : « J'ai une maladie de cœur; si je pouvais mourir cette nuit, je ne serais pas obligé d'aller là-bas. » Ensuite, il songeait que Christine n'avait pas d'autre défenseur : c'était lâche, égoïste, de se dérober. Le matin venu, il se leva, se rasa, fit sa toilette, mit sa meilleure redingote et son chapeau numéro un. Christine lui montra une lettre, apportée quelques instants plus tôt.
« Ma chérie, « Mon père recevra M. Legay aujourd'hui à midi
et demi. ^
« Ton Henri. »
42 LES VIERGKS FORTKS
Legay put donner ses leçons matinales comme de coutume : une répétition de mathématiques à un avorton, fils de commerçants de la rue de Rivoli, et un cours de latin pour le baccalauréat à l'institution Rupert, rue du 29-Juillet. A midi, il s'en revint par le faubourg Saint-Honoré. Malgré tous les soins quMl avait pris, ses souliers étaient crottés, sa redingote chiffonnée. Le nœud de sa cravate, fait par Christine, s'était dénoué pendant les leçons; il l'avait refait luimême, inégal, en forme d'X à branches dissymétriques. Afin d'arriver chez M. d'Ubzac à midi et demi précis, il se promena quelque temps le long du faubourg, médita devant un magasin d'abat-jour; une vitrine de modiste, avec ses champignons coiffés de capotes et de toques, évoqua Christine chiffonnant des nœuds pour M'"* Gouzy : « Christine, ma chérie!... » Un peu de colère lui monta aux joues. Il regarda sa montre. Midi vingt-cinq. Il hâta le pas vers l'hôtel d'Ubzac... Au moment d'entrer, il s'aperçut qu'il n'avait plus qu'un gant. L'autre était tombé en route, quelque part, ou bien il l'avait laissé chez ses élèves. Il n'était plus temps de le chercher... Dressé de toute sa taille devant la lourde porte, il appuya sur le bouton électrique.
Certes, l'aspect sévère et rébarbatif de cette porte vernie, la majesté de cet avant-corps en pierres massives, ne préparaient point l'humble visiteur à l'accueil respectueux du suisse en livrée olive, qui, sa casquette galonnée à la main, quand Legay se fut nommé, répliqua :
— M. d'Ubzac attend Monsieur... En face, sous la marquise.
Le père Legay s'était découvert... Il traversa, tête nue, les pans de sa redingote flottants, la cour fin
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sablée, jusqu'au perron évasé qu'une marquise abritait... Une cloche résonna deux fois sous un marteau autoritaire, comme pour dire aux laquais qui le guettaient dans le vestibule : « Attention ! Voilà le père Legay... » Et les grands gars en culotte de satin, en mollets blancs, s'inclinèrent, lui prenant son parapluie, toujours avec la même politesse... Il disait : « Oh! ce n'est pas la peine, merci, monsieur. » Mais on le lui prit tout de même. Il voulut donner aussi son chapeau : on fit semblant de ne pas comprendre, on le lui laissa... Alors, il suivit par le large escalier à tapis de Smyrne, barré de cuivres quadrangulaires, les mollets d'un des laquais ; — une porte fut ouverte devant lui,
— Monsieur Legay... dit le domestique.
— Ah! cher monsieur...
Un petit homme replet, à face rouge dans la neige des cheveux et de la barbe, avait jailli de derrière son bureau Empire en citronnier jaune, chargé de bronzes ; il s'avança, tendant les deux mains. Legay, la main gauche crispée sur son chapeau, laissa serrer sa droite, gantée de noir, par les doigts solides du banquier.
— Asseyez-vous, mon cher monsieur Legay. Je suis charmé, charmé de vous voir.
Legay s'assit. La face rouge s'installa de nouveau derrière le bureau Empire. Les yeux vifs, sous les broussailles des sourcils blancs, se fixèrent sur la main gauche de Legay. Machinalement, Legay lui-même regarda sa main, dont la nudité lui parut indécente. Il s'aperçut alors que cette main, du torchon qui essuie le tableau noir, avait gardé la poudre crayeuse, et que des marques de doigts étoilaient le bord mat du chapeau. Cette observation acheva de le désarçonner.
— Mon cher monsieur Legay, dit précipitamment le banquier, je vais donc causer avec vous. Je vous con-
nais de réputation : vous êtes un très honnête homme, un très galant homme, on peut s'expliquer avec vous à cœur ouvert. Il nous tombe dessus une grosse tuile à tous les deux, une grosse tuile, n'est-ce pas? Nos
enfants ont été bien fous, fous. Mais que voulez-vous?
Il faut être indulgents, nous avons été jeunes nous-mêmes. Enfin, tout va s'arranger, j'en suis sûr, avec un peu de bonne volonté de part et d'autre...
y avait eu, dans les premiers mots de M. d'Ubzac, une volubilité où quelque observateur expérimenté eût assurément démêlé de la gêne ; mais le silence, l'attitude effarée du bonhomme lui rendirent son aplomb.
— J'ai eu raison, -n'est-ce pas? mon cher monsieur Legay, de compter sur votre concours pour tout réparer au plus tôt, avant que rien ne s'ébruite d'une aventure qui pourrait nuire à la réputation de M'^^ Legay ?
— Mais... bien sûr... oui, monsieur, répliqua Legay, je vous remercie.
— Alors, tout va s'arranger.
M. d'Ubzac saisit l'extrémité d'un tuyau acoustique appuyé sur une petite lyre de cuivre, souffla, prêta l'oreille; un coup de sifflet lui ayant répondu, il chuchota dans l'embouchure :
— Faites monter monsieur Sûrier.
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A partir de ce moment, jusqu'à ce qu'il se retrouvât dans le faubourg, salué de nouveau par le portier olive et or, Legay cessa de comprendre ce qui se passait autour de lui.
Comme un spectateur arrivé au milieu du troisième acte d'une pièce inconnue, il entendait bien ce que disaient les personnages, mais le pourquoi des gestes, des paroles, le lien avec la réalité lui échappaient.
Il vit entrer dans le cabinet de M. d'Ubzac un grand garçon élégant, au front dégarni, à moustaches fauves, à joli visage fripé; le nom de ce nouveau venu ne fut pas prononcé. Il fut question de mariage, de position assurée, de quarante mille francs à la disposition immédiate; la main du père Legay fut cordialement serrée par M. d'Ubzac et par le grand jeune homme.
Et de nouveau ce fut l'escalier à tapis de Smyrne, la cour sablée, le portier respectueux, le trottoir...
« Qu'est-ce que je vais dire à Christine? »
Il se demandait cela en suivant le faubourg, en montant ses trois étages de la rue de la Sourdière. Il souffrait de l'appréhension d'une calamité imminente, plus cruelle que la maternité de Christine, et dont il était, cette fois, un peu coupable, un peu complice.
« Comment expliquer à Christine?»
Il n'eut besoin de rien expliquer. Il la trouva assise sur un fauteuil, les yeux fixes, brûlés par des larmes sèches, le menton sur les poings et les coudes sur ses genoux. D'un geste de la tête, elle lui montra une lettre ouverte sur la table. Legay lut, debout, son chapeau à la main :
« Ma chérie, « Mon père est inexorable; il m'a fait, sans m'avertir, déplacer du ministère. Je suis envoyé comme juge suppléant à Brézina, dans le Sud-Algérien. Je serai parti quand tu recevras ce mot. Ne m'accuse pas de faiblesse : on ne résiste pas à mon père. Mais il est bon, au fond, et sage. Avant tout, il a songé à assurer un nom à notre enfant et une position stable à toi. Pardonne-moi, j'ai le cœur brisé. Songe que je souffre aussi et que mon exil sera dur. Je t'embrasse une dernière fois.
" Hfnr!. »
— Donne-moi cette lettre, dit Christine.
Legay la rendit. Toujours assise, elle la jeta dans le feu, la regardant flamber. Quand ce ne fut plus qu'un léger chiffon noir, elle releva les yeux vers son père.
— Tu as accepté?
Legay, après un silence, répondit en hochant la tête :
— Je n'ai rien dit; je n*ai rien su dire.
— Enfin, tu as accepté?
11 fit signe que oui. Elle répondit tristement :
— Tu as bien fait.
-l^rlft^PS
Les premiers souvenirs de Frédérique lui rappelaient une vie d'ordinaire assez calme, — sous la menace d'orages qui, à de longs intervalles, éclataient. Frédérique évoquait nettement le visage triste, creux, et les poils gris et roux de son grand-père Legay qui l'adorait, la promenait le dimanche, lui rapportait des friandises de chacune de ses courses. Elle évoquait aussi la figure de sa mère, encore très jolie, — fine figure pâle altérée par la maternité et les soucis. Elle ne se rappelait pas moins nettement celui que toute la maison appelait « Papa ». Cependant, on ne le voyait guère. Ce personnage à moustaches fauves se montrait par intermittences dans l'appartement de la
rue de la Sourdière; et ces apparitions étaient précisément les orages que redoutaient Legay, Christine, Frédérique et même la bonne à tout faire.
Constant Sûrier, le marf choisi pour Christine par M. d'Ubzac, était nerveux, injuste et violent, non pas à l'endroit de Frédérique, à laquelle il parlait peu, mais envers sa femme et son beau-pcre. Au fond, cet homme n'avait guère de méchanceté. C'était, sans plus, un de ces innombrables jeunes gens des grandes villes que le besoin de luxe et la fainéantise poussent aux expédients du jeu, des courses et des louches affaires. Employé au contentieux dans la maison d'Ubzac, assez mal noté et près d'être renvoyé, son mariage avec Christine l'avait sauvé. Grâce aux quarante mille francs comptant alloués par le banquier, il paya ses dettes gênantes et put encore amorcer quelquesunes des innombrables affaires qu'inventait sa fausse intelligence. Sûrier, pour ainsi dire, était tout en faux : fausse honnêteté, fausse élégance, faux esprit, fausse courtoisie. Ayant accepté le marché proposé par d'Ubzac, il mit son point d'honneur à mépriser sa femme et son beau-père. Il s'était laissé marier, refusant de faire aucune démarche. Christine continuait d'habiter son ancien appartement; une chambre isolée ouvrant sur le même palier, en face, était la chambre du mari. Sûrier avait sa porte et sa clef. D'ailleurs, on le choyait, on lui faisait de bons repas, on le soignait dans ses maladies, car il était extrêmement délicat, miné par la tuberculose.
Après son mariage, il avait continué de figurer parmi le personnel de la banque d'Ubzac, mais il allait rarement au bureau ; le banquier tolérait ses absences ; même, de temps à autre, il le garait du plongeon final par une gratification. M. d'Ubzac escomptait la santé
de ce triste client et savait qu'il n'aurait pas longtemps à lui payer la dîme viagère.
Ce qu'était, pour son aïeul et pour sa mère, l'homme aux moustaches fauves, Frédérique, vers sa septième année, commença à le comprendre. Ni Legay ni Christine n'avaient l'âme assez forte pour retenir un si lourd secret, et Frédérique était le seul être auquel ils pussent le confier. Frédérique sut que son père n'était pas son père. Oui, on lui avait dit cela dans les heures de rancune. Christine et Legay avaient souhaité cette petite alliée qu'ils sentaient supérieure à eux, contre l'intrus méprisant qui occupait leur vie. Legay haïssait Sûrier. Christine avait à son égard une attitude singulière; plus tard seulement Frédérique s'expliqua comment sa mère, maltraitée et dédaignée, lui demeurait pourtant asservie. Elle en ressentit un violent chagrin.
Voici quelle scène fit la lumière dans l'esprit de Tenfant :
Constant Sûrier rentra un matin, vers cinq heures, dans cet état particulier qui annonçait l'orage pour Christine, Frédérique et le vieux pion. Ayant passé la nuit au tripot, ayant perdu, il avait bu un verre de fine Champagne, un seul (il n'était point ivrogne), et cela suffisait pour ravager de crampes douloureuses son organisme épuisé. Alors, d'une nervosité d'écorché, il brutalisait sa femme et quiconque l'approchait. Frédérique, couchant dans un cabinet voisin de la chambre de sa mère, entendit, une fois de plus, les reproches de Christine. Plus adroite, Christine fût peut-être parvenue à corriger cette nature moins perverse que faible. On aurait eu prise sur Constant Sûrier en exploitant sa lâcheté foncière, en lui faisant comprendre qu'il se suicidait. Christine, au contraire, l'accusait verbeusement d'être un débauché, un pa-
resseux, un voleur; elle ne lui épargnait aucune des appellations qu'il méritait, ce qui jetait Thomme en frénésie. Frédérique entendit toutes les épithètes habituelles, et aussi toutes les répliques de Sûrier; l'histoire du mariage y était remise en scène par des phrases blessantes. L'enfant les connaissait, ces phrases, que la colère d*aoir perdu au jeu et Tirritation de souffrir faisaient crever comme des pustules.
« Si j'avais un intérieur respectable, est-ce que je penserais seulement à sortir?... »
« Voilà ce que c*est que de se sacrifier pour sauver l'honneur d'une... »
Quelquefois, le mari
exaspéré frappait. Jamais
très brutalement; il avait
lui-même peur des coups
qu'il donnait: il les payait
presque aussitôt par une
défaillance... 11 y eut cette
fois l'horrible lutte, les
cris, les larmes et l'affais-
-^^ sementdeSûrier sur lelit.
Sa femme le déshabilla, le
soigna, et, peu à peu, les
plaintes du malade cessant, le silence se fit dans la
chambre. Frédérique se rendormit. Elle se réveilla au
grand jour; on ne s'occupait pas d'elle quand Sûrier était
à la maison. Elle s'habilla tout doucement, les gestes
muets, et se coula dans la salle à manger dont elle
ouvrit la porte avec précaution. Mais aussitôt elle ne
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sut si elle devait la refermer ou entrer... Elle resta dans l'entre-bâillement, immobile comme une petite pétrifiée.
Ceux qu'elle voyait ne la voyaient pas. C'étaient Christine et Sûrier, Christine sur les genoux de Sûrier. Celui-ci l'embrassait avec sa fougue de phtisique; elle, la gorge renversée, roucoulait comme un ramier. Ils étaient si inconscients, si distraits de tout, que l'enfant put repousser la porte et s'enfuir sans être aperçue.
Frédérique allait avoir huit ans, quand Sûrier, dont le mal s'aggravait, dut ne plus sortir. Cette pâle face de poitrinaire, si fine, si mobile, s'installa dans l'appartement; l'orage fut là, toujours, mais atténué, transformé en lourde brume persistante. Durs mois pour Frédérique : la présence de Sûrier lui causait un malaise physique. Raidie, crispée, elle ne pouvait ni manger ni parler à son aise devant lui. Sa santé s'altéra : ce qui surtout la faisait souffrir, c'était la sollicitude de sa mère pour le malade. Déjà elle formait le projet de quitter la maison avec son grand-père, un de ces projets lentement et profondément mûris d'enfants solitaires, et qui eût certainement abouti. Mais Sûrier s'affaiblit brusquement, et, après trois semaines d'agonie, mourut.
11 laissait Christine enceinte.
Après la mort de Sûrier, Frédérique connut enfin cette chose adorable : jouir de sa jeunesse. On n'attendait plus de tempêtes dans l'appartement de la rue de la Sourdière. Frédérique, robuste, saine et intelligente, aima la vie. Curieuse d'instruction, elle soutirait par des questions incessantes la courte science du grand-père : elle furetait dans tous ses livres, entrait en même temps, sans avoir la sensation de
l'effort, dans la connaissance des langues mortes et de l'histoire. Elle apprenait en se jouant, avec une institutrice du voisinage, les éléments de l'anglais. Pour l'arithmétique, elle montrait un goût particulier, dépassait déjà son maître. A dix ans, Frédérique était certainement la plus forte élève du père Legay. Elle savait le latin usuel et les éléments du grec ; le grec et le latin faisaient partie du mobilier de la maison, — tels les chapeaux que façonnait Christine. Peu adroite aux travaux féminins dont ses goûts l'éloignaient, elle se les imposait comme un exercice d'énergie. Elle avait eu sous les yeux, depuis qu'elle voyait clair, de si douloureux exemples de défaillance, qu'elle avait conçu le respect de la volonté, deviné la dignité personnelle. Entre son grand-père, dont l'humilité l'humiliait, et sa mère dont elle avait mesuré l'abaissement sous la loi de Sùrier, elle laissa germer et grandir en elle une vivace plante d'orgueil. Elle chérissait sa mère, elle aimait le père Legay; mais, si petite, elle les devinait des êtres moralement plus petits qu'elle, comme un enfant créole se sent supérieur à des nègres adultes. Dans les choses mêmes que le père Legay lui avait enseignées, elle comprenait ce qu'il n'y soupçonnait pas. A Christine ne viendraient jamais les scrupules, les espoirs, les rancœurs et les joies qu'elle goûtait, dans sa solitude.
Un fait, alors que l'enfant posthume de Sûrier, Léa, avait un an environ, montrera quel rôle de direction morale, par la seule force d'un caractère plus solidement trempé, avait conquis Frédérique.
On recevait régulièrement, rue de la Sourdière, vers le premier de l'an, un billet de cent francs dans une enveloppe à l'adresse de Frédérique. Tant que Sûrier vécut, le billet fut naturellement intercepté par lui, et
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Frédérique n'entendit que vaguement parler de cette somme annuelle dispensée par une divinité mystérieuse. L'année qui suivit la naissance de Léa, quand Frédérique vit sa mère, en un de ces accès joyeux où renaissait la puérilité foncière de son cœur, brandir le billet bleu sorti de l'enveloppe, devant Legay qui se frottait les mains, elle eut une question sur les lèvres... Pourtant, elle ne dit rien. Elle se retira dans sa chambre, médita quelque temps, debout derrière la porte verrouillée, se mordant la lèvre supérieure par un geste qui lui était habituel, les bras ballants... Elle s'examinait, elle se demandait si la connaissance des choses qu'elle avait, si la notion de ses droits était assez nette pour qu'elle suivît une impulsion violente, suggérée par la vue du billet et les façons de ses parents.
Probablement, elle ne se sentit pas assez sûre de son droit ni assez éclairée, car, cette fois, elle ne dit rien. Legay et Christine, qui étaient en somme timides devant cette personnalité morale déjà supérieure, s'entreregardèrent, et, quand elle sortit, cachèrent les cent francs. Il n'en fut plus question. Ils crurent que l'enfant oubliait, ils oublièrent eux-mêmes. Frédérique n'oublia pas. Pendant un an, chaque soir, dans son petit lit-cage, à l'heure où elle aimait à réfléchir, les yeux ouverts sur le noir avant de s'endormir, elle imagina le -ji décembre prochain, l'arrivée de la lettre, le billet bleu... Elle s'habitua à l'idée que cette somme était sa vraie propriété, et trouva dans sa conscience loyalement interrogée l'impérieuse indication de « ce qui se devait ». C'étaient ses termes dans ses discussions avec soi-même. Quand le 3 i décembre ramena effectivement la lettre et le billet, Frédérique, tout électrisée par l'accumulation de son énergie, tendit la main à sa mère, et dit :
— Mère, c'est pour moi ?
— Oui, répliqua Christine un peu étonnée.
— Voulez-vous me le donner?
Frédérique manifestait si rarement un désir dont elle bénéficiât, et ses désirs étaient toujours si évidemment raisonnables, que Christine donna l'enveloppe sans réfléchir, sans hésiter.
La fillette l'ouvrit, regarda le billet de banque. Il était neuf, comme chaque année.
— C'est bien à moi, n'est-ce pas, maman? Christine n'avait aucune présence d'esprit; elle fut
embarrassée et balbutia :
— Que tu es bête! C'est à nous tous, à toi et à moi. Tu veux le dépenser pour toi?
— Maman, reprit Frédérique, je crois que c'est à moi que M. d'Ubzac l'envoie.
Le père Legay se rangea du parti de Frédérique, assurément le plus fort.
— Oui, c'est à toi. Achète-toi ce que tu voudras avec. Mais laisses-en un peu à ta mère.
Frédérique, tenant toujours le billet, répondit:
— Écoutez, maman, j'ai quarante francs à moi, que j'ai économisés, je n'ai pas plus... Je vous demande pardon... Prenez-les-moi... Ce que je mettrai de côté ensuite, je vous le donnerai; mais laissez-moi renvoyer ceci à M. d'Ubzac.
