LIV%E II
A D E M o I s E L L E , vous nous restez ?
— Oh I mademoiselle, vouslunchez avec nous?...
— D'abord, nous ne vous laisserons pas partir...
— Essayez un peu de vous en aller, s'il vous plaît!
Autour de Frédérique, dont le grave visage souriait, les jeunes mains un peu rouges, quelques-unes encapuchonnées de mitaines, se joignirent; une chaîne de bras s'unit en cercle; la maîtresse fut réellement prisonnière de ses joyeuses élèves.
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Le quart après midi venait de sonner au carillon de Free Collège; c'était samedi, jour de demi-vacance; la classe qui s'achevait était la dernière jusqu'au lundi suivant; et la liberté grisait un peu les têtes, blondes de toutes nuances, des fringantes demoiselles qui s'intitulaient French junior latinist.
— C'est que je comptais rentrer bien vite chez moi et travailler, objecta Frédérique. Enfin, je veux bien... Je prendrai le lunch avec vous.
Les junior latinist poussèrent des hurrahs, et Frédérique, escortée de cette troupe alerte, gagna le réfectoire gothique où, le soir de son arrivée à Londres avec Léa, elle avait écouté la conférence de miss Smith.
Près de cinq mois s'étaient écoulés depuis lors. Insensiblement, autour d'elle, les choses étrangères avaient modifié leur aspect, à mesure qu'elle les pénétrait plus avant et les comprenait mieux. Les impressions isolées s'ordonnaient peu à peu; une explication de la vie ambiante, des âmes ambiantes, s'élaborait, tandis que les objets eux-mêmes et les mots de la langue lui devenaient plus familiers.
Tout exil est d'abord une sorte d'enfance qui commence, évolue, s'achève, aussi mystérieuse, aussi imprécise que l'autre.
Après cinq mois de séjour à Londres, Frédérique se sentait affranchie de la détresse passagère qu'elle avait d'abord éprouvée dans ce pays, dont les mœurs, les traditions, les idées, diffèrent si radicalement des nôtres.
— Mademoiselle, un peu de bière?
— Une tranche de rosbif, mademoiselle?
Les junior latinist, ayant enfin réussi à faire asseoir leur professeur à table, la servaient à l'envi.
— Merci, Mary; merci, Kate... Oh! Sarahl ne vous donnez pas la peine, chère enfant...
Frédérique, trop choyée, ne savait plus qui remercier.
A cette heure matinale, Kate, Sarah, Mar\ et toutes les autres étaient encore vêtues d'une sorte d'uniforme : un costume « tailleur » en drap brun, assez analogue à un vêtement religieux, et un tablier de soie noire.
La seule fantaisie habituelle était la rose ou le camélia dans les cheveux, à la boutonnière du corsage, à la ceinture, — ces fleurs qui exercent sur les Anglais, comme par une sorte de nostalgique symbole de soleil et de printemps, un si impérieux attrait.
Le groupe nommé French junior latinist avait été formé à Free Collège depuis l'arrivée de Frédérique. Celle-ci, d'abord, devait uniquement aider M"" Sanz dans son travail d'administration. Mais, le bruit s'étant répandu assez vite dans l'école que la demoiselle française savait le latin, une députation de junior latinist — première année d'études classiques — était venue trouver la directrice, et, avec la décision habituelle aux petites Anglo-Saxonnes, avait fait cette proposition :
— Puisque M^^« Frédérique connaît le latin, celles d'entre nous qui désirent se perfectionner dans la connaissance du français voudraient qu'on organisât pour elles un cours spécial de latin qui serait professé sans un mot d'anglais... Nous apprendrions de la sorte deux langues d'un coup.
On encourageait trop, à Free Collège, l'esprit d'initiative pour ne pas acquiescer à cette demande raisonnable. Frédérique se trouva donc, presque au lendemain de son arrivée, appelée à enseigner le français, le latin et les notions générales de littérature à près
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du tiers des ju?iior latinist, qui prirent dès lors le titre de French junior latinist.
Elle s'en réjouit, d'abord parce qu'elle était tourmentée du désir de gagner vraiment sa vie, et que son apprentissage administratif l'humiliait un peu... Puis elle allait connaître de plus près ces jeunes âmes britanniques.
Les élèves l'aimèrent bientôt; c'étaient naturellement quelques-unes des plus intelligentes et des plus actives qui avaient cherché ce surcroît d'effort d'un cours en langue étrangère. Leur curiosité était insatiable : elles assaillaient la maîtresse, en classe et hors de classe, d'innombrables questions.
— Mademoiselle, parlez-nous encore des pensions françaises.
— Alors, mademoiselle, à Paris, une jeune fille ne peut pas sortir seule en cab?
— Est-ce vrai que chez vous les jeunes filles qui n'ont pas d'argent ne se marient pas?
Toutes, malgré leur vœu d'être courtoises, laissaient percer cet orgueil anglo-saxon, si insolent, si désagréable à l'étranger, et cette inquiétude fervente que la France suscite au delà de ses frontières.
Frédérique s'efforçait de répondre en peu de mots, de rectifier les erreurs fondamentales auxquelles l'esprit anglais a tant de peine à renoncer.
Mais elle éprouvait la difficulté de vaincre les préventions de ses élèves contre la « légèreté française », admise comme un dogme. Les French junior latinist croyaient lui avoir fait le plus grand compliment quand elles répliquaient :
— Oh ! vous, mademoiselle, vous êtes tout à fait comme une Anglaise! Les autres Françaises ne sont pas pareilles à vous!... elles ne le sont pas!
Et en disant ces paroles qui blessaient un coin secret du cœur de Frédérique, devenu sensible à l'excès depuis qu'elle avait passé le détroit, les fillettes aux cheveux blonds, aux yeux pâles, aux formes minces et garçonnières, la comblaient de caresses.
Au moment où Frédérique achevait sa collation, la plupart des élèves étaient déjà remontées dans les cabinets de toilette attenant aux vestiaires, et s'habillaient pour l'après-midi.
Cet après-midi du samedi était un congé : elles en profitaient pour sortir, ou pour se livrer à de longues lectures, ou pour faire de la musique en commun. Quelques-unes gagnaient la porte extérieure en costume de cyclistes; tout à l'heure, par bandes, elles allaient parcourir la campagne de Londres; d'autres prendraient le train pour Weybridge ou Richmond, où elles organiseraient un canotage.
Toutes, à partir de seize ans, disposaient de leur liberté jusqu'au dimanche soir, libres comme ne le sont pas des collégiens de France. Elles devaient être rentrées le dimanche pour la prière en commun, et rendre compte à M"" Sanz de l'emploi de leur temps, si on le leur demandait.
Des maîtresses et des élèves, aucune ne couchait à Free Collège. Seule, M°" Sanz — lady président — avait son appartement dans l'immeuble. Les cent trente élèves se logeaient comme elles le pouvaient, chez leurs parents s'ils habitaient Londres, sinon chez les maîtresses qui tenaient pour elles de petits « boardings » dans les environs.
Après avoir serré les mains, toutes les mains de ses French junior latinist, Frédérique s'habilla à son tour pour sortir.
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Le temps était assez beau et surtout, pour un jour de la fin de février à Londres, exceptionnellement clair. L'air s'avivait d'une fraîcheur aiguë. Frédérique voulut marcher un peu, par Kensington et le bord de Hyde Park, quitte à prendre au passage un omnibus pour atteindre Piccadilly, si en route elle sentait quelque fatigue.
En passant devant la salle d'attente qui servait de buffet les soirs de conférence ou de fête, Frédérique questionna une petite femme vêtue de noir, assise derrière un bureau :
— Personne ne m'a demandée, Mrs Hornhay?
— Personne, mademoiselle.
— Si M. Ortsen venait, par hasard... vous le connaissez?
— Oui, un gentleman grand, avec une moustache blonde et de beaux yeux bleus?
— C'est cela. Eh bien! si ce gentleman venait me chercher, dites-lui que j'ai dû partir et que je suis rentrée chez moi directement.
Elle sortit; elle gagna, par Allen Street, Kensington Road et les grilles de Hyde Park.
Jusqu'aux environs de Hyde Park Corner, la voie n'est pas encombrée. Frédérique marchait et méditait. Cette fraîcheur saine, annonciatrice du printemps, cette netteté du jour, si rare à Londres en pareille saison, et qui dure si peu d'heures, excitaient son cerveau et l'activité de son sang.
Tout, pour ce vif et curieux esprit, était encore, après cinq mois de séjour, matière à réflexion dans la ville-monstre. Chaque instant suscitait une observation nouvelle, fournissait un nouvel anneau de cette chaîne ininterrompue qui constitue, à la longue, la connaissance d'un peuple.
152 LES VIERGBS FORTES
Maintenant, la maison britannique, à visage si différent de la maison française, elle la connaissait. Elle devinait derrière la façade de briques ou de pierre, ornée d'un portique à colonnes, le couloir étroit, l'escalier d'un mètre de large avec son tapis, sa rampe de bois, le salon du rez-de-chaussée, le « drawingroom », le « sitting-room », les chambres à coucher simples et confortables, la salle de bains indispensable aux installations même les plus pauvres.
Ces gens qu'elle croisait sur son chemin, affairés et sévères, ils couraient aux distractions du samedi, au foot-ball, au tennis, au petit voyage dans la banlieue de Londres, qui dure jusqu'au lundi et coûte un prix dérisoire. Elle savait un peu l'âme de ces types nouveaux pour elle, la vieille demoiselle qui vit en dépensant à peine une livre par quinzaine, la fille de boutique qui s'en va rejoindre son « doux-cœur » dans l'un des parcs, donnera ses lèvres sans compter, avec le fervent espoir du mariage, et ne donnera rien de plus; le commerçant aux joues animées, qui se hâte vers un bar du voisinage où il demeurera hébété d'alcool et de fumée jusqu'au soir.
Frédérique longeait Hyde Park, arbres nus, pelouses dévorées par les gelées et pas encore reverdies, — les plus proches perspectives envahies déjà par le brouillard bleu qui, rapidement, allait s'épaissir, faire la nuit à trois heures. Elle était libre, elle se portait bien, le temps était beau; elle avait travaillé de son mieux. Elle s'étonnait de ne pas ressentir un plein contentement.
« Pourquoi, se demandait-elle tout en marchant, pourquoi ne suis-je pas parfaitement heureuse? »
Entraînée à l'examen particulier, elle divisait l'analyse de son état suivant des chapitres accoutumés de longue date.
« Le travail? Je fais ce que je peux. Je m'applique à exécuter ce qui m'est ordonné. Il me semble que M"** Sanz est satisfaite de moi et que mes élèves progressent.
« Le perfectionnement intellectuel? Jamais, depuis mon enfance, tant de notions nouvelles n'ont afflué vers mon esprit. J'apprends une langue et un peuple. J'assiste à la réalisation de ce rêve : la femme enseignée par la femme dans l'absolue indépendance.
« Le perfectionnement moral?... »
L'examen de la jeune fille fut ici dérangé par la traversée de Hyde Park Corner. Des voitures de maître, simples, de modèles anciens, mais soigneusement attelées, entraient par la triple brèche des grilles : surtout des landaus ouverts avec des laquais poudrés sur le siège, et, dedans, de vieux couples respectables qui prenaient le soleil.
Au delà des portes du parc, vers le coin de Park Lane, les omnibus multicolores s'arrêtaient en groupe compact, et les conducteurs clamaient le nom des quartiers de Londres, actifs, raccrocheurs, tandis que les cochers, bien tenus et dignes, une fleur au revers mastic du pardessus, attendaient, les rênes en main.
Les hansom-cabs filaient dans toutes les directions, lestes, pivotant au tournant sur leurs roues couplées, les petits chevaux irlandais haut bridés, relevant nerveusement la tête et le col.
Frédérique, un peu lasse, monta dans un des omnibus qui gagnaient Piccadilly. Pendant le court trajet de Hyde Park Corner à l'église de Saint-James, elle resta plongée dans une réflexion morose.
« Être chaque jour meilleur que la veille! » C'était le principe qu'elle avait entrevu dès son enfance. Pirnitz l'avait ensuite formulé et confirmé pour elle.
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« Eh bien, suis-je vraiment meilleure qu'hier, meilleure que je n'étais à Paris? Fallait-il venir si loin pour découvrir en moi des sentiments à ce point laids et vils, que je n'ose pas les appeler par leur nom? »
Elle soupira. Elle s'attarda à penser qu'elle allait retrouver Léa, cette sœur adorée dont elle ne jouissait maintenant qu'à la fin de chaque semaine. Ce soir, toutes deux dîneraient avec Georg et Tinka Ortsen. Après, Georg, au piano, accompagnerait Tinka, qui fredonnerait des chansons du Nord.
« N'est-ce pas la fraternité la plus enviable? l'union délicieuse et innocente des êtres purs? Cette intimité rend Léa si simplement joyeuse ! Pourquoi y apporté-je, moi, un esprit aigri, qui soupçonne? Suis-jalouse du plaisir de ma sœur? »
Non. Son anxiété venait d'une source plus saine. Dès le premier soir de leur arrivée à Londres, elle avait eu le sentiment du péril auquel la présence d'un homme jeune, séduisant, artiste, exposait l'âme innocente et sensible de Léa.
Rien, à vrai dire, n'avait depuis justifié cette appréhension. Si étrange que cela parût à Frédérique ellem.ême. Parisienne accoutumée aux façons des Parisiens, c'était le mot de « candeur » qui définissait le caractère de Georg Ortsen.
L'observation avisée de la jeune fille ne pouvait s'y tromper; cet homme de vingt-six ans regardait les femmes comme des compagnes de conversation, d'art et de jeux, sans plus. Georg incarnait ce frère d'élection que toutes ont rêvé. Il traitait Léa et Frédérique comme des sœurs. Que de fois, en sortant d'une leçon qu'il donnait aux environs de Free Collège, il venait chercher Frédérique et rentrait avec elle à Apple-Tree-
Yard, causant amicalement, sans jamais glisser à la moindre apparence de flirt!
En lui prêtant les intentions ordinaires des hommes sur les femmes jeunes et jolies, Frédérique sentait qu'elle lui faisait une injure imméritée. De telles pensées n'occupaient pas plus Georg que Léa; elle seule, Frédérique, imaginait un péril auquel ils ne songeaient guère... Par là, elle se sentait inférieure à eux, inférieure à cette paisible Tinka, inexplicable, elle aussi, pour des esprits déductifs de Latins : Tinka, ménagère adroite en même temps qu'artiste, calme et capable des plus violentes résolutions, puisqu'un jour, apprenant que son mari, le professeur Ebner, avait une fille naturelle non reconnue, elle avait quitté le foyer conjugal en compagnie de son frère...
Descendue devant Saint-James-Church, Frédérique regagna d'un pas vif la petite maison jaune de Apple- Tree-Yard. Autour d'elle, c'était le prélude mitigé du terrible repos dominical. Nombre de magasins déjà étaient fermés. Londres se préparait au dimanche, et ce dimanche londonien, avec ses rues vides, les façades mornes et closes, attristait Frédérique. Elle le passait toujours chez elle, préférant encore aux rues funèbres la mélancolique chambre d'Apple-Tree-Yard, où un étrange crépuscule tombait du plafond vitré...
Sur le bureau qui ornait un des angles de la chambre, elle trouva une lettre de France... Cher timbre du pays absent! chère lettre de la plus chère amie! Pirnitz écrivait :
« Ma Frédérique, ne soyez pas triste! ne vous laissez pas vaincre par ce mal de Londres, que je connais pour l'avoir ressenti.
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« Je sais quel trouble envahit rame quand, au milieu du jour, une lueur fausse se répand dans la rue, une clarté qu'on dirait échappée d'une lointaine fusion de soufre!... Ne vous laissez pas abattre par le mal de Londres : que votre soleil soit au dedans de vousl
« Tout ce qui diminue la volonté, tout ce qui diminue la joie d'agir est mauvais, tout cela doit être rejeté comme pensée coupable... Je vous en conjure, ayez l'espoir : faute d'espoir, la charité s'éteint...
« Ce que vous voyez à Free Collège n'approche pas de ce que nous avons conçu ensemble? Comptiezvous donc trouver l'Eve prochaine, rien que pour avoir passé un bras de mer et changé de pays?
« Ce ne sont, me dites-vous, que des fillettes plus énergiques, plus garçonnières, plus pratiques. Et vous vous demandez si le meilleur de leurs qualités ne tiendrait pas — plutôt qu'au mode de l'éducation — à leur race, à leur tempérament d'Anglo-Saxonnes.
« Ma Frédérique, un excessif souci de perfection vous rend injuste. La perfection n'est pas à Free Collège; mais l'œuvre de M""* Sanz est cependant haute et utile, et devance de dix ans, peut-être, le système scolaire de l'Europe.
« Où trouverez-vous, ailleurs qu'à Free Collège, le principe de l'égalité des sexes devant l'éducation, reconnu non comme une théorie abstraite, mais comme le ressort même de l'enseignement?
« Dans quel milieu, mieux que là, une enfant pourrait-elle acquérir les moyens de lutter à égalité d'armes contre la concurrence des hommes? Où prendrait-elle mieux conscience de sa propre force morale? D'où sortirait-elle plus inattaquable par les bas procédés ordinaires de la domination masculine?
« Songez que, chaque année, une cinquantaine de
jeunes filles ainsi préparées se répandent dans le Royaume-Uni, convaincues qu'entre elles et les hommes la différence sociale est artificielle, et capables de le prouver. Songez que plusieurs seront à leur tour des apôtres, bâtiront des écoles, feront fructifier la bonne semence...
Ah ! croyez-moi, Fédi, Tœuvre de M^'Sanzest belle, elle n'est point inférieure à celle que nous entreprenons à Paris.
Méfiez-vous d'un sentiment naturel et périlleux qui nous porte à juger les choses accomplies sur la mesure de nos rêves.
« Vous pensez surtout, vous, aux pauvres filles, aux enfants du peuple qu'il faut défendre, prémunir. Elles sont plus touchantes, soit ! Mais il nous faut aussi les autres, les riches, les intellectuelles, celles qui exerceront l'autorité sur beaucoup de femmes dans la vie.
« Ce que vous faites à Londres, Fédi, vaut ce que vous ferez à Paris!... »
Ainsi s'exprimait Pirnitz en encouragements précis et tendres. Frédérique, à mesure qu'elle la lisait, sen-
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tait vraiment le baume de cette parole respectée descendre sur son cœur, y rafraîchir la cuisante anxiété du « mieux faire » qui la dévorait...
Rêver d'agiter les foules, de créer une religion nouvelle dans l'humanité, et n'arriver qu'à enseigner le français et le latin à de petites Anglaises, quelle déchéance! Pourtant, Pirnitz disait : « C'est le chemin qu'il faut suivre dans l'espérance et dans la foi ! » Pirnitz ne pouvait pas se tromper.
La lettre continuait ainsi :
« J'ai bien médité sur vos confidences au sujet de la chère Léa. Léa est un lys blanc. Comme vous, je suis jalouse de sa blancheur et de son parfum; il me semble qu'on profane ce lys rien qu'à le contempler ou à le respirer.
« Pourtant, M'"* Sanz est trop perspicace pour se porter garante des Ortsen sans raisons sérieuses. D'ailleurs, j'ai vécu dans les pays du Nord, je connais, pour l'avoir souvent rencontré, ce type d'homme-enfant, cette candeur virile qui paraît invraisemblable, presque ridicule, aux Français.
« Et puis, vous êtes là, chère Frédérique, et vous veillerez... Aucune défaillance coupable n'est à redouter de Léa; mais je pense, comme vous, qu'il serait désolant de laisser troubler son cœur. Votre rôle sera d'empêcher cela. Dieu! que la vie est compliquée!... Rien n'est moins conforme à nos idées sur l'éducation, n'est-il pas vrai? que d'entraver les sentiments purs... Et voilà que pour cette enfant que nous aimons, nous souffrons déjà de nos principes mêmes!... »
Frédérique relut la lettre de Pirnitz aussitôt après
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l'avoir lue. Elle baisa les lignes tracées par la chère main. Elle médita. Les paroles de la grande amie répondaient à toutes les inquiétudes qu'elle lui avair avouées. Mais l'anxiété n'était pas abolie.
« Si elle était là, la Sainte, elle me consolerait ! » Comme elle se fût jetée dans ses bras débiles, si forts pour la serrer!...
«Hélas!... elle est loin, et mes lettres ne savent pas, n'osent pas tout lui dire. Si j'étais près d'elle, elle m'expliquerait à moi-même... elle verrait en moi ce que je ne sais pas y voir... »
— Fédi... On peut entrer?
La porte s'ouvrait doucement; un visage de poupée jolie, aux yeux vert-de-mer, aux blondes frisures, apparut dans l'entre-bâillement.
— Entrez, chère Tinka!
— Fédi, regardez ce que je viens de faire... pour notre souper... pour ce soir.
Avec un rire radieux de gamine, Tinka, en tablier à bavette à petits carreaux blancs et roses, lui donnant l'aspect d'une soubrette de comédie, apporta triomphalement à Frédérique, sur la tourtière de métal, une tarte aux pommes odorante, qui sortait du four.
La croûte avait des reflets d'acajou clair; la purée de pommes était couverte d'un glacis de caramel sur lequel se croisaient des baguettes de pâte dorée.
— Est-ce bien? Fait-on mieux à Paris?
— C'est superbe, répliqua Frédérique, très indifférente à toutes les gourmandises, mais amusée par le sérieux de Tinka.
— Vous n'imaginez pas quel mal cela m'a donné, dit la jeune femme en contemplant son œuvre avec satisfaction. Nous ne connaissons pas ces pâtes légères
FRÉDÉRIQ.UE l6l
dans le Nord. Heureusement que j'ai un livre de pâtisserie française.
D'une comique gravité, elle regardait la tarte posée sur le bureau de Frédérique. Puis, brusquement :
— Léa n'est pas rentrée?
— Non, répondit Frédérique. Je m'en étonne un peu... Il est deux heures, bientôt.
— Oh! je vais vous dire... Que je suis sotte!... J'ai une commission de Georg pour vous... 11 avait l'intention d'aller chercher Léa chez Clariss and Sons, aujourd'hui, comme il fait si beau, et de revenir avec elle en se promenant.
— Il a été chercher Léa à son atelier?
— Oui, fit Tinka en regardant Frédérique de ses yeux d'ingénue. Cela vous contrarie?
Frédérique faillit dire : « Assurément! Et s'il m'eût consultée, je m'y serais opposée. »
Elle ne dit rien, pourtant. Jamais, jusqu'à présent, Georg n'avait ramené Léa, dont l'atelier, éloigné du centre, était dans le quartier de Walworth. Mais comment lui reprocher d'avoir fait pour Léa ce qu'il faisait souvent pour elle-même ! Il n'y mettait aucune gêne, et personne à Free Collège, pas plus que Léa, ne songeait à s'en offusquer.
Frédérique se maîtrisa donc :
— Georg a bien fait, dit-elle... mais a-t-il eu quelque raison particulière d'aller chercher ma sœur aujourd'hui à l'atelier?
