‹ Frédérique. Illus. de V. BocchinoChapitre 4 sur 4 · ICI REPOSENT · texte numérisé non relu

ICI REPOSENT

Joachim-Charles-Constant Sùrikr

Décédé à Paris, le 15 mars 1879

Prie:;;^ pour lui!

Claire-Valentine-Christini Lkgay VEUVE DE Constant Sûrier

Décédée à Paris, le 3 septembre 1896 Un De profundis, s. v. p.

Les yeux de Léa lisaient lentement ces lignes. Tandis que le visage de Frëdérique, incliné vers le sol, ne laissait rien paraître des émotions intérieures, déjà les traits de sa sœur se troublaient, s'amollissaient, et bientôt des larmes coulèrent le long de ses joues.

« Maman! maman I » prononçait une voix au dedans de la jeune fille.

Christine s'évoquait, et Léa elle-même se revoyait petite fille, et autour d'elle revoyait tout ce qui avait été et ne serait plus : l'enfance insoucieuse et joyeuse, les baisers fougueux de la mère, — cette jolie créature potelée et indolente, à cheveux blonds coquettement dépeignés, encadrée dans la fenêtre basse de la salle à manger...

« Maman ! ma maman ! ... »

Et c'était le reproche angoissant que semblent vous faire tous les absents, tous ceux que la mort a fauchés, de ne pas les avoir assez chéris, de ne pas avoir assez joui d'eux quand il en était temps encore...

« Maman !... »

Comme Léa se sentait plus proche de l'humble' morte cloîtrée sous cette pierre, maintenant qu'elle avait

connu la joie de s'appuyer elle-même sur une poitrine aimée et d'être serrée dans les bras d'un frère d'élection !

« Est-ce donc mal, mon Dieu, est-ce mal? As-tu été coupable, ma pauvre chère mère, et devais-tu être condamnée, punie pour si peu de bonheur?... »

A cette minute, Léa tourna d'instinct son regard vers sa sœur. Dans les yeux de Frédérique, secs, mais pleins de tristesse, elle lut la même pensée, comme si en même temps les deux sœurs se fussent senti une même parenté de faiblesse avec la morte.

Elles se rapprochèrent et, les bras enlaçant les tailles, joue contre joue, elles murmurèrent les prières de leur enfance, les formules susurrantes auxquelles la force du sentiment prête une ferveur renouvelée et un sens distinct : VAve Maria, le doux Souvenez-vous f de saint Bernard.

Quitter la tombe d'un être aimé, pour regagner la vie ambiante, — il semble, à qui le fait, que c'est une sorte d'impiété, et que les pauvres morts désespérés nous crient, au moment de retomber dans leur solitude : « Oh! ne partez pas! ne nous laissez pas seuls une fois de plus! »

Léa et Frédérique, s'éloignant de la pierre où elles avaient déposé des bouquets, n'osaient, ne pouvaient se parler, comme si chacune d'elles eût redouté un reproche de l'autre... Côte à côte, elles marchaient dans les allées, parées, pour la fête mortuaire, de ces mêmes fleurs, de ces mêmes verdures qui signifient aussi la joie humaine... Mais la vie les ressaisissait déjà, après ce contact avec la tombe, et leur jeune sang réchauffait leurs veines ; le franc soleil tiédissait l'air qu'elles respiraient, et l'illusion d'exister de nouveau les enchantait, surgie du milieu même de cette partie des morts.

— Mademoiselle Léa!... mademoiselle Frédériquel Au tournant de lagrande allée, une voixles appelait...

Un garçon trapu, vêtu gauchement de drap noir luisant, son chapeau rond roulé entre ses doigts gourds, les rejoignait. C'était Rémineau, l'ami, le voisin de Duyvecke Hespel. Dès qu'il fut près d'elles, il parla, haletant, intimidé :

— Nous étions là-bas...

avec le gosse et M"' Duyvecke... On venait de \ isiter la tombe de ma pauvre défunte. (Excusez-moi, j'ai couru vivement, ça me coupelefil...)C'est le gosse qui vous a vues... « Tiens, qu'il a dit, re- — garde, maman

Vecke! (comme il appelle M"*Duyvecke) ; il y a les jolies dames, là-bas. »

Les jolies dames, c'est vous... Alors on a essayé de courir, vu que vous étiez loin... Mais M"* Duyvecke est trop forte pour courir, et le gosse a les jambes trop petites... Alors ils se sont arrêtés, et moi j'ai continué. Ça ne vous offense pas, mesdemoiselles?

— Mais non, Rémineau, pas du tout, dit Frédérique, vous avez bien fait... Ah! voilà Gaston.