L'effort que lui coûtait cette dernière phrase était trop violent, elle n'y put tenir, elle fondit en larmes.
Christine et Legay, bouleversés, baissèrent les yeux, ne répondirent pas. Un silence lourd de douleurs pesa sur ces trois êtres. Puis Legay toussa. Frédérique courut s'enfermer dans sa chambre : mais elle emportait le billet.
— Elle est folle, cette petite, dit la mère.
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— Après tout, c'est à elle, répliqua Legay. Mais il ajouta après un silence :
— J'espère que cela ne nous causera pas d'ennuis. C'est très bien, ce qu'elle fait là. Elle est extraordinaire.
— Oui, c'est très bien.
Ces deux opprimés, qui avaient consommé et accepté leur propre déchéance pendant de longues années, frémirent alors sous un souffle d'émancipation. La première revanche les enivra. Us firent des projets à fracas, suggérés par Christine : le père Legay revenant chez M. d'Ubzac et lui jetant le billet de cent francs à la figure; tout au moins, Christine le lui renvoyant avec une lettre injurieuse.
Us ne furent pas mis à l'épreuve de l'exécution.
Frédérique ne leur montra plus le billet et n'en parla plus. Elle le retourna simplement au banquier avec ces quelques mots, médités une année durant :
« Remerciements à M. d'Ubzac et prière de ne plus rien envoyer... Frédérique... »
Ainsi fut rompu, par la petite main ferme d'une enfant, le dernier lien entre la maison de la rue de la Sourdière et l'hôtel du faubourg Saint-Honoré.
Cependant un intérêt nouveau, passionné, animait la vie de Frédérique. Léa, sa sœur, âgée de deux ans, commençait à gazouiller, à rire divinement. L'affection maternelle de Christine, qui n'avait jamais gâté l'aînée, se réveillait pour cette tard venue, d'une exagération quasi maladive. Frédérique ne fut point jalouse. Elle suivit avec une curiosité d'abord un peu craintive, puis avec une émotion religieuse, le développement du petit être. Comme il venait de naître, elle avait considéré sérieusement, pendant de longues minutes,
la figurine fripée, les mains recroquevillées, le paquet vagissant déposé dans le creux d'un fauteuil. Plus tard, à mesure que le paquet prit des formes humaines, Frédérique, bien mieux que Christine, guetta toutes ses transformations. Elle passait des heures à côté de la bercelonnette, debout dans sa robe demi-longue, gainée de lustrine noire. Elle épiait le mouvement des mignonnes lèvres baveuses, les gestes animaux des pieds, des mains, et, surtout, les lents déplacements, dans l'orbite, des prunelles bleues. Les yeux, dans la figure chiffonnée de Léa, étaient vraiment immenses; on ne voyait à distance que ces deux fleurs de bleuets épanouies sur son visage encore dépourvu de traits. Frédérique, en arrêt devant ces yeux, attendait l'éveil de la pensée. Elle voulait surprendre la première idée de Léa.
Elle la vit positivement éclore. Elle connut le muet langage par lequel l'enfant exprimait des désirs, des sentiments, puis d'élémentaires associations d'idées. On peut dire qu'elle capta la pensée de sa cadette, à mesure que cette pensée jaillit des obscures profondeurs de la matière gémissante. Léa s'habitua, avant même d'user de paroles, à regarder Frédérique qui la devinait... Ensuite elle parla à Frédérique un idiome que, seule, d'abord, Frédérique comprit. Christine en
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eût conçu de la jalousie si elle eût été sensible à autre chose qu'aux témoignages extérieurs et bruyants de l'affection. Or, Frédérique n'embrassait presque jamais sa sœur, ne lui chantait pas de chansons, ne la berçait guère, ne la faisait pas sauter sur ses genoux; Christine laissa donc à Frédérique le seul domaine que celleci enviât, sans propos arrêté, par le goût de pénétrer un grand mystère. Quand Léa sortit des limbes de la première enfance, se traîna, causa, devint cette adorable chose qui émeut les plus insensibles, Christine et Frédérique gardèrent chacune la part qu'elles avaient choisie : Christine eut les caresses, les rires, les puérilités de Léa; Frédérique fut le miroir de ses pensées, elle lui fut l'explication des choses; rien n'entra dans cet esprit en formation ou n'en sortit qui ne fût pour ainsi dire contrôlé par l'aînée. Frédérique tamisa pour sa cadette, au crible de son clair génie, les impressions du monde extérieur, comme elle allait bientôt tamiser pour elle les vérités morales que lui avait révélées son enfance douloureuse.
Durant ces années, la destinée paya aux humbles habitants de la rue de la Sourdière l'arriéré de bonheur qu'elle leur devait; elle leur consentit même des avances. Christine avec ses chapeaux, le père Legay avec ses leçons, gagnaient ensemble à peu près cinq mille francs chaque année. Christine, à plusieurs reprises, avait eu la tentation d'être patronne à son tour, au lieu de travailler pour la modiste du second. Frédérique avait doucement résisté : malgré les bouderies de sa mère, elle imposait toujours sa volonté. Frédérique répugnait à l'idée d'avoir un atelier, moins par le souci d'une petite administration, d'un roulement de fonds, d'encaissements et d'échéances, —
elle se sentait bon administrateur, — que par répugnance à vivre avec des filles telles que les employait M""' Gouzy. Elle évitait celles-ci tant qu'elle pouvait; mais pourtant sa mère l'envoyait parfois à l'atelier. Elle était forcée d'y attendre, debout, sérieuse dans sa gaine de lustrine, et les apprenties de son âge s'amusaient alors à poivrer leurs conversations pour en voir l'effet sur cette grave figure. Frédérique surprenait les rendez-vous dans la rue, aux heures de sortie. Instruite par son enfance et par toutes ses réflexions de fillette, en frôlant ce vice cynique elle avait la sensation de frôler la mort. Quand elle voyait une de ces ouvrières de seize à vingt ans, dont quelques-unes étaient aimables et jolies, se promener sur le trottoir aux côtés d'un monsieur bien mis, chapeau luisant, gants frais, couvant la nuque blonde avec des yeux de faune, — et la petite se rengorgeant, riant, roucoulant, toute rose, aux paroles libertines, Frédérique éprouvait une vraie douleur physique. Elle se réfugiait dans sa chambre, et là, le front dans ses doigts, elle se laissait ballotter, meurtrir comme par des vagues de consternation, d'indignation.
« C'est permis, cela? Des hommes riches qui n'ont besoin de rien, qui peuvent se marier avec qui il leur plaît, ont le droit de guetter les ouvrières pauvres et de les détourner? 11 n'y a pas de loi qui l'interdise? Il n'y a pas de punition?... Oh! les méchants! »
C'étaient les hommes qu'elle accusait; elle comprenait que les filles étaient nécessairement des proies, de la matière à jouissance pour les riches! Alors elle revenait vers Christine et l'embrassait d'un baiser un peu timide; elle n'était timide que pour les démonstrations de tendresse, comme tous ceux qui sentent fortement. Elle adorait sa mère pour la vie respectable qu'elle
menait maintenant, après une faute unique, qui la lui rendait plus chère — qu'elle n'eût pas voulu effacer du passé — car elle sentait bien que sa propre force morale, à elle, sourdait de là.
Ce qu'elle eût voulu effacer, c'était l'abdication ultérieure : le honteux mariage, et, dans ce mariage, l'amour sensuel dont el avait été le témoin claii voyant, indigné.
La vue et la compréhension prématurées de la vi avaient formé le cœur de Frédérique : elle lesavait. Pourtant elle s'efforça de les dérober à sa sœur qui grandissait. On est craintif pour ce qu'on aime. Puis,cetteblondine aux prunelles de bleuets, si jolie, si affectueuse, si divertissante, Frédérique
la jugeait avec clairvoyance. La ferveur volontaire qu'elle avait, elle, trouvée en soi-même comme un héritage d'aristocratie, ne bouillonnait pas aussi ardente dans la cadette ; et Frédérique le savait. La petite Léa n'était pourtant ni inintelligente ni paresseuse; mais elle rappelait le caractère léger de Christine, avec quelque chose en plus : le penchant à la colère, à d'enfantines rages brusques. Ceci, c'était l'héritage
6o LES VIERGES FORTES
paternel. Frédérique engagea une lutte obstinée contre cet instinct mauvais, et en triompha. Elle avait une telle connaissance de l'âme de sa sœur, qu'elle voyait naître l'orage, du plus loin, comme une vigie exercée... Alors elle s'appliquait à détruire la tempête dans le nuage. Elle avait un mot qui dégrisait subitement la petite. Elle lui disait : a Tu vas être folle! » Et le reproche, dans cette bouche sérieuse, touchait Léa comme le rappel d'une infirmité.
Ainsi l'influence d'une enfant restaurait le foyer du père Legay, bouleversé par l'infamie. Tout le monde avait, pour ainsi dire, depuis la mort de Sûrier, grandi autour de Frédérique, grandi comme elle, à sa mesure. Christine, avec son âme de modiste, livrée aux fréquentations d'un atelier, eût glissé à un certain cynisme de langage; elle s'en était naturellement détournée, parce que, plusieurs fois, sur un mot brutal échappé à ses lèvres, elle avait vu des larmes silencieuses dans les yeux de sa fille. Legay et Christine eussent volontiers triché sur les comptes, ils eussent a fait comme tout le monde », c'est-à-dire profité des erreurs d'autrui, et tenté quelques erreurs profitables. Depuis que Frédérique avait pris en mains les livres de la maison, une rigide observance imposait à tout le monde l'esprit de scrupule.
L'odeur salubre de l'honnêteté purifiait cet intérieur où avaient flotté des miasmes malsains. Et, grâce à cet air plus respirable, on vivait plus heureux.
Dans cette paix tardive, des années passèrent qui n'amenèrent que les changements prévus, ceux dont la raison suffisante est la succession même des jours. Au commencement de 1889, voici ce que le temps avait fait des Legay-Sûrier. Le père Legay était mort
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depuis cinq ans; une embolie l'avait abattu un matin qu'il faisait son cours rue du 29-Juillet. Sa fille, ses petites-filles, l'avaient pleuré avec sincérité. Mais, comme ce pauvre homme n'avait jamais été qu'un absent de la vie, la vie avait repris son cours sans que cette absence fût sentie bien cruellement par ceux qui demeuraient.
L'argent qu'il gagnait ne manqua même pas : Christine, Frédérique et Léa, travaillant toutes les trois, arrivèrent assez vite à compléter un revenu d'environ six mille francs; c'était l'aisance pour ce ménage modeste; c'était la possibilité des économies. Frédérique, tout en donnant des répétitions de mathématiques et de latin, avait appris à fond la comptabilité, le contentieux commercial. A dix-neuf ans, recommandée par la famille d'une de ses élèves, un vieux chef comptable la prenait comme aide, dans une importante usine de papiers peints : la maison Jude Duramberty fils, rue des Vergers, dans le faubourg Saint-Charles, près de Javel. Elle y faisait preuve de telles qualités que, deux ans plus tard, le vieux comptable ayant dû prendre sa retraite définitive, on ne songea même pas à le remplacer. Elle gagna dès lors deux cents francs par mois. Très appréciée par son patron, homme énergique et clairvoyant, elle voulut que Léa fît dans la maison son apprentissage de dessinatrice. Léa montrait, en effet, pour le dessin un goût singulier : or l'idée de Frédérique pour sa cadette, comme pour elle-même, était qu'un vrai métier, surtout un métier industriel, assure la liberté de la femme. L'apprentissage de Léa n'excéda pas une vingtaine de mois; au bout de ce temps, Frédérique eut la joie d'obtenir que sa sœur, isolée des autres ouvrières, travaillât dans une pièce contiguë à son propre bureau. Quant à Christine, devenue très
grasse et très sédentaire avec les années, elle occupait la solitude de ses journées à façonner de ses adroites petites mains des chapeaux pour Gouzy (Legros successeur). De temps en temps, elle faisait monter auprès d'elle les modistes, pendant l'absence de ses filles, pour tenir compagnie à son travail et bavarder.
Au mois d'avril 1896, un petit événement, presque inaperçu d'abord, décida de Tavenir des deux jeunes filles.
La chambre isolée, qui avait été un temps la chambre de Sûrier, fut alors louée — ainsi que Christine l'apprit par les ouvrières de M"" Legros — à une étrangère, « une boscotte, une originale, qui n'avait pas l'air d'avoir les pieds trop chauds ». Tels furent les renseignements que Christine communiqua à ses filles, un soir, comme l'on dînait. On n'en parla pas davantage. Quelques jours plus tard, l'usine Duramberty chôma quarante-huit heures pour réparations au moteur. Frédërique, rentrant chez elle vers onze heures du matin, joignit sur le palier du second étage — où elle paraissait reprendre sa respiration — une toute petite personne, vêtue de noir, un peu contrefaite, pâle comme un pain à chanter, dépourvue de seins et de hanches, sans rien de la femme que des mains fines d'une touchante maigreur, dont l'une s'appuyait à la rampe.
Cet être chétif laissa passer Frédérique qui montait de son pas alerte et ferme. Sur le palier, où les deux vêtements noirs se frôlèrent, l'étrangère regarda un instant la jeune fille.
Pourquoi ce regard troubla-t-il Frédérique? Elle le sut plus tard, quand elle eiit vu s'exercer ailleurs la même puissance magique. Maintenant, seule dans sa
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chambre, le regard mystérieux la poursuivait comme des taches de soleil qu'elle eût gardées sur la rétine. C'était par un matin d'avril d'une délicieuse fraîcheur. Frédérique, la poitrine agitée, subissait une réaction violente, qui ne peut vraiment se comparer qu'au coup de foudre de l'amour... Dans la pénombre de l'escalier, les prunelles de cette chétive femme en noir l'avaient sondée, avaient semblé la reconnaître. Elles étaient bleues et cependant ne ressemblaient ni aux yeux de Léa ni à ceux de Christine. Elles avaient le bleu d'un ciel oriental ; elles disaient la miséricorde, la tendresse, avec une innocence enfantine. Comment expliquer leur pouvoir? Frédérique n'y parvenait pas, et à mesure qu'elle s'y efforçait son trouble grandissait.
Comme l'étrangère l'avait regardée!... Tel, sans doute, le Christ lorsqu'il disait : « Si tu veux être parfait, laisse tout et suis-moi... » Oui, la clairvoyance de la jeune fille ne pouvait s'y tromper : il y avait une volonté d'appel en ce regard tranquille et persuasif.
D'appel vers quoi ?
Vers quoi la sollicitait l'étrangère?
Frédérique déjeuna distraitement, insensible aux inépuisables récits de sa mère sur les mœurs de M"* Legros, dépeintes par les ouvrières.
— Je vais au Musée du Louvre, dit Léa à sa sœur. Viens-tu avec moi, Frédérique?
— Non... fai des lettres à écrire.
Elle souhaitait la solitude... Dès que Léa fut partie, elle écrivit, en effet, quelques lettres; puis, saisie à son tour d'un désir de mouvement, elle prit le prétexte d'un achat pour sa mère et sortit. Elle marcha dans ce gai Paris que rajeunit le printemps, par la rue Royale, par la place de la Concorde, par le boulevard Saint-Germain. Malgré son absence de coquetterie, malgré ses vêtements noirs, si simples, et son effort d'être inaperçue, — sa taille haute. Inélégance de ses formes, son visage noble et pensif valaient souvent à Frédérique les exclamations flatteuses, parfois des avances cauteleuses ou brutales des hommes. Elle n'avait du reste qu'à fixer ses yeux graves sur le suiveur trop entreprenant, pour que celui-ci abandonnât la partie. Mais chacune de ces tentatives la blessait comme une injure. Cette fois, elle se laissa suivre, elle subit les admirations sans même y prendre garde.
Une aurore se levait devant elle... Quelque chose d'inconnu, de neuf, mais de grand, allait advenir. Son émoi était à la fois sentimental et religieux. Cette femme aux yeux d'apôtre l'entraînerait-elle dans une nouvelle secte? Était-ce une de ces évangélistes qui faisaient alors retentir Paris de leurs apostolats, d'ailleurs reçus par des lazzis? Frédérique, bien qu'elle continuât d'accomplir ses devoirs de catholique, n'était point portée vers l'Église. Elle s'en tenait à un minimum de pratiques extérieures. Il n'y avait guère de chances qu'on l'attirât par des cantiques, des génuflexions et des prêches.
Alors, que lui voulait cette inconnue, où la mènerait-elle?
Frédérique fit des emplettes dans un grand magasin
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de la rive gauche et regagna la rue de la Sourdière en omnibus. Il était environ quatre heures et demie quand elle rentra. En passant sous l'étroite voûte du corridor, elle entendit la voix de sa mère, une jolie voix juste, un peu tremblante, qui fredonnait la Chanson des Blés d'Or... Cette gaieté l'attrista. « Chère mère, chère mère-enfant! » Combien sa légèreté contrastait avec les soins puissants qui agitaient Frédérique! « Si j'avais eu une mère pareille à cette étrangère... » Elle surprit cette pensée et la repoussa aussitôt comme une absurdité et un blasphème.
Au tournant du second étage, elle dut s'arrêter, son cœur battait trop fort. « Si cette femme était là, encore?... » L'escalier, le palier étaient vides. Elle continua sa montée, elle entra. Christine, assise à côté de la fenêtre, en lâche peignoir mauve, du soleil dans ses cheveux blonds, tenait à distance, pour en juger l'effet, son poing coiffé d'une toque de tulle gris, parée de myosotis... Elle se retourna :
— Comme tu es pâle! Es-tu souffrante?
— Non, mère, répondit Frédérique se maîtrisant... Voici mes achats... J'ai trouvé un coupon de velours grenat... Mais les fleurs sont trop chères; il n'y a pas d'occasions... J'ai pris ces épis verts... On pourra toujours les rendre. Où est Léa ?
Christine, qui palpait le coupon de velours grenat, répliqua d'une voix absente :
— Léa?... Elle est rentrée de bonne heure, mais, depuis, je ne sais ce qu'elle est devenue.
Frédérique fit vivement le tour du logement.
— Je ne la vois pas.
— Elle est peut-être repartie; demande à Emilie. Emilie, c'était la bonne, une grosse Berrichonne
de vingt ans, une face rubiconde et ronde de fromage
hollandais, montée sur un corps trapu de fermière.
— Oh! maman! s'écria Frédérique d'un ton de reproche. J'espère que vous ne l'avez pas envoyée chez M"" Legros!...
C'était pour elle une inquiétude perpétuelle : soustraire Léa aux avances des ouvrières, que sa jolie figure et son air d'ingénue tentaient. Christine rougit, décontenancée, comme toujours, quand Frédérique témoignait d'un souci moral qui lui était étranger. Elle allait répliquer des mots acerbes, quand, par la porte de l'appartement, laissée entre-bâillée, on entendit la voix de Léa.
— Tiens, elle n'est pas loin, ta soeur! dit Christine boudeuse.
Frédérique courut sur le palier. Au même moment, la porte de l'ancienne chambre de Sùrier s'ouvrit; l'on vit, encadrées dans le chambranle lumineux, la silhouette déviée de Pirnitz et la silhouette longue, harmonieuse, de Léa. Pirnitz avait posé sur le bras de la jeune fille sa main douloureuse, aux doigts grêles, aux frêles muscles visibles sous la peau.
Frédérique fut aussitôt jalouse et irritée. Léa s'empressa vers elle. L'étrangère, sans passer la porte, sans parler, observait les deux sœurs. Frédérique reprit assez possession de soi pour dire à Léa, d'une voix basse où tremblait un reproche :
— J'étais inquiète, je te cherchais...
— Je ne t'ai pas entendu rentrer. Pardonne-moi, dit Léa. Ma sœur Frédérique, ajouta-t-elle; mademoiselle Romaine Pirnitz.
Frédérique s'inclina en silence. Pirnitz répondit à la pensée qu'elle n'exprimait pas.
— Oui, nous nous connaissons, Léa et moi.
— Oh ! pas beaucoup encore, fit Léa en rougis-
sant.. . J'ai rencontré mademoiselle à plusieurs reprises ; nous nous disons bonjour. Aujourd'hui, pour la première fois, je me suis permis d'entrer dans sa chambre.