— Non... Il a vu le soleil en se levant; il a eu envie de chanter et de gambader comme un petit garçon. « Je vais aller à pied jusque chez Clariss, m'a-t-il dit. Je ramènerai Léa. » J'ai trouvé l'idée excellente.
— On ouvre la porte de la maison, dit Frédérique. Ce sont eux qui rentrent, sans doute.
l62 LES VIERGES FORTES
Léa parut la première, toute rose de visage et fraîche de peau, sentant bon l'air printanier... Elle courut embrasser sa sœur.
— Je suis en retard; tu n'es pas fâchée? Puis, embrassant Tinka :
— Georg a été si gentil!... Figurez-vous que je l'ai aperçu à la porte de l'atelier comme je sortais. Et nous sommes revenus ensemble. La bonne surprise!
Tout en défaisant son chapeau, son collet et la fourrure nouée autour de son cou, elle parlait, animée, vibrante.
— Notre retour a été délicieux, à pied, par Westminster Bridge et Saint-James Park... Là, comme Georg était fatigué, nous nous sommes assis sur un banc. Le printemps venait de partout, malgré les apparences de l'hiver. Positivement, les arbres craquaient. De gros merles sautillaient sur les pelouses, dans les branches nues, sans siffler. Oh! c'est la première journée vraiment belle que nous ayons eue à Londres. N'est-ce pas, Fédi?
— Oui, répondit Frédérique avec un sourire qui ne laissa rien paraître du tumulte de ses pensées... C'est un peu, aujourd'hui, le printemps de France...
Tinka, subitement absente de leur entretien, laissa tomber ces mots, comme pour elle-même; elle avait oublié sa pâtisserie, Frédérique, Léa et le monde :
— Dans nos contrées, dit-elle, le printemps n'arrive pas lentement, lentement, à pas de voleur, comme ici ou comme en France... Il y a un magicien qui frappe de sa baguette la neige, la glace, la parure scintillante de la nature, et d'un coup l'habille en soleil, en verdure, en fleurs... C'est le réveil en sursaut, dans un palais resplendissant, d'un mendiant
FREDERIQ.UE
assoupi la veille sur un grabat. Et nos âmes sont comme notre pays... d'un coup, elles sursautent dans leur léthargie hivernale et se réveillent en plein printemps. Plusieurs fois déjà nous avons senti venir ce réveil, Georg et moi; et puis le sommeil de l'hiver nous a repris. Ce n'était qu'un épisode du rêve...
En réalité, nous dormons toujours, lui et moi... Nous n'avons pas encore tressailli dans le printemps.
Tinka se tut.
De la poupée folle occupée de ladînettedusoir qui, tout à l'heure, avait fait irruption chez Frédérique, ~~il semblait qu'il ne restât plus rien, dans la prêtresse inspirée qui venait de parler sous la dictée d'une voix intérieure.
L'entrée de son frère la rappela à elle :
— Ah! Georg!
Il la souleva comme une fillette jusqu'au plafond, et l'on vit ses jambes rondes, les percales simples et blanches de ses jupons.
— Bonjour, Frédérique, dit Georg en tendant la
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main... Vous savez que j'ai promené la petite sœur? Vous a-t-elle dit que nous avons joué à cache-cache dans Saint-James Park?
— Oh! Georg, dit Léa, vous osez raconter cela!
— Léa court bien mieux que moi, continua Georg... Seulement, quand elle va être prise, elle perd la tête... Elle ne sait plus où elle va. Elle a pensé culbuter un clergyman de province qui traversait la Serpentine et s'en allait le nez dans son Murray, à menus pas...
— Qu'il était drôle! s'écria Léa... Son Murray lui en est tombé par terre. 11 a juré : By Jove! Il s'est retourné furieux. Puis, quand il m'a vue, me reconnaissant tout de suite pour une Française, il a voulu montrer son savoir... Il a dit : « Aoh ! très drôle... très amusant courir... comme à Paris... comme Touileries, très drôle... très content. » J'ai balbutié : « Pardon, monsieur! » et je me suis sauvée... Ce méchant Georg s'était caché... J'ai vu le moment où le clergyman me proposerait de m'emmener, de me reconduire chez moi.
Tinka, Georg, Léa, égayés par le soleil qui réussissait à illuminer même cette chambre en façon de puits, continuèrent leur bavardage de collégiens. Frédérique les écoutait en souriant :
« Pourquoi douté-je d'eux? Ce sont de véritables enfants. Ils ont le rire, la joie facile, la pureté de cœur des enfants... Moi qui les soupçonne de mauvais projets, je ne les vaux pas. Ils ne se soucient guère de ce qui m'effraie pour eux. Cet homme de vingt-six ans a une âme plus nette que la mienne... O triste passé qui m'a enseigné des terreurs qu'un homme de mon âge ne comprend pasl »
— Allons, conclut Tinka, tout cela est bel et bon, mais il faut que je travaille...
Georg répondit :
— Tu montes, Tinka? Je vais avec toi. Il doit y avoir, aujourd'hui, un peu de lumière dans mon atelier... Je vais essayer de travailler aussi.
— A ce soir, dit Tinka aux deux jeunes filles. Nous dînons à six heures et demie... Soyez exactes... Ah! ma tarte aux pommes que j'oubliais.
Quand Frédérique et Léa furent seules, Léa vint embrasser longuement sa sœur aînée.
— Oh! Frédérique, murmura-t-elle, comme je suis heureuse!
Frédérique la serra contre sa poitrine. Elle caressa les cheveux châtains, qui exhalaient une odeur de sève printanière. Le cœur vaguement douloureux, elle n'avait pas le courage d'alarmer cette innocente!...
Toute la colonie fraternelle d'Apple-Tree-Yard, accrue d'Edith Craggs, invitée par un message, se réunit le soir, comme il était convenu, autour de la table des Ortsen.
Pendant les premiers services, Tinka, affairée, soucieuse de l'excellence de sa cuisine, s'assit à peine. Elle n'avait pour l'aider que la bonne de la maison, une petite Anglaise aux grosses joues, aux yeux affleurants, désespérément lente. Georg fit les honneurs pour Edith et celles qu'il appelait ses deux sœurs françaises. La chère fut d'ailleurs très fine : un potage de
FRÉDÉRIQ.UE léy
riz et d'huîtres, un homard chapelure, rissolé dans le beurre, un canard rôti et la fameuse tarte aux pommes. L'habitude de tous les convives était de boire de l'eau ; mais Georg exigea qu'une bouteille de Champagne fût débouchée en l'honneur du printemps. Frédérique, Léa et Tinka, enfin attablée avec ses hôtes, vibrante d'activité et de plaisir, lui firent raison.
Seule, Edith s'abstint. Elle émit comme explication suffisante ce verset du psalmiste :
« // boira en route de l'eau du torrent; et pour cela il lèvera la tête! »
La gorgée de Champagne eut pour effet de rendre Tinka extraordinairement loquace. Elle-même l'avait annoncé à l'avance.
— Tu te rappelles, Georg, le jour de mes fiançailles avec le professeur Ebner?... Mon père me versa deux grandes coupes de vin mousseux. Je n'en avais jamais bu. On me grisa tellement que je montai sur une table et que je jouai toute une comédie improvisée, dont je faisais tous les personnages. . . Cela amusa tant les invités !
— Et cela les scandalisa aussi, dit Georg. Frau Reuben, la tante d'Ebner, déclara que tu étais folle et qu'il fallait t'enfermer au plus vite dans l'asile d'Elsingfors.
— Etvotre fiancé? demanda Edith, qu'en pensa-t-il?
— Il trouva cela charmant. Il applaudit; il m'embrassa de toutes ses forces. Plus tard, le lendemain de mon mariage, il me dit : « Je vous défends de boire jamais une goutte de Champagne en public, Tinka! Vous avez été si inconvenante, le jour des fiançailles! Mais quand nous serons tous les deux, je vous apporterai souvent du Champagne... » Tel était le professeur Ebner, — ajouta-t-elle avec une moue divertissante.
Et, trempant encore ses lèvres dans la liqueur blonde :
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— C'était un homme soumis à deux influences : ses passions et l'opinion des voisins. A part cela, il n'était pas méchant. J'ai été très heureuse auprès de lui pendant plus de sept ans...
— Sept ans!... fit Léa. Comme vous vous êtes mariée jeune!
— A dix-huit ans. Le professeur Ebner en avait vingt-huit. Il me semblait tout à fait un vieux, avec son vaste front luisant et son lorgnon d'or... On me fit tant rire quand on me dit qu'il voulait m'épouser et que je serais la a Madame Professeur » ! Papa me demanda si j'étais contente, je dis que oui : si contente que je prétendais me marier le soir même. On m'expliqua qu'il fallait attendre... Une chose me préoccupait cependant : je ne voulais pas être séparée de Georg. D'où quelques difficultés, car mon fiancé ne se souciait pas d'avoir toujours mon frère auprès de nous. Je montrai un tel entêtement que l'accord faillit être rompu.
— Chère Tinka! dit Georg en rebroussant du bout des doigts les boucles frisées de sa sœur. C'est qu'elle a une énergie de fer quand elle veut!
— Quand tu veux, corrigea Tinka... Moi, tout m'est égal, au fond, pourvu qu'on me laisse m'occuper du ménage et écrivasser... Il est indispensable que j'aie près de moi quelqu'un que j'aime — (elle tira la moustache blonde de son frère) — qui me dise ce qu'il faut penser, ce qu'il faut vouloir... Alors, par exemple, je pense ces choses très clairement, je les veux très fort. Vous n'imaginez pas comme il est doux pour une femme, faible petite femme, de puiser hors de soi le principe de son activité, en un être qu'on admire et qu'on aime.
— Si, dit Léa, je l'imagine!
Elle prit la main de sa sœur aînée et la baisa.
FRÉDÉRiaUE 169
— Tinka exagère, dit Georg. Elle n'est pas, loin de là, une simple annexe de moi, de mon esprit... La vérité, c'est qu'ayant vécu ensemble, dans une intimité de jumeaux, malgré nos deux années de distance, — nous pensons souvent les mêmes choses en même temps... Mais combien nous différons par ailleurs! Elle est active et minutieuse; je suis désordonné et paresseux...
— Parce que tu es souffrant, objecta Tinka.
— Non... parce que le mouvement et le travail me pèsent... Le peu que je réalise dans mon art ne rend qu'une infime partie de ce que j'éprouve. Tandis que Tinka sait fixer ses idées, ce qu'elle observe, ce qu'elle éprouve, en traits ineffaçables. Je suis un amateur qui ne créera jamais rien : toi, tu as déjà écrit un livre immortel. Le jour prochain où notre langue ne sera plus un idiome presque inconnu, le monde saluera ton génie.
Georg regardait Tinka, et une telle foi l'échaufFait qu'elle gagna Frédérique, Edith et Léa.
Tinka était devenue sérieuse; ses yeux bleus, si chargés de méditation, contrastaient avec les lignes puériles de son visage, ses cheveux aux courts frisons et son costume de soubrette à tablier blanc brodé.
Frédérique demanda :
— Comment avez-vous commencé d'écrire, Tinka?
— Tout simplement le jour où j'ai eu besoin de gagner ma vie... Vous savez sans doute dans quelles circonstances j'ai dû quitter le professeur Ebner?... Il avait eu une fille d'une pauvre servante, quand il était célibataire. Il l'avait fait élever, sans la reconnaître, et, la servante étant morte, il laissa la petite en apprentissage, comme une ouvrière. Le jour où nous apprîmes cela, Georg et moi, nous dîmes à mon mari : : « Il faut que votre fille aînée vienne ici, avec
LIS VILRGES FORTES
nous. » Il commença par mentir, par dire qu*il n'avait pas de fille. .. Puis, quand il vit que nous savions tout, il déclara qu'il ne pouvait pas la reconnaître et la prendre avec lui, que cela lui ferait du tort dans la ville... que nous étions, Georg et moi, deux fous... Alors, toute l'affection que je portais à mon mari tomba, et je me mis à moins chérir mes deux petites, Carola et Ida, parce qu'elles me faisaient songer à cette autre, leur sœur, qu'on leur sacrifiait... « Oh! Georg, dis-je à mon frère, que devenir? Cette maison est une maison d'iniquité, je ne puis plus y vivre. » — « Soit, rëpondit-il. Partons. Moi non plus, je ne saurais avoir sans cesse cet homme devant les yeux. » Et le soir même, nous quittâmes ensemble la maison et la ville par le bateau qui mène à Copenhague.
— Vous ne regrettiez rien ? demanda Léa, à qui l'idée des deux fillettes abandonnées rendait Tinka presque odieuse, malgré ses yeux purs et sa voix sincère.
— Si!... Mais Georg m'a soutenue. Et la nécessité de travailler me fut la meilleure distraction. Georg trouva vite à gagner quelque argent avec ses portraits... Moi, j'essayais bien de peindre des éventails et des boîtes, mais je n'arrivais pas à vendre ce que je faisais. Georg me dit : « Tu devrais raconter ton histoire dans un livre. » Le jour même, je me mis à l'œuvre. Je n'inventai rien : je ne sais pas inventer. Je contai la vérité en changeant seulement les noms de la ville et des personnes... Comme mon pays natal m'est cher, je m'attardai beaucoup à décrire ses plaines, ses coteaux et ses lacs; je pleurais tout en évoquant la maison et les champs où j'avais été enfant en compagnie de mon frère. Je pleurais aussi sur Carola et sur Ida, qui étaient si jolies et m'entouraient si tendrement de leurs bras.
FRÉDÉRIQ.UE lyi
— Tu te souviens, Tinka? murmura Georg. Quand tu avais fini un chapitre, tu me le lisais : que de fois, moi-même, j'ai pleuré à l'entendre! Oh I chère vieille maison de Copenhague, avec ses boiseries naïves et les petits carreaux bombés de ses fenêtres... Comme nous nous sentîmes là, forts de notre conscience et forts de nous aimer. Oh ! cher temps de combat !...
Ils se tenaient par la main et se regardaient dans les yeux. Ils étaient vraiment l'un pour l'autre tout l'univers.
Léa en conçut une tristesse vague. Frédérique en fut réconfortée, Edith énonça ce verset :
— Le Lord a dit :
« Lorsque tu croiras que tu es seul, c'est moi qui serai debout auprès de toi. »
— Et après, demanda Léa, les yeux humides et brillants, les joues animées, pourquoi avez-vous quitté Copenhague?
— Le climat, dit Tinka, ne valait rien pour Georg. En automne, il souffle de la Baltique une brise âpre, qui pénètre dans les os et y gèle la moelle. Au dernier mois d'octobre, je pris peur, en entendant Georg tousser si cruellement qu'il semblait chaque fois rendre l'âme. Mon livre : L'autre Fille, venait de paraître. Il faisait grand bruit chez nous et dans les pays Scandinaves... La première édition s'était vendue en quelques jours; nous avions donc un peu d'argent. Nous résolûmes d'aller dans une grande ville, où le climat nous serait moins redoutable et où nous pourrions consulter d'illustres médecins. Certes, nous aurions préféré Paris, les bords de la Riviera ou cette Italie dont, pendant toute notre enfance, nous rêvions sans l'avoir vue, parce qu'il y avait au musée une Vierge de l'école siennoise que nous aimions tant!
Notre bourse était trop légère. Une circonstance nous décida pour Londres. Je reçus, à Copenhague, une lettre de M"" Sanz. Elle ne me connaissait pas, mais elle avait lu mon livre — elle lit tout — et m*avait aussitôt
écrit des choses gracieuses, en m'engageant à la visiter si jamais je venais à Londres. Je m'adressai à elle; elle nous attendit à la gare. Tout de suite, par son entremise, Georg eut quelques leçons... Nous pûmes vivre.
— Georg est guéri, n'est-il pas vrai, maintenant? — demanda Léa.
FRÉDÉRIQ.UE 173
— Oui, dit Georg, je vais bien. Jamais de ma vie je n'ai passé un aussi bon hiver; aujourd'hui, l'air printanier me donnait de la force comme un cordial.
Il se leva, redressant sa taille qui parut, en effet, délivrée du poids invisible sous lequel elle fléchissait naguère.
— Allons dans mon atelier, dit-il, nous y serons plus à l'aise.
Il entraîna tout le monde dans la pièce en forme de couloir qui lui servait d'atelier. Elle mesurait environ un yard de plus, en hauteur, que le reste de l'appartement, et prenait jour, par un vitrage, sur la cour de la maison.
Un lustre juif, dont chaque branche projetait une flamme de gaz aiguë, éclairait d'une vive lumière les murs tapissés d'esquisses, le divan oriental chargé de coussins. Un piano d'acajou occupait une extrémité du couloir; à l'autre s'élevait la table à modèle.
Le café fut servi sur un tabouret, dans de toutes petites tasses. Tinka et Georg fumèrent des cigarettes. Léa s'était installée auprès de Tinka et la regardait de ses grands yeux bleu clair, toute son idéale figure comme en extase devant elle.
— Parlez, Tinka, j'aime tant à vous entendre... Racontez-nous encore des choses sur Georg et sur vous.
— Mais je n'ai plus rien à raconter, mon ange chéri... Vous connaissez à présent toute notre histoire, qui n'est ni longue ni compliquée.
— Je voudrais lire votre livre.
— Vous le lirez bientôt... D'abord, la traduction anglaise va paraître. Et puis, si vous continuez, vous le lirez bientôt en finlandais.
Léa, en effet, commençait à comprendre et à pro-
noncer quelques phrases de Tidiome finnois. Elle chantait aussi, de sa jolie voix, quelques chants du pays, que lui apprenaient Georg et Tinka.
— Le nouveau livre, celui que vous faites à présent, demanda-t-elle, sera-t-il bientôt fini?
— J'espère l'achever d'ici à un mois environ, et alors nous serons un peu riches; peut-être pourronsnous partir pour l'Italie.
Georg intervint.
— Son nouveau roman est très beau, dit-il. Il sera jugé, par quelques-uns, moins touchant que L'autre Fille, mais il est plus noble encore, il défend mieux la liberté de la conscience féminine... Je crois qu'il retentira plus loin.
— C'est toujours, questionna Frédérique, une question féministe, que vous avez choisie?
— Mon Dieu, je ne suis pas très ferrée sur ce qu'on appelle les questions féministes. J'en ai beaucoup entendu parler, durant mon enfance, par mes compagnes d'école, par mes maîtresses. Dans le Nord, c'est un sujet qui passionne... Georg et moi, nous ne faisons point là-dessus de théories. Nous voyons clairement que la femme et l'homme ont les mêmes droits, que d'asservir l'une à l'autre est un abus de la force. Et moi, je fais des romans où cette vérité est peut-être mise en évidence.
— Dites l'histoire de votre prochain livre, insista Léa.
— Eh bien! c'est encore une aventure prise dans la réalité. C'est le récit d'un mariage mystique dont j'ai seulement imaginé le dénouement.
— Qu'appelez-vous mariage mystique?
Comme Tinka, son front puéril froncé, cherchait une définition, Georg lui dit :
FREDERIdUE
— Raconte ton livre... Rien n'explique mieux ce qu'est un mariage mystique.
— Tu as raison, répondit Tinka. Voilà. Cela se passe en Finlande, naturellement, non loin du lac Ladoga. Ce pays est moins froid que le nôtre. Beaucoup de Russes y ont leurs châteaux, leurs villas, leur séjour d'été et d'automne. C'est une région de petits lacs et de faibles coteaux très verts, et le ciel même s'y réchauffe d'une couleur méridionale.
Dans un gros bourg de cette contrée vit un entrepreneur de bâtisses, riche et impérieux, nommé Lindstrœm, qui est veuf et habite avec sa fille Hilda. Cet homme a des mœurs indignes; il fréquente une mauvaise femme du bourg, et • la présence d'Hilda, grandie dans la pureté de ses vingt ans, le gêne. Il prétend la marier au percepteur Wichmann, lequel est un de ses amis, taré comme lui. Hilda refuse; mais Lindstrcem insiste et, finalement, pour la contraindre, lui déclare que cette femme perdue du bourg viendra habiter leur maison. Et il exécute sa menace.
— Alors, que fait Hilda? demanda anxieusement Léa.
— Hilda, le soir où elle aperçoit cette femme chez son père, s'enfuit et va tout droit trouver un homme qu'elle estime, le professeur Miklewitch, qui
lyé LES VIERGES FORTES
fut son maître de sciences et d'allemand. Cest un savant personnage de trente-cinq ans, d'une figure agréable et d'une saine réputation. Il n'est pas peu surpris de voir entrer chez lui son élève préférée, un simple manteau jeté sur ses vêtements d'intérieur. — « Serge Miklewitch, lui dit Hilda, je vous ai toujours considéré comme un homme d'honneur, craignant Dieu et respectant tout ce qui est respectable... Me voici dans la cruelle alternative ou d'épouser quelqu'un que je méprise ou de demeurer chez moi en contact avec l'iniquité... Voulez-vous m'épouser? — Vous épouser, Hilda! moi, pauvre professeur, épouser une jeune fille riche et belle comme vous! — Attendez, Serge Miklewitch... Je n'ai point d'amour pour vous, et d'ailleurs les tristes événements dont j'ai été le témoin m'ont fait prendre la résolution de ne jamais me marier... Je serai votre femme seulement pour le monde... C'est votre protection désintéressée que j'implore. Nous serons des époux mystiques... »
— Et Serge accepte ce pacte?
— Il l'accepte. Ne croyez pas que j'aie rien inventé là. L'union de deux êtres qui donnent l'un à l'autre leur esprit et leur tendresse, sans plus, qui se chérissent l'un l'autre comme un frère et une sœur d'élection, n'est point chose rare en notre pays et dans coûtes les contrées Scandinaves.
— On en connaît plusieurs exemples illustres, fit observer Georg ; entre autres, celui de Sophie Kovalewska. Elle et ses deux sœurs, désireuses d'être libres et de vivre à leur gré, allèrent ensemble trouver leur maître de mathématiques, exactement comme Hilda Lindstrœm, et le prièrent de choisir une femme parmi elles — une femme purement de nom — afin que toutes trois se trouvassent émancipées du même coup.
FREDERIQ.UE lyy
Kovalewsky s'y prêta : il choisit Sonia, qui depuis est devenue célèbre.
— Vous approuvez dételles unions? demanda Edith Craggs, qui gardait depuis quelque temps un silence un peu boudeur.
Georg répondit :
— Je les juge, Edith, autant supérieures aux mariages ordinaires que l'esprit est au-dessus de la chair... 11 est naturel que l'homme s'associe à la femme à travers la vie; mais si vous regardez de près tous les ménages vous verrez que les hontes, les discordes, les misères y sont nées de ce que les époux ont marié, en même temps que leurs esprits et leurs affections, les plus bas instincts de leur corps... C'est ce qu'a illustré l'immortel Tolstoï dans la Sonate à Kreutzer.
Sans comprendre exactement le sens des paroles de Georg, Léa se sentait en harmonie avec la pensée qu'il exprimait, et les mots qu'il disait lui faisaient du bien : elle en goûtait la douceur, elle les aimait.
Pour la première fois, elle désira demeurer toujours auprès de cet ami fraternel qui venait d'énoncer si clairement un noble idéal. Les yeux de Georg, rencontrant ceux de la jeune fille, y lurent une approbation passionnée.