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Le fils de Rémineau, en paletot fourré d'astrakan, avec une canne et un chapeau melon qui lui donnaient Pair d'un drôle de petit homme, accourait à son tour, puis se plantait devant les deux jeunes filles, yeux et bouche grands ouverts, sans parler, essayant de glisser ses mains dans ses poches.

— Allons, salue donc ces demoiselles, paquet! lui dit son père en le poussant.

On l'embrassa. Duyvecke rallia le groupe à son tour. Elle baisa de ses fraîches lèvres les joues des deux sœurs.

— Je ne peux pas, décidément, dit-elle, je ne peux pas courir. Je suis trop grosse. J'engraisse tous les jours ; comment faire?

Elle souriait d'un air de dépit enfantin. La maturité de ses vingt-sept ans s'épanouissait en belles chairs rebondies, avec l'innocence charmante des yeux et de la bouche, le nez à peine dessiné, le menton souligné d'un pli juvénile, et la couronne d'épis de ses cheveux.

— Mais non, vous êtes adorable, au contraire, dit Frédérique.

— N'est-ce pas?... s'écria Rémineau dont les prunelles étincelèrent sous les sourcils en brosse.

Et il ajouta, plein d'enthousiasme :

— C'est tellement beau, je trouve, moi, d'être bien portant comme elle ! ... Bien que, assurément, ajouta-t-il en rougissant et en regardant les deux sœurs, on peut être très belle et très distinguée sans être forte comme M^'** Duyvecke. Mais, j'aime bien, moi, un air de bonne santé...

Léa et Frédérique sourirent. Tout le monde se dirigea, par la voie centrale, vers la porte desortie. Duyvecke raconta comment Rémineau l'avait priée de soigner la

tombe de sa défunte, et comment, de temps en temps, « on allait avec le petit » voir si les fleurs se portaient bien, et si la rouille des couronnes n*avait pas taché la pierre du monument.

— C'est un monument magnifique, disait Duvvecke, tout en marbre; c'est Rémi qui Ta dessiné...

Rémineau, la voix troublée d'attendrissement, reprenait :

— Si vous saviez comme M"* Duvvecke a bien arrangé le jardin autour... Ah! elle s'y entend, aux fleurs... comme à tout, du reste... au ménage, à la cuisine, à l'instruction... à tout...

Rien de plus touchant que l'admiration réciproque, fièrement exprimée, de ces deux braves êtres, sinon leur commune tendresse pour l'orphelin. Un peu pâle, un peu délicat, trop long et trop mince, Gaston levait des yeux passionnés sur celle qu'il appelait : « Maman Vecke » et se serrait contre elle. Duyvecke, c'était visible, l'adorait; Duyvecke, si naturellement destinée à la maternité, avec ses belles hanches, ses beaux seins, son parler volontiers enfantin, sa patience inlassable. Et le pauvre Rémineau, qui traitait Duyvecke avec un respect presque exagéré, devenait par moments distrait et sombre, laissant deviner aux moins avisés son naïf amour.

Comme ils allaient atteindre la porte du cimetière, Rémineau montra à ses compagnes, au milieu du large rond-point qui la précède, un monument en forme d'obélisque, érigé sur un terre-plein tout garni de fleurs, — marguerites, bégonias, géraniums, asters...

— C'est la fosse commune, dit-il.

Rien ne pouvait contraster davantage avec ce nom sinistre, que l'aspect fleuri, parfumé, de ce massif surmonté d'une stèle de pierre blanche.

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— La fosse commune! répéta Frédérique.

Son grand cœur, sensible à l'universelle pitié, s'émouvait à l'évocation des corps usés de labeurs et de misère, enfouis tous ensemble sous cette terre décorée et parée... Hélas! le rêve d'égalité, qui hante les âmes généreuses, ne pouvait-il donc, dans la société moderne, se réaliser que pour les pauvres et dans le sein même de la mort?

Suivie de Léa, de Rémineau, de Duy vecke et de l'enfant, elle s'approcha du monument, s'agenouilla, et, dans une sincère et muette émotion, fit communier sa pensée avec celle de tous les humbles qui dormaient là pêle-mêle — âmes oubliées — encore indignées et révoltées peut-être...

Tous sortirent silencieux du cimetière, puis un omnibus les mena jusqu'à Montrouge. Là, on se sépara : Duyvecke, Rémineau et le « gosse » regagnèrent le quartier Latin par le tramway; Léa et Frédérique rentrèrent en fiacre. Il était une heure environ quand elles furent chez elles. Avant de déjeuner, elles firent un bout de toilette, chacune dans sa chambre. Léa y pénétra plus joyeuse, après cette visite aux morts. Pourquoi? Le cœur garde ses secrets... Elle entrevoyait l'arrangement des choses, le bonheur possible. « Duyvecke épousera Rémineau, » pensa-t-elle, et cette pensée lui plut. Ce serait bien.