Frédérique pensait : « Elle aussi a subi le magnétisme de cette femme, et elle me l'a caché... » Elle ne sut si elle était contente ou fâchée. Si prompte d'ordinaire à se résoudre, et d'esprit si présent, avant de décider ce qu'elle allait faire sa main était prisonnière dans la longue main souffrante de l'étrangère.
Celle-ci ne lui fit pas de compliment de bienvenue, n'usa pas de formules. Elle lui dit simplement :
— Je suis heureuse de vous voir et de vous connaître.
Cela devait être, n'est-ce pas ?
Frédérique, qui se sentait en présence d'une volonté supérieure à la sienne, tenta de s'y soustraire :
— Excusez-moi, j'ai laissé
ma mère seule, et elle ignore où est Léa
Romaine Pirnitz sourit, comme si elle connaissait l'indifférente Christine :
— Oh! votre maman ne dira rien.
Sous la double pression de Léa et de la dame, Frédérique pénétra dans la chambre autrefois redoutée, haïe... Et, soudain, elle eut le sentiment qu'il était bon, qu'il était providentiel que cette noire silhouette
d'apôtre vécût là, et que, maintenant seulement, le sort qui pesait sur cette chambre était conjuré. Elle poussa un grand soupir. Un serrement de main lui répondit.
— Asseyez-vous, mademoiselle, dit Romaine Pirnitz. Laissez-moi vous regarder. Je vous connais un peu déjà, et je veux vous connaître parfaitement.
De sa voix charmante, Tinconnue raconta que, leur voisine depuis une quinzaine de jours, elle avait pris tout de suite en sympathie le ménage laborieux et honnête des Sûrier. Frédérique. caressée par la musique des mots, se demandait
« Pourquoi suis-je ici? Pourquoi ai-je du plaisir à m'y trouver? Pourquoi suis-je troublée et joyeuse? »
Elle inspectait cette chambre, si différente de l'ancienne chambre de Sûrier. La tapisserie avait été renouvelée; elle était maintenant de couleur crème, avec des pâquerettes et des marguerites semées en bouquets çà et là. Un étroit lit de cuivre, bordé carrément comme un lit de militaire, meublait le tympan à droite de la fenêtre. Deux bibliothèques, en bois blanchi, s'encastraient dans les panneaux laissés libres par le lit et par une large table d'architecte, couverte de papiers. Une carpette très modeste, très propre, décorait le centre de la pièce; sur la cheminée, deux vases contenaient des fleurs de la saison, giroflées et lilas. Au milieu, dans un cadre de peluche, se voyait la photographie d'une femme d'une trentaine d'années, un peu forte, — avec une dédicace signée, si grosse et si nette, que Frédérique la lut de sa place : A ma chère Romaine Pirnitz, Herminie Sanz. Les notes dispersées sur la table étaient noircies d'une petite écriture rigide. Sur les rayons des bibliothèques, quantité de livres s'étageaient, presque tous brochés.
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L'étrangère disait :
— Je vous observe chaque matin, quand vous partez pour votre travail. Vous allez, si alertes et si rieuses... Et toujours seules! N'avez-vous aucune compagne de votre âge?
De toute autre que de cette femme, qu'elle connaissait depuis quelques heures, Frédérique eût repoussé une pareille question avec dédain. Mais il était si clair que nulle envie de scruter inutilement, égoïstement, les affaires d'autrui n'animait Pirnitz!... C'était l'afiFectueuse anxiété d'une sœur de charité demandant à la malade : « Ne souffrez-vous pas ainsi ? » Frédérique, dont le trouble se fondait maintenant dans une sensation de bien-être confiant, répondit, le cœur doucement attendri :
— Oui, nous vivons seules, nous n'aimons pas beaucoup faire des connaissances... Léa et moi, nous nous suffisons parfaitement.
Léa, sur ce mot, embrassa sa sœur avec une tendresse passionnée. L'entretien continua, sans que Léa y prît part, entre Frédérique et Pirnitz. La chétive femme en noir, recroquevillée dans son fauteuil d'osier, parlait de toute sa personne contrefaite et pourtant agréable, de ses mains mobiles, de ses beaux yeux mats, autant que de ses lèvres de miséricorde qui, s'agitant, découvraient de petites dents d'enfant, bousculées et saines. Quant à Frédérique, si peu expansive d'habitude, elle conta, dès ce premier jour, beaucoup de sa vie. Elle dit qu'elle avait perdu son grand-père; elle expliqua le travail de sa sœur et le sien, à l'usine Duramberty. Elle avoua qu'elle savait le latin, un peu de grec et d'algèbre; mais, sauf quelques mots d'anglais, elle ignorait les langues vivantes.
— Moi, je vous les apprendrai... J'en connais cinq!... Oh! ce n'est pas difficile, ajouta l'étrangère avec un sourire d'humilité sincère. Et puis, nT^^I * '''«^r toute ma science.
Elles causèrent du passé; Romaine Pirnirz dit qu elle était née en Hongrie, qu'elle avait voyagé en Amérique, en Angleterre, dans l'Europe septentrionale, — qu'elle venait à Paris pour des affaires dont elle n'expliqua pas le détail, mais qui semblaient concerner l'éducation des femmes. Elle demanda à Frédérique :
— Y a-t-il longtemps que vous avez perdu votre père ? •
La question, certes, était bien naturelle. Mais Frédérique en fut si troublée et rougit si fort qu'elle ne put répondre. Romaine Pirnitz détourna aussitôt la conversation sur sa famille à elle, famille de bourgmestres aux environs de Pest. Elle avait étudié au collège de Bude, où elle connut cette M"" Herminie Sanz dont le portrait ornait la cheminée.
Mais, depuis qu'il avait été question de son père, Frédérique, devenue sombre, se taisait. Pirnitz cessa de parler. Les deux jeunes filles se levèrent et prirent congé. Pirnitz leur serra affectueusement les mains. Du seuil, elle leur dit :
— Puisque vous aimez à lire, je vous prêterai tous les livres que vous voudrez. J'en ai beaucoup.
rRÉDÉRiQUE avait trop l'habitude de se contrôler et de se gouverner pour ne pas corriger très vite un élan qu'elle considéra comme une lamentable faute d'énergie.
Le soir même, avant le premier sommeil, à cette heure silencieuse où elle avait coutume d'exercer sur soimême une sorte d'examen critique, elle se gourmanda :
— Comme je suis peu maîtresse de moi ! Comme je me connais mal!...
Elle s'irritait d'avoir découvert brusquement un coin
de son cœur où pouvait germer une sympathie irréfléchie. Elle trembla en songeant que peut-être un jour, au lieu de l'inofïensive et chétive voisine, un homme pourrait en provoquer une pareille.
— Pauvre maman! pensa-t-elle... je suis aussi faible qu'elle... et je la jugeais!
Elle se prouva cependant, en cette occasion, combien elle était différente de la volage Christine. Malgré le sentiment confus, puissant, qui l'attirait vers l'étrangère, elle l'évita; elle eût souhaité imposer la même loi à Léa. Les deux jeunes filles, comme embarrassées l'une en présence de l'autre, parlaient peu de Pirnitz. Léa avait seulement dit le lendemain :
— N'est-ce pas qu'elle est aimable?
— Oui, répondit Frédérique, c'est une femme gracieuse et intelligente.
Elle avait envie d'ajouter :
— Je n'aime pas beaucoup, par exemple, sa façon de contraindre les gens à se lier avec elle...
Mais la force d'équité qu'elle portait en elle-même lui ferma la bouche. Sans savoir exactement ce qui lui avait valu les avances de Pirnitz, elle était tellement sûre que ce n'était point une basse curiosité!
Il fut d'ailleurs impossible, désormais, d'empêcher que des relations de voisinage s'établissent entre le logement de Christine et ce qui avait été la chambre de Sûrier. Christine eut bientôt fait connaissance avec Romaine : il ne se passa guère de jour sans que, de porte à porte, Ton se visitât.
Christine et Léa allèrent souvent chez Pirnitz. Pirnitz vint plus rarement chez Christine, et jamais sans y être appelée. On l'invita à dîner; elle s'y refusa longtemps, puis, craignant de faire de la peine, elle accepta. Elle parut une étrange convive. Elle ne mangeait
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pas de viande, ne buvait que de l'eau, grignotait à peine quelques légumes... Elle parlait volontiers, avec un léger accent très doux, narrait mille histoires sur ses voyages en Europe et en Amérique. Elle aimait l'Amérique, particulièrement Boston, dont elle dépeignait avec admiration l'activité grave, l'aristocratique intellectualité.
— Vous étiez.. . professeur dans des établissements? demandait Christine.
Pirnitz répondait sans embarras :
— Il m'est arrivé de donner des leçons, quand les circonstances s'y prêtaient. Mais mon désir était surtout de m'instruire.
— On est heureux, répliquait Christine ses yeux bleus remplis d'une vague rêverie, quand on a les moyens de faire des voyages!
— Oh! cela ne coûte pas bien cher à qui sait se contenter de peu. Le prix de la vie est le même, dans toutes les contrées du globe, pour les humbles.
Pirnitz se ramenait ainsi, constamment, et d'une parfaite simplicité, au niveau des humbles qui l'écoutaient. Mais, malgré tout, Christine et ses deux filles avaient conscience de n'être point, il s'en fallait! les égales de cette petite souffreteuse si modeste, qui buvait de l'eau, se nourrissait de légumes, en racontant ses pérégrinations.
Personne, autour d'elle, ne savait encore exactement ce qu'elle faisait. La tête bourrée d'histoires romanesques lues dans les feuilletons et de commérages de modistes, Christine opinait:
— C'est peut-être une grande dame qui a eu des aventures et qui vient se cacher à Paris.
L'hypothèse d'aventurés amoureuses advenues à cet être sans sexe, habillé de cachemire noir et portant en
plein hiver un petit chapeau de paille noire était si peu vraisemblable, que Christine, après l'avoir émise, riait aux éclats. La concierge, la modiste et Maxime coiffeur pour dames, à la suite de conférences tenue dans la loge, se demandèrent si cette Pirnitz n'était point une espionne allemande. L'invention ne tint pas longtemps contre la sympathie mystérieuse qu'inspirait Pirnitz. Ils proclamèrent dès lors qu'elle devait êtr( une révolutionnaire, une nihiliste russe : ce qui satisfi' tout le monde. On expliquait ainsi sa réclusion presque absolue, sa frugalité, sa discrétion. On n'eut d'ailleurs pour elle que plus d'égards : le petit peuple de Paris adore les révolutionnaires.
Seule, Frédérique, bien qu'elle s'imposât de ne jamais interroger Pirnitz, commençait «i pénétrer les vraies causes, le véritable objet de son activité. Elle avait beau s'isoler de la Hongroise, entrer rarement chez elle, ne lui parler jamais avec intimité, elle était trop perspicace pour ne pas relier ensemble ses observations presque involontaires.
Elle avait vu les titres de plusieurs ouvrages que Pirnitz lisait et annotait. C'étaient d'abord des brochures d'économie sociale : l'allaitement artificiel, — l'Assurance maternelle^ documents sur les œuvres des libérées, — La Société américaine, — Rapport de M. le ministre belge de l'instruction publique sur les écoles libres de femmes en Angleterre... Outre ces livres, Pirnitz s'entourait de traités sur les arts manuels, l'ébénisterie, la décoration, les étoffes, la céramique, la tapisserie. Elle étudiait aussi l'architecture, copiait et annotait des plans d'écoles, d'universités, de prisons. Frédérique en conclut que l'étrangère était ce q^'on appelle une philanthrope, c'est-à-dire une personne qui travaille gratuitement pour le bien de l'humanité.
Outre la préoccupation nouvelle et profonde que fournit à Frédérique l'idée d'un tel dévouement au bonheur d'autrui, l'apparition de l'étrangère eut sur elle un autre effet : elle lui découvrit un vice de son propre cœur. Frédérique dut s'avouer qu'elle était jalouse. Certes, Léa restait toujours soumise à son aînée, incapable de penser et de vouloir sans elle. Frédérique gardait les clefs de cette jeune âme. Mais, tout de même, elle n'était plus le seul être humain dont la société plût à Léa.
Léa travaillait volontiers avec Pirnitz, parlait volontiers à Pirnitz. Or, Frédérique souffrait de voir ces deux êtres se connaître et se complaire. «Je suis jalouse! » Elle se jetait à elle-même cette injure. Oui, jalouse de Pirnitz autant que de Léa. Pourquoi ? Elle n'avait jamais souffert ainsi quand Léa embrassait sa mère, et pourtant Léa, plus expansive, embrassait Christine avec une tendresse fervente. Mais Pirnitz disputait une partie du domaine de Frédérique : l'esprit de Léa. De cela, l'aînée en voulait à Pirnitz; elle en voulait à Léa de communier avec Pirnitz plus qu'elle-même.
Six mois passèrent ainsi, qui furent pour Frédérique une dure école de douleur intime et de discipline volontaire. Elle était précisément à l'âge où, chez la plupart des jeunes filles, la sensibilité s'éveille. Tout le drame qui se joue dans ces cœurs épanouis autour de l'inévitable amour, gravita pour elle autour de l'unique amour de sa vie, plus que fraternel, plus que maternel : celui qu'elle donnait à sa sœur. Nos chagrins sont proportionnés, non pas seulement aux causes qui les produisent, mais à la résonance de nos âmes. La grande âme de Frédérique souffrit, et de penser que Léa pouvait aimer une autre qu'elle, et de combattre
un vîolent attrait, et de sentir que Tivraie de l'envie germait obstinément en elle, malgré ses efforts pour l'extirper.
Or, la jalousie de Frédérique se trompait, tant sur Léa que sur Pirnitz.
L'affection que lui portait Léa n'avait subi aucune altération de son commerce avec l'étrangère. Ce que Frédérique ignorait, ce que Léa, d'une extrême pudeur sentimentale, n'avait pas avoué à sa sœur, c'est que toutes deux s'entretenaient surtout de Frédérique. Frédérique ignorait aussi que Léa, plus obéissante aux mouvements de son cœur, avait confié à Pirnitz le triste secret de leur naissance. L'accord absolu de Léa et de Pirnitz était donc scellé dans la tristesse et dans la joie, par l'orgueil que Frédérique inspirait à sa cadette, par l'humiliation du passé. Frédérique devait être vaincue par cette coalition d'amour.
Au cours du mois d'octobre 1896, l'année belle, chaude et fructueuse, finissait dans le resplendissement d'un automne parisien, égal en splendeur aux arrière-saisons méridionales. Christine, de plus en plus sédentaire, aimait à passer la soirée assise à sa fenêtre où elle travaillait tout le jour entre ses filles, dont l'une, parfois, lisait à voix haute. Pirnitz depuis quelque temps venait plus souvent s'installer auprès d'elles. Par la tiédeur amollissante de ce calme automne, tandis que la rue envoyait son léger brouhaha de causeries en plein air, elle se laissait aller à conter ses voyages, si simplement, si abondamment, qu'on se gardait de l'interrompre, et que Christine, ravie, s'écriait, quand elle se taisait :
— Encore! Encore!
Ce soir-là, on avait parlé de Londres; Pirnitz avait
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évoqué la ville aux faubourgs infinis, grande comme un monde, avec son fleuve jaune, chargé de navires, ses brouillards, ses parcs verts... Elle disait sa surprise, le premier matin où elle y arriva venant d'Allemagne, — il y avait bien des années de cela!
— C'était un dimanche; j'errais dans la Cité vide, cherchant cette foule agitée dont on m'avait parlé.
Elle se tut quelque temps.
Frédérique, les yeux fixes, Léa tenant une des mains de sa sœur aînée, Christine, un sourire d'amusementsurses lèvres fraîches encore, rêvaient.
— 11 y a quinze ans, murmura Pirnitz... Depuis, je n'y suis pas retournée... Et j'y serai de nouveau dans quatre jours.
On ne comprit pas bien ces derniers mots, tant ils étaient peu attendus...
Frédérique demanda :
— Vous retournez à Londres?
— Oui, après-demain. J'y vais revoir une amie à moi qui dirige une institution de jeunes filles dans Kensington-Road. Cette M'"" Herminie Sanz...
— Vous ne me l'aviez pas dit! fit Léa d'un ton de reproche.
— Chère enfant, répondit Pirnitz en la calmant du regard, j'ai décidé mon départ il y a seulement quelques heures.
yS LES VIERGES FORTES
— Mais vous reviendrez bientôt? questionna Christine.
— Je n'en sais rien... Peut-être dans un mois, peutêtre dans un an... Peut-être...
Elle regardait Frédérique. Elle la vit si pâle qu'elle n'acheva pas, qu'elle ne prononça pas le terrible verbe des éternelles séparations.
Léa, déjà, fondait en larmes silencieusement, puis, ne pouvant plus contenir ses sanglots, quittait la place. Frédérique ne prononça plus une parole. La conversation continua entre Pirnitz et Christine, banale et pourtant significative chaque fois que Pirnitz y mettait sa réplique.
Vers dix heures, l'étrangère prit congé de ses voisines. Léa couchait dans la chambre de sa mère. Frédérique avait obstinément conservé son petit dortoir d'enfant, le cabinet d'où jadis elle entendait les répugnantes rentrées de Sûrier. Elle embrassa Léa, qu'elle trouva en prières au pied de son lit, effleura les joues de sa mère, et s'en alla fermant sa porte sur elle, comme les autres soirs.
Près de la lampe allumée, elle ouvrit un livre. C'était le troisième volume de la Guerre et la Paix. Elle s'était quelque temps passionnée pour les héroïnes de Tolstoï; puis Natacha, Marie et les autres avaient fini par lui déplaire. Elle les trouvait trop préoccupées des hommes, trop fatalement promises à l'amour ou au mariage... Sonia seule l'attirait, parce qu'elle acceptait son célibat sans récriminer, comme une loi de l'avenir féminin.
Aujourd'hui, elle s'efforçait vainement d'attacher sa pensée à une lecture. Le départ de Pirnitz l'obsédait.
« Elle part. Elle ne reviendra peut-être jamais. Ce n'est pas possible. »
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L'impossibilité, c'était que toute relation fût dès lors rompue avec la Hongroise, et qu'elle ne la revît plus et que rien n'advînt dans sa destinée à elle, Frédérique, par Pirnitz.
« Ce n'est pas possible... »
Pour la première fois, elle s'avouait qu'elle avait, depuis des mois, compté sur Pirnitz pour se recréer, pour trouver à sa vie cette issue qu'elle pressentait, mais qu'elle ignorait.
« Et la voilà qui me laisse toute seule!... »
Tous les projets, même les plus fous, roulèrent alors dans cette tête si sage. Elle pensa à tout quitter, à accompagner Romaine en Angleterre.
EtLéa?...
« Eh bien, j'emmènerai Léa! »
Elle se sentait déjà la force apostolique de tout laisser en arrière, hormis sa sœur, âme de son âme. Elle résolut de voir Pirnitz le soir même. L'étrangère dormait peu, travaillant tard dans la nuit. Frédérique quitta doucement sa chambre, puis l'appartement, et alla frapper à la porte d'en face. Un peu de lumière glissait par-dessous.
— Entrez!
Pirnitz écrivait, penchée s'ur le papier, car ses beaux yeux étaient myopes. Elle posa sa plume, et, se tournant à demi, regarda Frédérique, debout sur le seuil.
— Je vous attendais, lui dit-elle.
Frédérique le savait. Il y avait eu, dans le regard de Pirnitz, quand elle disait ce « Peut-être... » qui avait tant ému la jeune fille, un appel inéluctable.
La poitrine agitée, elle ne bougeait pas. Alors, Pirnitz lui ouvrit les bras. Elle s'y jeta éperdument.
comme à la recherche d'une étreinte maternelle, sûre et réconfortante, que les bras de Christine ne lui avaient jamais donnée.
— Mon enfant! Mon enfant! dit Pirnitz.
Frédérique s'abattit à ses pieds, le front caché dans les mains souffreteuses, qu'elle mouilla de ses larmes.
— 11 ne faut pas pleurer. 11 faut me parler à cœur ouvert.
Il faut être forte...
— Oui, murmura Frédérique s'essuyant les yeux avec une violence nerveuse... Je ne sais ce que j'ai... Pardon...