Tous deux se sourirent.
— Moi, dit Edith rompant enfin son mutisme, je blâme de pareils mariages. Ils sont dangereux et propres avant tout à exciter la tentation. Christ a toujours proclamé que le mariage signifie la procréation des enfants. Se marier pour ne point procréer, ce sont des jeux de papistes, tel cet Aloysius ou celui qu'ils appellent le bienheureux Robert d'Arbrissel.
Cette homélie fut proférée debout par la petite bonne femme falote, avec une telle énergie, une con-
viction d'apostolat si peu en harmonie avec le milieu, que Léa, Tinka, Georg et même Frédérique, ne purent s'empêcher de rire gaiement. Edith, à qui le ridicule était indifférent, se rassit.
— Edith, répliqua Georg, il y a du vrai dans votre sermon, et le livre même de Tinka vous donne raison en quelque manière. Le mariage mystique est admirable, mais il excède les âmes médiocres.
Léa supplia :
— Tinka, dites-nous la fin de votre livre. Tinka reprit :
— Ce que je vous ai conté jusqu'à présent forme la première partie. Dans la seconde partie, on retrouve le couple de Serge et de Hilda en Allemagne. Ils sont mariés et ils ont quitté leur pays. Us sont heureux. Ils ont l'un pour l'autre une profonde tendresse. Serge, vivifié par la présence de sa femme, ou, si vous voulez, de sa sœur d'élection, devient un être moral supérieur, moins égoïste, plus digne d'elle. Et Hilda, en face d'un esprit d'une plus forte culture, progresse dans la science et devient une savante elle-même,
— Oh! murmura Léa... De telles unions sont possibles! Vous les avez vues, Tinka?
Frédérique, pensive, fut sur le point de parler, mais elle s'abstint. Regardant avec attention Léa et Georg, elle écouta la narratrice qui continuait.
— Or (ceci est la troisième et dernière partie du livre), il arrive qu'insensiblement Serge Miklewitch s'assombrit et s'aigrit. Sa femme essaye de le distraire, de le conforter. D'abord, il se renferme dans un silence farouche. Puis, un jour, brisé par la fièvre, il se confesse : il aime sa compagne, non seulement d'un amour mystique, mais de l'amour vulgaire des hommes pour les femmes. 11 l'a toujours aimée ainsi, depuis le
FREDERiaUE I79
jour où il commença de l'enseigner. Il l'aime, il la désire. Il lui ordonne de céder; il veut user de ses droits. Hilda s'efforce de le ramener à l'observation du pacte juré : elle parle avec douceur, elle supplie... Rien n'y fait. Le monstre mâle est déchaîné. Alors Hilda déclare qu'elle quittera la maison conjugale comme elle a quitté la maison paternelle. — « Vous ne le pouvez pas, dit Serge. La loi est avec moi. La police vous ramènera dans cette maison si vous la quittez. Et si vous osez porter devant un tribunal le sujet de notre discorde, vous savez bien que vous serez condamnée. »
— Mais, objecta Frédérique, est-il vrai qu'Hilda ne pût réellement se soustraire aux prétentions de son mari? Que n'invoquait-elle la promesse form.elle, base de leur union?
— Aucun tribunal n'aurait accueilli sa plainte, dit Georg. On l'eût probablement taxée d'immorale.
Edith s'écria :
— On aurait eu raison 1 Celui qui marie sa fille fait bien, a dit l'apôtre Paul; mais celui qui ne la marie pas fait mieux. Pourquoi Hilda se mariait-elle si elle était résolue à garder la chasteté d'une vierge? Qui dit mariage dit le contraire de virginité.
— Ne pouvait-elle pas, au moins, divorcer? insista Frédérique.
— Non, dit Tinka. Aucune législation d'Europe, à la connaissance de Georg et à la mienne, ne contient la licence du divorce dans un cas pareil. La lutte soutenue contre la loi des hommes par une femme forte de sa conscience et de son droit fait l'objet de la troisième partie de mon livre. Hilda, pour être défendue contre son mari indigne, s'adresse au prêtre et au magistrat; et l'homme de la loi divine et l'homme de la
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loi humaine la repoussent pareillement, la rejettent à la sujétion conjugale. Alors, se sentant emprisonnée dans le réseau des règles que les hommes ont tissé contre les femmes, — lois iniques, Edith ! car le don de soi-même, de sa personne, est impur et odieux lorsqu'il n'est point volontaire! — Hilda s'en va seule, sur une barque, en mer, et, au large, saute dans les vagues.
11 faut imaginer le lieu où Tinka prononçait ces paroles, l'atelier long et étroit avec son vitrage masqué par un rideau de toile grise, la vive lumière du lustre juif sur les murs, sur les esquisses, sur le groupe des auditeurs amassés vers le canapé d'angle — le cosycorner des intérieurs anglais. •
A l'angle même, Tinka, le dos appuyé sur un coussin droit, si mignonne que ses pieds ne touchaient pas à terre, dans sa robe raide de piqué blanc, ornée au corsage d'une touffe de bleuets, avait l'air d'une petite magicienne, d'une sorte d'enfant-prophète.
Frédérique et Edith, bien qu'hostiles à ses doctrines, ne pouvaient s'empêcher de la regarder avec un étonnement admiratif, mêlé de révolte; Edith, étrange et ridicule, dans son costume olive, avec sa pauvre face de couperose, ses cheveux de chanvre, son corps de singe empaqueté; Frédérique, le menton dans sa main, aucune rougeur n'altérant le mat savoureux de son teint, ses magnifiques yeux sombres brûlant de la flamme de sa pensée.
Léa, nerveuse et haletante, tendait tour à tour vers Tinka et vers Georg sa jolie bouche mobile, ses prunelles souvent brumeuses de larmes. Ces récits bizarres la passionnaient et pour le dévouement à un frère d'élection, et pour l'héroïsme d'une tendresse parfaitement pure. Georg l'observait. 11 forçait les
FRÉDÉRIQ.UE l8l
yeux de la jeune fille à se tourner vers les siens, et il s'étonnait sincèrement de goûter, à cette caresse de la vue; une profonde volupté. Une langueur délicieuse l'envahissait, après cette journée de printemps passée presque entière auprès d'elle. A la fois plus robuste et moins calme, il eût souhaité que cette veillée ne finît jamais ; il redoutait la solitude et l'insomnie de la nuit prochaine.
La petite servante Ellen, qui avait desservi la table dans le salon, vint annoncer :
— Tout est prêt, Ma'me !
Dehors, dans la cour des écuries sur laquelle donnait le vitrage de l'atelier, des chevaux rentrèrent... Une querelle de palefreniers mêla des jurons aux jaillissements de l'eau, au bruit des seaux sur les pavés... Puis tout rentra dans le silence; par intervalles, on entendit seulement le choc sourd des sabots sur le bois des boxes, ou sur le sol feutré de paille.
Léa demanda :
— Dites, Tinka. Vous avez connu la vraie Hilda, l'héroïne de votre livre?
— Oui, fit Tinka... La vraie Hilda fut une de mes compagnes d'enfance, et toute la première partie du livre est son histoire. Mais, grâce à Dieu, le malheur de mon héroïne lui fut épargné. Elle demeure parfaitement heureuse auprès de l'homme qu'elle aime, et qui, pas plus qu'elle, ne songe à rien changer à leur fraternelle affection.
Les yeux de Léa et ceux de Georg se rencontrèrent encore, et ils devinèrent qu'ils avaient eu en même temps la même pensée.
Mais Tinka brusquement bondit, et riant de son joli rire de gamine :
— Ah! fit-elle... laissons toute cette littérature... Elle nous donne de quoi vivre, voilà tout... Dépêchons-nous de chanter et de pianoter un peu... Demain dimanche, on ne pourra pas.
Elle alla elle-même ouvrir le piano, y jeta quelques arpèges et dit :
— Viens, Ceorg... Jouenous quelque chose de bien triste, pour nous remettre en train, ueorg vint au piano; Léa le suivit et s'assit à une courte distance. Tinka, debout, se haussant sur la pointe des pieds, tournait les pages.
Georg joua d'abord une mélodie de Tchaïkowsky, puis dévia sur une variation mélancolique, une sorte de commentaire d'une chanson finlandaise :
Reprends le chemin de la maison,
Reprends le chemin qui va tout contre le la:,
Marche sans regarder derrière toi,
Jusqu'à la première maison, où la lumière s'est éteinte.
Heureusement doué pour la musique, comme pour tous les arts, Georg restait un exécutant imparfait, mécontent de lui-même, son rêve trop ample pour la mesure de son talent.
— Léa, murmura-t-il, venez chanter.
Léa avait très vite appris et retenu les chansons finlandaises, notées dans un cahier par Tinka. Elle obéit.
Maintenant que Tinka n'avait plus de pages à tourner, elle s'était juchée sur la table à modèle, allongée comme un sphinx : elle se laissait hypnotiser par la musique.
— Les sons, disait-elle, se traduisent pour moi en images. Rien ne me suggère, rien ne me donne envie d'écrire comme la musique.
La pure voix si claire et à la fois si profondément timbrée de Léa se mêlait au fredonnement grave de Georg... Une étrange mélopée évoquait dans ce coin de Londres la terre lointaine, pauvre et noble, où les nuits et les jours n'ont pas la succession moyenne de nos contrées, où les saisons sont violentes, où les cœurs des hommes, eux aussi, sont différents des nôtres, et nous paraissent, quand nous y pénétrons, de bizarres régions inexplorées.
Edith, immobile, fixait son regard intelligent, mais insensible aux impressions de l'art, sur ces deux enfants artistes, Georg et Léa, dont les voix s'harmonisaient, dont les visages, la taille, la grâce analogues, imposaient l'idée de l'amour et de l'union. Peut-être cette idée, qui travaillait la petite wesleyenne, tourmentait-elle aussi Frédérique. Le front de celle-ci se creusait d'un pli d'inquiétude, tandis que la tristesse se répandait sur son cœur.
Pour la première fois depuis des années, Frédérique ne retrouvait plus intact le ferme ressort de sa volonté. Elle ne distinguait plus la vraie route du devoir. Il lui semblait que dans son désir de préserver sa sœur, de ne pas laisser abolir en elle le type sacré de la vierge forte, se cachait un sentiment sournois et condamnable
comme une vilaine envie ou comme une basse
suspicion.
Maintenant, Léa ne chantait plus... La romance
l84 LES VIERGES FORTES
achevée, Georg était parti en improvisations, et la mélodie qu'il improvisait, après avoir été tendre et douce, puis passionnée, s'alanguissait dans des sonorités décrues et désespérées.
Léa, le sein agité, écoutait retentir au fond de son cœur la mélancolie de ces accents. La mort passait dans les notes écloses sous les doigts de Georg, et, sauf peut-être l'insensible Edith, chacun sentait poindre en soi l'émotion nerveuse que suscite si aisément la musique triste.
Quand Georg cessa de jouer et se remit debout, Léa, des pleurs aux paupières, appuya d'un geste irréfléchi sa tête sur l'épaule du jeune homme, et Georg caressa le front de sa sœur d'élection. Ce fut, de leur part à tous deux, si naturel, si fraternel, que même Frédérique n'en fut pas alarmée.
Il était onze heures; Edith se leva, serra successivement, d'un geste brusque, les mains des hôtes d'Apple- Tree-Yard, dit à Léa :
— A demain...
Puis elle partit. Le signal de la dispersion était donné. Tinka ne parlait presque plus, n'entendait qu'à demi ce que l'on disait autour d'elle : elle avait « envie de travailler », selon son expression. Grisée de musique, aussitôt que Frédérique et Léa seraient descendues, elle allait se mettre à écrire, durant une partie de la nuit.
On se quitta presque en silence. Les deux Françaises, rentrées dans leur grande chambre carrée, se couchèrent vite. Elles avaient coutume, depuis que leurs lits étaient voisins, de se tenir les mains quelques instants, jusqu'à ce que l'une d'elles sentît venir le sommeil, ce qui d'habitude ne tardait guère, car,
FREDERICIUE
pour toutes les deux, les journées étaient dures... Alors, celle qui allait s'endormir entourait l'autre de ses bras, avant de s'abandonner au repos, et un baiser de tendresse unissait leurs bouches délicates.
Ce fut Léa qui, ce soir-là, enlaça le cou de sa sœur. Elle demeura plus longtemps que d'habitude nichée dans la chaleur des cheveux de Frédérique.
— Ah ! ma Fédi ! murmurait-elle. Comme je t'aime ! Comme je t'aime!
Frédérique percevait une fièvre légère animant ce front, ces lèvres si fraîches à l'ordinaire.
— Dors, fit-elle, dors, ma Léa!
Longtemps après qu'elles se furent séparées, Frédérique demeura les yeux ouverts fixés sur la nuit, toujours cherchant en elle-même le secret de son inquiétude, du mécontentement qu'elle éprouvait de soi, et n'en trouvant pas l'explication suffisante dans le souci, probablement imaginaire, que lui causait sa sœur cadette. Minuit sonna à l'horloge d'un club voisin; puis, à des intervalles qui parurent courts à son insomnie, tintèrent les trois coups isolés, qui s'espacent de demi-heure en demi-heure, jusqu'à une heure et demie de la nuit... Comme le dernier venait de retentir, la voix de Léa murmura :
— Dors-tu, Fédi?
Cette voix inattendue troubla Frédérique... Léa, elle aussi, ne dormait donc pas?
Le cœur de l'aînée se mit à battre violemment : elle ne répondit pas. Elle sentit qu'elle ne pouvait pas, en ce moment, parler à sa sœur. Ce tacite mensonge était le pre-
mier qu'elle eût fait à Léa, qu'elle eût fait de sa vie... Pourtant elle continua de se taire.
Il lui semblait qu'un fil, un fil ténu de confiance et d'amour, entre Léa et elle, venait de se rompre.
C^HAQUE matin, à neuf heures moins dix, Léa et Edith, l'une venant de Kensington, l'autre de Piccadilly, se rencontraient sur la place Elephant-and- Castle et faisaient route ensemble jusqu'aux ateliers Clariss and Sons, qui s'élevaient à trois minutes de marche environ de la place, dans Hampton Street.
Matins de boue et de pluie, où les mendiants balayent des passages sur les chaussées et jettent des ponts de planche sur les ruisseaux gonflés; matins où la neige fraîche craque comme un velours sous les semelles, tandis que les étoiles blanches voltigent en l'air, se fixent sur les voilettes, fondent dans l'ouverture des gants; matins de brouillard crépusculaire, les plus fréquents, prolongeant la nuit jusqu'aux environs
de midi, dans une atmosphère roussâtre, acre à respirer; parfois aussi — rarement! — clairs matins de fin d'hiver, la terre de nougat et le ciel de verre, avec un soleil vaporeux argentant les rues : d'octobre à avril, les deux ouvrières assistèrent à ce défilé des matins que le bourgeois ignore, frileusement terré au coin de son âtre, pendant que les pauvres gens s'en vont gagner leur pain.
A neuf heures, elles signaient un registre à la porte de l'usine et, déposant manteaux et chapeaux au vestiaire, commençaient le travail du jour.
Léa avait d'abord été placée avec les apprenties et, par conséquent, séparée d'Edith, qui surveillait un atelier de glaçage. Mais au bout de la première quinzaine, mise au courant du mode spécial de travail de Clariss-House, on l'avait fait passer successivement par les ateliers de bloquage et de dorure. Enfin, après un mois de séjour aux aides dessinatrices, elle était dessinatrice-inventeur, c'est-à-dire chargée de combiner et de proposer les modèles. On avait reconnu son goût et son expérience. Elle reçut une livre par semaine dès le premier mois, et, par augmentations successives, elle parvint à deux livres par semaine, un des plus hauts prix payés chez Clariss.
Le séjour à Lojidres, pour Léa, se résumait en ceci : une arrivée douloureuse, suivie de cinq mois de quiétude, presque de bonheur.
Léa se rappelait comme une espèce de cauchemar la cour étroite et puante de Fresh-Warf, la traversée du Strand, l'entrée dans la chambre sans fenêtres d'Apple-Tree-Yard. Même la visite à Free Collège et le mouvement joli, agile, des robes de mousseline autour des tables à thé, et la bonne grâce de M^'^'Sanz, n'avaient pas tout de suite effacé cette impression
FREDERIQ.UE
hostile : dans l'omnibus qui la ramenait chez elle avec Edith et Frédérique, son cœur était si gros qu'elle dut se tenir pour ne pas fondre en larmes. Pourtant, ce même soir, elle s'était couchée calmée; l'entrevue de Tinka et de Georg, si brève, avait marqué la fin du cauchemar.
Dès le lendemain, elle avait supporté vaillamment la séparation d'avec sa sœur et l'isolement dans l'atelier... Puis les jours, les jours s'étaient succédé; elle restait bien portante, courageuse, malgré la fatigue quotidienne. Elle était heureuse. Son cœur était comblé dans la paix. Peu curieuse d'analyse, elle ne s'inquiétait pas de deviner pourquoi. Frédérique, plus perspicace, s'étonnait. Le travail accepté, aimé, ne suffisait pas à expliquer la sérénité joyeuse de Léa.
Ce travail, d'ailleurs, était intéressant, dirigé par un principe esthétique qui le vivifiait. Les théories de Ruskin inspiraient la décoration des papiers et des étoffes chez Clariss and Sons. Ruskin, c'est le retour à l'imitation, à l'interprétation immédiate des formes de la nature. Toute chose d'art exécutée mécaniquement cesse d'être une chose d'art. Donc, il faut, autant qu'on le peut, même dans les arts industriels, supprimer l'uniformité qu'impose la machine.
Ainsi, chez Clariss and Sons, au jnoins pour les tentures les plus riches, l'impression se faisait au bloc, directement manœuvré par la main de l'ouvrier. On obtenait ainsi des motifs un peu divers comme ton, comme contour : et l'effet d'ensemble, grâce à cette absence de régularité mathématique, était plus agréable à l'œil. Toutes les feuilles d'un chêne sont feuilles de chêne, et cependant toutes sont différentes, et le chêne bi-centenaire n'a jamais porté deux feuilles identiques.
Le génie de Lëa surprit les autres dessinateursinventeurs. Dans ce milieu étranger, elle subissait une sorte de fécondation artistique. Elle avait compris sur-le-champ le principe d'imitation directe de la nature; elle y apportait une mesure, une science innée de l'arrangement qui distinguèrent aussitôt ses inventions.
a Goût français, » avait-on murmuré d'abord avec un peu de dédain.
Mais. le chef de l'usine apprécia rapidement la supériorité des conceptions de Léa, et, peu à peu, cette supériorité fut reconnue par tous.
La tenue parfaite de la jeune fille dissipait les préventions que sa beauté, son élégance et sa qualité de Française inspiraient à l'avance à des Anglais. Elle recueillait maintenant les marques de l'étonnement naïf de tout ce monde, à la voir si sage et simple, d'une telle hauteur morale. Comme les élèves de Free Collège parlant à Frédérique, les compagnes de Léa lui disaient, convaincues qu'elles lui adressaient le meilleur compliment du monde :
— Vous n'êtes pas une vraie Française. Dans quelques mois, vous serez tout à fait de façon britannique...
La société dçs dessinateurs et dessinatrices des ateliers Clariss n'offrait guère d'attraits à Léa; elle préférait le milieu wesleyen, où Edith Craggs l'avait introduite dès le premier jour de leur travail commun.
Le « Wesleyen-working-ladies-Club s'élevait dans Walworth Road, grande bâtisse en briques, assez laide, malgré les intentions architecturales qui se manifestaient par des fenêtres à meneaux, des gargouilles, des balcons cintrés, un perron de pierre.
Là, toutes les ouvrières affiliées, quelle que fût
leur religion ou leur secte, trouvaient pour six pence un lunch abondant et un véritable club avec salles de réunion, bibliothèque, hall pour conférences, chapelle. Aucune pratiquepieuse n'était imposée par les règlements ; seulement, pendant le lunch, une lecture chrétienne était faite auxjeunes filles.
Le lunch fini (il durait environ une demi-heure), les
convives étaient libres ou de s'en aller ou de se répandre dans les divers appartements du club.
Ce milieu et la société d'Edith impressionnèrent Léa. Elle était plus sensible que Frédérique au mysticisme religieux. Or, le groupe que fréquentait Edith, recruté parmi les plus charitables et les plus dignes adhérentes du Walworth-Club, témoignait d'une telle vertu qu'on se sentait incité par l'émulation, selon leurs propres termes, « à se rapprocher de Christ ».
Léa comprit mieux, dès l'abord, cette doctrine de dévouement appuyée sur une foi positive, que les théories de Pirnitz fondées sur un pur idéal abstrait. Élevée dans un catholicisme modéré, elle avait fait sa première communion avec ferveur, mais sans échapper à l'influence rationaliste de Frédérique. Aussi ne trouvait-elle rien, dans les doctrines de ses nouvelles compagnes, qui choquât une croyance.
Elle aimait les sobres agapes du milieu du jour, parmi des filles pauvres, vêtues sans grâce, presque
avec une recherche d'inélégance... Elle aimait les récits que la lectrice versait du haut d'une chaire : vies de notables personnages méthodistes, histoires minutieuses, pratiques, bourrées de chiffres, racontant la fondation de chapelles, de clubs, d'écoles.
Ainsi, un travail nouveau où elle réussissait, — le plaisir de gagner sa vie largement, de façon à ne rien coûter à l'œuvre, — son amitié pour la falote et douce compagne qu'elle ne quittait guère, — une atmosphère mystique, — le charme lumineux de Tinka et de Georg Ortsen contrastant avec l'austérité de la Société wesleyenne, tout s'unissait pour entretenir la jeune fille dans une profonde quiétude. Et souvent, le soir, comme après le dîner où Tinka avait conté l'histoire de ses livres, elle murmurait, blottie dans les bras de sa sœur :
— Oh! Fédi... je suis heureuse!
Elle se rapprochait de Georg, cependant, par degrés insensibles. Georg conservait l'habitude d'aller, plusieurs jours par semaine, chercher Frédérique à Free Collège. Mais depuis ce samedi où, pour la première fois, il avait attendu Léa chez Clariss and Sons, la jeune dessinatrice le retrouvait infailliblement, les après-midi de demi-vacance, à la porte de l'atelier.
Ils partaient alors tous les deux, Georg donnant le bras à Léa, pour l'un des parcs immenses de Londres, pour quelque point des environs où le chemin de fer du district les transportait en peu de minutes. D'abord, ils voulurent emmener Frédérique, mais celle-ci inventa chaque fois des raisons pour s'y refuser. Et, à la fin, ils n'insistèrent plus.
Ces rencontres du samedi, ces promenades à deux étaient des heures ensoleillées dans la vie laborieuse de Léa; elle y rêvait toute la semaine. Certes, elle
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voyait Georg au moins quelques instants chaque soir dans le drawing-room de Tinka; on prenait le thé, on faisait de la musique ensemble... Mais quelles joies plus ardentes, ces folles échappées du samedi!... Comme des écoliers lâchés par l'école, ils osaient alors être tout à fait puérils, se poursuivre, courir, s'abattre haletants l'un contre l'autre. Même s'ils restaient sages et silencieux à marcher côte à côte, leur isolement, loin de tous les regards, les ravissait.