« Chère mère, pensa-t-elle encore, je suis toute pareille à toi, ni meilleure ni pire; je suis toi... »

L'idée qu'elle était pareille à sa mère, loin de l'humilier et de l'attrister, lui fut chère. Elle se dit:

« Si ma mère avait eu, comme moi, le bonheur de

rencontrer une Frédérique ou une Pirnitz, pour lui montrer le chemin droit et l'y maintenir, — sans doute elle n'eût pas connu la déchéance. Et moi, sans ma sœur aînée et sans Pirnitz, que serais-je devenue, mon Dieu?... »

Elle rêvait ainsi, sa toilette achevée, attendant que Frédérique l'appelât... Elle rêvait, assise sur une chaise, les mains sur ses genoux, dans un calme, une quiétude qu'elle ne connaissait plus depuis bien des jours. C'est que la communication de nos esprits avec l'esprit des morts, lorsqu'elle ne nous effraie pas, nous apporte un merveilleux apaisement. Léa sentait toute proche l'âme légère de Christine Sûrier, et cette âme la comprenait mieux, s'apitoyait mieux sur elle que des êtres inaccessibles à la tentation, — tels Romaine ou Frédérique. Léa conversa avec Christine; elle lui dit ses misères et ses espoirs :

« Vois-tu, mère chérie, j'ai bien souffert; cependant, je veux vivre pour ta revanche morale, pour que tu voies ici-bas une autre Christine, toute pareille à toi, mais forte de ce viatique d'éducation qui t*a été refusé... »

Frédérique appela :

— Petite sœur!

— Oui, fît Léa... Je viens.

Elle se sentait vaillante, sûre de l'avenir, sûre de triompher d'elle-même. Avant de rejoindre l'aînée, elle rouvrit le paquet des lettres de Georg, parcourut la dernière, s'arrêta sur cette phrase :

« Si Léa était près de moi , l'éclosion serait déjà consommée. Léa m'offrirait ses yeux à regarder et sa bouche à respirer, et je m'éveillerais tout à fait... »

Elle lut aussi la phrase où Georg parlait du sourire

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des autres femmes et n*en fut point attristée... Elle eut envie de poser ses lèvres sur le papier, n'osa pas, et, glissant le paquet dans un tiroir qu'elle ferma à clé, rejoignit sa sœur.

Une fièvre d'enthousiasme agita Tétat-major de M"* de Sainte-Parade à l'approche du moment où l'OEuvre, depuis longtemps préparée, allait se réaliser enfin.

Frédérique, pour l'installation définitive du matériel scolaire et la mise en état des locaux, avait passé un contrat avec une importante maison de Saint-Ouen qui s'engageait à livrer les bâtiments meublés, prêts a l'usage, dès le 20 novembre. La rentrée fut fixée au f décembre. Trente fillettes de huit à quatorze ans avaient été recrutées par M'^*' Heurteau et Duyvecke, après une enquête sérieuse, dans les écoles libres de Paris et de la banlieue, plus particulièrement dans les orphelinats.

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Trois d'entre elles, Alice Aubry, Georgette Vincent, Lydie Ronacker, furent confiées à Lëa. L'activité sentimentale dont fermentait la jeune fille en fut alimentée ; cette maternité factice trompa, pour un temps, la faim de son cœur.

Alice Aubry et Lydie Ronacker étaient deux élèves d'un orphelinat de la banlieue de Paris. Elles avaient des visages indécis qui se ressemblaient dans leur insignifiance. L'éducation des orphelinats avait imprimé sur leurs traits un air de timidité, de gaucherie craintive.

Georgette Vincent était une pupille de l'Assistance publique, fille de père et mère inconnus, placée dans une fabrique de corsets de Saint-Denis. C'était une jolie enfant de onze ans, longue et blonde, avec de beaux yeux gris, des traits délicats, des manières vives et affectueuses.

Léa chérit ses pupilles comme trois filles nées de ses entrailles. En revanche, une divertissante émulation, presque de la jalousie, anima les trois fillettes pour conquérir la préférence de leur maîtresse... Léa s'efforçait d'être pareillement attentive pour toutes les trois. Mais un goût plus vif la portait vers Georgette Vincent ; elle croyait retrouver quelque chose de sa propre enfance chez cet être délicat, sensible et parfois colère.