Je suis irritée contre moi, contre mes nerfs... Mais j'ai été si troublée, ce soir, quand vous avez dit que vous quittiez Paris...
Elle ne dissimulait plus son besoin de la présence de Pirnitz.
— Et si ce départ, au lieu de nous isoler l'une de l'autre nous unit ? O chère enfant, prenez confiance. L'annonce de mon voyage nous a déjà rapprochées; demain, quand j'aurai quitté cette maison, vous me sentirez plus proche encore... Car, absente, je vous appellerai toujours : et vous ne me résisterez plus... Allons, relevez-vous. Asseyez-vous ici.
Frédérique obéit. Elle s'étonnait d'entendre l'étrangère lui révéler à elle-même, si simplement, son propre cœur. Elle balbutia :
— C'est vrai. Je vous résistais. Et pourtant vous occupiez toute ma pensée.
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— Non seulement vous me résistiez, mais vous m'avez détestée, un peu I
— J'ai souffert de sentir que vous me preniez le cœur de Léa, et que vous aimiez Léa mieux que moi.
— Chère Frédérique! Léa et moi, nous parlions de vous seule. Et je ne vous préfère point Léa, que j'aime cependant comme une fille. En vous j'ai foi pour accomplir de plus grandes choses...
— Est-il possible? murmura Frédérique... moi... moi ? Vous avez songé à moi ?
Elle regardait le visage mystérieux de l'étrangère, qui lui répondait : Oui!... La joie l'exalta, la joie de l'être jeune qui, ayant aimé dans une pudeur secrète, apprend soudain qu'il est aimé... Ce fut cela et ce fut davantage : car une illumination de l'esprit coïncida avec réchauffement du cœur. Toute âme juvénile, dans sa première affection, apporte un besoin infini de se soumettre, de se dévouer. Frédérique immola plus qu'une autre : elle immola sa pensée orgueilleuse et sa sensibilité farouche. Ce fut un abandon absolu, délicieux, le sacrifice aveugle à un être et à une idée confondus, indiscernables l'un de l'autre. Elle s'offrit passionnément à l'idée et à l'apôtre, avec l'irréflexion de l'amour.
Elle leva sur Pirnitz un regard vaincu ;
— Je ferai ce que vous me direz de faire. Je vous appartiens. Oh! faites-moi servir à ce qui est bon... Je ne sais, moi!... Je voudrais tant savoir!...
— Le chemin est rude, dit Romaine. Ce qui était exigé des premiers chrétiens n'est rien à côté de ce que demande la cause de l'humanité. Voyez quelle vie est la mienne. Je n'ai pas de patrie, pas de foyer. . . Il est doux pourtant, n'est-ce pas, d'être aimée, d'avoir des enfants ?
— Je ne me marierai jamais, interrompit Frédérique.
— Pourquoi?... Il me semblait bien que vous pratiquiez une austérité peu habituelle aux jeunes filles. Je ne vous ai jamais vue parler à un homme. Pourquoi ?
— Parce que l'union avec les hommes que )c vois, la vie auprès de l'un d'eux me ferait horreur, ceux de ma condition comme les autres, comme les riches. Ma Léa chérie et moi-même, nous ne saurions faire un pas dans la rue sans entendre des paroles odieuses qui veulent dire: Prostituez-vous!... Prostituez-vous!... Oh! Paris! que de fois j'ai pensé a m'enfuir dans le fond d'une campagne, avec Léa, pour en être délivrée 1
Elle continua, après une pause :
— Ou bien, il y a le mariage... Se marier, accroître le nombre des ménages pareils à ceux qui habitent cette maison et les maisons voisines. La femme, bête de somme, battue et accablée... La femme allant de son côté, l'homme du sien, et cette infamie double s'étalant sous les yeux des enfants. Non, je ne me marierai jamais!... J'ai trop vu... trop compris... depuis que je suis toute petite!...
— Je le sais, dit Romaine.
— Vous le savez ? Léa vous a dit ?.. .
— Oui.
Frédérique devint pourpre.
— Elle a bien fait, reprit Pirnitz en caressant les mains de la jeune fille, dont les yeux demeuraient baissés. Croyez-vous que j'aime et que j'estime moins votre mère à présent?... Loin de là... C'est cette dure épreuve subie par elle qui m'a amenée à la chérir... Et puis, j'ai retrouvé en elle un peu de ma vaillante
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Frédérique. Vous l'avez élevée, vous, dans le plus beau sens du mot.
— Hélas I dit Frédérique, il y a des choses dans le passé que je n'ai pu défaire... Que ma mère ait été séduite et abandonnée, la faute en est au misérable qui l'a trompée... Mais d'avoir accepté cela... pour de l'argent!... Pauvre mère! Personne ne lui avait enseigné la dignité de la vie... Elle était une proie, comme tant d'ouvrières. Et le responsable de cet indigne marché, c'est encore l'homme qui, moyennant quarante mille francs, s'est cru libéré de ses devoirs envers elle et envers moi. Dire que cet homme vit, qu'il est marié, qu'il occupe de hautes fonctions. Quelle conscience s'est-il donc faite?
Elle n'était plus haletante ni timide. Elle parlait avec âpreté, sans emphase.
— Il ne faut pas trop longtemps s'attarder dans le passé, dit Pirnitz. Le passé est mort; il ne changera plus. Laissons les morts enterrer les morts! Regardez le chemin qui s'ouvre en face de vous, et non celui qui a été parcouru par vos parents. Des temps nouveaux s'approchent. Ce n'est point en condamnant votre père que vous vous vengerez : c'est en empêchant que le même crime se répète sur d'autres filles innocentes...
— Oh ! oui... Empêcher cela... Défendre les pauvres filles... Mais il n'y a pas de lois!...
— Nous aurons un jour les lois... Aujourd'hui, attaquons et réformons les mœurs. Oui, l'on peut quelque chose. Vous n'êtes pas la première à avoir souffert de l'abaissement de la femme, de son assujettissement. D'autres les ont vus comme vous, en ont pâti, ont résolu d'y faire obstacle. Dans ce coin de vieille Europe, on ignore ou l'on feint d'ignorer que
des civilisations nouvelles se créent, existent, prospèrent, avec l'égalité reconnue des deux sexes, la libération de la femme, sa soustraction à l'odieux état de chair à plaisir, de chair à maternité. Je vous assure, Frédérique, qu'une autre Eve est prochaine, qui régénérera le vieux monde et lui redonnera sa vigueur.
— Parlez, parlez encore, dit Frédérique.
Un coin du voile qui lui cachait la vérité pressentie, espérée, se déchirait. Elle n'avait rêvé jamais que de se soustraire à l'esclavage physique qui menace les filles pauvres, et de préserver aussi sa propre sœur. Or, Pirnitz avait dit : « ... Une nouvelle Eve est proche... l'assujettissement de la femme n'est pas éternel... des sociétés existent où les sexes sont égaux... » Maintenant, Frédérique comprenait combien son rêve avait été étroit, chétif ! Les prophéties de l'étrangère l'élargissaient jusqu'à l'émancipation intégrale de la femme.
— Parlez! parlez!
Pirnitz parla.
Elle dit les premiers sursauts de Témancipation féminine, l'histoire de cette Eve prochaine qui se créait à la fin du dix-neuvième siècle, et dont le vingtième verrait sans doute la plénitude de force et de grâce. L'élan jaillit de toutes les races nouvelles. Rêveuse et mystique, ardente jusqu'au martyre, la Slave renonce aux privilèges de son sexe pour lutter avec les hommes sur leur propre arène. L' Anglo-Saxonne, musclée, pratique, organisatrice, religieuse, teintée de puritanisme et de méthodisme, non contente de s'affranchir elle-même, veut affranchir les hommes, ses maîtres d'hier, des basses passions dont elle a souffert par contre-coup. L'Américaine, nerveuse et laborieuse, marche, pleine de foi, vers le bonheur, à travers les
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vieux préjugés abolis. Dans ses steppes boréales, la Scandinave, tourmentée surtout par les problèmes de la conscience, bouleverse pour ainsi dire les conventions héréditaires, se fait une morale plus haute, plus pure, exonère la personnalité féminine des lois intéressées que l'homme a établies.
— Tout cela existe, Frédérique; ce n'est plus de l'utopie. La femme indépendante de l'homme, maîtresse absolue de sa destinée, est légion dans le monde anglo-saxon; elle est nombreuse dans le monde slave ou Scandinave. Maintenant, il s'agit d'aborder les vieilles civilisations. Or, l'Allemagne, promptement, nous viendra : d'abord l'Allemagne des philosophes et des sociologues, puis l'Allemagne populaire. Londres nous raille encore; le féminisme n'y est pas goûté des snobs. Qu'importe? Sa conquête est dès maintenant certaine. Paris frivole, ironique, sensuel, résistera davantage. Mais nous l'aurons. Nous le vaincrons.
Frédérique écoutait avidement. Elle comprenait à présent le rôle de Pirnitz. Pirnitz était une de ces messagères qui rajeunissent les civilisations caduques... Le féminisme, dont le nom, nouveau pour elle, l'illuminait et réchauffait subitement, lui apparut comme une religion, avec des devoirs d'apostolat, des vœux.
— L'Eve prochaine ne doit pas se marier, n'est-ce pas? demanda-t-elle.
— Pourquoi pas? fit Pirnitz en souriant. Nous ne condamnons pas le mariage : pour un grand nombre d'entre nous, c'est assurément la condition la meilleure. D'excellentes adeptes du féminisme furent mères de famille.
Et comme le visage de Frédérique exprimait de la surprise et de la tristesse :
— Cependant, ajouta-t-elle, ces épouses avaient presque toutes connu des déboires intimes. Le bonheur conjugal est égoïste; il ne profite pas à l'humanité. Mieux vaut, au moins par ce temps de lutte, s'enrôler libre dans la phalange sacrée. J'ai toujours remarqué plus d'abnégation, plus d'ardeur et de sincérité chez celles des nôtres qui ne connurent point d'homme. La vierge sage peut être une femme forte : la vierge forte demeure l'idéal de la femme à venir. Toujours assez de jeunes filles se marieront; l'humanité n'est pas près de décroître. Un jour viendra où l'aristocratie des femmes sera composée de vierges fortes.
— Ni Léa ni moi, nous ne voulons du mariage, répliqua orgueilleusement Frédérique. Oh! vous pouvez compter sur nous, nous serons avec vous. Mais que faut-il faire?
— Pour le moment, il faut vous instruire dans l'œuvre que vous voulez entreprendre... Je compte beaucoup sur vous, Frédérique, plus encore que sur votre sœur.
— Qui m'instruira, si vous partez?
Pirnitz prit dans ses longues mains fraîches les mains de la jeune fille.
— Mon cœur et ma pensée demeurent avec vous... Ecoutez. Je ne donne pas congé de cette chambre. Mes livres y restent, mes travaux commencés, toute
mon humble vie d'ici Je vous la laisse : si vous
voulez me complaire, vous l'habiterez.
— Oh! vous permettrez?...
— Je le désire. N'y mettez nulle discrétion. Au contraire. Je veux que vous usiez de ce qui est à moi, comme si c'était à vous. Vous lirez les mêmes livres, entourée des mêmes objets; vous coucherez dans le
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même petit lit. De loin, il me sourira de penser que votre âme pure et fervente échauffe cette cellule, où la solitude me fut douce... Ainsi, vous vous pénétrerez lentement de moi.
Jamais Pirnitz n'avait parlé de la sorte à Frédérique. Son visage souffrant, ses yeux se divinisaient. Ses traits laissaient transparaître l'ange, le messager céleste. Frédérique baisa ses mains.
— Comme je vous remercie! dit-elle. Comme je vous aime! Hélas! je ne suis pas digne de vous.
Puis, après une pause :
— Pourquoi m'avez-vous choisie?
— C'est vous-même, Fédi, qui vous êtes désignée. Ce n'est pas moi... Le disciple vient à la foi. Moimême, comme vous, j'ai senti l'appel intérieur. J'ai entendu un jour la voix qui me disait : « Ne te contente pas de t'affranchir. Vis pour l'affranchissement de tes pareilles. »
— Quand avez-vous entendu cette voix?... Il y a longtemps ?
— Il y a longtemps... J'étais une toute petite fille, à la pension, avec cette chère Herminie, dont vous voyez ici le portrait... Nous traversions la crise de mysticisme à laquelle une fillette, au couvent, n'échappe guère... Ce fut un vieux maître de mathématiques, dont cette autre photographie vous représente la face étoilée de rides et les cheveux en broussailles blanches, qui, le premier, nous parla de l'émancipation de la femme, nous prêta les livres où commençait à s'agiter la question, entre autres, le plus important de tous, celui de Stuart Mill... A riOuS tro^s, liOas formâmes un petit cénacle : nos compagnes étaient trop vaines; elles se courbaient d'avance avec joie sous le joug de l'homme... Herminie et moi, nous
quittâmes la pension à dix-huit ans. jVtais orpheline. J'avais un petit patrimoine. Herminie était pauvre, mais on lui avait trouvé aisément un mari, car elle était très belle. Elle y renonça : nous fîmes bourse commune et nous partîmes pour l'Angleterre, afin de voir de près les grands collèges de femmes : Queen's Collège, Girton, etc.. premiers échelons de la transformation radicale que doit subir l'éducation féminine... Je me rappelle notre arrivée à Londres... Nous avions pris un paquebot neuf qui faisait le service entre Boulogne et Londres, par la Tamise.
Jusqu'à une heure avancée de la nuit, Pirnitz raconta ce qu'elle appelait, comme Meister, ses années d'apprentissage. Herminie et elle, après avoir acquis en Angleterre la connaissance de la langue, et pratiqué les milieux féministes, s'embarquèrent pour le Nouveau-Monde, où s'acheva leur initiation. Boston, Washington, New-York, et même les villes nouvelles de l'Ouest, leur montrèrent, existantes et prospères, ces sociétés féministes qu'elles n'avaient, jusque-là, connues que par les livres.
Nous avons vu d'admirables choses, pourtant moins belles que nos rêves. Si Ton ne peut égaler l'Amérique dans la réalisation matérielle, nous avons conçu un idéal plus pur, plus élevé à ce qu'il nous semble, du rôle de la Femme en ce monde. L'égalité des sexes, elle l'aura : mais c'est peu.
Les hommes ne sont pas des êtres si parfaits que leur ressembler soit l'idéal. 11 faut créer des femmes très supérieures aux hommes existants. La femme ré-
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générée doit régénérer ses maîtres. Elle sera la prêtresse de l'avenir, dominant les religions discutées ou mortes. Par elle, le vice mauvais disparaîtra. Les vierges fortes referont le monde.
— Oh ! s'écria ardemment Frédérique. Être une de ces femmes ! Se dévouer à faire les autres meilleurs qu'ils ne sont!
— Voilà le but, reprit Pirnitz : mais il faut commencer par de plus humbles préoccupations. Pour former ces apôtres désintéressées de la morale, il est d'abord indispensable d'avoir des jeunes filles libres, indépendantes des hommes, et dont l'esprit soit selon nos idées. De bons métiers, de bonnes doctrines : l'école où se donnera l'enseignement professionnel avec l'enseignement moral est à la base de tout.
Pirnitz dépeignit à Frédérique, avide d'apprendre, l'organisation des grands collèges féminins d'Amérique. Elle lui montra des photographies de Huskiro-Bédni — le collège libre que Herminie Sanz avait fondé dans sa ville natale, et les plans de ce Free Collège, que, naguère, elles avaient ensemble installé modestement à Londres et qui, maintenant, allait se transporter dans un magnifique immeuble de Kensington-Road...
C'était justement pour aider M""^ Sanz dans l'installation nouvelle que Pirnitz devait passer quelques mois à Londres.
— Età Paris, demanda Frédérique, existe-t-il quelque chose comme Free Collège?
— Non, il n'y a rien encore de pareil. L'activité et le dévouement féminins sont, pour le moment, orientés ailleurs. Ici, on est à la charité pour les repenties, au sauvetage de l'enfance, à des œuvres excellentes en soi ; on est — hélas ! — à l'amour libre, ce qui est le contraire de l'affranchissement pour la femme. Mais le
problème de l'éducation, la régénération de la jeune fille, préoccupent peu la pensée française. Tout est à créer : l'idée et l'œuvre...
— Pourtant, vous espérez?
— Je suis sûre du succès final. Matériellement, on pourrait commencer demain à bâtir une École des Arts de la femme. L'argent est prêt...
— Une grosse somme?
— Une somme suffisante. L'argent se trouve aisément ici. Paris est généreux. Mais il me manque encore, ou du moins je n'ai pas encore complété l'état-major enseignant. Et cela importe par-dessus tout.
— Alors, fit tristement Frédérique, il y a déjà d'autres femmes, d'autres jeunes filles, qui collaborent avec vous ?
— Relisez la parabole des ouvriers de la dernière heure. Pourquoi dépenserais-je à l'avance et sans profit mes plus précieuses ressources, — Léa et vous? Prédestinées l'une et l'autre, vous avez choisi vos métiers si heureusement, que je ne saurais vous en recommander d'autres. Vous, chef de la comptabilité d'une grande fabrique, Léa dessinateur industriel, vous occupez deux places d'homme. Vous avez fait chacune une conquête sur l'exclusivisme masculin. Demeurez ainsi jusqu'au jour prochain où je vous appellerai. D'ici-là, faites-vous, en mon absence, des intelligences de vierges fortes. Vous en avez déjà les mœurs.
— Oh ! oui, dit Frédérique : nous y consacrerons tout notre effort... Et avec quelle joie! 11 me semble que, pour la première fois, je comprends l'utilité de ma vie.
— Plus tard, en effet, vous vous apercevrez que votre vie sociale a commencé aujourd'hui. Hier votre horizon se bornait à Léa, à votre mère, à vous-même.
FRÉDÉRIQ.UE ()I
Aujourd'hui, vous entrevoyez le grand devoir altruiste qui fait vôtre la cause de toutes les femmes. Mais la nuit s'avance, chère enfant, il est temps que je vous laisse dormir. Respectons le sommeil et les nécessités de la vie physique. Craignons les excès d'efforts qui mènent si vite nos amies d'Amérique à la neurasthénie... Demain, j'irai vous voir chez vous vers six heures après-midi, vous dire adieu. Je pars aprèsdemain.
Frédérique se leva.
— Tous les livres qui sont ici, dit Pirnitz, vous appartiennent. Parcourez-les à mesure que leurs titres vous attireront, pêle-mêle. Je ne veux pas vous enseigner la foi comme une science ; seulement, en voici un .qu'il faut lire d'abord, et relire ensuite. C'est la clef de tout.
Elle lui mit dans les mains une petite brochure d'environ deux cents pages, recouverte avec le papier d'un journal.
— A demain !
Elles s'embrassèrent.
La jeune fille regagna sa chambre, se dévêtit, fit sa toilette de nuit, se coucha. Avant de souffler la lumière, elle ouvrit le livre. Il disait :
« Je me propose, dans cet essai, d'expliquer aussi clairement que possible les raisons d'une opinion qui fut la mienne dès que mes premières convictions sur les questions sociales et politiques se formèrent. Bien loin de s'affaiblir et de se modifier par la réflexion, cette opinion n'y a gagîié que des forces. Je crois que les relations des deux sexes, qui, au nom de la loi, subordonnent l'un des sexes à l'autre, sont mauvaises en soi et forment aujourd'hui l'un des principaux obstacles qui s'opposent au progrès de l'humanité.
Je crois qu elles doivent jaire place à une égalité parfaite, sans privilège ni pouvoir pour un sexe, sans incapacité pour
l'autre. »
Ces nettes paroles de Stuart Mill entrèrent dans le cerveau de Frédérique avec une telle force qu'elle fut comme saturée par ce qu*elles contenaient et ne put en lire davantage.
Elle éteignit sa lampe, ferma les yeux, demeura immobile, se laissant pénétrer par l'Idée. Elle en ressentit une meurtrissure intime et une sorte de joie douloureuse, ainsi qu'une épousée durant la nuit nuptiale.
Son âme virginale et forte avait éprouvé les premiers troubles du cœur a la rencontre de l'apôtre; maintenant elle devenait femme au contact de la vérité nçuvelle, de la foi nouvelle, qui la fécondait.