Jamais éclosion d'un sentiment tendre entre deux êtres jeunes ne fut plus innocente, plus insoupçonnée d'eux-mêmes. Aucun d'eux ne trompa l'autre, et aucun ne sut deviner ce qui, dans l'autre, se passait. Si Frédérique eût entendu les paroles qu'ils échangeaient, elle eût été rassurée et se fût dit :
ft Décidément, ce sont deux enfants. »
... Mais, à leur insu, par les voies d'une fraternelle amitié, leurs âmes peu à peu se pénétraient. Ils s'étonnaient avec sincérité de tant se complaire ensemble.
— Tout de suite, disait Léa à Georg, quand, le soir de notre arrivée, je suis entrée avec Frédérique, Edith et Tinka, dans la chambre où vous lisiez, quand vous vous êtes retourné sur votre fauteuil pour nous voir, il m'a semblé que je vous reconnaissais.
— Moi, disait Georg, je ne vous ai pas reconnue; mais jamais visage ne m'a tant ravi, à le contempler pour la première fois...
De samedi en samedi, l'hiver devenait plus clément, la léthargie passagère des parcs déjà se désengourdissait... Même s'il tombait une pluie légère, Georg et Léa partaient bravement à pied, serrés l'un contre l'autre sous des manteaux de caoutchouc. Le mystérieux esprit qui distribue du ciel la pluie et le soleil, et que les Anglais appellent « le Clerc du Temps »,
favorisa leurs promenades. Presque toujours, ils eurent des après-midi sèches et grises. Parfois même, vers le milieu de la journée, un pâle glacis de soleil illustra les pelouses.
De semaine en semaine, ils guettèrent le progrès de la saison dans les parcs de Londres.
Celui qui se réveilla le premier fut Hyde Park. Les giroflées, les pensées, n'avaient pas cessé de fleurir le long des plates-bandes de Park Lane, et dès la fin de février une tendre verdure naquit. En avril, un bosquet de lilas blancs commença de fleurir dans Green Park. Regent's Park, Battersea Park, Victoria Park se couvrirent de bourgeons; puis vint une gelée qui grilla tout et rendit à la nature son triste visage de novembre... Il neigea; il gela par-dessus la neige. Quelques jours de froid vif et sec se succédèrent.
Oh ! le joli samedi que passèrent Léa et Georg, dans ce parc lointain de Londres qui s'appelle Victoria, aimé de Léa parce que c'est le parc des pauvres gens, et qu'une invraisemblable quantité de marmots y prennent leurs ébats sans être surveillés par personne.
Toutes les pelouses étaient blanches de neige durcie, les étangs congelés emprisonnaient les gondoles. Des aiguilles de glace chargeaient les arbres, et la fontaine gothique versait dans ses vasques une eau immobile, opaque, comme sculptée dans du marbre.
Léa demandait :
— Georg, est-ce que votre pays de Finlande ressemble à ce parc gelé?
De ses yeux clairs qui voyaient si loin les moindres objets, Georg parcourait l'espace blanc coupé de noirs massifs, de ramures nues, et l'horizon où tous les contours s'estompaient dans la fumée.
— Non, Léa, mon pays ne ressemble en rien à ce
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parc, pas plus que notre jour polaire ne ressemble à cette lumière. D'abord, même par un temps comme celui-ci, vous ne savez pas ce qu'est le froid, le vrai froid qui vous force à porter sur vous une maison de fourrure, d'où les yeux seuls regardent le monde par une lucarne. Et puis le paysage hivernal, là-bas, est vraiment mort, enseveli sous une telle couche de neige qu'il n'y a plus de chemin du tout... Rien, pour qui ne les a pas vus, ne peut évoquer l'image d'une plaine
de Finlande, quand un convoi de rennes, avec leurs petits traîneaux et les petits Lapons qui les mènent, traverse, comme de grêles fourmis, en file sinueuse, l'immensité blanche.
— Je voudrais, dit Léa, aller avec vous dans votre Finlande.
Elle levait vers son ami un visage rosé par la piqûre du froid, mais d'un rose de fleur, toujours délicat et uni.
— Ce n'est pas là, répliquait-il, que je souhaiterais aller avec vous. C'est dans les pays du Sud, dans l'Italie dont je ne connais rien et dont je rêve... Toujours, au coin de nos durs foyers d'Abo et d'Helsingfors, ou bien dans nos forêts de sapins et de hêtres, toujours j'ai désiré ces contrées où l'hiver même est un sourire.
Il médita un instant, puis :
— Dans notre musée municipal de Larmsoë, legs d'un collectionneur du pays, il y avait une vierge de l'école siennoise, œuvre de Matteo da Bartolo, je crois, si fine, si pensive avec le Bambin dans ses bras et les deux anges agenouillés à droite et à gauche... Nous chérissions ce tableau primitif, Tinka et moi, parce qu'il représentait pour nous l'Italie... Et ce mot, Italie, évoque toujours pour moi la grâce frêle, un peu soucieuse, de cette vierge de Sienne... L'Italie! Je la convoite comme tous les barbares du Nord. Si je pouvais m'y rendre avec Tinka et avec vous, il me semble que je guérirais tout à fait!
— Oh! Georg... que dites-vous? N'êtes-vous pas tout à fait guéri ?
Elle avait crispé ses mains sur le bras du jeune homme.
— Ne me dites point que vous êtes malade, je vous en supplie... Ou, si vraiment vous avez besoin de guérir, partez tout de suite. Frédérique, Tinka et moi, nous réunirons bien assez d'argent pour votre voyage.
Georg sourit :
— Non, Léa, je ne veux pas quitter Londres tant que vous y serez. Vous m'avez fait aimer cette ville de fumée et de boue. Et ne voyez-vous pas que je me porte bien à présent? Quand vous retournerez en France, je ne resterai pas ici une heure de plus.
Léa, reconnaissante, appuya sa tête contre la poitrine de son ami. Leurs cœurs étaient échauffés et attendris, mais leur sang demeurait calme. Et l'idée ne leur vint même pas de se donner un baiser.
Le soir de ces promenades fraternelles, Léa en racontait scrupuleusement tous les détails à Frédérique.
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Elle ne s'apercevait pas que son récit obscurcissait le visage de l'aînée.
Jamais conflit moral plus aigu n'avait torturé ce noble esprit. Tandis que Léa parlait, les joues et les yeux vifs, agenouillée aux pieds de sa sœur ou accroupie près de sa chaise sur un tabouret, Frédérique, s'efforçant de sourire, pensait :
« Où est le devoir? Où est la vérité? Si je dis mes terreurs à cette enfant, ne vais-je pas la contrister inutilement, la rendre malheureuse, elle si sensible?... Ne me trompé-je pas? Georg est venu cent fois, souvent il vient encore me chercher moi-même à Free Collège; et je sais, par expérience, que je n'ai pas le droit de suspecter ses intentions... »
Oui, le soupçon était horrible. Il la blessait, l'irritait contre elle-même, comme si, à craindre un danger pour Léa et Georg, elle eût sali l'amitié d'un frère et d'une sœur. Pourtant, il ne voulait pas s'abolir. Comment s'en délivrer? Et si vraiment il était fondé, comment préserver Léa? De plus en plus, la colonie d'Apple-Tree-Yard arrivait à ne plus former qu'une famille. . . Une seule domestique servait les deux étages ; les repas se prenaient en commun dans le « drawingroom » de Tinka.
Toutes ces âmes étaient tellement franches, désintéressées, affectueuses, que la sévère Edith elle-même en avait subi la séduction. Elle expliquait le plaisir qu'elle y goûtait en citant gravement ce verset :
« Voici comme il est bon et agréable que les frères et les sœurs habitent ensemble. C'est bon comme le parfum qu'Aaron mit dans sa chevelure, et qui descendit dans sa barbe. »
Quant à Frédérique, tout en se sentant supérieure, par la maturité de l'esprit et la conscience sereine de
sa force, à des êtres d'instinct tels que Georg et Tinka, elle les enviait pourtant.
Être comme eux des harpes sonores émues par le vent, porter en soi des cœurs de cristal aux formes élémentaires, mais que rien ne peut ternir ni entamer! Ne vivre que pour la charité, comme Edith, ou, comme Léa même, être une sensibilité de femme et rien de plus, sans tourment d'âme, sans inquiétude de sens! Ignorer! Ignorer! Ne pas chercher! Ne pas prévoir! Ne pas vouloir s'expliquer les rapports des êtres par des lois générales, impérieuses, dont l'évolution est pleine de menaces!
« Que me manque-t-il pour être comme eux, ou qu'ai-je en moi qu'ils n'ont pas? Simplicité parfaite! combien ils sont heureux de la posséder! combien je les envie! »
Trois fois Tan, sans aucun motif de fête religieuse, l'Angleterre s'accorde trois jours de congé. Les affaires sont suspendues depuis le samedi jusqu'au mardi suivant. Les banques chôment dans toute l'étendue du Royaume-Uni ; aussi ce congé s'appelle-t-il « les vacances des banques ».
Celles du mois d'avril ne laissèrent à Frédérique que peu de loisir. On organisait à Free Collège une section de physiologie, et M""* Sanz eut alors, plus que jamais, besoin de sa précieuse acolyte. Edith ne quitta guère le club weysleyen, où, par des fêtes d'un caractère religieux et moral, on tâchait de retenir les jeunes ouvrières, afin que, livrées à elles-mêmes, elles ne fissent point de leur liberté un usage de perdition.
Tinka, qui achevait l'histoire d'Hilda et du professeur Miklewitch, était en proie à une fièvre de composition qui lui faisait oublier de manger, et lui ôtait
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le besoin du sommeil. Elle apparaissait dans les actes de la vie usuelle comme le fantôme d'elle-même.
Tout contribua à isoler Léa et Georg; ils ne furent pas moins seuls à Apple-Tree-Yard que dans leurs promenades communes, durant ces jours de printemps, aux alternatives d'ondées et de soleil.
Georg en profita pour associer Léa à son travail. 11 lui demanda de monter sur la table à modèle et la fit poser pour le tableau qu'il projetait.
C'était le premier panneau d'un triptyque qui devait représenter l'Aïno légendaire, l'héroïne des premiers runes du Kalevala finlandais. On y voyait Aïno au moment où, ramassant des feuillages dans la forêt, elle est surprise par le vieux héros Vaïnamoïnen.
Georg ne peignait guère depuis l'arrivée des deux Françaises, et se gourmandait de son inaction. Quand Léa, rougissante, apparut debout sur l'estrade, il fut emporté par un élan d'enthousiasme, il se crut sûr de son œuvre et ne put se tenir d'aller chercher Tinka, de l'arracher à son roman, pour lui demander de coiffer Léa à la mode des paysannes de la Carélie, la raie partageant les cheveux sur le milieu du front.
Tinka, d'abord absente et obsédée par ses propres pensées, bouda contre cette fantaisie; mais peu à peu elle s'y intéressa elle-même et y donna toute son ardeur. Elle fit asseoir Léa, ôta le peigne et les épingles qui attachaient sa coiffure : l'onde châtaine des cheveux, avec de belles courbes molles, submergea le dos et les épaules de la jeune fille.
— Vois, Georg, disait Tinka soulevant les longues boucles et les laissant couler lentement au travers de ses doigts; regarde ce bronze fluide... Aïno, va! n'avait pas un tel manteau. Elle avait les cheveux de
chanvre des filles de Carélie, secs et pauvres, collés sur les tempes... Donne-moi vite un peigne...
Armée du peigne, Tinka divisa les cheveux de Léa
bien exactement, aplatit leurs mèches rebelles, les tressa par derrière en tresse unique, les remonta en un chignon serré. Assis sur un
escabeau à quelque distance, Georg regardait, le menton dans sa main...
Maintenant, Tinka se divertissait beaucoup.
— Il faut l'arranger tout à fait en Carélienne, s'écriat-elle, avec la guimpe à bretelle, la jupe courte et le
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petit tablier. Prestement, elle déboutonna le corsage de Léa, et, sans que celle-ci eût le temps ni la pensée de résister, le lui enleva... Léa fut en cache-corset, le haut de la gorge nue, les bras nus... Un flot de honte empourpra son visage et toute cette chair virginale sur laquelle s'attachaient les yeux de Georg.
Mais Georg ne s'émut, ne s'étonna pas plus que Tinka... Fils de ces régions patriarcales où, dans l'étuve commune, hommes et femmes se baignent nus sans penser a mal, il observait, amusé, Tinka drapant sur la blanche brassière de Léa un morceau de velours noir, fixant par-dessus les épaules deux rubans pareils... Toujours avec la même impérieuse prestesse, elle dégrafa la robe, laissa la jeune fille en jupon court, puis s'écria :
— Eh bien, Georg, que dis-tu de cette Aïno? N'estelle point assez belle pour ensorceler tous les héros du Kalevala?
Georg hocha la tête approbativement. 11 alla, sans rien dire, chercher une toile neuve, et commença d'ébaucher la silhouette.
Léa, que Tinka avait posée, son tablier relevé plein de feuillages, l'oreille aux écoutes, guettant derrière elle le bruissement des ramures sous les pas du vieux guerrier, sentait peu à peu son trouble se calmer. La tranquillité de Georg et de Tinka la gagnait... Elle aima ce qui demeurait en elle de pudique souffrance.
Comme la fatigue de la pose engourdissait le modèle, Georg se leva et montra à Tinka l'esquisse qu'il venait de tracer.
— Cette fois, voilà vraiment Aïno! fit la jeune femme. Oh ! frère, pourquoi ne me crois-tu pas quand je te dis que tu es un grand artiste?
A son tour, Léa regarda.
Sur le fond lumineux d'un ciel d'automne, la noire colonnade des troncs de sapin se dessinait... Le visage à barbe neigeuse de Vaïnamoïnen, sa silhouette trapue sous la simarre, s'ébauchaient à gauche du cadre en quelques traits rapides... Au premier plan, sur la droite, Aïno prêtait l'oreille au bruit insolite de la forêt.
Léa se reconnut et sourit. Elle avait de la joie que son image eût passé par les yeux de Ceorg et guidé sa main pour en reproduire les contours. Sans aucune gêne à présent, elle se penchait devant lui, regardait l'esquisse de plus près; elle livrait ses bras blonds, sa nuque ronde et le chignon bronzé de ses cheveux.
— Compare ce que tuviens de faire à l'ébauche de Copenhague, ditTinka.
Georg alla chercher un cadre oblong où il avait esquissé naguère les scènes de la même légende. Tinka et lui considérèrent attentivement ce triple dessin. Le premier représentait la surprise d'Aïno, la scène même que Georg venait de retracer, avec Léa pour modèle.
— Comme le mouvement était moins net, dit Tinka, et comme le type d'Aïno était indécis!
— Oui, avoua simplement Georg, c'était bien mauvais. N'est-ce pas, Léa?
Il se tourna vers Léa, qui ne put prononcer une parole. De nouveau, elle frémissait sous l'angoisse de cette honte mystérieuse, ignorée d'elle : la honte du sexe... C'est que les deux derniers panneaux du tryptique montraient, l'un, Aïno, sur un rocher, en face de la mer; l'autre, Aïno, les cheveux dénoués, se précipitant dans les flots pour échapper au héros qui la poursuit.
Dans ces deux scènes, Aïno était nue...
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Maintenant qu'elle s'était identifiée avec la vierge de Carélie, il semblait à Léa que c'était elle-même, cette blanche nudité étalée devant Georg et Tinka. S'ils eussent paru deviner sa pensée, elle se fût évanouie sous leurs yeux. Mais ils ne la soupçonnèrent même pas... Et peu à peu Léa méprisa sa pudeur devant ces deux âmes que l'art seul occupait, tandis qu'elle, au fond de son âme de Latine, sentait fermenter les troubles de l'Eve ancienne.
Durant toute l'après-midi du samedi et aussi toute la journée du dimanche, Georg travailla. Les doigts ingénieux de Tinka avaient confectionné à la hâte un costume exact de Carélienne; c'était vraiment l'Aïno du Kalevala qui offrait au pinceau de Georg sa taille virginale, ses yeux innocents, son teint de fleur et ses cheveux clairs.
Ces deux jours où Léa et Georg se sentirent unis, dans le silence, pour une même œuvre, les rapprochèrent plus que n'avaient fait tant de semaines. Ils se parlaient peu. Georg, de temps à autre, consultait Léa, dont l'intuition, l'expérience dans l'art du dessin, rétonnaient. Elle lui disait franchement : « Je n'aime pas ce ton » ; ou bien : « Ce mouvement n'est pas juste. » Elle avait toujours raison.
Georg s'écriait :
— Mais vous êtes artiste, Léa !
— Oh! non, répliquait-elle... Seulement, j'aime les tableaux, et je crois que si j'avais appris autre chose que le dessin ornemental je n'aurais pas été trop maladroite.
Frédérique, à qui, le soir même, quand elle rentra de Free Collège, on avait raconté la scène de l'aprèsmidi et montré l'esquisse, approuva l'idée de faire poser Léa. Au fond, elle préférait savoir Tinka pré-
sente : ce qui TefFrayait, c'étaient les longues promenades en tête à tête :
« Dire que ma Léa, d'une de ces promenades, rentrera peut-être le cœur chargé d'un secret... et ne me le confiera pas! »
Elle regardait Léa au fond des prunelles; elle s'inquiétait de n'y plus lire aussi aisément que naguère l'intime pensée. C'est que déjà Léa n'avouait plus tout à Frédérique. Elle n'osa point lui confesser ses alarmes, quand elle s'était vue dévoilée aux yeux de Georg et de Tinka, — et quand elle s'était identifiée avec l'image nue d'Aïno.
Le lundi matin, dernier jour des « vacances de banque », un épais brouillard recouvrait Londres. Après le déjeuner, Georg se mit à l'œuvre; Léa, infatigable, posait.
Mais au bout d'une demi-heure l'artiste jeta sa palette et ses pinceaux.
— Décidément, il n'y a pas de lumière. Sortons!
— Oh! dit Léa... Vous ne finissez pas mon portrait?...
— Je ne puis rien faire... Du reste, vous êtes enfermée toute la semaine; il est juste que vous profitiez de votre congé... Habillez-vous... Nous allons marcher un peu, voulez-vous?
— Par ce brouillard?
— Le brouillard ne durera pas. Voici déjà qu'il s'éclaircit...
Sans s'en rendre compte, Léa obéissait déjà à Georg comme une épouse. Elle descendit dans la chambre du rez-de-chaussée, se vêtit pour la promenade. En remontant, elle trouva Georg assis à côté de Tinka qui lui lisait ce qu'elle venait d'écrire.
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C'était le passage où, dans le roman, s'établissait l'accord de Serge Miklewitch et de Hilda, l'accord pour l'union mystique...
La scène était simple, non sans grandeur :
— « Serge Miklewitch, disait Hilda, puisque vous consentez à me faire part de cette liberté, de cette autorité supérieure que les lois attribuent à l'homme, je vous livre en échange toutes les puissances d'affection de mon cœur, l'affection que je donnais à des êtres qui s'en sont rendus indignes, celle que j'aurais donnée aux enfants qui seraient nés de moi, si j'avais rencontré l'homme destiné par la nature à me féconder... O mon ami! recevez le dépôt de ce cœur désolé, meurtri, presque agonisant, mais qui peut revivre et battre si vous le réchauffez contre vous. Aimez-moi, Serge, aimez l'être faible que je suis et que votre force rendra fort! Je n'ai point le droit d'être toute à vous, car je ne vous aime point d'amour, et vous n'accepteriez pas l'holocauste de ma chair. Mais je vous offre ma pensée assidue, ma fidélité inébranlable, toute la chaleur de mon cœur et de mon cerveau. Serge Miklewitch , mon ami, mon frère, mon mari, embrassez-moi : pour la vie, je suis votre femme!... »
Des larmes coulaient sur les joues de Léa quand Tinka repoussa le manuscrit et se retourna vers ses deux auditeurs.
La jeune fille se précipita aux genoux de Tinka, prit dans ses bras la tête frisée, la baisa avec passion.
— Oh! Tinka I Tinka! murmura-t-elle... que c'est beau... que c'est noble!
Georg, de l'autre côté de la chaise, s'était agenouillé à son tour; lui aussi frôlait de ses lèvres les courts frisons blonds de Tinka.
— Chère petite sœur de génie, ton rêve habite des régions si hautes que rien qu'à vivre près de toi on se sent exalté!
Il y eut un court silence. Tinka, les yeux à terre, méditait.
Puis elle écarta doucement son frère et Léa :
— Maintenant, dit-elle, laissez-moi... j'ai besoin d'être seule et de travailler... J'entends répondre Serge Miklewitch ! . . . Allez I
Dès que Georg et Léa furent dans la rue et surtout quand ils eurent gagné Piccadilly, ils s'aperçurent que le brouillard se dissipait : et ce qui en restait au zénith se cuivrait de soleil.
Il était environ dix heures.
Georg, d'un geste qui lui était familier avec Tinka comme avec Frédérique, tenait de sa main droite le coude de Léa. Et, l'humidité légère qui flottait encore les pénétrant au travers de leurs habits, ils se serraient l'un contre l'autre.
— Comme Londres est triste, murmura Léa, par ces jours de fête!
Toutes les boutiques montraient le masque de leurs
Stores baissés derrière les larges glaces descendant jusqu'au sol. Des passants vêtus de noir se croisaient, plus rares qu'aux jours de travail, sans l'affairement accoutumé.
On ne voyait presque pas decabs; en revanche, de grands breaks frôlaient la bordure des trottoirs, attelés de deux ou de quatre chevaux; le cocher, coiffé d'un chapeau gris, les menait doucement; des gens s'empilaient, graves et patients, sur les banquettes, cependant qu'un postillon criait éperdument, à l'arrière :
— Hampton Court! Sir! Hampton Court... Richmond... Hampton Court!...
L'un de ces chars à bancs s'arrêta pour guetter au passage Georg et Léa, qui pressèrent le pas, poursuivis par les appels forcenés du postillon, tellement volubiles qu'on n'y distinguait que quelques consonnes :
— P'ton Court... sir... Tchmond!... P'ton Court.
— Les jours sont trop brefs, dit Georg à sa compagne, le printemps est trop peu avancé pour faire la promenade qu'ils nous proposent. Je me promets de la faire avec vous dans quelques semaines. Elle est admirable.
— Où irons-nous donc aujourd'hui?
— Voulez-vous aller à Hampstead Heath? On peut s'y rendre par le chemin de fer du District ou par les omnibus et les tramways. Q^ue préférez-vous?
— Sortons de la ville le plus vite possible.
Ils marchèrent jusqu'à la gare métropolitaine voisine de Charing-Cross. Leur train arriva au moment où ils atteignaient le quai, dans le souterrain fumeux, mal éclairé par de pauvres papillons de gaz. 11 était bondé, mais il se vida en partie à Charing-Cross même.
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Léa et Georg montèrent dans un compartiment où ne se trouvaient que deux gentlemen. A Blackfriars, ceux-ci descendirent.
— Cette nuit m'accable, murmura Léa. Le trajet dure-t-il encore longtemps?