Georgette, honnête et caressante, gardait dans son cœur un coin ulcéré-, d'où plus tard, peut-être, eussent pu surgir des poussées de révolte. Elle ne pardonnait pas au père et à la mère qui l'avaient mise au monde de l'avoir jetée à l'oubli, aussitôt née. Son sens droit de l'équité et de la bonté lui montrait l'énormité d'un pareil crime. Elle y pensait sans cesse. Elle souhaitait retrouver ce père et cette mère indignes, « pour leur dire des sottises et leur faire du mal... »

Et, sur ces menaces enfantines, les yeux de la petite noircissaient, devenaient mauvais.

Léa s'appliqua à détruire ce levain de rancune et de haine. Elle enseigna d'abord à Georgette cette maxime, — Tune de celles que Frédérique répétait le plus volontiers : « Le passé n'est plus à nous ni à personne, il ne faut pas s'y confiner; on doit marcher les yeux et le front vers l'avenir... »

— Vous voulez vous venger d'avoir été délaissée?... Vous voulez que l'iniquité qui a été commise sur vous soit réparée? Réparez-la vous-même... Faites le vœu de répandre parmi vos semblables, grâce à votre exemple et à vos paroles, l'horreur d'un telle crime. Faites le vœu de vous dévouer aux fillettes sans parents...

Alice Aubry et Lydie Ronacker ne marquaient aucune violence d'âme; mais elles se complaisaient au mensonge, à l'hypocrisie, à la délation. Léa eut beaucoup de peine à leur apprendre cette simple attitude : regarder en face la personne à qui elles parlaient. Elle les convainquit, au prix de longs efforts, de la bassesse, de la vilenie de mentir... L'émulation, le désir de n'être pas moins aimées par Léa que Georgette, — laquelle ne mentait jamais, — convertirent peu à peu les deux petites filles à la sincérité.

Ainsi, Léa, réchauffée par l'ardeur de sa charité pseudo-maternelle, se persuada que l'ère des tentations et des défaillances était abolie. Elle n'avait montré ni à Frédérique ni à Pirnitz les lettres deGeorg. Non par une résolution méditée, arrêtée: l'occasion avait manqué; et, maintenant, il n'était plus temps. Il eût fallu expliquer le retard de la confidence, ce qui eût été plus pénible que la confidence même.

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Elle les relisait, les précieuses lettres, dès qu'elle se trouvait seule, bien qu'à force de les relire elle les sût par cœur. Désormais, malgré l'absence, elle vivait près deGeorg. Amoureuse innocente, ellese félicitait d'avoir trouvé la solution définitive de leur amour, — une solution qui ne brisait rien, ne reniait rien du passé, et cependant assurait l'avenir.

Elle pensait : « Puisque nous ne nous reverrons jamais et que tant de lieues nous séparent, que puis-je craindre? La véritable union mystique que nous avions rêvée et dont nous n'étions pas capables, la voilà réalisée par l'absence même... Loin de lui, qui, peut-être, m'oubliera, je serai jusqu'au dernier souffle sa sœur d'élection !.., »

Toute femme a une merveilleuse aptitude à se donner le change sur la nature de ses sentiments ; il suffit qu'elle les nomme d'un autre nom. Ce qu'il y avait en elle d'appétit sentimental, de tendresse pour l'amant absent, Léa l'attribua désormais à l'ardeur de sa charité. Elle crut, en conscience, brûler de la même flamme désintéressée qui consumait les deux principales fondatrices de l'œuvre.

Elle se sentait devenir cette sereine affranchie qui, à son tour, devait affranchir toute l'humanité. Elle irait à travers la vie, son cœur cautérisé par la douleur humaine, veuve mystique, n'abdiquant jamais l'amour de répoux, mais dispensant à toutes les femmes, les pures et les impures, cette débordante dilection qui coulait d'elle, inépuisable.

Pirnitz et Frédérique, à qui cette crise fervente n'échappait point, ne quittaient pour ainsi dire plus Léa, l'encourageaient, l'entretenaient à leur haute température d'enthousiasme. Et le même vertige gagnait peu à

peu toutes les autres. L'hôtel Sainte-Parade eût paru à des profanes un véritable cénacle d'illuminés. La régénération de la société par les trente orphelines auxquelles on allait enseigner l'art du dessin, les éléments ^ . . du français, le calcul et la couture, ne faisait de doute pour personne. Fredenque même, si sérieuse, se laissait convaincre. Seule, M"' Heurieau, tout en s'adonnant à la réussite de l'effort commun, gardait une certaine mesure, ce qui lui valait les violents reproches de M"" de Sainte-Parade... Elle les accueillait avec son mystérieux sourire, sans se fâcher jamais.