L'usine de papiers peints Duramberty aîné, Jude Duramberty fils, successeur, occupait dans le faubourg Saint-Charles, près de Javel, un vaste terrain en forme de trapèze, la grande base du trapèze bordant la rue des Vergers. Le père Duramberty l'avait installée dans une ancienne propriété de campagne. Au fur et à mesure des besoins, on ajouta les annexes.
Ces annexes elles-mêmes tombaient en ruines lorsque Jude Duramberty prit la direction des affaires. Deux ans après, le nouveau patron commençait la reconstruction méthodique de son usine, et, sans arrêter un
seul jour les travaux, la transformait peu à peu en un bâtiment moderne, en fer et en briques, avec de larges baies vitrées, l'éclairage électrique, des moteurs neufs.
On entrait maintenant par la rue des Vergers dans une cour macadamisée. L'ensemble du plan dessinait à peu près la forme d'un A dont le pavillon d'administration figurait la branche horizontale; la pointe de l'A était un terrain triangulaire, planté de vieux châtaigniers. Jude Duramberty avait jusqu'ici refusé de le vendre, convaincu que les nouvelles voies percées dans le quartier lui donneraient une prompte plusvalue.
Ce Jude Duramberty s'était trouvé, à vingt-neuf ans, par la mort soudaine de son père, chef d'une grosse exploitation. Du jour au lendemain, le simple fêteur parisien qu'il avait été jusque-là — tenu à l'écart des affaires par l'activité tatillonne et jalouse du patron — s'affirma usinier aussi exact, aussi laborieux, aussi ferme que lui, mais autrement inventif, audacieux et intelligent.
Il portait dans ses entreprises une hardiesse contenue. Il ne risquait rien sans ample information ; mais une fois informé il ne comptait plus les risques. La stagnation actuelle d'une industrie née et perfectionnée en France (n'est-ce pas Jean Papillon qui, au xvii* siècle, inventa l'impression dite à la planche?) l'inquiéta. Il en étudia les causes, et crut les découvrir dans la désuétude des procédé? de fabrication et la timidité des méthodes commerciales. Il s'efforça d'y parer. Par son impulsion les affaires de l'usine sextuplèrent de 1892 à 1896.
A cette époque, l'usine Duramberty tenait la première place pour les papiers de moyen luxe : elle exportait même, outre-Manche, des papiers dits an-
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glais. Jude Duramberty avait trente-sept ans; il était veuf, sans enfant. Riche, dégoûté de la fête parisienne pour l'avoir trop menée, il continuait à travailler âprement, envoûté comme les rois de l'industrie américaine. Autoritaire, parfois violent avec le personnel, il était, en somme, assez aimé pour sa réelle générosité. Il ne cherchait jamais à gagner sur le salaire.
« Où l'ouvrier souffre, l'usine souffre, » répétait-il volontiers.
On ne reprochait même pas, à cet homme sanguin, jeune encore, aux cheveux drus, à l'œil brun mobile, au geste vif, les choix qu'il avait faits, à plusieurs reprises, dans Tatelier des femmes. Il réglait de telles aventures comme un contrat de négoce, s'adressant de préférence aux ouvrières délaissées par leurs parents, ou s'arrangeant à l'amiable avec ceux-ci. On le savait libéral, discret et armé. En cas de chantage, Duramberty n'était pas homme à s'effrayer d'un procès, même scandaleux.
Léa et Frédérlque, qui vivaient dans l'usine presque complètement à l'écart des employés et des ouvrières, ne se doutaient guère qu'elles passaient pour servir, l'une et l'autre, aux plaisirs du patron.
La rapide élévation de Frédérique à un poste d'ordinaire occupé par un homme, l'atelier spécial accordé à Léa, bien qu'elle fût simple dessinatrice, avaient excité trop de jalousies pour que la malignité ne prît pas sa revanche. On admettait donc sans discussion que M. Jude avait pour maîtresses les deux « grandesduchesses » — ainsi nommait-on les deux sœurs. Cette légende leur valait à la fois la haine et le respect.
En réalité, Léa ne voyait guère M. Duramberty. Quand elle avait fini un dessin ou un calque, elle le
remettait directement à l'ingénieur, M. Lepic, qui lui confiait un nouveau travail. Frédérique, au contraire, s'entretenait chaque jour avec lui, entre cinq et six heures ; il la traitait exactement comme un employé homme dont il eût été satisfait.
Voici comment était réglée la journée des deux sœurs :
Elles arrivaient à neuf heures, en toute saison. Frédérique conférait aussitôt avec les autres commis de la comptabilité générale, au nombre de trois, un vieux Bordelais, nommé Pasquet, qui gardait le terrible accent du terroir, et deux jeunes Parisiens, fils d'industriels, corrects et insignifiants.
Elle dépouillait le courrier, l'annotait, passait au père Pasquet tout ce qui concernait plus particulièrement la machinerie et devait être soumis à l'ingénieur. Elle triait la correspondance purement commerciale, répondait elle-même aux lettres importantes, transmettait les autres aux commis.
La cloche de l'usine sonnait à midi et à une heure et demie, limitant l'espace de liberté des ouvriers et du personnel. D'ordinaire, les deux sœurs ne quittaient pas l'usine pendant cet intervalle. A moins qu'une course pressée ne les forçât à sortir, elles prenaient dans l'atelier deLéa leur repas léger : quelques tasses de thé, du pain et du beurre. S'il faisait beau, elles allaient se promener sous les châtaigniers du tetrain vague. Sinon, elles demeuraient à causer et à lire. A une heure et demie, elles se remettaient au travail. Elles n'avaient guère plus le loisir de se parler jusqu'au soir : mais elles se sentaient proches l'une de l'autre ; c'était assez pour que la besogne leur parût agréable. Après la conférence de Frédérique et de M. Duramberty, elles étaient libres.
Cette vie régulière et laborieuse ne fut en rien altérée pendant l'absence de Pirnitz, qui dura dix longs mois. On vit chaque jour les deux sœurs arriver à l'usine, y accomplir leur besogne, s'en retourner. Christine elle-même n'aperçut aucun changement dans la façon d'être de ses filles. Et cependant ces dix mois modifièrent leurs âmes plus que ne l'avaient fait les dix années précédentes.
La gêne qui embarrassait leur tendresse réciproque s'était dissipée dans l'enthousiasme des confidences, dès le matin qui suivit la nuit mémorable passée par Frédérique auprès de Pirnitz. Elles avaient, ensemble, accompagné celle-ci au chemin de fer lorsqu'elle partit; elles étaient revenues plus unies que jamais par la ferveur commune d'apostolat.
Et dès lors commença pour elles une sorte de noviciat, sans autre discipline que les livres, le souvenir toujours présent et les fréquentes lettres de Pirnitz.
Cette chambre de l'absente, devenue leur retraite, répandit sur elles l'influence d'un lieu saint. L'âme de Pirnitz y veillait : on eût dit que sa silhouette douloureuse, ses yeux d'apôtre, la grâce souffrante de ses gestes, demeuraient entre les murs où elle ne respirait plus.
Aussitôt que les deux sœurs regagnaient la rue de la Sourdière, elles se réfugiaient là. D'abord, elles n'osèrent pas porter la main sur les livres, ouvrir les tiroirs, user de toutes choses comme d'un bien propre, ainsi que l'avait recommandé Pirnitz.
Puis, celle-ci ayant écrit à Frédérique pour lui demander compte de ses lectures, il fallut se décider. Léa, au hasard, cueillit un volume de la bibliothèque. C'était la vie de Sophie Germain. Comme des néophytes au récit d'une vie de saint, elles s'exaltèrent
LES VIERGBS FORTES
sur l'œuvre laborieuse et désintéressée de la mathématicienne. Elles lurent ensuite, pêle-mêle, un rapport sur le sauvetage de l'enfance, un travail anglais sur la régénération des détenues, VÈve nouvelle, de
Jules Bois ; une brochure sur le travail des jeunes filles dans les ateliers ; Outre-Mer, de Bourget; un discours sur le collège américain de Vassard.
Elles lisaient en commun, l'une écoutant l'autre, tour à tour, dans la chambre de Pirnitz. Elles eussent regardé comme une sorte de sacrilège d'emporter hors
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du sanctuaire les livres qu'avait feuilletés l'Apôtre. Seule, la brochure de Stuart Mill, dont Pirnitz avait fait présent à Frédérique, ne les quittait jamais. Elles l'étudiaient ensemble à l'usine, aux heures de loisir. Frédérique, plus apte à l'analyse, pénétrait mieux les idées du maître, les rendait accessibles à Léa, qui comprenait aussitôt ce que l'aînée commentait. S'imposant chaque jour un tel sujet de méditation, elles arrivèrent bientôt à connaître l'ouvrage comme un bréviaire. 'Frédérique l'avait parfaitement entendu, donc aussi Léa, grâce à leur harmonie merveilleuse.
Certes, les employés de l'usine Duramberty n'en auraient pas cru leurs oreilles, s'ils avaient surpris les entretiens de celles qu'ils appelaient les grandes-duchesses. « L'affranchissement de la femme, l'Eve future, l'humanité régénérée par la volonté féminine... » Un poète eût été attendri par cette ardeur naïve et sincère; un philosophe, peut-être, eût souri. Comme à tout esprit jeune, les idées leur apparaissaient simplifiées, plus nettes, plus impérieuses que l'avenir ne devait les leur montrer. Les obstacles n'existaient pas. On irait par le monde, quelques jeunes filles belles et sages comme elles l'étaient elles-mêmes ; on traverserait les foules, pareilles à des reines; nul contact impur ne souillerait les robes blanches; les foules conquises se mettraient aussitôt à applaudir et à suivre.
Se pouvait-il que des intelligences humaines ne fussent pas convaincues par des arguments aussi irréfutables que ceux de Stuart Mill? Se pouvait-il qu'on résistât à l'action d'une Romaine Pirnitz?
Pourquoi la vieille Europe ne connaîtrait-elle pas les puissantes coalitions féminines que Frédérique et Léa croyaient la règle, l'usage universel dans le Nouveau-Monde ?
lOO LES VIERGES FORTES
Oh! voir cela!... Voir se dérouler autour de soi les théories d'Èves nouvelles , de Vierges fortes , comme disait Pirnitz ! Créer beaucoup d'âmes à leur ressemblance ! Car elles se sentaient bien vraiment, toutes les deux, inaccessibles aux défaillances de leur sexe, courageuses jusqu'à la mort dans la lutte pour la vérité...
Au milieu de nos rêves les plus exaltés, la destinée nous surprend et nous ramène rudement aux misérables contingences de notre condition. Quelques mois après le départ de Pirnitz, Christine tomba malade. Depuis longtemps dyspeptique, son état tout à .coup s'aggrava. Elle avait toujours été gourmande : le moindre repas fut suivi de tortures. Aussi rapidement que s'altérait sa santé, son caractère s'aigrit. Elle devint bizarre. Elle eut des fantaisies qu'il fallait satisfaire sur-le-champ. Même dans le répit de ses crises, elle ne travailla plus. Si sédentaire autrefois, elle désira sortir, aller en voiture. Elle commanda des robes ; comme au temps du père Legay, elle voulut traîner Frédérique et Léa au Bois de Boulogne le dimanche.
Pour les deux sœurs, ces promenades étaient un supplice. Elles avaient une telle horreur du monde! Une si vive ferveur de solitude, de studieux recueillement les animait! Et il fallait rouler le long des avenues, dans un fiacre de louage, à côté de Christine en toilette éclatante, regardées pour Christine, — regardées pour elles-mêmes, pour la grave beauté de Frédérique et le charme romanesque de Léa.
Cette mère qu'elles chérissaient, l'âge et "les souffrances la ramenaient à la puérilité : le mal détruisait rapidement l'œuvre de restauration morale qu'avaient accomplie Frédérique, Léa et Pirnitz. Seule durant le
FREDER1Q.UE lOI
jour, elle rechercha la société du petit monde de la maison, la concierge, les modistes du second, le coiffeur de l'entresol. Elle s'en cacha d'abord, puis le fit ouvertement, comme pour braver Frédérique et Léa.
Celles-ci n'osaient la contrarier.
Frédérique avait demandé la vérité au médecin : elle avait appris le nom terrible de la maladie, sans guérison ni ralentissement possible, qui dévorait la pauvre femme.
Les deux sœurs subirent donc les visites douteuses, les conversations indécentes, les voisinages répugnants ; car Christine invitait ses nouvelles amies. En de telles angoisses, leur fraternité se resserra, autour du pieux souvenir de Pirnitz. Elles offraient à ce souvenir leur présente misère. L'apôtre, chaque semaine, les réconfortait par de brèves épîtres, qu'elles ne se lassaient pas de lire et de relire, comme d'autres jeunes filles lisent des lettres d'amour.
Cette ère douloureuse, pendant laquelle elles durent enfermer leur chagrin dans leur cœur, pendant laquelle, aussi, pesa sur elles, plus lourd que jamais, le poids d'une déchéance de femme, les mûrit pour les devoirs futurs, mieux que ne l'avait présagé Romaine Pirnitz. Quand celle-ci revint à Paris, dix mois après son départ, elle trouva ses jeunes amies façonnées sur le modèle idéal qu'elle leur avait proposé. Elle leur dit, dès le premier soir :
— Vous êtes vraiment, l'une et l'autre, prédestinées. Je n'ai plus le droit d'attendre pour vous enrôler parmi nous.
Cette parole fut accueillie par Frédérique et Léa comme une promesse d'initiation. Elles n'osaient demander à Pirnitz en quoi consistait cet enrôlement;
mais l'une et l'autre y souscrivaient d'avance. Elles se consumèrent à le désirer. Pirnitz, souriante et secrète, laissait s'exalter leur désir. Ce fut au bout de plusieurs semaines qu'elle leur dit :
— Demain, je vous emmènerai « là-bas ». Là-bas, c'était le centre mystérieux de l'œuvre que
Romaine se refusait encore à leur désigner plus clairement.
Le lendemain fut un dimanche; mais Christine eût vainement essayé d'entraîner ses filles au Bois de Boulogne. Du reste, Pirnitz avait pris les devants et, par sa seule influence, obtenu qu'on lui laissât les deux sœurs pendant toute la matinée. Elle avait, en compensation, accepté de déjeuner avec elles et Christine.
Par ce radieux dimanche de mai, les trois amies quittèrent à neuf heures la rue de la Sourdière et se dirigèrent à pied vers la Seine.
Passé le pont de la Concorde, elles gagnèrent la rue de Bourgogne, puis la rue de Grenelle. Bien que leur nuit eût été troublée par l'attente de l'initiation, les néophytes marchaient joyeuses. Devant le 83 de la rue de Grenelle, Romaine dit :
— C'est là.
L'hôtel suranné où elles entraient par la voûte cochère offrait sur la rue une façade étroite, dissymétrique, la porte rejetée à droite, le logement du concierge à gauche, et, surplombant cet avant-corps, un seul étage de communs, d'aspect morne et poudreux.
Sur le seuil de la loge, un vieil homme en jaquette, cheveux gris bouffants, bien rasé, tenant un livre à tranches dorées qui semblait un paroissien, salua Pirnitz d'un signe de tête familier.
FREDERIQ.UE
La cour montrait ses gros pavés pareils à des carapaces de tortue, encadrés de moisissures. Quelques fûts de colonnes, quelques chapiteaux corinthiens, gisaient à même le sol, — ornements ou débris, on ne savait.
D'un côté, le mur mitoyen d'un jardin limitait la cour; de l'autre, le pignon monotone de la maison voisine, bâtisse moderne à six étages, dont la blancheur hurlait parmi cette vétusté de tons. Le perron de l'hôtel était niché dans l'encoignure de droite sous une marquise de zinc, grise de poussière.
— Nous sommes chez M'^* de Sainte-Parade, dit, en s'arrêtant devant la porte vitrée, Pirnitz, toujours un peu haletante après quelques marches gravies.
Une chaîne, avec une poi- -^ gnée de fer, pendait au jambage de droite. Avant de tirer la poignée, Pirnitz ajouta :
— C'est une vieille demoiselle du Midi, un peu originale, mais très bonne. Il ne faut pas la contrarier. Elle adore la jeunesse. Elle vous aimera. Elle peut beaucoup pour nous. Elle est riche et généreuse.
Une servante en tablier blanc vint leur ouvrir. Elle représentait fidèlement le type des femmes de quarante-cinq à cinquante ans du pays de Garonne, quand un débordement de graisse alourdit leurs formes naguère fines. Son visage encore sec et brun contrastait avec un ventre et une gorge énormes. Un foulard noué
à la mode méridionale cachait presque entièrement les cheveux.
— Adieu, mademoiselle Romaine, dit-elle simplement.
— Bonjour, Maria.
Avant de fermer la porte, Maria considéra les jeunes filles qui, d'un coup d'oeil avide, regardaient le vestibule tendu d'andrinople, le carrelage rouge, l'escalier de bois décoré d'un tapis de lisière, et une statue de saint Antoine de Padoue, dressée juste en face.
— Ah! eh bé ! fit-elle. Pour le coup, vous nous amenez deux belles drôles. C'est toujours pour le bâtiment?
— Oui, Maria, répliqua Pirnitz en souriant, ces demoiselles viennent a pour le bâtiment ».
A la suite de Maria, qui semblait rouler sans bruit comme une grosse boule feutrée sur les carreaux rouges, puis rebondir doucement de marche en marche, les trois femmes montèrent jusqu'au premier étage.
Là, après avoir traversé une sorte de salon antichambre, meublé d'un canapé et de quatre fauteuils empire recouverts en velours jaune. Maria les introduisit dans une vaste salle, occupant toute la façade. Elle donnait par trois fenêtres sur un jardin dont on apercevait les verdures balancées par un vent léger, derrière les rideaux de calicot.
La pièce avait l'aspect spécial aux lieux de réunions officielles : boiseries blanches, parquet ciré, des plans aux murailles, et, au centre, une longue table ovale, à tapis vert.
Personne, en ce moment, n'était assis autour de la table. Un groupe de cinq femmes en tenues sombres occupait l'angle gauche, près d'une fenêtre.
FREDERIQ.UE
L'entrée de Pirnitz et des deux sœurs interrompit une voix nette, brève, qui parlait. Le groupe circulaire s'ouvrit. Léa et Frédérique suivirent Pirnitz jusqu'au fauteuil où était assise M^^* de Sainte-Parade.
Ce qui les frappa, ce fut l'ampleur du visage de la vieille fille, et la petitesse de son corps, ratatiné dans le fauteuil à brancards. Cette figure démesurée, aux traits ridés, fondus, coiffée d'une sorte de mantille, surmontait un buste roulé dans la dentelle noire. M^'*de Sainte-Parade ressemblait aux caricatures qui juchent un masque énorme sur un tronc minuscule.
Frédérique et Léa ne virent d'abord que ce visage et celui d'une religieuse en vêtement violet, debout, derrière le fauteuil, — délicat ovale pâle avec de grands yeux incolores, encadré dans le blanc lustré de la cornette. — — — "
— Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous présenter les petites amies dont je vous ai parlé... L'aînée, Frédérique, et la cadette, Léa.
L'infirme accota sur les bras du fauteuil ses mains mitainées de soie, cligna, puis ouvrit tant qu'elle put deux petits yeux foncés, aux paupières cuisantes.
Elle dit d'un air désappointé, assez comique :
— Oh! comme elles sont jolies!... Elles sonttrop jolies, Pirnitz. Elles ne voudront jamais rester avec nous.
Des cinq femmes présentes, une seule, qui portait sur ses cheveux très noirs une capote a rose rouge, eut un geste de mécontentement bien féminin. Les autres sourirent.
Deux de celles-ci n'étaient ni belles ni laides : mais une grande et grasse blonde à chair blanche, à cheveux de lin, et une petite rousse à corps plat et délié de garçonnet, avec des tics dans les mains et sur les lèvres, pouvaient passer pour jolies, en dépit du médiocre compliment que leur adressait M"' de Sainte- Parade.
Celle-ci prit Léa par la manche et la tira sous le grand jour de la fenêtre.
— Quel âge avez-vous, mon enfant?
— Dix-sept ans, madame.
— Vous n'avez pas envie de vous marier?
— Oh ! non, madame !
— Vous voulez bien vous occuper des pauvres, en compagnie de rabâcheuses comme Pirnitz et moi?