— Dans une dizaine de minutes nous débarquerons à Finchley Road.
Georg prit la main de Léa et la garda dans les siennes.
Il murmura :
— Je voudrais que ce voyage fût long, bien long encore, afin qu'il nous emportât très loin de Londres, et qu'au moment où nous débarquerons nous fussions l'un et l'autre isolés de tous ceux qui nous connaissent.
Il parut à Léa que Georg ne lui avait jamais parlé sur ce ton. Elle eut un peu peur; sa main frémit dans la main de son compagnon. Elle répondit, si brusquement troublée que sa voix se faussa :
— Que feriez-vous loin de Tinka? Et moi, pourrais-je vivre sans Frédérique? Ne soyons pas ingrats pour le bonheur présent : d'être réunis tous ensemble dans la même maison.
Georg dit :
— C'est vrai.
Il abandonna la main de la jeune fille.
L'interminable couloir, aux parois visqueuses, où se mouvait lentement le convoi, les offusquait par son exiguïté, par l'atmosphère de houille qui, malgré les glaces levées, envahissait le compartiment. Jusqu'à l'arrêt, ils ne parlèrent plus. Mais à la station de Finchley Road, quand ils furent sortis du souterrain, la lumière les surprit et les enchanta.
— Oh! fit Léa. Le soleil!...
210 LKS VIERGES FORTES
Tandis qu'ils roulaient vers le nord, dans ce chemin de mine, la brume vaincue par le jour méridien s'était sublimée... Une vive clarté inondait la place polygonale, irrégulière, deFinchley Road.
Ils se sourirent des yeux, joyeusement. Georg, reprenant le coude de Léa, lui dit :
— En avant!
La courte mélancolie, le désaccord furtif de tout à l'heure étaient oubliés. Ils grimpèrent le raide chemin de Hampstead, large voie assez morne, sillonnée au milieu par une ligne de tramways, bordée à droite et à gauche de modestes pavillons. Leurs pas sonnaient, alertes, sur l'asphalte des trottoirs; leurs jeunes poitrines aspiraient l'air déjà plus mobile, plus cordial que celui de Londres.
Quelques groupes montaient aussi, à peu de distance : des ménages paisibles, des escouades d'enfants menées par une nurse. Georg et Léa dépassèrent un couple, sans doute des fiancés, la fille, blonde, très jeune, seize ans peut-être, l'homme, déjà mûr, courtaud, congestionné, une main à la taille de sa compagne, l'autre lui tenant les doigts.
La petite blonde levait des yeux d'extase vers le visage rouge de son fiancé qui la couvait d'un œil concupiscent. Ils n'étaient beaux ni l'un ni l'autre; l'impudeur évidente de leur désir, leur insouciance à le montrer choquèrent Léa et Georg. Ils se disjoignirent instinctivement et continuèrent à marcher côte à côte vers le sommet de Hampstead.
Déjà l'horizon s'ouvrait, la ligne du plateau se dessinait sur le ciel vaporeux. Encore quelques pas, et ils l'atteignirent.
Un étroit vivier, presque une mare, bordé de gazon, en occupait le centre; les pentes herbues, sauvages,
FREDERIQ.UE
dévalaient au sud jusqu'à la plaine. On s'apercevait alors que Londres était déjà loin, vers l'ouest, relié à Hampstead par cette longue rue de villas et pavillons qu'on venait de quitter. En face, une ligne bleue marquait le faîte des coteaux du Surrey.
Il y avait, à l'entour du vivier et sur les pentes, assez de monde. Des hommes et ^n des femmes se vautraient «*^ sur l'herbe. Beaucoup mangeaient.
— Allons plus loin, dit Georg, que tout ce populaire offensait.
Du côté de Highgate, on est plus tranquille. Highgate est moins habité, et les buveurs de thé ne peuvent s'y procurer leur précieuse eau chaude.
Ils reprirent le chemin qui prolongeait au nord celui par où ils étaient venus. Un rassemblement les arrêta quelques instants autour d'un banc sur lequel un homme était debout, moustaches blanches, chapeau haut de forme, très vieux; il gesticulait d'une façon uniforme, projetant le bras en avant, puis le ramenant comme un discobole. Sa voix suivait les mouvements de son bras, s'élevait et retombait en psalmodies.
— Le lord Jésus, disait-il, connaît le nombre de vos cheveux; il sait d'avance quel geste vous allez faire et
quel péché vous commettrez demain. Vous montez tous les jours dans un train de raiiway qui est conduit quelquefois par un ivrogne, complètement saoul, et vous hésitez à vous confier a ce train de votre destinée dont Christ est le mécanicien?
— C'est un calviniste, dit Léa, qui prêche sur la prédestination.
Dans la fréquentation d'Edith et du Club wesleyen, elle avait appris à démêler un peu le chaos des sectes, qui, les jours fériés, mènent campagne contre l'indifFérence du public.
Georg murmura :
— La parole sacrée me choque dans ces bouches sans éloquence et sans beauté.
Ils marchaient de nouveau sur une route plate d'où, à droite et à gauche, la vue allait s'élargissant.
— Regardez, Léal
11 la fit se retourner; elle poussa un cri d'étonnement. On voyait, maintenant, on avait au moins l'illusion de voir Londres tout entier.
Son atmosphère noire l'emprisonnait, trop étroitement mêlée au brouillard pour que l'on pût distinguer avec certitude les monuments qui, çà et là, soulevaient le crêpe fumeux. Mais la masse de cette brume habitée était émouvante, rien que par son immensité confuse.
— Tout à l'heure, dit Georg, j'espère que le soleil finira par nettoyer l'horizon. D'ici, parfois, pendant quelques instants, Londres se découvre. Et c'est un spectacle extraordinaire.
Ils quittèrent la route et prirent une des allées latérales qui s'enfonçaient dans les pelouses entre de beaux arbres. La région montrait alors un aspect bossue, âpre, tout à fait inattendu si près de la ville.
FREDERIQ.UE 213
• Le soleil donnait pleinement. Léa s'arrêta.
— Oh! Georg... que j'ai chaud!
Elle défit sa cape, que Georg prit sous son bras.
— Nous trouverons des bancs par ici, dit-il, pour nous reposer.
Un de ces groupes d'arbres centenaires qui glorifient les parcs d'Angleterre les attira. Quand ils s'en approchèrent, ils virent un banc abrité sous un bosquet d'érables et de chênes; ce banc tournait le dos au chemin, et le rideau du bosquet l'en séparait.
Que de fois, dans leurs promenades à travers les parcs londoniens, lorsqu'ils apercevaient un banc tel que celui-ci, Léa s'était échappée vivement, avait couru s'y asseoir, poursuivie par Georg, comme une pensionnaire! Aujourd'hui, plus graves, ils gagnèrent le banc d'un pas mesuré; Léa s'assit. Debout, Georg la considérait.
— Pourquoi me regardez-vous ainsi? dit-elle. Georg répondit :
— Je cherche à m'expliquer quel attrait s'exhale de vous, et pourquoi, depuis que je vous ai vue, mon désir est chaque jour plus fort de vous voir, de vous voir sans cesse...
— C'est vrai, Georg, vous éprouvez cela? Oh! je suis heureuse!
Il n'y avait pas plus de coquetterie dans la réponse qu'il n'y avait eu de flatterie dans la phrase de Georg. Georg reprit :
— Quel mystère, la beauté ! Les traits de Frédérique sont plus classiquement corrects que les vôtres... A dire vrai, Frédérique est plus belle que vous, Léa...
— Frédérique seule est belle.
— Non! vous êtes belle aussi. Votre visage est une
joie pour les yeux... supérieure à celle que donne le visage de Frédérique. Ce n'est pas moi seul qui pense ainsi : Tinka, M°" Sanz, même cette fille niaise qui nous sert à la maison, Ellen, toutes sont d'accord. Moi, peu à peu, le besoin de vous contempler m'est devenu impérieux, et, quand de longues heures ont passé sans que je vous voie, j'éprouve cette angoisse impatiente que nous avions tout à l'heure, faute de lumière, dans le souterrain de Blackfriars.
Ces mots charmèrent Léa. Elle, dont la pudeur avait été effarouchée, la veille, quand Georg voyait sa gorge et ses bras, ne souffrait pas de s'entendre louer. Si sincèrement, Georg cherchait lui-même à s'expliquer, comme un problème d'esthétique, le charme qu'il subissait!
Ils laissèrent fuir des minutes sans plus parler. Georg regardait Léa, et sa puissante intelligence rayonnait sur elle, pour elle, et réellement la réchauffait comme un foyer. Elle sentit se fondre en elle des brumes vagues, comme celles que tout à l'heure le soleil avait dissipées sur la ville. Elle fut lucide comme elle ne l'avait jamais été. Dans la nuit du souterrain, elle avait dit :
<c Jamais je ne pourrais vivre sans Frédérique. »
Maintenant, elle n'aurait plus prononcé les mêmes paroles.
« C'est loin de lui que je ne saurais vivre, » pensat-elle.
Elle pensa cela sans remords, comme on reconnaît une loi inévitable. Une haleine profonde souleva sa poitrine. Elle eut l'impression d'une libération, d'un affranchissement. Toute sa vie glissa comme un cinématographe rapide sous ses yeux.
Elle revit les êtres et les lieux : Paris, l'usine,
FRÉDÉRiaUE 215
Londres, — Pirnitz, M^^' de Sainte-Parade, Edith... Dans ce raccourci soudain, tout lui parut plus net et plus explicable. Elle eut conscience de commencer une période nouvelle où Georg était nécessaire.
— Georg, dit-elle sérieusement, vous m'avez révélé la joie de la vie.
— Que voulez-vous dire? demanda le jeune homme.
Elle essaya de trouver une explication, un commentaire; mais elle se perdit dans son propre esprit. Elle put seulement répondre :
— Je suis une autre femme depuis que je vous ai rencontré. Je fais les mêmes choses qu'avant; mais au lieu de les faire avec un triste sentiment d'obligation, j'éprouve de la joie... Depuis que vous êtes dans ma vie, la pluie, le brouillard, la neige, tout ce qui m'accablait autrefois de mélancolie, tout cela me donne, plus aiguë, l'émotion puissante de vivre.
Si réservée d'ordinaire, presque timide, elle ne ressentait aucune gêne à cette profession hardie. Elle parlait comme elle aurait prié, comme si ce jeune homme aux prunelles claires, au front magnifique, couronné de cheveux blonds, eût été un dieu sorti de ces chênes et de ces érables pour répandre la lumière, rendre des oracles et provoquer la Foi.
Une chaleur enivrante descendait à présent en nappes d'or du ciel purifié : elle dilatait à la fois les tiges menues des graminées et l'écorce des troncs qui craquaient doucement. Les ombres un peu violettes du printemps découpaient, sur le vert ingénu des pelouses, l'image oblique des groupes d'arbres... Ce coin de la bruyère de Highgate était, en ce moment, silencieux et oublié.. Georg et Léa se sentaient vraiment seuls dans la nature frémissante.
— Léa, dit Georg appuyé du coude sur le tronc
2l6 LES VIERGES FORTES
d'un chêne, je vois que réellement vous vous réveillez, selon le mot de Tinka : vous tressaillez aujourd'hui dans le printemps! Cela m'apparaît manifeste comme ce réveil des choses autour de nous. Tinka disait vrai : elle et moi, notre printemps, notre réveil, ne sont pas encore venus, mais je sens en moi déjà comme une fermentation secrète : mon âme s'étire, il me semble, à la veille de vivre. Léa, il faut que vous ne me quittiez pas, ou je dormirai toujours dans ces limbes qui m'oppressent.
Il quitta l'arbre énorme contre lequel il s'accoudait, vint s'asseoir auprès de Léa, lui prit les deux mains.
— Léa! ma sœur! plus chère que ma sœur Tinka! L'idée que vous m'avez suggérée tout à l'heure, dans la nuit du tunnel, m'est odieuse. Je ne puis pas accepter que vous quittiez Londres un jour et que je ne vous revoie plus. Promettez-moi que vous ne partirez pas — ou que vous m'emmènerez avec vous. Léa! Léa! Promettez!
— Je vous obéirai, Georg. Vous me direz ce que je dois faire et je le ferai. Moi non plus, je ne saurais accepter désormais l'idée de vivre là où vous ne seriez pas.
Comme elle prononçait ces paroles, elle eut le désir de se rapprocher de son ami; elle se pencha vers lui et réfugia sa tête contre l'épaule du jeune homme.
— Léa, murmura-t-il, ma sœur choisie!
Ils se turent quelque temps, puis Georg entendit Léa répéter lentement, gravement, les paroles que tantôt Tinka avait prêtées à sa mystique héroïne.
« Je vous offre ma pensée assidue, ma fidélité iné- « branlable, toute la chaleur de mon cœur et de mon « cerveau. »
FREDERIQ.UE
Il tressaillit. Lui parlait-elle ou se rappelait-elle seulement les paroles d'Hilda? Elle dit encore, levant des yeux clairs vers lui :
« — Aimez l'être faible « que je suis et que vote tre force rendra fort. »
Cette fois, il n'y avait plus de doute. Elle lui parlait, à lui seul.
— Est-ce possible, Léa?
s'écria-t-il en écartant le visage de Léa et en la regardant dans les prunelles. Vous consentez à être à moi, comme Hilda à Serge?
— Je suis à vous tout entière, Georg. Ce que Hilda interdisait à Serge, et pourquoi elle a préféré mourir que de l'accorder, je l'ignore. Je ne tiens pas à le connaître. Quand on en parle autour de moi, il me semble que l'on parle de la
mort. Vous ne me le demanderez jamais, je le sais. Vous ne seriez plus vous. Mais, cela à part, je vous appartiens tout entière. Je vous donne à guider ma vie et j'entourerai la vôtre de ma tendresse éternelle. Voulez-vous ?
— Vous êtes ma femme... pour toujours... répondit Georg.
Leurs yeux, unis par ce serment, ne pouvaient se quitter. Us avaient la sensation du prix des minutes surhumaines que leur dispensait la destinée. Toute
2l8 LES VIERGES FORTES
leur vie exaltée les y avait préparés. Lui, du fond des steppes d'un pays boréal, d'un peuple proche encore des pasteurs et des guerriers de légende, — elle, de la Ville parexcellence, symbole de la civilisation extrême des peuples trop anciens, — ils étaient venus l'un à l'autre, comme l'Eve et l'Adam de Tunion future.
Ils eurent conscience de cette prédestination merveilleuse et du choix dont ils étaient l'objet.
— Léa, dit Georg, je voudrais que cette heure ne finît jamais. Quelque chose de miraculeux et de divin fut dans l'événement qui nous a conduits ici, vers ce lieu désert, au milieu d'une foule qui nous y laisse seuls, comme à l'écart de tout ce qui vit.
11 se tut; elle disait : « Oui » de la tête. Il reprit :
— Hélas! le monde est là, à côté de nous, et nous entendons sa rumeur. Tout à l'heure, nous y rentrerons.
— Qu'importe, si nous rentrons ensemble?
— Ensemble? Nos deux vies ne sont point unies, il s'en faut. Et vous acceptez l'idée de les continuer séparées, comme elles le sont!... Vous irez à votre atelier, vous peinerez tout le jour, moi, je donnerai mes leçons à travers Londres, nous ne nous verrons que le soir... nous n'aurons à nous que le congé de la fin de la semaine... Voilà ce que vous rêvez!.. .
— Georg, je ferai ce que vous m'ordonnerez de faire, puisque vous êtes mon maître. Mais, si vous voulez que je sois heureuse, ne m'arrachez pas à ce qui est mon devoir, du moins mon devoir présent.
11 protesta d'un geste de la main. Elle prit cette main rebelle, et, doucement :
— Oui, Georg, il faut que je reste dévouée à mes sœurs douloureuses, les autres femmes, moins privilégiées que moi, et qui n'ont pas rencontré, pour les
FREDERIQ.UE 219
guider, une Romaine Pirnitz, une Frédérique, une Tinka... Georg, permettez-moi d'être ce que j'étais, plus forte et plus utile seulement, puisque je serai appuyée sur vous.
Georg murmura :
— Vous avez raison. Vous êtes la vérité et la sagesse.
Et, après un silence :
— Mais qui vous inspire en ce moment? Vous n'êtes plus la Léa d'hier, et vos paroles, et votre visage même, sont changés.
— Je ne sais pas... Quelque chose est, en effet, changé en moi : je vois clairement des nécessités qui ne m'apparaissaient pas ce matin même. Ne croyezvous pas, Georg, que c'est parce que j'ai compris que je vous aimais?
— Sans doute, dit Georg. Une grande lumière nous a illuminés.
Tous deux se levèrent, et debout contemplèrent ce site rustique, qui n'avait rien de très beau ni de très rare, mais où la révélation de leur destinée s'était manifestée. La terre bossuée, herbue, les érables majestueux, le bosquet de chênes où pendaient encore, du vieil automne, quelques bouquets de feuilles jaunies, les rideaux de lilas tendrement verts, et sur les pelouses l'ombre violette des arbres, — tout cela se fixa dans leur mémoire comme un site sacré, visité par le souffle de l'Esprit. Leur vie entière, l'un et l'autre devaient sans cesse en évoquer l'image, — Horeb vénérable où était née, où avait été proclamée la loi mystique de leur union.
— Partons, dit Léa dont l'émotion devenait presque craintive.
Ils regagnèrent le chemin, et, aussitôt, dès qu'apparurent le paysage de Hampstead-Heath, les vils promeneurs, et Londres au fond de l'horizon, ils sentirent avec tristesse que le charme du lieu sacré les désertait.
Plus que jamais, la vulgarité agressive des choses les offusqua.
Ils se serrèrent l'un contre l'autre :
— Je t*aime, murmura Georg.
— Je t'aime, répondit Léa.
— Vois, dit Georg... à peine nous rentrons dans la réalité, parmi les hommes, et déjà leur vue nous fait souffrir.
— Oh! Georg, répliquat-elle, cela est mal. Si nous
n'aimons pas les humbles,
que deviendrons-nous ?
Puisque tu m'aimes, tu
chériras les humbles
que j'aime...
Unepetitefilled'une dizained'années,lon- ;Sï:i gue et blonde, dans ~ un fourreau de percale bleue, vint vers eux poliment, et, levant ses grands yeux innocents sur Georg, demanda :
— S'il vous plaît, monsieur, quel temps est-il? Georg consulta sa montre et dit :
— Deux heures trois quarts.
— Seulement! ne put s'empêcher de dire Léa, tandis
FREDERiaUE 221
que la fillette, avec un : « Remerciements, monsieur! » s'éloignait.
Il semblait à Léa que sur le banc enclos d'érables et de chênes, ils avaient vécu de longues heures.
— Resterons-nous ici encore? demanda Georg. Elle répondit :
— Je voudrais revoir Tinka et Frédérique, et leur dire ce qui est advenu de nous aujourd'hui.
Ils descendirent, par un des chemins tournoyants qui contournent l'étang, vers le monticule appelé Parliament Hill. Soudain, ils s'arrêtèrent les mains unies.
Une de ces clartés singulières, comme électriques, qui parfois, au printemps londonien, subliment brusquement le brouillard, découvrait maintenant l'horizon, au-dessus et au delà de Londres, jusqu'à des limites fantastiques. La ville étendait son infinie et sombre agglomération de maisons, commandée par le dôme de Saint-Paul, le Monument, une innombrable quantité de clochers de chapelles, et les tours de Westminster. Par delà, c'étaient les vertes collines du Surrey et le toit étincelant du Palais de Cristal... A droite, on distinguait le château de Windsor et la colline Harrow-on-the-Hill, surmontée d'une tour. A gauche, on retrouvait le coteau de Highgate et, se perdant dans l'éloignement, le cours de la Tamise jusque vers son embouchure.
Une telle immensité donna aux deux fiancés mystiques ce désir des départs, des voyages, qui tourmente l'âme humaine, au cœur même de ses brèves félicités. Georg, étendant son bras droit vers le sud, montra la direction de Gravesend, la trouée de la Tamise.
— Voilà par où tu es venue jusqu'à moi, dit-il. Il
faudra que tu me prennes par la main, un jour, et que tu m'emmènes, par là, vers la Lumière.
Ils regardaient ensemble le même horizon, anxieux de s'envoler", comme des oiseaux migrateurs, vers une contrée de rêve qu'ils ignoraient, mais qu*ils pressentaient, plus loin que cette île froide, plus loin que cette mer brumeuse, peut-être en d'autres continents, peut-être au delà de la vie...
L'éclat fugitif qui avait illuminé Londres et le paysage environnant décroissait avec rapidité. Un rideau se tirait, ou plutôt c'étaient comme les rideaux successifs de gaze qui masquent les décors de féerie pour figurer les nuages et la nuit.
— Déjà le crépuscule, murmura Léa. Et il n'est que trois heures!
Georg répondit :
— Rentrons vite.
La lumière baissait, baissait; la terre exhalait de nouveau cette odeur de fumée mouillée particulière aux parcs de Londres. Le sortilège d'un premier soleil de printemps ne transformait plus Hampstead-Heath, qui redevenait une lande herbeuse, pelée par places, avec des bouquets d'arbres pour la plupart défeuillés. Quelques prolétaires se vautraient sur les pelouses, au milieu des journaux graisseux, des papiers d'étain ayant contenu le thé, des croûtons de pain dévorés à demi. Un ivrogne, la tête appuyée contre un tronc de platane, rêvait, dans une mélancolie dyspeptique... Les deux amants hâtèrent le pas.
Bientôt, au pied de Parliament Hill, apparurent les petites maisons londoniennes. Elles dégringolaient la pente, comme l'arrière-garde de l'immense armée des rues de la ville, en fuite vers le sud; petites maisons,
FREDERiaUE 223
dans leur uniforme de briques et d'ardoises, dont on ne voyait que les dos identiques : le pignon en angle aigu flanqué d'un appentis perpendiculaire, le jardinet ceint d'un mur bas, abritant des linges qui séchaient.
Sans se parler, étroitement serrés l'un contre l'autre, les deux fiancés descendaient par l'allée déclive. Des fils de fer la limitaient; de gros moutons, couleur de suie, erraient lentement au delà, broutaient d'un geste mécanique; quelques-uns posaient sur les fils leur bouche camuse.
Mais, à un tournant, Léa serra nerveusement le bras de son compagnon. Un couple obstruait l'allée déserte. C'était celui qu'ils avaient rejoint en montant la côte, après avoir quitté la station de Finchley-Road. L'homme et sa compagne étaient debout près d'un banc d'où sans doute ils venaient de se lever. Ils se tenaient enlacés; les bras courts de l'homme ceinturaient les reins de la fille, qui se suspendait à lui, ses deux mains nues et rouges croisées sur l'énorme nuque. Ils se baisaient sur la bouche, et, en même temps, ils se serraient l'un contre l'autre avec une violence si désordonnée que leurs spasmes semblaient douloureux. Ils ne virent même pas Georg et Léa, qui, après une hésitation, passèrent vite. Georg soutenait Léa défaillante.
— Léa, ma chérie, ma sœur, murmura le jeune homme... revenez à vous.
— Oh! dit-elle... Ces deux êtres sont horribles. Oh! cette fille et cet homme... N'est-ce pas pire que la mort?... N'est-ce pas la mort?... N'étaient-ils pas en agonie?...