Léa, fâchée d'entendre Pirnitz mise par cette vieille fille sur le même rang qu'elle-même, rougit. Son regard chercha celui de l'apôtre.
— Léa est une personne sérieuse, dit Pirnitz, qui n'a d'autre compagnie que sa sœur et moi.
— Voyons la sœur, fit M"' de Sainte-Parade. Lâchant tranquillement Léa, elle se tourna vers Fré-
dérique.
— Oh ! oh 1 Comme nous avons l'air grave ! Vous savez qu'on est gai ici ! On fait le bien et la charité gaiement. Est-ce que vous êtes toujours grave comme ça ?
Dans le silence curieux qui l'environnait, Frédérique, calme, répondit :
— Je ne ris pas volontiers, c'est vrai, mademoi-
FRÉDÉRIQ.UE lOJ
selle... Mais je ne suis pas triste pour cela. Je ne suis jamais triste sans raison.
M'^* de Sainte-Parade ne répliqua pas. Elle regarda encore un instant les deux soeurs ; Léa avait rejoint son aînée et s'appuyait contre elle.
La vieille fille se tourna à demi vers la religieuse :
— Elles sont très bien, ces petites à Pirnitz, n'est-ce pas, ma sœur Odile? Elles feront notre affaire? Qu'en pensez-vous?
Du fond de la longue cornette, une voix d'enfant répondit avec un fort accent d'Alsace :
— Pour sûr, mademoiselle.
— Allons, déclara M'^® de Sainte-Parade... nous sommes au complet... Pirnitz... ses petites... Duyvecke... M"** Heurteau... Daisy... Cette peste de Geneviève... Commençons à travailler. Vous avez expliqué à vos petites ce que nous faisons, Pirnitz ?...
— Oh! fit Pirnitz, elles s'y mettront vite; je vais les placer à côté de moi... Je leur expliquerai les choses à mesure.
Sœur Odile et la dame à la rose rouge prirent chacune deux bras du fauteuil mobile, et le portèrent, avec M^'* de Sainte-Parade assise dessus , jusqu'à la table. Puis on se groupa autour du tapis vert, Pirnitz et les deux jeunes filles à l'une des extrémités.
— Commençons, dit M^^* de Sainte-Parade.
Une des plus jolies assistantes, dont la blondeur grasse évoquait l'idée d'un portrait de l'école flamande, se mit à lire :
« Réunion du lo mai.
« Présentes : M^^* de Sainte-Parade, M"® Heurteau, M'^' Pirnitz, Geneviève Soubize, Daisy Craggs, Duyvecke Hespel.
« On reprend la discussion sur le programme général de l'enseignement. M"* Heurteau propose d'exclure les arts décoratifs et de se borner, pour commencer, à la fondation d*une école primaire... »
La voix un peu roucoulante de la lectrice détailla la proposition de M"* Heurteau, et les observations qu'elle avait soulevées.
Pirnitz commentait, pour Frédérique et Léa, le procès-verbal.
— Celle qui lit, disait-elle tout bas, s'appelle Duyvecke Hespel... C'est une charmante fille, née de parents paysans, aux environs de Hazebrouck. Elle suit les cours d'une école normale. La dame à capote noire, avec une rose rouge, est une ancienne institutrice, — M"* Heurteau, — qui a eu des difficultés avec son administration, et s'est fait mettre en disponibilité. Elle est très intelligente, très expérimentée; elle nous est très utile...
Le rapport continuait :
« M''* Craggs fait observer que le nombre des candidates au professorat, en France, pèche plutôt par l'excès ; elle insiste pour exclure, au coxitraire, tout enseignement non professionnel... »
« M"* Pirnitz intervient... »
— M"« Craggs, poursuivit Pirnitz à voix basse, c'est cette dame aux yeux bleus.
— Qui a une figure de bébé ? dit Léa.
— Oui, une honnête figure de bébé couperosé, avec des cheveux blonds grisonnants. C'est une Irlandaise, elle a pris part avec un grand courage aux soulèvements de 1878. Depuis la déroute du parti nationaliste en Irlande, elle a quitté son île et vit à Paris de
FRÉDÉRIQ.UE IO9
correspondances avec divers périodiques anglais. Très bonne, très charitable... Elle a fait élever Geneviève Soubize, cette petite rousse à l'air si nerveux et si intelligent, qui est assise à côté d'elle. Il y a là tout un roman de charité que je vous conterai, fort touchant... Geneviève était une enfant assistée qui...
Elle s'arrêta : tout en parlant elle prêtait l'oreille au rapport :
— Non, Duyvecke, interrompit-elle tout haut de sa douce et ferme voix, qui tout de suite imposait le silence; je n'ai pas dit qu'il ne faudrait pas vendre les objets fabriqués : j'ai dit qu'il ne fallait pas avoir d'intentions commerciales. Nous ne voulons pas faire une affaire, nous voulons faire du bien.
— Cependant, objecta la dame à rose rouge que Pirnitz avait désignée sous le nom de M^'* Heurteau, si l'on peut subvenir aux frais de l'école...
— Qui dit commerce dit chance de perte autant que de gain, répliqua Pirnitz. Nous ne pouvons pas risquer de perdre notre argent. Il est trop nécessaire.
Après avoir corrigé son rapport, Duyvecke Hespel continua :
« On vote sur les propositions de M^^* Heurteau, et de W^' Pirnitz.
« La proposition de M^'^ Heurteau, tendant à fonder une simple école d'enseignement primaire, est repoussée par quatre voix contre une.
« La proposition de M'^* Pirnitz, tendant à fonder une école exclusivement professionnelle, est adoptée à l'unanimité par mains levées. »
Duyvecke Hespel ayant refermé son cahier, il y eut quelques instants de silence. La voix aiguë de M^^** de
Sainte-Parade s'éleva alors, entrecoupée par des reniflements de camphre.
— Résumé : Ecoutez bien, les deux jolies nouvelles! Moi, je vais vous expliquer ça clairement. 11 s'agit de venir en aide à des tas de pauvres filles de Paris qui ne savent comment gagner leur vie, et qui alors se conduisent mal, ou se marient bêtement, ce qui ne vaut guère mieux. Quoi! ça vous choque, ma soeur Odile? Pourtant, c'est la vérité. Vous ne comprenez pas ça, dans vos couvents. Parbleu ! le couvent, c'est l'idéal ; mais on ne peut pas mettre toutes les filles au couvent. Alors, ces petites, nous les prenons, nous les réchauffons, nous les habillons, nous leur donnons à manger, nous leur enseignons un métier. Nous les éduquons surtout. Elles apprennent par nous que l'on peut se passer d'une culotte pour vivre... Pas la peine de rougir, ma sœur Odile... Maintenant, il s'agit d'exécuter; ça n'est pas commode... Nous avons un peu d'argent... Tout ce que je possède, moi, bien entendu, je le donne... mais ça n'est guère...
— C'est assez, dit Pirnitz.
— Vous croyez? dit la vieille demoiselle dont les yeux s'éclairèrent. Et vous, Heurteau ?
La dame à capote rouge, sans répondre, fit, des yeux et de la main, un geste de doute.
— Cette Heurteau n'a pas la foi, dit la présidente. Nous nous passerons de son avis. Essayons avec nos forces! Pirnitz, puisque l'idée de l'école professionnelle est de vous, développez un peu le projet complet. Vous avez la parole.
Pirnitz parla :
— Notre présidente a parfaitement résumé nos projets : donner à des jeunes filles une saine doctrine et un bon métier. La saine doctrine, c'est que la femme
FREDERIQUE III
est un être libre, une personne, et non pas le reflet d'une autre personne, l'annexe d'un autre être : en un mot, que l'appui de l'homme ne lui est pas indispensable. Le bon métier sera celui qui permet justement à la femme de vivre libre, sans l'appui de l'homme. Sur la doctrine, nous avons toujours été d'accord. Quant au métier, après d'utiles discussions, nous avons résolu d'orienter notre enseignement vers les arts du mobilier, — le dessin, la peinture, la sculpture de tapisserie et d'ameublement. On peut assez aisément pourvoir à un tel enseignement avec peu de maîtres et peu de place. Il n'est pas besoin de grands ateliers, de mise de fonds importante ; enfin, nous avons deux des nôtres, maintenant, qui peuvent là-dessus nous fournir des renseignements précieux.
— Quoi! s'écria miss Craggs, ces jeunes demoiselles pratiquent des arts d'industrie? Cela est très, très intéressant !
— Frédérique est le chef de la comptabilité et Léa dessinatrice dans la grande maison Duramberty à Saint- Charles.
— C'est juste, fit M^'^ de Sainte-Parade : vous m'aviez dit cela, Pirnitz. Eh bien! qu'est-ce que vous pensez des idées de Pirnitz, jeunes filles?
Léa et Frédérique se regardèrent. Puis, comme on semblait attendre, et que Pirnitz, d'un sourire, encourageait Frédérique, celle-ci répondit posément :
— Nous aimons beaucoup, l'une et l'autre, notre métier. Notre patron est très bon ; nous vivons toutes deux réunies, sans nous mêler au reste du personnel. Mais cet avantage existerait à un plus haut degré encore dans un établissement féministe...
— Je demande la parole, fit M^^* Heurteau.
— Vous l'avez, Heurteau.
— Je me rallie bien volontiers à l'école professionnelle. Mais je vois une grave objection. Pour exercer les arts industriels, il faut ce que nul enseignement ne crée : des aptitudes. Que ferons-nous des fillettes qui n'auront aucun goût pour le dessin ? Je sais par expérience que la moitié des élèves d'une classe est incapable de dessiner.
— Elle a raison, fît M"* de Sainte-Parade, prompte au dépit comme à l'enthousiasme. Qu'est-ce que vous dites de cela, Pirnitz?
— Léa va vous répondre, dit Pirnitz. Qu'en pensezvous, Léa ?
Toute rouge, son joli visage romanesque baissé vers la table, Léa répondit d'une voix qui, troublée d'abord, se rassurait peu à peu.
— Mon Dieu ! Pour inventer, par exemple, des dessins d'ornement... des types de décoration pour les étoffes ou les papiers de tenture... sans doute, il faut des dispositions spéciales... Mais, pour la fabrication courante... pour le glaçage... l'encollage... pour la mise en train des impressions... n'importe quelle femme peut y réussir, avec du soin.
— Et combien gagne-t-on journellement? questionna miss Craggs.
— Trois francs, environ.
— Eh bien ! déclara la présidente rassurée, c'est très beau cela. Trois francs par jour ! ... Je vois ce qu'il nous faut. Un enseignement artistique pour les plus adroites... pour les autres, un enseignement industriel...
On approuva. La discussion dévia sur le choix d'un emplacement qui convînt à l'école projetée. M'^'Heurteau avait visité des terrains aux environs du Lion de Belfort, à Montrouge. Miss Craggs recommandait les avenues nouvelles, voisines du boulevard Pasteur.
FRÉDÉRiaUE 113
— Puis-je dire un mot? demanda à voix basse Frédérique à sa voisine.
— ^^lie Frédérique demande la parole, dit Pirnitz.
— Il existe un grand terrain vague, à Saint-Charles, contigu à notre usine, dit la jeune fille. M. Duramberty, notre patron, le vendrait, je crois, si on lui offrait un prix raisonnable. L'avantage serait d'avoir à portée de l'école une usine d'application.
— Voilà une excellente idée, dit la présidente.
— Croyez-vous, demanda Pirnitz à Frédérique, que M. Duramberty voie si favorablement une école à côté de lui, une sorte de concurrence, en somme?
— Ce n'est pas une concurrence, puisque nous ne fabriquerons pas... Son intérêt n'est-il pas de préparer pour le recrutement futur le plus de bonnes ouvrières possible ? Seuls, les ouvriers pourraient s'alarmer. Mais M. Duramberty tient son personnel en mains.
— Il me semble, reprit M^^' Heurteau, que l'idée de M"* Frédérique n'est pas mauvaise... Rien ne coûte, en tout cas, d'essayer... Nous prendrons toutes les précautions nécessaires.
Frédérique, étonnée du succès rapide de sa proposition, regrettait presque d'avoir parlé. On décida que ^jiies Heurteau et Pirnitz, annoncées à M. Duramberty par les jeunes filles, iraient le trouver dès la semaine prochaine, et traiteraient avec lui.
Il était près de midi quand l'assemblée se sépara.
Les deux néophytes présentèrent leurs adieux à M^^^ de" Sainte-Parade. Celle-ci embrassa Geneviève, Duyvecke et aussi Frédérique et Léa.
Elle retint Léa un instant.
— Dieu ! que vous êtes jolie, ma petite !... Et vous avez l'air de ne pas vous en douter, avec ça... C'est un plaisir de vous regarder...
On descendit ensemble l'escalier. La grosse Maria interpella le groupe au passage :
— Hé bé ! c'est réglé, pour le bâtiment?
— A peu près, Maria, dit Pirnitz.
— Prenez garde aux gens de Paris, tout de même, dit la grosse bonne. C'est des voleurs, « à tous » ; ils pourraient bien fourrer dedans Mademoiselle!
Maria continua quelque temps à parler toute seule, pendant qu'on sortait. Devant la porte de l'hôtel, M"' Heurteau et Duyvecke se séparèrent des autres et tournèrent à gauche vers le Quartier Latin. Miss Craggs et Geneviève descendirent la rue de Grenelle et le faubourg Saint-Germain jusqu'à la place de la Concorde. Naturellement, on parlait de l'œuvre; on se félicitait. Après de longs tâtonnements, il semblait que l'arrivée de Frédérique et de Léa eût apporté la solution prompte et complète.
Au pont de la Concorde, une nouvelle scission eut lieu. Daisy Craggs et Geneviève Soubize continuèrent à suivre le quai d'Orsay. Pirnitz et ses deux jeunes amies traversèrent la Seine, puis longèrent, sous les marronniers déjà épais, la silencieuse avenue Gabriel.
Pirnitz parla ;
— Je sens que vous êtes un peu désenchantées, mes filles. Oh! ne dites pas non. Je connais votre cœur... Vous êtes venues à cette œuvre, pleines des rêves théoriques que les livres vous ont inspirés. L'affranchissement de la femme... L'Eve future... La Vierge forte... Et au lieu de tout cela vous avez trouvé une plate discussion sur les salaires et les métiers, une question d'achat de terrains, de construction d'école et de programme d'enseignement. Avouez que vous avez jugé cela bien terre à terre.
Léa répondit :
FRÉDÉRiaUE 115
— Ce qui me désole, c'est que je n'y entends pas grand'chose.
— Apportez-y tout de même votre effort. C'est par cet humble labeur que l'avenir se prépare. Que de soins vulgaires la mère donne à son enfant nouveauné!... Mais elle pense qu'elle a créé une âme. Nous sommes des mères.
Et tandis qu'elles s'engageaient dans le quartier Saint-Honoré Pirnitz continua :
— Tout cela paraît médiocre à qui descend des hauteurs de la spéculation pure. Mais tout cela est ennobli par le désintéressement. La spéculation pure est un plaisir égoïste ; nos entreprises pratiques sont une peine féconde. Que de désintéressements étaient unis tout à l'heure autour de nous! Duyvecke, sans fortune, gagnant à peine ce dont une fille raisonnable se contenterait pour la vie usuelle, trouve le moyen d'envoyer des secours à ses vieux parents et de participer encore à toutes les œuvres charitables. Elle ferait trop de bien : il faut que M^^* Heurteau la gronde et la modère... Et quoi de plus touchant que l'histoire de miss Craggs avec Geneviève Soubize? Pauvre ellemême, vivant de traductions et de correspondances, elle visite un jour le local de l'Union pour le Sauvetage de l'enfance. On vient d'amener une gamine de douze ans; le père, alcoolique, battait sa femme, qui se conduisait mal et envoyait l'enfant mendier... La petite, confiée à l'Union, va être dépêchée à la campagne, chez des fermiers de la Creuse... Miss Craggs, qui adore les enfants, cause avec elle. Geneviève, d'abord silencieuse et hargneuse, s'humanise, finit par parler... Miss Craggs la découvre intelligente, fière et vive. Elle propose de s'en charger. On accepte. Elle l'a élevée, dans l'appartement bizarre qu'elle occupe
Il6 LES VIERGES FORTES
à un cinquième étage de l'avenue de Ségur... Elle en a fait une personne instruite, la collaboratrice de ses travaux. Geneviève est une des aides sur lesquelles nous comptons le plus.
— Oui, dit Frédérique, on est tout de suite attiré vers elle.
— Mais comment, dit Léa, tout ce monde s'est-i connu ?
— Oh ! bien par hasard. J'ai rencontré M"* Heurteau et miss Craggs à l'Union pour le Sauvetage de l'enfance, dont j'étudiais le fonctionnement. Par elles, Geneviève et Duyvecke. Quand à M"* de Sainte- Parade...
On arrivait en face de la rue de la Sourdière. Pirnitz s'interrompit pour gagner le trottoir de la rue.
— Quant à M"* de Sainte-Parade, reprit-elle, c'est bien simple. J'ai mis, il y a quelques mois, dans le journal le plus lu à Paris, une annonce : « On demande des capitaux pour œuvre philanthropique destinée aux femmes, » Le lendemain. M"' de Sainte-Parade m'écrivait.
Pirnitz dit cela sans marquer de surprise. Elle fit passer devant elle les deux sœurs en ajoutant :
— Allez! Vous savez que je monte lentement. Frédérique et Léa obéirent. Elles méditaient cette
commune pensée, que la force de l'apostolat, armée de la foi, est irrésistible : il suffit de croire et de vouloir pour susciter l'or nécessaire au Bien.
JIFjjlillllll' mim^
Dès le lendemain, à la conférence de cinq heures, Frédérique aborda la question du terrain avec M. Jude Duramberty.
— Ah ! fit le patron d'un air à la fois sceptique et sérieux. C'est une école professionnelle que vos amies veulent fonder? Mais... le besoin s'en fait-il sentir? La Ville en a d'excellentes avec un outillage que vous n'égalerez jamais.
— 11 s'agit, dit Frédérique avec une ferme politesse, d'une institution libre.
— Une institution religieuse?
Il8 LES VIERGES FORTES
— Religieuse, non. Mais dirigée selon des idées spéciales... Un peu à l'image des collèges de femmes en Amérique.
— J'ai compris... Le genre... féministe? n'est-ce pas, et protestant?
Frédérique fit un geste évasif, mécontente de la façon dont M. Jude avait prononcé le mot « féministe ».
Il réfléchissait, levant de temps en temps les yeux sur elle.
— D'abord, mademoiselle, dit-il avec une certaine brusquerie saccadée, mettez-vous dans l'esprit que je désire vous être agréable. Je sais que vous êtes une personne trop avisée pour m'engager dans une affaire qui ne présenterait pas des garanties financières solides. Je ne tiens pas à vendre mon terrain. 11 vaudra dix fois plus dans vingt ans qu'aujourd'hui ; seulement, il faut attendre vingt ans. Voici ce que vous proposerez à vos amies : je le leur donne.
Il s'arrêta sur ce mot, attendant l'effet.
— Oh! Monsieur! s'écria Frédérique étonnée. Comment, vous donnez?
— Ne me remerciez pas. Je cherche assurément à vous faire plaisir, mais je ne sacrifie pas mes intérêts. Une œuvre comme celle dont vous me parlez demande des capitaux énormes, immédiatement... Je veux aider votre effort en vous les économisant. Vos capitalistes déposeront à la Banque une somme égale à la moitié delà valeur actuelle du terrain, estimée par experts. Les revenus leur appartiendront; c'est un simple cautionnement. Vous pourrez bâtir ce que vous voudrez, comme vous voudrez. Dans vingt ans, le terrain et les bâtiments me retourneront, je les louerai à votre œuvre après une nouvelle évaluation des experts ; à vous de
FREDERIQ.UE II9
VOUS arranger pour gagner à la combinaison. Si, d'autre part, l'entreprise avorte, comme je n'aurai plus de locataires et qu'on m'aura encombréde constructions inutilisables, je redeviendrai purement et simplement propriétaire du tout. C'est clair?
— C'est clair, dit Frédérique... Mais je n'ai pas qualité pour accepter ou refuser.
— Transmettez mes propositions. Je ne contrains personne : il est superflu que je reçoive vos amies. Je ne veux avoir de rapports qu'avec vous, jusqu'au moment où l'on signera le contrat. Je ne vous reparlerai pas de l'affaire le premier. Vous me la rappellerez quand il vous plaira.
Là-dessus, il tendit, comme chaque soir, la main à Frédérique. Elle quitta le bureau, toute pleine des idées que l'entretien suscitait en elle. Un malaise singulier lui venait. Elle en chercha le motif. Elle se rendit compte alors que M. Duramberty lui avait serré les doigts de façon inusitée.
Que je suis sotte ! pensa-t-elle. Il songe bien à de pareilles niaiseries !
Léa, patiemment, ses jolies formes enveloppées d'un fourreau de toile qui ne parvenait pas à l'enlaidir, lavait le dessin d'un papier de tenture. De grosses pivoines vertes alternaient avec des bouquets d'épis de blé.
Frédérique entra dans l'atelier et baisa le cou penché de la dessinatrice.
— Chérie ! dit-elle, je crois que la chance est pour nous et que, vraiment, nous porterons bonheur à l'œuvre.
— M. Jude consent?
— Écoute...
Jusqu'au soir elles ne purent causer d'autre chose.
Mais, en rentrant rue de la Sourdière, Christine fut trouvée plus souffrante. Elle avait eu une syncope dans l'après-midi ; Pirnitz l'avait soignée. Elle lui lisait un roman à haute voix. Appuyée sur les oreillers, Christine écoutait, gémissant de temps à autre.
— Comme vous êtes en retard ! s*écria-t-elle.
— Oh I mère... pardonne-nous, dit Léa, la plus tendre et la plus facilement émue.
— Vous ne vous inquiétez guère de moi, reprit la malade.
Des deux préoccupations qui se disputaient son cœur, Frédérique céda, sans essayer de feindre, à celle qui la touchait le plus : l'Œuvre. Elle avait trop admiré l'apôtre, dans Pirnitz, pour n'avoir pas, sur un tel exemple, façonné son âme... Elle était de celles qui obéissent à l'Esprit quand il leur dit : « Tu quitteras ton père et ta mère... »
Léa, au contraire, oublia vraiment tout pour ne plus penser qu'à Christine. Pendant les six semaines de déchéance rapide qui précédèrent la fin, elle laissa Frédérique aller seule aux réunions du comité, rue de Grenelle. L'aînée y fut vite indispensable. Son clair génie avait aussitôt conquis tous les membres de la réunion.
Pirnitz lui disait :
— Moi, je n'entends pas grand'chose aux affaires... Il nous fallait une Herminie Sanz. Vous en êtes une, ma fille.
Les propositions de M. Duramberty avaient d'abord surpris, puis séduit.
— N'est-ce pas un piège? demanda M"* Heurteau à la séance extraordinaire convoquée dès le lendemain.
FRÉDÉRiaUE 121
— Méfiez-vous des hommes, fit M"* de Sainte-Parade.
— Je ne crois pas à un piège, répondit Frédérique. D'abord, le patron n'a pas la réputation d'un fourbe. Et ce qu'il propose, en somme, ne lui coûte rien. Il réserve la vente de son terrain, dans vingt ans, au prix courant. Il a une sorte d'hypothèque sur les constructions que nous y élèverons. Il ne court aucun risque et son bénéfice est certain. Il fallait seulement y songer.
— Vous êtes un amour, Frédérique, s'écria Daisy Craggs.
— Pourquoi ? demanda naïvement Frédérique.
— Parce que, jolie à croquer comme vous l'êtes, vous dites tout cela de l'air d'un vieux notaire expérimenté.
Effectivement, la jeune fille mena toute l'entreprise avec l'ardeur d'un néophyte et l'habileté d'un homme d'affaires.
Elle eut, au cours des négociations, des conférences plus fréquentes que de coutume avec M. Duramberty. Son instinct antimasculin, toujours en garde, guetta le retour de l'impression désagréable causée par la poignée de mains du premier soir. Mais Duramberty discutait froidement, affirmait son désir d'avoir des garanties, parlait chiffres et argent, regardait bien en face... En la quittant, il lui serrait la main d'un geste sec, tout viril... Décidément elle s'était trompée.
Frédérique hâta les négociations comme eût fait une jeune fille ordinaire pour un mariage souhaité. Quand elle put apporter à M. Duramberty la parole de M^^** de Sainte-Parade, le fabricant de papiers déclara qu'il consentait à entrer en relations avec l'homme d'affaires de la vieille demoiselle.
C'était un nommé Michel, ayant un cabinet au car-
refour de la Croix-Rouge où il gérait principalement les intérêts d'ecclésiastiques et de communautés. M'^* de Sainte-Parade, qui était pieuse par accès, mais qui, en d'autres moments, se brouillait avec le ciel, avait eu son adresse d'un confesseur, — l'abbé Minot, — pendant une des périodes où elle se confessait.
Michel, dans son cabinet modeste, orné d'images de religion, offrait aux visiteurs un visage sémitique et des façons obséquieuses.
11 avait, peu à peu, accaparé toute la direction des placements de sa riche cliente, lui ayant fait retirer ses fonds de chez le notaire de Nérac, où longtemps elle les avait laissés. D'ailleurs, rien n'avait permis de suspecter son honnêteté, et les opérations suggérées par lui s'étaient trouvées fructueuses.
Frédérique, qui se méfiait de Michel par une sorte d'instinct de chien contre chat, voulut assister à son entrevue avec le patron. Michel parla peu. Il écoutait M. Duramberty d'un air respectueux, ponctuant ses phrases de divers : « Bravo!... Bravo ! s> ce qui était sa façon de dire : parfaitement! 11 se contenta de demander :
— Est-ce... moi... qui préparerai l'acte... ou... monsieur votre notaire?
FRÉDÉRIQ.UE 123
— Cela m'est égal, fit Duramberty. Qui est le notaire de M^'* de Sainte-Parade ?
Michel répliqua :
— M*^ Lequesneux.
— Je croyais, dit l'usinier, connaître tous les notaires de Paris.
— Excusez-moi... c'est un notaire de Levallois.
— Ah?... fit Duramberty.
— J'ai été clerc dans son étude, autrefois. Alors, naturellement, je suis resté en rapports avec lui. Si cependant il ne convient pas à Monsieur...
— Que m'importe ! dit brusquement M. Duramberty. Mon notaire est M" Lehaut-Desplanques... Il s'entendra avec M^.. Comment dites-vous?
— M* Lequesneux, à Levallois.
En raison de l'infirmité de M"* de Sainte-Parade, on convint que l'acte serait signé dans l'hôtel de la rue de Grenelle.
La veille de ce grand jour, la vieille demoiselle eut la curiosité de voir de ses yeux le fameux terrain, rue des Vergers, à Saint-Charles. On prit rendez-vous pour l'après-midi. Frédérique, M'^* Heurteau et Duyvecke, outre, bien entendu, la sœur Odyle, accompagnaient M^'* de Sainte-Parade.
Duyvecke et Frédérique, considérées comme les plus robustes de la bande, portèrent le fauteuil tout autour de l'espace pelé, moisi, peuplé de rares châtaigniers, où devaient bientôt s'élever les murs de l'école. M"** Heurteau et la calme sœur Odyle suivaient. Léa et Pirnitz étaient restées auprès de Christine.
Cette étrange procession eut pour témoins quelques employés étonnés, qui la regardaient derrière les vitres
du bâtiment d'administration, et M. Duramberty, que Frédérique aperçut un instant, à sa fenêtre.
M"" de Sainte-Parade, avec son imagination de méridionale, déclara que le terrain était, comme terrain vague, assez joli, et que vraiment ce M. Duramberty avait bien de la bonté de ne point le faire payer. Le contrat de vente fut signé le lendemain, rue de Grenelle.
M* Lehaui-Desplanques, jeune notaire parisien, fort riche, rehaussant d'élégance la sévérité de sa mise, lut l'acte en présence du petit Lequesneux qui avait l'air d'un sacristain, de Michel, assis en arrière de tout le monde, sans doute par humilité, de M"' Heurteau, et enfin de M. Duramberty qui, tout le temps de la lecture, parut distrait.
Personne ne souleva d'observations. Quand les signatures furent apposées, le fabricant demanda à M"' Heurteau :
— Est-ce que ces demoiselles Legay-Sûrier sont souffrantes? Elles devaient assister à la signature...
— M''* Frédérique et sa sœur, lui fut-il répondu, sont retenues auprès de leur mère, très malade.
En effet, après un semblant de mieux pendant les mois de juin et juillet, un mois d'août soudain pluvieux et aigre avait terrassé Christine.
Elle ne quittait plus le lit, ne se nourrissait plus que de lait. La veille du jour où fut signé le contrat, Frédérique, revenant de Saint-Charles, rencontra la concierge de la maison qui venait la chercher. Christine était plongée dans une syncope d'où l'on désespérait de la tirer.
Frédérique hâta le pas, à côté de la portière bavarde, jusqu'au premier fiacre. Rue de la Sourdière,
FRÉDERIQ.UE 125
elle vit, en entrant dans la chambre, Christine, la tête tournée vers le mur, qui dormait, avec une respiration saccadée et douloureuse.
Pirnitz et Léa étaient à genoux près du lit. Frédérique s'agenouilla elle-même. Elle ne savait pas prier. Elle écouta les paroles de sa conscience.
« Qu'ai-je fait? Ai-je fait mon devoir? Ai- je aimé ma mère comme je le devais?
« Voici Léa, qui, certes, fut pour elle, dans ces dernières semaines, une fille plus attentive, qui lui donna, plus que moi, des soins, des consolations. Suis-je donc moins pieuse, finalement, que Léa? Ai-je un cœur plus dur?...
« Il me semble que non.
« Chère mère, à te voir souffrir, je comprends combien je t'aime. J'ai tâché de te faire du bien. Je suis sûre que je t'en ai fait un peu : par moi, tu as eu quelques années paisibles...
« Aujourd'hui, je sais que ta vie est comme finie; je cède à cette nécessité comme je céderais à celle de mourir moi-même. Je me suis efforcée de ne pas trop m'appesantir sur mon chagrin, parce que, dans ce moment, ma lucidité, mon effort, sont utiles. Mais j'ai beaucoup de douleur, mère, à me séparer de toi. »
Des larmes montaient à ses yeux... Elle les arrêta :
« Non, pensa-t-elle, je ne dois pas me laisser distraire par une douleur égoïste de ce qui est mon devoir humain. Ma tâche me requiert; quand je t'aurai perdue, chère mère, je la reprendrai, c'est la meilleure façon de t'aimer. Car je travaille pour ta revanche, afin que le mal que l'on t'a fait ne soit plus fait ou soit fait moins souvent à d'autres, pareilles à toi, sans défense — comme tu l'as été. »
Christine reçut dans la soirée les derniers sacrements. La nuit fut assez calme. Les deux jeunes filles, accablées de fatigue, s'endormirent sur des chaises jusqu'à la pointe du jour. C'était le matin même où l'acte devait être signé chez M"* de Sainte-Parade. L'anxiété de savoir tout réglé, irrévocable, tourmentait Frédérique au milieu de sa douleur et de son sommeil.
L'agonie commença vers une heure après midi.
Dans l'horreur de ces approches de la mort, la délicate et sensible Léa s'était réfugiée contre Frédérique. Elle pleurait, la tête appuyée sur le sein de l'aînée. La garde-malade et Pirnitz voulurent, vers trois heures, retourner dans son lit la malade qui gémissait. Mais à peine approchée du chevet Pirnitz appela :
— Léa!...
Léa se précipita, recueillit dans ses bras la tête de Christine, d'où le souffle s'envolait par légers soupirs. Frédérique prit sur les draps la petite main exténuée et la garda contre ses lèvres.
Presque à la même heure, M. Duramberty quittait l'hôtel de M''* de Sainte-Parade, et, après avoir causé un instant avec son notaire, disait à Michel :
— Monsieur Michel, avez-vous un instant?
— Mais, pour Monsieur, certainement.
— Eh bien, montez dans mon coupé et accompagnez-moi jusqu'à l'usine. Je vous ferai reconduire. Montez, montez, monsieur, ajouta-t-il vivement, — Michel faisant des politesses.
Puis, au cocher :
— Achille, passez d'abord 21 rue de la Sourdière.
Léa, tout en larmes, Frëdérique, les yeux secs, étaient agenouillées auprès du lit maternel, déjà paré pour la veillée, quand la concierge, entrée à petits pas, toucha l'épaule de l'aînée, lui remit la carte de Jude Duramberty.
Elle chuchota « que ce monsieur était venu dans une voiture de maître... qu'en apprenant... il n'avait pas voulu monter. Mais qu'il présentait dA l/ ses condoléances à ces demoiselles f~^\ \\ '
et se mettait à leur service
M. Duramberty ne se contenta pas de cette démarche. Sa compassion, son désir d'être utile, se manifestèrent d'une façon continue, active. L'employé des pompes funèbres, qui se présenta dans la soirée, déclara qu'il avait mission de
faire régler, à l'usine, tous les frais de la sépulture. Un garçon de bureau prit les ordres des orphelines. Enfin, M. Duramberty, avec le personnel administratif et les dessinateurs, assista aux obsèques.
Au cimetière Montparnasse, quand il vint serrer les mains de Léa, aveuglée de pleurs, et de Frédérique, tragiquement calme, il dit à celle-ci :
— Demeurez chez vous tout le temps qui vous sera nécessaire... Personne ne vous remplacera; n'ayez donc aucune crainte. C'est moi qui ferai votre besogne jusqu'à votre retour. Prévenez-moi seulement quand vous serez en état de revenir à l'usine. Mais je ne veux pas vous revoir avant une quinzaine.
Cette cordialité troubla Frédérique.
« Il y a donc des hommes parfaitement laborieux, désintéressés et bons? pensa-t-elle. Un homme comme celui-ci, évidemment, saurait être un compagnon sûr pour une femme, un appui... Il saurait être un éducateur moral!... »
Le goût de Frédérique et de Léa, pendant les jours qui suivirent, eût été de vivre dans une solitude jalouse, admettant tout au plus la présence de Pirnitz. Mais Pirnitz elle-même exigea, au nom de la fraternité qui devait unir des apôtres, qu'elles demeurassent le plus possible avec leurs compagnes d'apostolat.
— Pas de solitude! disait-elle, la solitude est égoïste et stérile!
Cette observance, d'abord acceptée à contre-cœur, leur fut rendue précieuse parla bonté des femmes dévouées que M"*de Sainte-Parade appelait son état-major.
On s'arrangea, dans le groupe féministe, pour ne jamais les laisser prendre un repas seules, dans cet appartement de la rue de la Sourdière visité par la mort.
Elles connurent ainsi la vaste salle à manger de l'hôtel de Sainte-Parade, son plafond à caissons vermoulus, ses portes-fenêrres cintrées donnant de plainpied sur le jardin... Une toute petite table semblait un jouet de poupée au milieu de l'immense pièce.
Avec Pirnitz et M"* de Sainte-Parade, les orphelines y mangèrent plusieurs fois les cuisines méridionales confectionnées par Maria, cuisines épicées et délicieuses, car la vieille demoiselle gardait malgré sa misère physique un estomac sain et une juvénile gourmandise.
Elles connurent l'appartement de Duyvecke Hespel, deux pièces de dimensions moyennes, dans la rue Cujas, meublées en bois blanc minutieusement lavé à la mode flamande.
FREDERIQ.UE 129
Duyvecke les y invita avec W^^ Heurteau, qui vivait dans une pension de famille du boulevard Saint-Michel. Cette figure énigmatique de l'ancienne institutrice inquiétait, troublait Frédérique. Elle se sentait attirée vers elle par un physique agréable (M^^* Heurteau, à trente-six ans, était encore jolie, le visage seulement entamé de couperose), et aussi par la riche intelligence, par l'abondante culture qui paraient sa conversation. Mais quelque chose d'un peu fuyant dans le regard d'un peu faux dans la voix, mettait en garde son instinct. Duyvecke, au contraire, avec sa grâce de jolie blonde, déjà alourdie et pourtant charmeuse, avec sa bouche fine, ses dents nettes, sa peau de camélia, ses épais cheveux cendrés, à peine plus clairs que ceux de Léa, l'avait tout de suite conquise.
Duyvecke était laborieuse, lente à comprendre, mais possédait définitivement ce qu'elle avait une fois compris. D'ailleurs, ménagère incomparable, préparant elle-même de savoureux dîners, agrémentés de toutes les viandes fumées du pays flamand, de tous les fruits monstrueux couvés par les serres du Nord.
Comme les deux sœurs dînaient rue Cujas, quelques jours après la mort de leur mère, en compagnie de Pirnitz et de M'^' Heurteau, on frappa à la porte, et un homme d'une trentaine d'années, vêtu d'un complet brun, sans élégance, entr'ouvrit la porte. Aussitôt interdit à la vue de personnes inconnues, il balbutia :
— Ah! mademoiselle, vous avez du monde!
Son visage honnête et commun, encadré des broussailles d'une barbe et d'une chevelure très noires, exprimait une timidité si comique que Pirnitz et M"® Heurteau ne purent s'empêcher de sourire.
— Qu'est-ce qu'il y a, Rémi? demanda Duyvecke.
— C'est pour Gaston, mademoiselle Duyvecke. Il
s'est coupé le doigt en taillant son pain... Le sang coule. Ça n'est rien, je le lui arrêterais bien... Mais il vous demande tout le temps. J'ai peur qu'il ne prenne la fièvre.
— J'y vais... Excusez-moi, dit Duyvcckc à ses hôtes.
Pendant sa courte absence, M"* Heurteau expliqua aux jeunes filles que ce Rémi s*appelait en réalité Rémineau; qu'il était veuf, avec un petit garçon de six ans. Sculpteur sur bois, très bon ouvrier, très sérieux, il demeurait juste au-dessus de Duyvecke.
— Elle est la providence de ce ménage sans femme. L'enfant l'adore... Je crois que le père, s'il osait, demanderait sa main. C'est d'ailleurs un excellent homme...
— Quoi! dit Frédérique, Duyvecke épouserait cet ouvrier?
— Duyvecke, dit M"* Heurteau en détournant les yeux, est trop dévouée à Tœuvre pour se marier jamais, — en eût-elle envie.
L'appartement où vivaient en commun miss Craggs et Geneviève Soubize intéressa singulièrement Frédérique. Elle y dîna une fois avec Léa. Et, le lendemain, elle y revint seule, tant elle s'y était plu.
C'est que, perspicace et toujours en éveil, elle avait démêlé tout de suite, dans le féminisme de M''* de Sainte-Parade, la monomanie d'une vieille fille toquée; un peu d'apprêt, de politique, un certain manque de franchise rendaient suspect celui de M"* Heurteau. Duyvecke était sincère, mais sans ardeur, bonne nature dévouée à tout le monde. Tandis que dans le modeste cinquième de l'avenue de Ségur, Frédérique respirait l'air de ferveur apostolique qui vivifiait cette
FREDERiaUE
« chambre de Pirnitz », où les deux sœurs avaient entendu les paroles de vérité.
Léa et Frédérique y firent, d'ailleurs, un dîner affreux, préparé à la diable par une sorte de vieille folle bossue que la charitable Daisy avait recueillie.
On ne buvait que de l'eau.
— Comme les pauvres gens de Clifden et de Galway, disait miss Craggs, et encore la leur sent la tourbe !
On servit un bizarre gigot bouilli dans une sauce de farine, des pom- ^^ mes de terre, une marmelade d'oranges et une extraordinaire galette fabriquée spécialement par la folle et que Daisy, malgré son indifférence, déclara exécrable. Elle mangea, toutefois, sa part jusqu'au bout, « pour ne pas faire de peine à. la vieille ».
Mais le soleil couchant dorait le petit logement, toutes les fenêtres ouvertes sur le balcon et sur la large avenue. Daisy, excitée par Geneviève Soubize, se laissait aller à conter les histoires de sa vie politique. Geneviève l'écoutait les yeux luisants, la bouche mobile.
L'Irlandaise, revenue de bien des enthousiasmes juvéniles, évoquait ces temps héroïques avec une bonhomie qui excluait toute apparence de vantardise. Elle semblait se railler, parlait d'elle comme d'une enfant terrible que le temps et les épreuves auraient assagie.