Sur Haverstock Grove, aux façades muettes derrière la grille des pauvres jardinets, un cab roulait, égaré
dans ce quartier désert. Georg le héla. Ils y montèrent. Léa appuya sa tête contre l'épaule de son ami. Et contre cette épaule fraternelle la houle de son cœur se calma peu à peu. La légère voiture gagnait Piccadilly, à travers les rues du Nord-Ouest. Et, comme c'était la fin de cette journée de vacances, les bars et les boutiques de provision se rouvraient.
Frédérique, ce lundi-là, rentra vers quatre heures dans sa chambre d'Apple-Tree-Yard, et, n'y trouvant pas Léa, ne voyant pas le paletot de Georg pendu aux patères, elle comprit que les deux jeunes gens étaient sortis ensemble, comme de coutume.
Elle résolut aussitôt d'écrire à Romaine Pirnitz sans se donner le loisir de songer. Tel était le régime volontaire qu'elle avait résolu de suivre : s'interdire de penser à Georg et à Léa. « Il est certain qu'ils ne font rien de mal, qu'ils ne rêvent à rien de mal. Ils sont purs comme des enfants. Donc, mon mécontentement vient de ceci : que je suis irritée, jalouse, disons le mot, qu'on me prenne Léa. Je suis jalouse de Georg comme naguère je le fus de Pirnitz. Eh bien! c'est là un vilain sentiment, je l'étoufFerai... »
Elle avait à peine commencé sa lettre quand elle entendit la porte de la maison s'ouvrir, se fermer, et des pas monter vivement l'escalier qui menait au premier étage. Les voix de Tinka, de Léa et de Georg parlèrent avec animation, puis le silence se refit.
« Ils sont dans l'atelier, » se dit Frédérique.
Elle posa sa plume, elle se laissa envahir par une sorte de délectation morose.
« Je ne compte même plus pour Léa, maintenant... Elle sort, elle rentre, sans prendre garde .à moi. Sa famille d'élection n'est pas où je suis. »
Les paupières de Frédérique se crispèrent, mais elle résista aux larmes... Toute son énergie fut un moment absorbée par cet effort.
« Pourquoi faut-il que nous soyons venus dans cet horrible Londres? J*y souffre tant, et j'y fais si peu de bien! »
Elle dressa mentalement le bilan de son séjour, cet inventaire consciencieux où l'accroissement, le décroît de la personnalité étaient scrupuleusement enregistrés.
« Peu, très peu de bien. J'ai à peine agi sur mes élèves de Free Collège; je leur ai appris quelques mots de français et de latin; peut-être ai-je dissipé quelques erreurs, quelques préventions qu'elles nourrissaient contre ma race... Mais qu'est-ce que cela? C'est elles, plutôt, qui m'ont modifiée. La force de leur esprit pratique me comprime, me pénètre. J'ai moins de foi dans l'avenir idéal. Finirai-je, comme M""' Sanz, par croire que la cause de l'Eve prochaine est servie principalement en organisant des laboratoires et des amphithéâtres?... Oh! l'esprit à la fois sain et chimérique de Pirnitz!... »
Avec un sentiment d'invocation vers l'apôtre absente, elle reprit la plume et finit rapidement sa lettre. Tout en écrivant, elle décida, pour s'imposer une diversion, de sortir aussitôt la lettre achevée et de la porter elle-même à la boîte de Charing-Cross : de cette façon, elle partirait par la malle de la nuit.
L'enveloppe écrite et timbrée, Frédérique mit son chapeau, couvrit ses épaules de son collet. La glace enchâssée dans l'armoire lui renvoyait sa noble stature, son visage mat où les sombres yeux brillaient d'un peu de fièvre.
« Pourtant je suis belle, » pensa-t-elle.
Et aussitôt elle fut confondue, humiliée, d'avoir pensé cela, — vraiment pour la première fois!... Toute allusion à sa beauté l'avait toujours intimidée, mécontentée. A quelles secrètes questions de son cœur répondait donc cette constatation spontanée : « Je suis belle »?
Elle se railla elle-même, et dit tout haut :
« Je perds le sens commun... Allons respirer un peu d'air. »
Elle ouvrit la porte de sa chambre.
« Le devoir est de me rendre libre, d'arranger ma vie dans la solitude où Léa m'abandonne. »
Mais Tinka appelait, de l'étage supérieur :
— Frédériquel
— Tinka?
— Vous êtes là, ma chère? Nous ne le savions pas... Montez avec nous... vite, montez!
Frédérique monta, un peu inquiète, bien que la voix de Tinka sonnât joyeusement. Tinka se jeta à son cou.
— Oh! Fédi! quel bonheur! Ceorg et Léa se sont fiancés... venez!...
Le choc fut si rude pour Frédérique qu'elle n'entendit pas bien ce que Tinka voulait dire. Léa fiancée?... avec Georg?... ce n'était pas possible... Elle se laissa entraîner jusqu'à l'atelier. Léa vint à sa rencontre, l'embrassa passionnément, mouillant ses joues de larmes.
— Mais que s'est-il passé, enfin? demanda l'aînée.
— Georg, murmura Léa... Dites-le à Fédi.
— Nous nous sommes jurés aujourd'hui^ dit Georg, d'être l'un à l'autre : nous nous sommes liés pour la vie. Comme ce Serge et cette Hilda dont Tinka écrit l'histoire, nous nous sommes fiancés mystiquement...
FREDERIQ.UE
Frédérique, je veux que vous en soyez heureuse avec nous; j'espère que, vous aussi, ni Tinka, ne nous quitterez jamais. Notre communion fraternelle d'Apple- Tree-Yard durera toujours.
Frédérique écoutait Georg... De même que, tout à l'heure, elle s'était vue pour la première fois dans la glace de sa chambre, il lui parutqu'ellele voyait, qu'elle l'entendait pour la première fois. La grâce souveraine, virile, de son visage, le timbre émouvant de sa parole, furent pour elle ce qu'ils n'avaient jamais été : des réalités présentes. Elle comprit l'autorité cachée sous ses dehors d'artiste amateur, de convalescent nerveux. Comme toujours, en présence de la conjoncture difficile, elle avait recouvré son sang-froid.
— C'est bien, dit-elle. Vous avez fait selon votre conscience. Pourquoi vous dirais-jeque je ne suis pas émue, Georg? Songez queLéaest comme mon enfant. Je l'ai vue naître, je l'ai élevée. Je ne sais pas très clairement ce que sera votre union. Le mariage mystique n'a point de loi, n'est-ce pas? et, par conséquent, il se fait ses lois à lui-même. Mais assurément vous me prendrez beaucoup de Léa... Que ce soit pour le bien et pour la vérité, mon cher Georg!...
Georg répondit :
— Je vous le promets.
Il saisit la main droite de Frédérique et la porta à sa bouche. Léa prit l'autre main.
— Chérie! chérie!... Non, je ne serai pas moins à toi, va! Nous t'aimerons tant!... Réjouis-toi, avec nous! Je t'en prie. J'ai tant de bonheur!
Une fine blessure commençait à faire souffrir Frédérique sous le sein gauche, mais elle se raidit dans le ferme vouloir de n'en rien trahir. 11 lui semblait vivre dans un nimbe qui la séparait des choses ambiantes. Seulement, elle sentait que ce nimbe protecteur allait s'évanouissant, et que, tout à Theure, face à face avec les choses, elle faiblirait.
Tinka s'écria :
— Pourquoi êtes-vous si graves, si dramatiques, tous ? C'est une fête de joie, aujourd'hui, et non de larmes. Ce soir, on soupera ici gaiement, l'on boira du Champagne. Et je serai grise le soir des fiançailles de mon frère, comme je le fus le soir de mes fiançailles avec le professeur Ebner.
Ces mots allègres résonnaient comme un glas dans le cœur de Frédérique.
« Alors, pensa-t-elle, c'est vrai? ils sont fiancés? Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'est ce que ces fiançailles, au bout desquelles on ne s'épouse point?... »
Elle ramassa son courage :
— C'est cela, ce soir, nous fêterons les fiançailles... Laissez-moi seulement porter à Charing-Cross cette lettre pour Pirnitz; je reviendrai aussitôt.
Elle sortit en hâte. Georg, Tinka et Léa étaient trop exaltés pour remarquer cette sortie brusque. Ils restèrent à faire des projets, tandis que Frédérique descendait l'escalier, gagnait Apple-Tree-Yard, puis s'en
FRÉDÉRIQ.UE 229
allait à travers Pall-Mall et Trafalgar Square, jusqu'à Charing-Cross.
Quand elle eut jeté sa lettre dans la boîte monumentale érigée sur le quai de la gare, toute raison d'agir, de marcher ou de s'arrêter, de se diriger dans un sens plutôt que dans un autre, lui manqua subitement. Elle demeura quelque temps debout, regardant le débarquement affairé d'un train qui stoppait sous le hall... Puis, elle s'éloigna, faillit être renversée par un cab, dans la cour de la station, avança au hasard. Un instinct, au bout de Trafalgar Square, l'orienta à droite, pour ne pas se rapprocher d'Apple-Tree-Yard. Dès qu'elle eut conscience de s'en écarter, son pas se pressa naturellement; elle marcha allégée d'un poids.
Il était près de six heures. Passé le centre lumineux et animé de Piccadilly Circus, le calme d'un soir de vacances se refaisait autour de Frédérique. Régent Street, ses hautes façades closes, ses larges trottoirs presque vides, puis la sévère chaussée, les palais monumentaux de Portland Place, escortaient sa marche en une vive fantasmagorie. La courbe de Park-Crescent la retarda un instant, avec le violent mouvement de Marylebone Road, car Londres offre une alternance singulière de quartiers léthargiques et de voies bruyantes. Elle contourna le square. Londres, ensuite, se pacifiait, reculé pour ainsi dire au delà des verdures, des prairies immenses de Regent's Park.
Une large allée nommée Broad-Walk, coupe le parc en deux parties inégales... Frédérique s'y engagea. Broad-Walk était tranquille, sinon désert, à l'approche de la nuit. Quelques bandes d'enfants assez sales, du quartier commerçant de Marylebone, y traînaient encore. Presque sur chaque banc un couple se tenait les mains, ou s'embrassait avec impudeur. Un policeman
pensif, les yeux sur le sol, attendait l'heure de la relève, indifférent à tout ce qui se passait autour de lui.
— Le chemin le plus court vers la station d'Euston ? Pourriezvous me dire? Pourriez-vous?...
C'était un homme entre deux âges; sa vêture dénonçait un contremaître, un employé surveillant de second ordre, malgré le paletot confortable et le chapeau de soie.
Il fixait sur la jeune fille, brusquement arrêtée dans sa marche et dans son rêve, deux yeux chauves de cils et de sourcils, perçants, enquêteurs.
— Le chemin vers Euston-Station? répéta Frédérique réfléchissant.
Elle donna l'indication clairement, correctement ; mais son accent étranger la trahit.
— Vous, Française?. ..dit aussitôt l'homme en français, riant de ses dents blanches. Et il ajouta :
— Je vivais à Paris deux ans derrière... Gentilles
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Françaises... Folies-Bergère, le Moulin-Rouge; joli, très joli...
La main frôleuse de l'homme s'abattit sur le bras de la jeune fille et le serra. Elle le repoussa d'un coup de poing si rude, si inattendu, qu'il faillit culbuter. Le chapeau de soie roula dans l'avenue.
Il grommela un souhait de damnation, ramassa son chapeau sans plus rien oser, craignant sans doute le policeman, et s'en alla, d'abord à un pas gymnastique assez vif, puis de sa même allure respectable d'avant.
Frédérique continua sa route le long de Broad-Walk. Des larmes coulaient de ses yeux. L'horrible injure du désir masculin, à cette heure de crise, faisait déborder la source intérieure des rancœurs accumulées.
« J'ai mal... j'ai mal... » dit-elle tout haut, soulagée un peu à prononcer ces paroles, dans le silence qui, maintenant, l'environnait.
Ces hautes verdures, dont la fraîcheur rajeunie parfumait de sève le crépuscule; ces larges espaces de prairies, tout embrumés d'une vapeur acre, où parfois sonne le piétinement précipité d'un troupeau ; ce vide, cette paix autour d'elle... Ah! si tout cela eût pu reculer à jamais, écarter d'elle, infranchissablement, les êtres qu'elle avait aimés, qu'elle aimait encore, qu'il faudrait revoir ce soir même, tout à l'heure, auxquels il faudrait présenter le mensonge d'en visage serein! Tinka ! . . . Léa 1 . . . Georg ! . . .
« Non, décidément, je ne peux pas, j'aime mieux quitter Londres. J'irai retrouver Pirnitz. »
Et, tout à coup, comme elle imaginait son arrivée à Paris, et Pirnitz l'accueillant de ses bras ouverts, de son sourire tendre, elle s'arrêta, le cœur serré.
« Qu'est-ce que je lui dirais? »
Avec une cruauté violente, comme un cancéreux las de souffrir, qui meurtrirait son sein malade, elle s'obstina à fouiller la plaie secrète, qu'elle n'avait pas voulu voir jusqu'à présent. Et elle se harcelait d'invectives, de reproches, en fuite dans le soir humide.
« Oui... je me suis menti. J'ai menti à Léa et à Pirnitz. La sécurité de Léal... Le danger que courait Léa! J'ai pu écrire ces choses-là, me persuader que je les pensais! J'ai menti, menti, menti! La lettre même que je viens de jeter à la poste est pleine de mensonges...
« ... Il m'a vraiment quittée pour elle. Il venait me chercher souvent à Free Collège, les premiers temps. Puis il s'est rapproché de Léa. Je ne sais pourquoi. Il devait bien voir que ses visites me donnaient du bonheur. S'il était ici, près de moi, ce soir! »
Elle se surprit en plein dans ce rêve trouble.
« Oh! voilà donc où j'en suis! »
Elle frappa du pied, tamponna ses yeux avec son mouchoir. Elle n'avait plus d'énergie : le ressort s'en était cassé d'un coup. Les sentiments qui l'avaient toujours dégoûtée chez les autres entraient en elle maintenant, comme par la brèche d'une digue rompue... Elle évoqua la figure, l'allure de Georg. Qu'il serait doux de traverser la vie appuyée sur lui, de le réconforter et d'être réconfortée par lui ! Assise sur un banc aux environs du Jardin zoologique, et sans trop savoir comment elle était venue là, elle s'abîma mollement dans sa douleur. Elle s'avoua tout ce qu'elle s'était jusqu'alors refusée à soupçonner même : elle était jalouse, — non pas que Léa lui fut ôtée, — mais simplement, comme une fille ordinaire, jalouse d'un homme, jalouse de Georg.
Se reposer sur cette poitrine mâle, avoir le droit de regarder ce visage et de l'adorer... être proche de
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Georg, comme le serait désormais Léal Son vœu n'allait pas au delà, et aucun désordre des sens, certes, ne ravalait son chagrin.
— Oh! Pirnitz! Pirnitz!... Venez à mon secours! Ayez pitié de moi!...
Elle l'invoquait comme une sainte, une patronne fidèle, qui, malgré la distance, pouvait l'entendre, la secourir.
— Pirnitz, chère Pirnitz! Ayez pitié de moi...
Ce souvenir de la Sainte, n'était-ce pas le seul recours qui lui restât dans la faillite imprévue de sa volonté, de sa raison?
— Pirnitz, Pirnitz!...
Elle redisait fiévreusement les syllabes, et la suggestion de la prière opérait, le miracle s'accomplissait... La figure de l'apôtre apparaissait. La voix au timbre miséricordieux résonnait dans le cœur de la pauvre enfant, échouée sur ce banc d'exil... Elle parlait, dans le froid du crépuscule, la chère voix de Pirnitz, — eiles'exhalait de cette conscience imprégnée de son enseignement.
« Oui, ma Fédi, je suis là, disait la voix; je suis là près de toi, dans toi. Prends courage. Ta part est la meilleure. Il fallait que ton cœur fût ainsi brûlé par la flamme des passions humaines pour que tu devinsses vraiment la Vierge forte. Léa sera plus heureuse? Peutêtre!... mais elle sera moins près de la vérité et de l'harmonie. Tout ce qu'elle donnera d'amour à l'homme qu'elle aime, elle le prendra à l'œ^uvre de rédemption pour laquelle je la destinais...
« Sois forte, Frédérique, fortifie-toi de ta souffrance. Tu n'aimeras pas. Tu ne seras pas aimée... Tu seras seule... mais tu seras seule avec toutes tes pauvres sœurs déchues, persécutées, qui espèrent en toi. Du
courage, prédestinée!... Lève-toi et retourne bravement à la tâche. Souris au bonheur des autres qui n'est pas fait pour roi. Ton sort est celui des apôtres... Est-ce que j'ai aimé, moi? Est-ce |ue j'ai été aimée? Eh bieni tu seras supérieure à moi, car tu vivras pareillement sans joie, et tu es belle.
Belle, tu vivras comme si tu avais mon misérable corps... »
La nuit était tout à fait venue. Frédérique se leva du banc où elle était assise.
Le ressort de sa volonté, de nouveau tendu, rendit sous le ploiement qu'elle essaya.
— Allons I Elle ne voulut pas rentrer par cette allée de Broad-Walk, où elle s'était sentie si débile.
Elle sortit du parc par TOuter-Circle et revint à Marylebone en longeant les grilles extérieures, les magnifiques demeures à cariatides de Gloucester et de Cumberland-Terrace.
Avant de prendre, à Marylebone, l'omnibus qui la ramènerait à Piccadilly, elle entra chez un marchand et acheta, au prix d'une couronne, des camélias, des roses blanches, des œillets blancs. C'était le bouquet qu'elle allait offrir aux fiancés.
Léa et Georg, sans même soupçonner le mal secret de Frédérique, connurent la joie des fiançailles londoniennes, libres, fleuries de gaieté.
Rien, dans le fait, n'était changé à leur condition. Léa partageait toujours la chambre de Frédérique; Georg occupait toujours avec Tinka l'appartement du premier étage. Même, malgré les instances de Georg, Léa continuait d'aller chez Clariss and Sons. Elle aurait rougi devant Frédérique, toujours admirée et obéie, de rompre ses engagements, d'abandonner l'OEuvre. Seulement, chaque soir, Georg venait chercher sa mystique fiancée à la porte des ateliers; ils passaient en tête à tête les congés, les dimanches, dînaient ensemble dehors, parfois. Heureux du présent, ils marchaient
vers l'avenir qui les unirait plus étroitement encore, les mènerait aux épousailles mystiques d'Hilda et de Serge.
Ce que serait ce mariage, aucun des deux fiancés n'aurait pu le préciser à l'avance : « Le mariage mystique n'a point de lois », avait dit très justement Frédérique... L'avenir rêvé, pour eux, se résumait en ceci :
— Nous vivrons l'un près de l'autre, et nous ne nous quitterons jamais.
Il faudrait donc abandonner Tinka et Frédérique?
Ni Georg ni Léa ne le souhaitaient. Ils s'en remettaient à la destinée du souci de tout concilier : la précieuse solitude et la communauté fortifiante, l'action altruiste et l'amour. On vivrait au jour le jour, attendant pour prendre un parti que la mission des deux jeunes Françaises à Londres s'achevât. Alors seulement ils aviseraient; et tous prévoyaient que Tinka et Georg passeraient la Manche avec Frédérique et Léa.
Le printemps, autour des deux amants, peu à peu devenait l'été.
Au début de juin, il y eut quelques chaudes journées, avant-courrières des torrides semaines de la canicule londonienne. Puis le vent d'Est ramena la fraîcheur, et ce fut de nouveau délicieux; la vie britannique s'anima de tout le jeune désir humain qui s'affichait librement dans ses rues, dans ses parcs, dans sa banlieue verdoyante.
Douces promenades du soir, les bras joints parmi la foule qui se délasse du travail diurne, — un couple entre tant d'autres couples — et si fraternel , si joyeux !
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Comme ces paysages de Londres leur furent chers 1 Celui qu'ils aimaient le mieux, où ils revenaient presque chaque soir, c'était le bord de la Tamise, aux environs du pont de Westminster, près de l'édifice des Communes.
Le fleuve clapote à peine. Des barrages indistincts le coupent çà et là, dans le sens du courant... Les réverbères sphériques de Victoria Embankment éclairent de leur lumière incertaine les passants, rares et silencieux le long du quai, plus nombreux, plus bruyants, plus « foule », aux abords du pont.
De l'autre côté de la Tamise, vers le sud, quelques wharfs besognent toute la nuit, baignés par la lumière oxhydrique.
Sur le pont lui-même, on croise un peuple de promeneurs, animé et méthodique, troublé parfois dans sa marche paisible par les bordées d'un ivrogne... Voici un immense « guardsman » rouge qui enlace la taille de son amie; et l'amie est si petite que le bras du garde atteint avec peine la taille ronde de l'enfant qui se hausse... Voici les vendeuses de fleurs, avec leurs têtes spirituelles ou abêties, leurs yeux bleus d'Irlandaises; elles ont des chapeaux de paille garnis d'extravagants bouquets, un châle qui n'est souvent qu'une couverture pliée en triangle, un sale tablier blanc...
Léa et Georg s'avançaient sur le Westminster Bridge, hypnotisés par la lueur des wharfs, d'un jaune ardent, qui flambait sur la berge sud, et dans laquelle on voyait, à mesure qu'on approchait, s'agiter les ouvriers, comme des diables... Les promeneurs devenaient plus rares, les gens du West-Centre ne franchissant guère la ligne médiane du pont. Plus seuls.
les fiancés s'appuyaient au parapet, regardaient Londres du côté de Charing-Cross et de Lambeth, vers la descente du fleuve. Les berges noires dormaient; toute la ville s'harmonisait en une débauche délicate.
Elle exhalait ses clameurs de plus en plus assoupies, éteignait ses lumières, s'apaisait pour la nuit... Et déjà, par le silence jp
accru, on entendait l'eau s'écraser contre les murailles du quai ou se déchirer aux piles du pont.
Alors, Léa et Georg, — comme naguère à Hampstead-Heath, tournés vers ce mystère qu'est la trouée d'un fleuve roulant son onde à la mer, rêvaient de voyages. Où est le bonheur? S'arrêter dans un coin de la terre, y fixer son foyer et n'en plus partir? Ou bien, au contraire, s'en aller à travers le large monde, voir chaque jour des pays, des visages nouveaux! Oh !
la magie des villes devinées par l'imagination débridée, galopante!... Villes du Nord aux toits aigus, aux dômes dorés surgissant du velours immaculé de l'hiver! Villes du Midi latin aux pures arcades, aux sobres lignes, aux amples perspectives, aux arbres d'un vert sombre, immortel!... Et l'Orient, tout blanc de craie sous le ciel indigo...
Ces rêves s'évoquaient dans leurs conversations; leurs deux imaginations se mêlaient tellement qu'ils pensaient les mêmes choses en même temps et qu'ils ne savaient plus, après, lequel avait rêvé, lequel avait conté son rêve à l'autre...