Toute la passion de ces récits s'était infusée dans Geneviève, qui les avait cent fois entendus et ne se lassait pas de les entendre encore.
— Daisy, racontez l'histoire du journal supprimé! C'était une aventure plaisante et glorieuse arrivée à
miss Craggs lorsqu'elle avait quatorze ans. Son père, qui dirigeait une feuille nationaliste à Dublin, venait d'être emprisonné, le journal supprimé. Alors Daisy, l'air d'un joli bébé rose et blond en ce temps-là, avait emporté dans sa malle les formes de Timprimcrie, et s'en était allée tranquillement faire son journal à Chester... Stupeur du gouvernement, voyant le lendemain reparaître le papier interdit!...
— Et l'exécution de lord Frederick Cavendish? demanda Geneviève.
Ce qu'elle appelait Vexécution, c'était le meurtre de M. Burke et de lord Frederick, dans le Phœnix Park, à Dublin. Daisy était alors dans la capitale de l'Irlande; elle avait, par hasard, assisté à la découverte des corps. Elle contait en perfection. Frédérique et Léa, tout comme Geneviève, se sentaient troublées par un souffle révolutionnaire, quand elles entendaient le récit des conciliabules à la veille de l'assassinat.
— Bah ! concluait Daisy en avalant une large rasade d'eau claire, tout cela était rêves et utopies! L'Irlande n'a plus de parti nationaliste. Les opprimés se soumettent. On n'est plus patriote, on est politique. Alors, à vingt ans de distance, ces vengeances sanglantes semblent des crimes inutiles.
FREDERIQ.UE
— Des crimes, protestait Geneviève. Oh! Daisy, pouvez-vous dire cela?
Ainsi, par une étrange endosmose, l'enthousiasme anarchiste apaisé chez l'Irlandaise s'infiltrait, se déposait dans l'âme jeune, dans l'esprit névrosé de Geneviève.
Toutes deux, d'ailleurs, s'unissaient dans les soins d'une charité inlassable.
Geneviève achevait ses études à la Faculté de Paris, afin d'exercer plus tard, gratuitement, pour les humbles, la profession de sagefemme. La ferveur de l'étudiante captivait Frédérique. Elle trouvait à ce masque pâle, chiffonné, taché de son, agité de tics, éclairé par deux yeux gris-vert anxieux et tendres, auréolés de cheveux roux, un attrait d'étrangeté. L'exaltation quasi-maladive de la bonté chez Geneviève la touchait aussi. Elle en savait par miss Craggs des traits admirables. Une épidémie de fièvre typhoïde ayantsévi au Gros-Caillou, Geneviève avait, grâce à son titre d'étudiante, forcé les portes de l'hôpital et soigné les malades jusqu'à ce qu'elle tombât elle-même, épuisée, échappant par miracle à la contagion. Le danger la grisait, la misère d'autrui l'hallucinait : elle avait ce que Pirnitz appelait le vertige de la charité.
Oui, toutes furent affectueuses et compatissantes
aux orphelines. Mais leur contact eut pour effet de ramener sur Pirnitz l'admiration accrue de Léa et Frédérique.
— Comme elle est supérieure aux autres! disait Léa. Qu'est-ce que M"* de Sainte-Parade, M"* Heurteau, Duyvecke, et même Daisy et Geneviève à côté d'elle?
— C'est vrai, répondait Frédérique. Toutes les autres ont des ridicules, des faiblesses... des limites! Elle est parfaite... Jamais le mot qu'elle dit ne défigure sa pensée, et cette pensée est toujours lumineuse. Jamais ses actes ne font sourire, et elle répand la gaieté autour d'elle. Elle a l'attrait d'un pur esprit... Elle est la Sainte.
Cependant les préparatifs de l'œuvre progressaient. Un architecte avait été choisi, sur les conseils de Michel, plutôt entrepreneur qu'architecte, puisqu'il s'agissait d'exécuter, en l'accommodant aux nécessités locales, un plan étudié et détaillé d'avance, celui du collège de Bude et de l'ancien Free Collège de Londres, L'entrepreneur se contenta d'un prix minime : huit pour cent de la dépense totale. Pirnitz et Frédérique examinèrent les cahiers des charges, aidées par M^'* Heurteau et par Rémineau, dont l'honnête expérience ne fut pas inutile.
Le I f septembre, la première équipe d'ouvriers — les terrassiers — prit possession du terrain vague de la rue des Vergers.
M. Duramberty, depuis l'abandon de son terrain, n'avait plus fait, dans ses entretiens avec Frédérique, aucune allusion à l'affaire.
Il avait même repris le ton administratif dont il usait avant la mort de Christine, ce qui étonnait un peu la jeune comptable, mais ne lui déplaisait pas.
FRÉDÉRiaUE 135
Frédérique, quand la résignation volontaire eut fini par cautériser sa douleur filiale, vécut donc dans une de ces douces effervescences qui accompagnent l'enfantement d'une œuvre importante, commencée sous d'heureux auspices. Tout marchait à souhait. On pouvait espérer d'ouvrir les cours dans un an environ. Jusqu'à cette date, les deux sœurs remettaient le souci de décider si elles resteraient à l'usine ou se consacreraient uniquement à l'école.
Trois mois environ après la mort de Christine, un jour que Frédérique vérifiait les comptes de dizaine avec le patron, celui-ci, ayant apposé son visa sur la dernière feuille d'émargement, dit à la jeune fille :
— Mademoiselle Legay-Sûrier, avez-vous quelques minutes encore à me donner?
— Certainement, monsieur.
— Je voudrais vous entretenir d'une affaire qui vous concerne.
Frédérique, un peu inquiète, s'assit sur le fauteuil placé à droite du bureau. M. Duramberty recula luimême le sien et commença, visiblement embarrassé, malgré son aplomb habituel :
— Mademoiselle, je vous vois à l'œuvre ici, depuis longtemps déjà. Je vous... étudie avec un vif intérêt. Il me semble que je vous connais assez bien. Je voudrais vous dire quelle idée je me fais de votre caractère et comment j'imagine votre avenir. Vous me le permettez ?
Frédérique, dont l'inquiétude vague se changeait en malaise, fit un signe de tête affirmatif.
— Mettez-vous dans l'esprit, en tout cas, que je n'ai nullement le dessein de vous déplaire... de manquer aux égards qui vous sont dus. Nous causons d'homme à homme; je vous parle franchement, vous
me répondrez avec la même franchise. . . n'est-ce pas ?. . . Nous oublions, pour une heure, que je suis votre « patron »?
Il insista en souriant sur le dernier mot. Puis il reprit :
— Vous avez vingt-quatre ans. Vous êtes orpheline avec une sœur de sept ans plus jeune que vous. Vous n'avez aucune fortune. Vous comptez sur votre travail pour vivre. Cest fort juste, car votre soeur et vous êtes douées de façon à gagner largement votre vie. Vous n'avez, m'assure-t-on, ni l'une ni l'autre, l'intention de vous marier. Bien! Je crois deviner les motifs qui vous déterminent. Quels qu'ils soient, ils ont été fortifiés par vos relations avec un groupe de femmes à grands projets... J'ai mon opinion sur ces projets, je n'ai pas une foi absolue dans leur réalisation, mais ils sont respectables et je n'en veux pas dire de mal.
Frédérique fit un geste de protestation. M. Duramberty l'arrêta.
— Je vous en supplie, laissez-moi parler. Il est assez difficile, même avec un esprit supérieur tel que le vôtre, d'aborder la question qui me préoccupe. Je vous disais que j'ai compris votre caractère et votre ambition : pas de mariage pour garder votre indépendance et vous consacrer à une œuvre qui peut être jugée utopique, mais qui vous attire. Est-ce cela?
— C'est cela, en résumé, dit Frédérique après un moment de méditation. Mais, bien entendu, monsieur, nous ne regardons pas ces choses du même point de vue.
— Je sais, d'autre part (vous m'excuserez de m'en être informé), que votre conduite privée est à l'abri du plus léger soupçon. Tout cela m'a beaucoup inté-
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resse a vous, outre que... je ne vois pas en quoi ce que je vous dis là pourrait vous blesser... votre jeunesse et votre extérieur m'ont prévenu favorablement. A partir de ces mots, le malaise de Frédérique se transforma en une étrange angoisse qui devint peu à peu intolérable. Elle se sentait prise comme dans un cauchemar, fixée sur son fauteuil, sans pouvoir ni remuer ni 'parler... Ce silence parut, sans doute, d'un bon augure à M. Duramberty, car il s'expliqua plus clairement.
— J'estime, dit-il, pour ma part, qu'un capital intellectuel tel que vous ne doit pas demeurer improductif. J'ai besoin de vous ici. Vous pouvez me rendre de grands services. Vous me connaissez. Je suis un peu autoritaire. Je ne saurais changer à mon âge. Je vais vous proposer une véritable association : une part de quatre pour cent sur les bénéfices nets de la maison, ce qui, présentement, équivaut à une dizaine de mille francs par an et peut s'accroître.
M. Duramberty s'arrêta quelques secondes... Ses yeux, fixés à terre pendant les derniers mots qu'il avait prononcés, se relevèrent et regardèrent Frédérique, comme s'il attendait une réponse.
Frédérique ne pouvait pas répondre. Ses lèvres refusaient de s'ouvrir. Et cependant elle devinait ce qui allait suivre : elle eût voulu à tout prix empêcher que ce fût dit. Elle soupira avec effort. M. Duramberty reprit :
— Je comprends votre trouble. Je le comprends fort bien, parbleu!... Mais je fais appel à votre intelligence, à vos idées libérales, affranchies de préjugés. Est-ce que vous n'avez pas compris le néant des conventions sociales? D'ailleurs, vous êtes éprise des nouvelles doctrines féministes. Elles ne me sont pas
familières... mais je sais que le mariage n*y est pas en faveur... et que la liberté de Tunion est un principe fondamental.
L'angoisse de Frédérique commença à paraître dans réiargissement de ses yeux. Elle put articuler ce seul mot :
— Monsieur!...
— De grâce, ne vous alarmez pas, reprit M. Duramberty. Vous êtes libre de faire à ma proposition l'accueil et les objections que vous voudrez. Je suis seul. J'ai été malheureux dans mon premier mariage. J'ai des habitudes de célibat qui me conviennent et que je ne veux pas rompre. Vous avez, de votre côté, une façon de vivre à laquelle vous êtes attachée. Vous ne la changeriez pas sans peine, probablement. Eh bien! loyalement, en collaborateur qui vous apprécie, je vous propose d'unir ce que nous pourrions appeler l'excédent de notre liberté?...
Il y eut un silence. Frédérique se taisait toujours. Elle ne pensait en ce moment qu'à une chose :
« Si cet homme se lève et vient à moi, comment fuir? »
Comme à travers une porte sourde, elle entendait les paroles que prononçait le patron. Ses yeux s'attachèrent, hypnotisés, à la capsule d'argent de l'écritoire ouverte.
— Je vous prie de croire, mademoiselle, continua M. Jude, que la franchise avec laquelle je vous parle est une marque d'estime pour votre intelligence et votre caractère. Hors des opinions artificielles, vous êtes capable de vous créer à vous-même une morale d'accord avec votre conscience.
Frédérique baissait un peu la tête; l'usinier crut à un acquiescement.
FREDERIQ.UE I39
— Vous consentez? dit-il.
Sa voix s'étrangla sur ce mot. Il se leva et, hésitant encore à s'approcher, car l'émoi de Frédérique se marquait au tremblement de tous ses membres, il se pencha vers elle et dit, la respiration embarrassée, la parole hachée par la fièvre qui le gagnait :
— Vous ne pouvez pas vous imaginer... combien je souhaitais... combien j'avais envie!... Mais votre attitude... votre air sévère... ma foi! je n'osais pas. Ah! vraiment, vous êtes charmante... et je vous assure que vous n'aurez pas à regretter... Votre avenir... et celui de votre sœur... et l'école à laquelle vous vous intéressez... Je me charge de tout... ma chère petite... ma chère petite!
L'aveuglement de son désir l'empêcha de voir ce qui était manifeste : Frédérique immobile, contractée par l'effroi. Une main de la pauvre fille pendait sur sa robe, il la saisit en disant encore, à mots balbutiés :
— Ma chère petite...
Mais la main se retira.
Frédérique, subitement debout, galvanisée par le rappel d'une sensation qui, une fois déjà, lui avait été odieuse, repoussait le fauteuil avec ses jarrets raidis.
Le patron, étonné, s'arrêta :
— Quoi! dit-il... je vous... je vous fais peur?
Non, il ne lui faisait plus peur. Elle regardait, maintenant, avec une surprise peu à peu mêlée de dédain, cet homme qu'elle avait cru fort et bon, et qu'elle voyait devant elle, congestionné, ridicule : le mâle ordinaire, le déloyal ennemi haï depuis l'enfance.
— Je pensais... avoir parlé... ne m'être pas départi... enfin... être resté dans les bornes...
Toute son assurance tombait. Il n'avançait plus. Fré-
dérique, devant ce désarroi, reprit courage Sa voix fléchissait à peine quand elle répondit :
— Monsieur, je vous prie, ne parlons plus de cela.
— Mais enfin qu*y a-t-il de blessant... pour un
;, . esprit comme le vôtre?
— Je vous en prie, monsieur!...
^11 comprit que la partie était perdue. 11 reconquit,
d'un violent effort, la maîtrise de soi et le ton ferme
dont il usait d'habitude.
— Alors, mademoiselle, je cesse de m'expliquer vos doctrines. Je croyais que vous autres, féministes,
FREDERIQ.UE I4I
proclamiez l'égalité des deux sexes... ce que je vous proposais était l'expression même de cette égalité... Chacun de nous conservait son indépendance... c'était un contrat d'association.
— Non, monsieur, dit Frédérique redevenue tout à fait calme. C'était un contrat de vente.
— Mademoiselle!
— Rien ne vous autorisait à me le proposer... rien, puisque, dites-vous, vous connaissez ma vie. Enfin, j'ai le malheur d'être pauvre et d'être femme. Vous êtes riche, vous êtes homme et vous me payez. Cela vous donne des droits... ou du moins vous le jugez ainsi. Permettez-moi de me retirer, monsieur...
Les larmes montaient à ses yeux et les sanglots à sa gorge; mais c'était l'indignation, non la faiblesse qui les suscitait.
Duramberty retourna brusquement vers son bureau, haussant les épaules. Frédérique gagna la porte, sortit sans hâte. Mais, dès qu'elle fut seule dans le corridor, elle courut comme une folle jusqu'au petit atelier de sa sœur.
Léa, effrayée, la reçut dans ses bras.
— Fédil ma Fédi !... Qu'est-ce qu'on t'a fait?
— Reste... reste près de moi, sanglota l'aînée... Reste près de moi... et laisse-moi pleurer... Je te dirai... Je te dirai...
Léa questionnait.
— Mais qui t'a fait du mal?
— Lui!... dit Frédérique, montrant la direction du bureau du patron.
— M. Jude?
— Oui.
Elle conta tout, lambeau par lambeau.
Pour comprendre l'exaltation indignée où les mit
l'une et l'autre cette aventure, il faut songer que Frédérlque et Léa étaient exactement l'opposé de l'ordinaire ouvrière des grandes villes.
Toute leur jeune pensée s'était, depuis l'enfance, accoutumée à envisager comme la pire catastrophe, pour une femme, ce que M. Duramberty venait de proposer à Frédérique.
Au récit de sa sœur, Léa fut bientôt la plus bouleversée des deux.
— S'il allait venir ici, murmura-t-elle... s*il allait te poursuivre?..:
Gagnées par la peur, elles se barricadèrent dans l'atelier. Elles attendirent anxieusement le soir et n'osèrent sortir elles-mêmes qu'après avoir vu M. Duramberty quitter l'usine dans son coupé. Un fiacre les ramena rue de la Sourdière. Elles reconquirent un peu de calme auprès de Pirnitz. Elles lui contèrent l'événement.
— Hélas! leur dit l'apôtre... Je ne suis pas étonnée... A moins d'être difforme comme M"* de Sainte- Parade ou moi, qui ne sommes pour ainsi dire pas des femmes, on est exposée à de pareilles attaques de la part du sexe maître. Méprisez les hommes qui croient pouvoir acheter les femmes, mais songez que bien des femmes se prêtent à de pareils marchés. Là est la honteuse excuse de leur audace. Duramberty a agi en homme, ni plus ni moins.
— Jamais... plus jamais, murmura Frédérique, je ne pourrai lui parler.
— Ni moi, dit Léa; il me semble que si je le voyais venir à moi je me sauverais ou je me trouverais mal.
— Oui, fit Pirnitz; voilà évidemment le plus fâcheux de cette sotte affaire : comment les relations
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quotidiennes vont-elles pouvoir durer maintenant entre vous et lui? L'homme, tel que je l'ai compris, ne pardonnera pas qu'on l'ait vu dans une posture ridicule. Et il est trop intelligent pour n'avoir pas rougi, après...
— Pourvu, dit Léa, que cela ne nuise pas à l'OEuvrel
— Que peut-il contre elle? répliqua Frédérique, qui avait eu, sans l'exprimer, la même pensée. Les actes sont signés... Nous n'avons rien à lui demander, n'est-ce pas, Romaine?
Pirnitz haussa les épaules. *
— Qu'il soit un ennemi pour nous, c'est possible. Mais nous en aurons tant d'autres!
— Pourquoi?
— Notre œuvre, nos doctrines contrarient des appétits comme celui de cet homme. Soyez assurées que la coalition des égoïstes tels que Duramberty est d'avance et d'instinct contre nous. Q^ii'importe! Herminie et moi, nous en avons bien triomphé à Bude et à Londres. Écoutez, ajouta-t-elle après quelques minutes de méditation... Il y a peut-être, dans ces événements, une indication de la Destinée... Le lien qui vous attachait à la maison Duramberty est coupé inopinément, malgré vous... N'est-ce pas un signe providentiel que vous devez tout abandonner et nous suivre?...
— Oh! oui... Romaine... je vous en prie, dit Léa suppliante, ne laissez pas retourner Frédérique dans cette horrible usine!
— Peut-être, en effet, dit Frédérique, la Destinée m'a-t-elle avertie.
— Demain est dimanche, répondit Pirnitz. Ne m'accompagnez pas rue de Grenelle. Je parlerai, après le conseil, à M"* de Sainte-Parade, en tête à tête.
Frédérique et Léa eurent, dès cette minute, la con-
viction qu'elles ne travailleraient plus chez Duramberty. Effectivement, le lendemain, vers midi, quand Pirnitz rentra rue de la Sourdière, elle leur dit :
— Voici ce qui a été décidé : M"' de Sainte-Parade est heureuse de vous associer directement à l'œuvre. Elle se charge de vous... vous savez comment : on ne fait pas fortune en notre compagnie, la vie y est assurée, voilà tout.
— Quel bonheur! fit Léa. Mais qu'allons-nous faire?
— Nous avons décidé que vous partiriez immédiatement pour Londres. Léa y étudiera le style décoratif anglais dans la grande fabrique Clariss and Sons, où M^'^Sanz a des relations. Elle complétera ainsi les connaissances dont elle a besoin pour enseigner dans notre école. Frédérique se mettra à la disposition d'Herminie à Free Collège et, tout en lui donnant une aide précieuse, apprendra l'administration.
— Et vous, demanda Frédérique, vous ne viendrez pas?
— Non, ma présence ici est nécessaire, vous le comprenez; mais je veillerai sur vous de loin, je vous le promets... Quelques mois d'épreuve sont bientôt passés! Ètes-vous décidées?
— Nous ferons ce que vous nous direz de faire. Pirnitz les embrassa.
— Maintenant, leur dit-elle, vous êtes vraiment mes filles. L'OEuvre est jalouse; elle vous a voulu tour entières.
Dès le soir même, Léa écrivit à M. Duramberty une lettre où, sans aucune expression d'acrimonie, elle le prévenait que des raisons de famille les forçaient, elle et sa sœur, à abandonner leur service à l'usine et qu'elles ne s'y présenteraient plus.
Pour toute réponse, M. Duramberty envoya le compte des deux jeunes filles arrêté au samedi soir.
Leurs préparatifs de départ furent vite terminés et, dès le jeudi suivant, elles quittaient Paris pour Londres.