Ils revenaient vers la rive gauche, et alors, juste au bord du fleuve, debout, confus, sévère, le gothique édifice de Westminster dressait ses hautes tours, ses créneaux, ses meneaux perpendiculaires et les mille clochetons de son faîte, — pointus comme des crayons. L'eau moirée, piquée de lueurs dansantes, en rasait les assises. La tour Victoria était la plus haute : elle se dissimulait à gauche dans le brouillard ; la tour centrale était la plus basse; mais la plus visible des trois était le Big-Ben, ouvrant tout rond l'orbe jaune de son horloge qui, aux quarts des heures, parlait à la foule de sa grosse voix de cloche familière, amie du peuple.
... Par Whitehall, par la caserne des Gardes, par le mystère humide de Saint-James Park et le palais du prince de Galles, les fiancés, chargés de bonheur, ivres de projets, regagnaient Apple-Tree-Yard. Leurs mains, durant toute la promenade, ne s'étaient pas désenlacées. Rentrés dans la maison, au pied de l'étroit escalier, ils se quittaient; Georg baisait Léa au front, d'un baiser si tendre et si calme qu'elle se sentait toute réconfor-
tée, et qu'elle allait, sans le moindre remords, rejoindre Frédérique. La sœur aînée, elle, ne sortait guère, usait ses soirées comme ses jours au travail, et, maintenant victorieuse d'elle-même, accueillait sa cadette avec un amical sourire, ne laissant rien deviner.
Pendant la première dizaine de mai, les dessinatrices de la maison Clariss and Sons se mirent en grève ; elles réclamaient un meilleur salaire, justifié, disaient-elles, par un léger changement des procédés qui rendait l'ouvrage plus difficile. Grève paisible, pratique, sans cris, sans violences, qui fut bientôt réglée par un accord entre les déléguées et les patrons.
Georg accompagna Léa dans les deux meetings tenus par les dessinatrices au Wesleyan-Club. Épris des idées plus que de Taction, ils ne s'y plurent guère. Us furent frappés, blessés, par Tâpreté terre à terre des revendications, par la médiocrité des ambitions, par le positivisme absolu dont témoignaient les discours. L'individualisme actif de tous les membres du club leur parut, en revanche, admirable, leur aisance à parler en public, l'absence de digressions, d'effets superflus. Bien qu'il y eût des pères, des frères, des fiancés de dessinatrices à ces réunions, la haine de l'homme y éclatait. En effet, les dessinateurs de l'usine, jaloux de leurs camarades femmes et désireux de tuer d'un coup leur concurrence, avaient refusé de revendiquer avec elles. Ils offraient de continuer les travaux sans augmentation de salaire : ce qui fit avorter partiellement la tentative des grévistes.
Les quatre jours de chômage firent des loisirs aux fiancés. Hors des meetings, ils les passèrent presque tout entiers dans l'atelier de Georg, qui achevait le pre-
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mier panneau de son triptyque dans la joie d'une création facile, heureuse, imprégnée d'amour. L'Aïno légendaire, n'était-ce pas sa Léa? La regarder, fixer ses traits et son sourire sur la toile, n'était-ce pas une caresse encore, caresse épurée par l'Art? Cette caresse mystique, Léa la sentait délicieusement, et jamais elle n'était lasse des longues séances.
A d'autres heures, Georg enseignait sa fiancée, apprenait à cette jolie main frêle, si adroite, à dessiner le visage humain. Mais Léa était surtout incomparable par son imagination du décor ornemental. Elle déviait vers le rêve, vers l'imprévu, les formes observées dans la nature, créait des styles harmonieux, des flores, des architectures de féeries, folles et pourtant coordonnées dans leur fantaisie par un goût sagace.
Parfois, las de travailler, ils s'asseyaient côte à côte sur le divan, au fond de l'atelier; Georg appuyait sa tête sur la poitrine de Léa, et, sans parler, ils se contemplaient. Leurs yeux se pénétraient, cherchaient leur âme. Leurs mains se joignaient comme des mains d'amants; parfois, les lèvres de la jeune fille effleuraient les cheveux ou les yeux de son fiancé; mais ils n'étaient même pas sollicités par un instinct obscur d'aller au delà des caresses d'un frère et d'une sœur, et aucun de leurs gestes ne profitait de la solitude. Ils étaient chastes sans contrainte, ne souhaitant rien de plus que ce qu'ils possédaient maintenant l'un de l'autre. C'était bien l'Eve et l'Adam de l'union mys-
tiq
ue, dédaigneux ou ignorants de la loi des sens.
Pendant le chômage des ateliers Clariss, ils vécurent d'ailleurs libres comme des époux, ne voyant Tinka qu'aux heures des repas, car le travail de celle-ci, ap-
prochant de sa fin, l'absorbait ; elle ne parlait plus, elle ne vivait plus que de son œuvre. Quand ce fut le dernier soir de ces jours bénis, quand les deux soeurs, au moment du coucher, se levèrent pour regagner leur chambre, Léa se jeta dans les bras de Georg et pleura contre lui :
— C'est fini, murmura-t-elle... Nos chères vacances sont finies. As-tu goûté ces jours, mon ami?
— Oui, répliqua gravement Georg. Pendant ces quatre jours, tu as été ma femme, véritablement!...
A ce moment, Tinka, pensive, regardait Frédérique. Elle remarqua le visage bouleversé, les yeux fixes, la bouche convulsée de l'aînée.
Elle fut sur le point de lui dire :
— Qu'avez-vous, chère 1»
Elle ne dit rien. Seulement, en l'attirant pour lui donner le baiser du soir, elle écouta battre ce grand cœur douloureux. Elle ne sut pas pourquoi Frédérique souffrait, mais elle fut certaine qu'elle souffrait.
Les dessinatrices avaient obtenu, comme unique bénéfice de la grève, leur congé pour l'après-midi du mercredi, sans retenue de salaire : l'ouvrier anglais est surtout friand de loisirs. Un tel résultat fut particulièrement goûté de Georg et de Léa. Désormais, ils eurent, chaque semaine, deux « demi-vacances », et ils comptèrent, par ces deux journées, les étapes de leur vie... Quelques-unes devaient, plus tard, demeurer présentes dans leur mémoire, presque à l'égal de Hampstead Heath.
L'une fut certaine après-midi du commencement de juin... Un jour gai, gai et cordial sans qu'on sût pourquoi, avec quelque chose de nouveau dans la couleur de la lumière et dans le goût de l'air, qui suggère à
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tout le monde, pauvre ou riche, artiste ou bourgeois, ce naïf élan : « Qu'il fait bon vivre! » D'un ciel à moitié couvert, mais sans menace de pluie, le soleil descendait, filtré par les nuées qui ne faisaient point d'ombre, et des souffles de vent d'été, brefs, volages, chatouillaient les joues et les narines. L'envie d'être hors des villes chantait dans cet appel de l'air et de la clarté; l'envie des arbres denses, des sentiers humides, des bêtes ruminantes, du toit sur la pente d'un coteau ou du profond parc bordant la route vide, avec le château heureux qu'on devine parmi les massifs de fleurs, par delà les bouquets de cèdres et de châtaigniers.
Georg et Léa prirent un train, le premier qui partait, à la station de Victoria. Descendus à South-Croydon, aussitôt ils s'éloignèrent. D'un pas leste et ferme, parfois animé de courses folles, ils gagnèrent les limites de la grosse ville de banlieue, les faubourgs meublés de villas. Ces villas, avec leur jardinet bien ratissé, leurs gazons rasés de près et taillés en arêtes vives, portaient leur nom sur la grille de façade : Eastbourne, Wellington-house , Waverley, Glenchurch. Tout le vocabulaire familier des homes anglais défilait ainsi sur les plaques de cuivre ou d'émail minutieusement polies ou lavées...
Les faubourgs dépassés, ce fut la grande route déroulant son tapis poudreux entre de vastes domaines à belles portes monumentales, les pelouses coupées de barrières blanches, décorées de chênes en groupes vénérables. Puis, voici que le paysage, à droite et à gauche, s'ouvrit sur les vertes prairies, sur ce grand jardin ombragé qu'est le Surrey.
La joie d'être libres, de s'aimer, de se mouvoir, fai-
sait vibrer les nerfs et les muscles harmonieux des deux piétons alertes. Ils allaient, ils allaient, sans souci de l'heure. Us étaient mari et femme à présent. Les mots : « mon mari — ma femme » revenaient à chaque minute sur leurs lèvres, et ils y goûtaient, chaque fois, comme
la saveur d'un fruit.
Léa disait :
— Mon cher mari, regardez sous ce pommier comme il y a une foule de petites bêtes ailées... On dirait d'un nuage suspendu dans l'arbre.
Et Georg répliquait :
— Ce sont des moustiques trop pressés... Us voient le soleil chaud et clair et s'imaginent qu'on
est en été... L'humidité et le froid, ce soir, les surprendront dans leur gaieté et les tueront.
— Pauvres insectes!
— Ne vous en approchez pas trop, ma femme chérie... Ils vous piqueraient; ils sont très méchants.
Gais, puérils, ramenés à l'adolescence par la jeunesse de la saison, ils firent des milles sans compter, au hasard, se perdirent, crurent revenir sur leurs pas, ne voulurent pas demander leur chemin à un vicaire qui passait parce que Léa trouvait qu'il avait l'air hostile... Au moment où le jour baissait, ils finirent par atteindre un village à cheval sur deux routes qui se croisaient en son centre, — calme village d'une contrée agricole, point agité de mouvement commercial, point noirci par la fumée des usines.
Les maisons britanniques à saillies demi-hexagones
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s'alignaient paisiblement, offrant leurs boutiques modestes; derrière les vitres apparaissaient de vieux visages, qui semblaient vieux comme les maisons, vieux comme la vieille Angleterre.
Léa avoua l'espoir d'un abri et d'une chaise; Georg déclara qu'il avait faim. Ils trouvèrent vite la meilleure auberge — Kutland Arms — si respectable avec son enseigne en forme d'écu, sa façade jaune clair et ses croisées sans persiennes, drapées à l'intérieur de stores en calicot imprimé et de rideaux en fausse dentelle.
Le vestibule franchi, une jeune femme les reçut au guichet du bar luisant de cire, et, sur la demande d'un « thé d'après-midi », sonna la bonne.
Celle-ci, en costume noir, colletée et coiffée de blanc, mena les voyageurs dans une salle donnant sur la route... Les murailles racontaient des légendes bibliques, des paraboles, et s'ornaient de phrases cueillies aux Livres Saints :
« Malheur aux machinateurs d'iniquités, à ceux qui forgent le mal.
« Ayez foi en Dieu!
« Bienheureux ceux qui ont le cœur doux! ... »
En attendant qu'on les servît, Georg et Léa s'amusaient à lire ces pieuses exhortations, admiraient les gravures anciennes et précieuses qui, comme dans la plupart des auberges d'Angleterre, prouvent le conservatisme persistant de la nation.
Il y avait aussi des portraits de souverains et de grands personnages de la noblesse : Georges III, un duc de Devonshire. Il y avait le témoignage qu'un Roberts — le nom du propriétaire — avait été élève diplômé à Cambridge vers 1843. Ainsi, dans ce coin ignoré d'une campagne britannique, s'affirmait cette force traditionnelle qui frappe l'étranger et lui impose.
La nappe, par les soins de la bonne, avait recouvert la table carrée du parloir.
Le beurre, les confitures, le pudding, les petits cakes bizarres au gingembre, à la menthe, à la rhubarbe, jouaient aux quatre coins sur cette nappe. Léa et Georg s'assirent devant les tasses vides, grignotant des miettes. Ils savaient qu'il eût été superflu de bousculer le service, — que tout se ferait sans hâte, mais sûrement, à son heure.
Le thé vint en effet, dans une haute théière de métal, décorée de glands figurés, et le pot au lait, et le pot à l'eau chaude, et le bol évasé où l'on jette les brins de feuilles de thé passées avec la liqueur odorante. La bonne sortit après s*être informée gravement a si le gentleman et la lady ne désiraient rien de plus ».
— Non, dit Georg. Tout va bien.
A mesure que l'heure inclinait vers le soir, on eût dit que la lumière devenait plus éclatante. Les nuages se volatilisaient; les fenêtres à petits carreaux versèrent une clarté orangée, réfléchie dans les glaces des gravures. Sous les guillotines levées, le vent estival vint remuer les bords de la nappe et chuchoter autour des cheveux de Léa.
Léa fut d'abord pénétrée du bien-être de ce « home » de hasard, ancien et pourtant confortable, où ils étaient côte à côte, dans de la lumière et de l'air savoureux, devant le joli, frugal repas de gâteaux et de thé. Puis, insensiblement, une tristesse vague s'infiltra dans son bonheur : comme l'entrevue, dans ce bonheur même, des autres joies qu'elle n'aurait jamais en partage.
Elle dit :
— Georg... Aurons-nous un jour une maison... où nous serons seuls, ensemble?
Georg sourit. Il demanda :
— Et Frédérique?
Léa ne répondit pas. Pourquoi ici, à cette minute, devant la table d'un parloir d'auberge, avait-elle l'impression aiguë de la contradiction de sa vie? Pourquoi cette certitude furtive qu'elle allait à des douleurs, à des catastrophes, si elle ne se hâtait de choisir entre ces deux pôles de son âme : Georg et Frédérique?
Elle se réfugia contre l'épaule de son fiancé.
— Oh! Georg, dit-elle. Prenez garde!... Prenez garde que nous ne soyons malheureux!...
— Pourquoi, chère? Quelle menace vous effraie?
— Je ne sais pas, mais j'ai peur. Que deviendronsnous? Je veux demeurer toujours près de vous.
Georg s'étonna de son anxiété. Il n'avait pas d'anxiété, lui, et, tout en la caressant comme une enfant, il le lui dit. Le calme de ses sens s'accommodait fort bien d'un avenir pareil à ce présent délicieux, de cette existence entourée de femmes. Léa, la plus chère de toutes, la fiancée, l'épouse mystique. Et, encore, auprès de sa beauté rayonnante, la gaieté inspirée de Tinka, — et le grave sourire de Frédérique, — toutes deux à l'arrière-plan du bonheur quotidien.
Il explique cela à Léa, en l'engourdissant du frôlement de ses doigts, sur ses cheveux et sur ses joues... Le rêve de ce phalanstère intime s'éclairait, transporté dans les pays méridionaux. Elle se laissait bercer, et le vague désir des joies plus précises, plus poignantes, qui tout à l'heure avait brûlé son cœur, s'évaporait.
Quand ils eurent achevé leur goûter, ils se préoccupèrent du retour. Un indicateur local était disposé sur la cheminée. Ils le consultèrent : ils lurent qu'un train pouvait les ramener à Londres aux environs de
sept heures. Comme Lëa se levait pour sonner la bonne, elle poussa un cri léger.
Georg accourut près d'elle.
— Qu'est-ce que vous avez, ma chère femme?
— Je ne sais. Une douleur... comme une piqûre d'aiguille... ici.
Retombée sur la chaise, elle touchait le dessous de sa jambe droite, un peu plus bas que le genou...
— Laissez-moi voir, dit Georg.
Il s'agenouilla à ses pieds, attendit qu'elle soulevât sa jupe. Elle ne bougeait pas. Le sang lui couvrait les joues. Elle ressentait une fois de plus cette angoisse faite de pudeur et aussi de honte de sa pudeur, que lui inspirait souvent la simplicité fraternelle de Georg.
— Vous ne voulez pas que je regarde? demanda Georg. Comme vous voilà devenue Anglaise pour un si bref séjour en Angleterre!... Soit, je vais appeler la bonne, qui vous soignera.
— Non, fit brusquement Léa, irritée contre ellemême. — Tenez!
Elle se força à lever ses jupes jusqu'au genou, dégrafa sa jarretière, abaissa son bas... Elle dut se retourner à demi pour que Georg pût voir, juste à la naissance du mollet, l'ampoule rosée d'une piqûre d'insecte sur la blanche soie de la peau.
— Ce ne sera rien, absolument rien, dit Georg. Nous pourrions tout de même demander à la propriétaire un peu d'alcool camphré ou d'ammoniaque.
— Bah ! ce n'est pas la peine. Une piqûre de moustique n'est rien. Cela s'apaise déjà. Il m'avait semblé d'abord, tant la douleur était vive, que je m'étais blessée.
Georg restait agenouillé aux pieds de Léa. Les chastes jupes étaient retombées jusque sur la cheville, ne laissant plus voir qu'une pointe de sou-
FRÉDÊRIQ.UE
lier, poudreux de la poussière des routes. Le crépuscule du soir envahissait la pièce. Les lumières orangées s'éteignaient dans les glaces des gravures.
Georg murmura :
— Comme vous êtes belle, Léa ! L'artiste ne rêve pas ce que vous réalisez.
Elle ne répondit pas.
Elle éprouvait une émotion un peu trouble, mais savoureuse.
Une secrète communication de leurs esprits lui fit deviner que Georg pensait à l'Aïno légendaire, as- sise, nue comme une nymphe, en face de la mer...
Ils revinrent silencieusement à Londres, — silencieusement et tendrement. Léa ne soi plus. Ils arrivèrent à Apple-Tree-Yard juste pour l'heure du souper. A table, Tinka, qui avait bien travaillé toute la journée, fut gaie et bavarde. Frédérique conta son après-midi laborieuse, cita les répliques de ses élèves. Les deux fiancés dirent l'histoire de leur promenade. Mais ils ne parlèrent ni de la piqûre de l'insecte ni de cette minute où Léa avait souhaité vivre éternellement seule avec Georg. Attaché sur eux, le grave regard de Frédérique sondait leur âme.
C>ETTE promenade dans le Surrey marqua une date pour les deux fiancés. Désormais, ils jouirent plus encore de leur amour : mais ils ne connurent plus la même innocente cordialité, la même ardeur de libre adolescence. Ils parlaient moins, et malgré le mutisme de leurs bouches, ils sentaient la communion de leurs pensées. Ils ne se réfugiaient plus, comme naguère, l'un contre l'autre. Étant moins fraternels, ils semblaient moins amants. Léa surtout vivait dans une ferveur singulière, que ni le labeur ni le sommeil ne dissipaient. Sa parfaite pureté ne savait pas la cause ni le nom de cet alanguissement de douleur et de joie, qui la rendait en même temps plus imaginative, plus nerveuse, plus pensive, plus tendre pour Frédérique, insomniaque et vibrante, autre en un mot.
FRÉDÉRiaUE 251
Elle travaillait davantage, se passionnait pour l'OEuvre, écrivait à Pirnitz des lettres d'un féminisme enthousiaste, croyait désormais à la possibilité d'unir Georg à tous les projets désintéressés de Frédérique.
Frédérique, qui la regardait évoluer, reconnaissait cette belle fièvre pour l'avoir éprouvée elle-même : c'était la fièvre du bien, la même qu'avait suscitée en elle, jadis, la rencontre de l'Apôtre.
« Est-il possible, pensait-elle, qu'un homme ait sur Léa l'influence que cette sainte eut sur moi? »
Pour Frédérique, jusqu'ici, l'influence d'un homme devait être néfaste, amoindrissante, avilissante, en tout cas contraire à l'inspiration d'une Pirnitz.
« Seulement Georg est aussi différent des autres hommes que Pirnitz l'est des autres femmes. »
Et elle le contemplait avec une poignante admiration, si beau, si tranquille, tel un jeune sage descendu du Nord vers les Athènes méridionales pour y enseigner des secrets de sérénité.
Oui, Léa se transformait. Son âme s'ouvrait à des notions insoupçonnées. Elle comprit, dans un élan d'orgueil, la simplicité insexuelle d'une Tinka, d'un Georg, d'une Hilda. Ce qu'il y avait de pudeur tissée en elle avec l'hérédité se modifia, s'épura. Elle entrevit, sans y atteindre encore, mais en s'en approchant peu à peu, ce détachement de la chair, où le corps ne compte même plus comme objet de scandale. Elle espéra qu'un jour elle pourrait, sans trouble, offrir au pinceau de Georg, telle l'Aïno des légendes, sa propre beauté dans la nudité tranquille de l'enfance.
Jours admirables où, par une grâce de la destinée,
l'assoupissement des passions hostiles, la joie laborieuse de tous, concoururent à resserrer en une famille fraternelle les hôtes d'Apple-Tree-Yard. Léa, Georg, Frédérique, Tinka, et souvent Edith Craggs, formaient un groupe uni par la noblesse de leurs projets. Tous s'aimaient; aucun n'avait d'imagination basse. Tinka, dans l'achèvement de son livre, s'éclairait d'une félicité intellectuelle, tempérée par sa grâce puérile. Frédérique rayonnait de la victoire intérieure remportée sur elle-même. Fdith brûlait de la flamme charitable qui transfigurait sa laideur. Léa et Georg, magnifique couple mystique, faisaient éclater sur ce groupe la lumière sereine de l'amour humain surnaturalisé, — la libre grâce, comme disent les apôtres du féminisme.
C'était vraiment, dans ce coin populeux de Londres, une cellule enfin organisée et prospère, de la société à venir.
C'était la traversée, par une mer tranquille, d'un beau navire enguirlandé de fleurs, sonore de chansons, — vers la Cité future où l'humanité féminine et l'humanité masculine s'accorderont dans une égalité parfaite.
Mais, comme une pointe d'écueil surgie de la route, un petit événement d'âmes allait briser le navire mystique — et disperser subitement tous les passagers de l'héroïque traversée.
L'avant-dernier dimanche de juin, Georg et Léa exécutèrent le projet souvent formé durant les brumes hivernales : la promenade à Richmond, la perle des excursions aux environs de Londres. Georg avait attendu pour cela un jour de soleil sans nuages, un splendide jour de la fin du printemps britannique, où
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la lumière a de l'éclat sans éblouir et de la tiédeur sans accabler.
Ils partirent seuls, comme de coutume. Tinka était sédentaire à l'excès; Frédérique trouvait toujours un prétexte pour s'isoler quand Georg accompagnait Léa. Us partirent dans la gaieté du soleil — tels deux enfants auxquels on accorde enfin un plaisir depuis longtemps promis.
Georg avait fait dès le matin retenir les hoxseats, qui sont les places voisines du cocher, à l'un des charsà-bancs attelés de quatre chevaux. Ils se hissèrent, devant la gare de Charing-Cross, sur ces sièges haut perchés. Déjà les autres banquettes étaient presque entièrement garnies de touristes, — des Anglais, des étrangers reconnaissables à l'impatience qu'ils manifestaient des lenteurs du départ. Car le char-à-bancs cheminait au pas de sa « double paire », frôlant le trottoir de Piccadilly; le cocher, guettant les passants, clamait : « Hampton Court, sir? Hampton Court? Kew... Richmond... Hampton Court... » toujours prêt à tirer les rênes, à stopper au moindre signe, tandis qu'un gringalet à béquille bondissait sur la chaussée, raccrocheur, criard, infatigable.
Et le couple des deux amants faisait au four-in-hand une gracieuse et tendre enseigne vivante. Georg en chapeau de feutre, en pardessus gris, une large fleur d'œillet au revers; Léa, dans son deuil atténué, tempéré de quelques rubans, de quelques tulles blancs, coiffée d'une capote de paille noir et argent, sous laquelle ses cheveux châtains luisaient comme de l'or bruni.
Majestueux, vêtu d'un ample cover-coat mastic, un bouton de rose à la boutonnière, ganté de gants rouges qui semblaient découpés dans la même pièce que la
LES VIBRGES FORTES
rouge et rugueuse peau de son visage, les jambes enveloppées dans un plaid écossais, le cocher ne s'interrompait de crier aux passants que pour converser avec ses chevaux.
« — Go on, Jubi... hip! good fellow^... Toby, rascal!... »
Ce fut seulement après Hyde Park Corner que l'attelage partit au trot.
On suivit d'abord les grilles de Hyde Park et les jardins de Kensington. L'énorme ruche de moellons qu'est Londres rapetissait peu à peu ses cellules. Entre les maisons plus basses, plus modestes, un peuple à la joie tranquille dévalait vers la campagne, — suivant à pied les trottoirs, s'engouffrant dans les sous-sols des gares de district, — se trimbalant en petite voiture attelée d'un poney fleuri au frontail, — ou filant sur des bicycles, les hommes nerveux et longs dans le jersey collant et les culottes, — les femmes droites sur la selle en flottante jupe, hardies, sûres d'elles, et, malgré tout, un peu comiques. A droite, à gauche, c'était toujours Londres ; à peine, cà et là, s'ébréchait la ligne des maisons, peu à peu diminuées, maintenant pareilles à de frêles joujoux. La Ville se poussait vers l'ouest, débordait des vieux quartiers vers la campagne aérée, comme font toutes les antiques cités encore grandissantes. Cela s'appelait Kensington, Hammersmith, Chiswick, et c'était toujours Londres. Léa regardait courir ce paysage de verdure et de maisonnettes, souriante, silencieuse, aspirant la vue, l'air pur, le soleil.
A Kew, pour la première fois, la Tamise apparut.
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Le coach s'arrêta longuement à l'entrée du pont; une place vide restait au dernier banc; il s'agissait de la combler. Les « Hampton Court! sir, Richmond ! Hampton Court! »... retentirent pendant de longues minutes, sans décider toutefois aucun des nombreux promeneurs qui s'agitaient au pied du véhicule.
De l'autre côté du fleuve, contre un ponton misérable, un petit bateau haletant débarquait son contingent de fourmis.
Le coach reprit sa course, atteignit Richmond où la Tamise fut de nouveau traversée, gagna les belles routes ombragées, voisines de Twickenham, parcourut le village, et enfin pénétra dans la célèbre allée de châtaigniers du Bushy Park, dont la triple rangée, de Hampton Court à Teddington, couvre près de deux kilomètres.
Les châtaigniers, en pleine floraison, alignaient leurs gigantesques colonnades... Des hardes de cerfs et de chevreuils broutaient l'herbe grasse, dans les féeriques alternances d'ombre et de lumière que marquaient les troncs.
Georg et Léa descendirent à l'entrée du jardin français de Hampton Court, et, touristes consciencieux, se rendirent aussitôt au palais qu'ils visitèrent. Quand ils eurent abondamment contemplé et discuté les Mantegna de la galerie, le désir du soleil et du grand air les ressaisit. Ils revinrent au jardin, criblé de fleurs en cette saison printanière, puis le village de Kingston où une tasse de thé les réconforta. Enfin, par les Woodland, ils entrèrent dans le parc de Richmond.
Toute l'après-midi, ils marchèrent ainsi, conversant comme de vieux amis, les nerfs paisibles, les sens en équilibre, jouissant l'un de l'autre. Il était cinq heures quand ils rejoignirent le pont de Richmond, sur la
Tamise. Alors, tandis qu'ils s'attardaient un instant, regardant glisser les barques agiles, Léa avoua à Georg qu'elle se sentait un peu lasse.
— Un peu grise aussi, dit-elle... Toute cette verdure, toute cette chaleur me montent au cerveau. Il me semble que je dormirais volontiers. Ne restons pas immobiles.
Ils montèrent la longue et âpre rue qui mène aux terrasses de la ville, disposées en jardin public. L'hôtel est situé à l'extrémité de ce jardin. Les promeneurs y affluaient déjà de tous les environs, consacrés aux excursions dominicales. Georg demanda une chambre où la « lady » pût se reposer avant le dîner. On les mena d'assez mauvaise grâce à une petite pièce sans vue, qui sentait le sapin chauffé. Ils y trouvèrent un canapé, un lit, une toilette, un fauteuil et, sur la cheminée, un mince traité méthodiste intitulé : Le Prix d'une Journée de plaisir.
— Je vous laisse, chère, dit Georg. 'Moi-même je vais faire un bout de toilette aux lavabos du rez-de-chaussée et commander le dîner pour six heures et demie. Je reviendrai vous prendre dans une demi-heure, à moins que d'ici là vous ne descendiez.
La demi-heure écoulée, comme Georg ne voyait pas venir Léa, il remonta, frappa à la porte de la chambre. Léa ne répondit pas. Inquiet, il ouvrit. Il fut aussitôt rassuré. Léa s'était étendue sur le canapé. Elle avait pris sur la cheminée la brochure protestante; elle avait commencé de lire en attendant Georg. Bientôt, la fatigue de la marche conspirant avec l'ennui mortel de sa lecture, elle s'était endormie. Elle dormait, couchée comme une sainte de châsse, longue,
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fine, pudique, à peine inclinée sur le côté droit, un bras contre le corps, l'autre débordant le canapé, la main pendante, d*où avait glissé le Prix d'une Journée de plaisir.
Quand Georg entra, elle entr'ouvrit les yeux, sourit d'un charmant sourire d'impuissance, agita faiblement la main et se rendormit. 11 s'assit près d'elle, sur Tunique fauteuil, et la regarda.
Une vive crainte l'avait ému, quand, frappant à la porte, il n'avait pas entendu de réponse. Cette crainte, à présent calmée, laissait son cœur houleux; et lui aussi ressentait l'impression d'alanguissement que donnent à l'organisme les premières journées de chaleur passées en plein air.
Léa dormait, paisible, si jolie, son corps charmant dessiné par le poids des étoffes.
Rien ne trouble davantage l'amant que le sommeil de sa bien-aimée. Le sommeil est touchant, insouciant, sans défense. 11 fait apparaître la limite de la personnalité humaine; regarder dormir, c'est regarder la lutte de la pensée et de la mort, de la conscience et de l'irresponsable.
— Oh! chère enfant! pensa Georg.
Un grand besoin de la protéger le tourmenta, de la serrer contre son cœur, cette vaillante fille qui, faite pour régner par sa beauté, s'imposait chaque jour le travail et la rude promiscuité d'un atelier... Des commencements de pensées, des éveils de sensations lui vinrent, qui ne s'achevèrent point. Il lui sembla que son être moral s'étirait, si l'on peut ainsi dire, au dedans de lui, comme s'étire un jeune garçon qui sent grandir ses membres. Puis il éprouva une lourde prostration, le sentiment d'être perdu dans le vaste monde.
de s'être trompé de chemin dans la vie; il eut peur de sa solitude.
Il mit son fauteuil tout contre le canapé où reposait Léa, prit la main qui pendait et qui s'agita doucement
à son contact. Il pencha son front vers le profil endormi, respira l'haleine de la bouche. Un peu de place restait sur l'appui du canapé; il y appuya sa tête, toute proche de celle de sa fiancée.
Alors, il souhaita passionnément une chose singulière : la rejoindre dans son sommeil, mêler son propre rêve au rêve de Léa. Il ferma les yeux et, tout enveloppé du souffle, du parfum des cheveux de la jeune fille, il voulut s'endormir, — il s'endormit.
Quand il sortit de cette léthargie bienfaisante, la lumière, dans la petite pièce, avait changé de nuance. Elle était plus vespérale, plus rousse. Assise sur le canapé, Léa lui souriait de son idéal sourire. Il lui tendit les bras.
— Oh! je t'aime!... Jamais je ne t'ai aimée comme
FRÉDÉRIQ.UE 259
aujourd'hui. Jamais je n'ai eu de bonheur comme dans ce sommeil, près de toi.
— Moi aussi, dit Léa, je suis heureuse.
Encore engourdis, ils restèrent joue contre joue, se serrant de leurs bras languissants. Mais, à mesure que la perception précise des choses leur revenait, ils se désenlacèrent sans brusquerie. Ils se levèrent, rajustèrent le désordre où les avait mis l'abandon du sommeil. Leurs yeux, maintenant, se fuyaient. Léa sentait de nouveau la honte pudique qui l'avait saisie plusieurs fois devant Georg; Georg, pour la première fois, comprenait cette honte, — primitive honte de l'Eve éternelle et de l'éternel Adam.
— Descendons, voulez-vous? fit-il. Il est près de six heures et demie.
— Oui, répliqua Léa, descendons.
Leur embarras se dissipa dans le brouhaha des passants, des voyageurs, des dîneurs qui obstruaient le vestibule et les salles. Ils gagnèrent la table qu'on leur avait préparée. Cette table était voisine d'une large fenêtre donnant sur la terrasse de l'hôtel, — terrasse à la française qui surplombait l'immense paysage de Richmond Park : la vallée de la Tamise, entre le village de Richmond et les lointains de Surbiton.
Le soleil déclinait vers la droite, encore chaud sans être aveuglant, changeant de couleur à mesure qu'il absorbait sur son passage les nuées, transparentes comme une vapeur d'or, insensiblement montées de l'Occident.
La salle du restaurant contenait seulement une dizaine de tables. Un groupe de Français et de Françaises, reconnaissables à la vivacité de leurs gestes ainsi qu'au charme piquant des toilettes féminines,
26o LES VIERGES FORTES
occupait au fond deux tables réunies. De sérieux couples britanniques, des gentlemen corrects dînaient aux autres; sur chacune de celles-ci, la bouteille de Champagne montrait, hors du seau de métal, sa tête capsulée d'argent.
A la table voisine de celle où s'assirent Georg et Léa, il y avait un ménage anglais : le mari, haut, bien taillé, ayant l'élégance impersonnelle du Londonien; la femme, quelconque, blonde fade, mal habillée d'étoffes chères.
Une institutrice allemande dînait avec eux, ainsi qu'une adorable petite fille d'une huitaine d'années, vêtue dans le style des Kate Greenaway.
Tout de suite, cette petite fut intéressée par Léa. Elle se tournait sur sa chaise pour mieux la regarder, malgré les observations à voix basse de la gouvernante et les « Oh! Mary! combien impropre!... » des parents.
Tandis qu'on les servait, Georg et Léa promenaient leurs regards sur le paysage ouvert devant eux. C'était une plaine meublée de nobles verdures, un parc infini sillonné par la Tamise. Le soleil poudrait d'or le couchant; sous ses rayons, la Tamise semblait une coulée de vermeil, criblée de petites taches qui étaient des barques. L'atmosphère particulière de la terre britannique se révélait à cette brume, bleue comme la fumée d'un tabac oriental, qui opalisait non seulement les lointains, mais les plus proches bosquets.
Léa, les yeux sur l'horizon, touchait à peine au repas. Ses prunelles et ses joues étaient un peu fiévreuses ;
— Vous n'avez donc pas faim, ma chère? dit Georg.
— Non, pas faim du tout. Mais je suis bien ici.
FRÉDÉRIQ.UE 26l
Subitement, voilée de tristesse, elle ajouta :
— Comme ces dimanches sont courts! Georg ; je n'ai plus de courage pour passer tant de journées loin de vous.
L'appétit capricieux de la jeune fille se ranima pour le dessert, les fruits, les glaces ; elle but alors quelques gouttes de Champagne, et sa gaieté lui revint.
Rebelle définitivement aux observations de ses parents et de la gouvernante allemande, la mignonne Mary avait quitté sa chaise, rôdait avec une curiosité impudente autour des deux étrangers, que son manège divertissait. A la fin, elle se décida à s'approcher de Léa.
— Ton dont speak english> demanda-t-elle d'une voix inquiète.
Léa ayant répondu en anglais, l'intimité fut liée tout de suite. Mary voulut savoir la nationalité de Léa, dit qu'elle avait été à Paris « quand elle était petite », qu'elle trouvait Léa très jolie, — lui demanda si elle la trouvait jolie elle-même, — s'informa de ce que les deux fiancés avaient mangé, dit qu'elle n'avait pas bien dîné parce qu'elle n'aimait pas la viande, offrit sa bouche à baiser, et retourna auprès de ses parents qui n'avaient pas bronché, résolus à ne pas aggraver Vimpropriété de Mary en liant conversation avec des inconnus.
Alors Georg et Léa quittèrent la table pour la terrasse.
11 n'y avait plus de poussière d'or, il n'y avait plus de brume bleue dans le noble paysage de Richmond Park. Un brouillard grisâtre montait des fonds indécis et submergeait tout peu à peu. Le soleil ayant passé à demi l'horizon, on discernait vaguement le creux de la Tamise, les masses boisées, quelques petits clochers piquant çà et là le ciel encore clair.
iS.
Puis ce fut la nuit, et des lumières fleurirent, quelques-unes immobiles, d'autres qui lentement se mouvaient par la marée grossie de l'ombre.
Accoudés sur la balustrade, les deux amants contemplèrent cette nuit. Elle leur redonnait l'audace des étreintes, et Léa, réfugiée contre Georg, souhaitait qu'il la serrât à la meurtrir.
Leurs mains se cherchèrent, se prirent, entrelacèrent leurs doigts, puis se quittèrent.
Léa s'étonnait de ce qui se passait en elle, mélange d'appréhension et de joie :
il lui parut qu'elle regardait vivre une Léa nouvelle.
Soudain, elle eut peur.
- Partons, dit-elle tout bas à Georg. Ne restons pas dans cette ombre...
11 obéit. Lui aussi brûlait d'une ardeur dangereuse. Ils regagnèrent le vestibule de l'hôtel, vêtirent leurs manteaux.
— La gare est loin? demanda Léa.
— Nous ne rentrerons pas en chemin de fer. Je vous ai vue fatiguée tantôt; j'ai commandé une voiture. Elle doit être prête.
— Quelle folie! s'écria Léa d'un ton de reproche affectueux.
Elle lui sut gré, cependant, de cette attention qui, jusqu'au retour, les préservait de toute promiscuité.
La voiture avança. C'était un landau, bien attelé de deux chevaux.
— J'ai fait fermer les capotes, dit le chasseur de l'hôtel en conduisant les voyageurs. La nuit est humide... Mais si le gentleman et la lady le désirent...
Georg approuva :
— Non, c'est bien.
Quand ils roulèrent, portières closes, dans la voiture confortablement suspendue, Léa joignit ses bras autour du cou de son ami.
— Comme vous êtes bon ! comme vous me gâtez ! Aux lueurs de la rue centrale de Richmond, elle
épiait le visage pensif de Georg. Ils causèrent amicalement tant que les lumières des maisons les éclairèrent au passage. Mais quand ce fut, autour d'eux, la route noire, l'obscurité les rendit muets. Léa mit sa tête tout contre celle de Georg et lui dit à voix basse :
— Je t'aime ! Je t'aime ! Je t'aime I
Dans cet abri mouvant qui les emportait ensemble, isolés, à travers la campagne nocturne, elle se laissait envahir par une bienfaisante langueur. Des aspirations se révélaient en elle que ne satisfaisaient plus l'orgueil de l'œuvre ni la protection tendre de Pirnitz et de Frédérique,
— Georg! Georg! soupira-t-elle. Emportez-moi! Gardez-moi !
Ces mots n'avaient pour Georg aucun sens précis, mais ils l'émurent puissamment. 11 regardait Léa, distinguant ses traits au reflet dansant des lanternes. Il se sentit devancé par elle dans un chemin ignoré... Que voulait-elle? Il se rappela le sommeil étrange goûté
auprès d'elle, mystérieuse discontinuité de sa conscience, mort passagère qui avait tout aboli, sinon la joie d'une divine quiétude. Il murmura :
— Oh ! si nous pouvions dormir encore, l'un contre l'autre, comme tantôt.
Léa répondit du fond d'un songe :
— Je ne veux pas dormir. Je veux savoir que tu es là et que tu m'emportes.
Il s'approcha d'elle, plus encore. Elle l'attira, doucement impérieuse. A son tour, il s'appuya contre elle, leurs fronts se touchant.
Ils allèrent ainsi longtemps, volontairement immobiles, comme anxieux du geste qu'ils feraient... L'ombre, de temps à autre, se coupait de vives clartés, quand la route traversait des villages. Ils se laissaient bercer, à la fois craintifs et charmés de sentir le calme pur de leur amour s'altérer insensiblement. Comme si le léger bercement des roues les eût peu à peu fait glisser, glisser, Georg perçut le frôlement des lèvres de Léa sur ses tempes... Ces lèvres ne donnaient point de baisers, ne bougeaient point, mais elles descendaient lentement, au roulement continu du landau, et l'extase de Georg croissait à mesure... Ce fut infiniment lent, toute la longueur d'un voyage dans la nuit, cette descente mystérieuse de la bouche amoureuse sur le visage chéri... Léa dormait-elle? Georg ne le savait point; elle ne faisait pas un mouvement. Cela dura un temps qu'ils ignorèrent. Comme de profondeurs infinies vint la caresse suprême. Lui haletait de joie, mais n'osait bouger, de peur de rompre l'enchantement. Et les lèvres descendirent encore, se posèrent sur ses lèvres, s'y fixèrent, et, dès lors, ne se déprirent plus.
Aussi ignorants que deux ramiers joignant leurs becs
FRÉDÉRIQ.UE 265
la nuit, Ils mêlèrent leurs haleines, le frémissement de la pulpe juvénile de leurs bouches. Georg eut la sensation, renouvelée, mais plus accentuée, plus souveraine, qu'il sortait enfin d'une léthargie. Il était le prince des contes, endormi depuis cent années : un baiser de femme l'éveillait. Extasié, il se laissait enseigner le baiser par Celle qui l'ignorait et qui l'apprenait à mesure.
Aucun des deux ne rêva même à une autre caresse que ce voluptueux, profond, immobile baiser, où ils goûtèrent ensemble l'apaisement.
La lumière d'une place très éclairée fit irruption par les glaces de la voiture. Alors Léa se dégagea.
Georg la vit se reculer de lui, comme effarée, presque debout contre l'angle du landau.
Ses prunelles, qu'il distinguait aux clartés de Hyde Park Corner, lui firent peur par leur élargissement inquiet.
— Où sommes-nous? dit elle.
Et, sans attendre qu'il répondît, elle retomba assise. L'extase de ses sens se dissipait. Sa conscience, inerte un instant, se ranimait. Cette joie de chair, qu'un baiser de Georg avait suffi à lui révéler, cette joie violatrice de son être intime, lui apparut soudain comme une déchéance affreuse, irréparable. Plus jamais elle ne serait la Léa d'avant ce baiser...
— Oh ! murmura-t-elle désespérée, nous avons fait une pareille chose!...
Georg s'approcha d'elle et lui prit la main. Elle le laissa faire; sa main était inerte. Les yeux fixes, elle remuait les lèvres sans parler.
— Léa, murmura Georg, ma chère Léa!...
Elle dit lentement :
— C'est fini. C'est fini. Nous avons brisé notre bonheur.
Puis, levant sur lui ses yeux fiévreux :
— Georg, ajouta-t-elle... Ces deux... tu te rappelles?... Ces deux que nous avons rencontrés à Hampstead-Heath?... Nous avons roulé aussi bas... Oh! c'est fini I
Le trouble de la jeune fille gagnait son fiancé. Une morsure lui serrait le cœur, à lui aussi; lui aussi, en cette minute, eût souhaité que ce qui venait d'être n'eût pas été.
Mais soudain un rappel de rémotion récente Télectrisa...
— Léa! supplia-l-il... Qu'importe ce que nous avons pensé avant?... Qu'importe si nous souffrons après?... Je veux vos lèvres encore... J*y ai bu la vie... Elles me révéleront la vie...
11 se penchait vers elle. Elle dit, obstinée :
— Jamais! Jamais! C'est fini!
^ La voiture longeait Green Park. Elle regarda Georg bien en face; son regard était plein d'une tristesse infinie.
— Laissez-moi descendre, dit-elle... Je veux descendre.
Georg allait parler. Elle répéta :
— Je vous en prie... Laissez-moi descendre.
Elle frappa elle-même à la vitre; abaissant une glace, elle montra de la main, au cocher, le trottoir de droite.
— Vous voulez descendre ici? demanda Georg. C'était le coin de Duke Street.
— Oui, fit Léa. Je vous en prie... laissez-moi descendre. Oh! je vous fais de la peine, je le sais; mais,
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si je restais près de vous, je dirais des choses qui vous contristeraient davantage.
Elle avait l'air si douloureux et en même temps si résolu que Georg obéit. Elle sauta sur le trottoir et repoussa la portière.
— Où allez-vous? demanda-t-il.
— Je rentre à la maison... Vous, n'est-ce pas... attendez un moment avant de rentrer... Ne me suivez pas.
Elle descendit, s'en alla vers Apple-Tree-Yard. Ce ne furent que quelques minutes de marche; mais un monde de pensées, de réflexions, s'agita en elle pendant qu'elle parcourait ce demi-mille d'un pas de somnambule.
« Jamais, jamais plus nous ne jouirons Tun de l'autre dans la paix d'autrefois... Nous avons tué notre bonheur. Pourquoi, pourquoi avons-nous fait cela?... y)
Innocente et ignorante comme la plus neuve fillette, elle ne pouvait douter, malgré tout, que ce baiser ne l'eût transformée, initiée, créée femme, en quelque sorte.
Brusquement elle pensa à Georg; elle le vit tel qu'elle l'avait laissé, seul, triste, dans cette voiture de rêve qui les avait entraînés, comme malgré eux, jusqu'au seuil de l'amour. Elle eut un tel regret de l'abandonner qu'elle s'arrêta. Elle dut s'appuyer contre la devanture fermée d'une boutique : elle défaillait. Elle lutta contre elle-même un instant, se forçant à évoquer les deux êtres ignobles qui s'enlaçaient à Hampstead-Heath... Victorieuse, enfin, elle repartit, reprit sa route presque en courant.
« Frédérique... » murmurait-elle.
Une hâte extrême la tenait de joindre l'aînée; là
seulement elle serait en sûreté; Fréde'rique pourrait la sauver, la racheter.
Elle la trouva, comme de coutume, assise au petit bureau, sous sa lampe, écrivant.
— C'est vous, Tinka? dit Frédérique sans se retourner.
— Non, c'est moi...
Frédérique se leva vivement.
— Toi? dit-elle... Mais qu'est-ce que tu as? qu'estce que tu as ?
Léa, debout, grelottait de fièvre; ses yeux étaient secs, sa bouche remuait sans articuler de syllabes intelligibles.
— Oh ! tu es malade, ma chérie?...
— Frédérique, dit Léa à voix basse, je t'en supplie, emmène-moi. Ne restons pas ici. Allons-nous-en de Londres. Emmène-moi.
Et comme Frédérique s'étonnait, essayait de la questionner, Léa se jeta violemment dans ses bras. L'orage de son cœur crevait en sanglots.
— Partons, Fédi, partons, balbutia-t-elle secouée de spasmes. Situ savais!... Sauve-moi! Emmène-moi!