L'orgueil d'avoir créé une œuvre d'homme — telle qu'une grande école — en si peu de temps et sans avoir même rencontré d'obstacles, enivrait tous ces cerveaux féminins, les confirmait dans leur mépris de l'homme, dans leur certitude de pouvoir mener le monde sans l'homme, contre les desseins mauvais de l'homme.

On avait décidé que toutes les maîtresses principales — l'état-major, comme disait M"* de Sainte-Parade — habiteraient les bâtiments de l'école. Le rêve de Frédérique était de fonder à Saint-Charles une sorte de Port-Royal féminin, où ne seraient admises que les initiatrices et celles qui seraient reconnues, par la suite, dignes de leur être adjointes, parmi les maîtresses recrutées accessoirement. Il avait fallu, en effet, s'aider d'un personnel étranger, bien que les fondatrices eussent l'intention de se réserver la plus grande part de la

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surveillance et de l'enseignement. Quatre jeunes filles, M"*' Leturc, Weiger, Pouctal, Henriot, furent ainsi afFectées au réfectoire, au dortoir, à la lingerie, aux promenades. Tout ce personnel inférieur manœuvrait sous les ordres directs de M"* Heurteau. Frédérique était administrateur et comptable, et, de plus, chargée de l'enseignement des mathématiques. Duyvecke enseignait la grammaire. Léa, assistée de M''* Pouctal, s'occupait des classes de dessin.

Pirnitz gardait la formation morale des enfants. Elle n'avait pas voulu être nommée directrice de l'Ecole; le titre était réservé à M"* de Sainte-Parade, avec M"^ Heurteau (officier d'Académie), comme administrateur officiel.

Une après-midi queLéa, après avoir, elle-même, vêtue d'une large blouse d'architecte, accroché aux murs des classes les tableaux géométriques et les figures ornementales, remontait par l'escalier central au bureau de sa sœur, elle rencontra M"' Heurteau, qui lui dit :

— Je vais rue de Grenelle, au ministèrCj où j'ai une audience, à quatre heures et demie, pour la question de l'autorisation. Il ne m'est pas agréable d'y aller seule. Voulez-vous m'accompagner?

— Je veux bien; laissez-moi prévenir Frédérique.

— Frédérique est prévenue. Elle ne bougera pas d'ici jusqu'à notre retour. Venez ; nous marcherons jusqu'au tramway du pont de l'Aima. Cela vous fera du bien.

Léa accepta; les deux jeunes femmes se rendirent ensemble au ministère, où elles arrivèrent un peu avant l'heure qui leur avait été assignée.

On les introduisit dans une antichambre oblongue où se trouvaient déjà un jeune homme d'une trentaine

d'années, en redingote noire, son chapeau à la main, et deux dames dont la poitrine rebondie s'ornait d'un ruban violet.

Au bout de cinq minutes, on manda M"' Heurteau; un instant après, le même huissier a chaîne vint prier Lëa de le suivre. 11 la mena dans une pièce meublée en acajou, avec de beaux bronzes empire attenant au cabinet du ministre, — et l'invita ï s'asseoir. Léa attendit là environ une demi-heure. La haute pendule à colonnes qui décorait la cheminée monumentale, entre deux vases de Sèvres, battait son tic tac dans la pièce: on y voyait mal ; un seul bec était allumé au lustre du milieu et ronflait doucement.

Deux voix, du cabinet du ministre, arrivaient affaiblies aux oreilles de la jeune fille, car une porte sourde s'interposait au delà de la porte sculptée et dorée.

Léa attendit; telle était l'activité continue de sa pensée qu'elle ne connaissait plus l'ennui* Elle avait réellement une double existence : l'une occupée des mille soins de FOEuvre; l'autre, tout idéale, confinée dans le passé. Elle se plongea dans les souvenirs du printemps dernier, rêva aux promenades innocentes qu'elle avait faites avec Georg... Maintenant elle était veuve, mais sa vie était tout de même parfumée par cet amour mystique. Elle toucha de la main le précieux paquet des lettres de Georg, qu'elle était résolue à ne jamais montrer à personne et qu'elle enfermait chaque jour dans son corsage.

« Qu'il soit heureux, pensa-t-elle, même loin de moi ! Voilà tout mon désir. »

La porte invisible du bureau ministériel s'ouvrit, une voix jeune, spirituelle, prononça :

— Allons! je vois que vous êtes irréductible. Soyez

FREDERiaUE

sùre du moins que, malgré mon scepticisme, je suivrai votre tentative avec beaucoup d'intérêt. Mais je n'ai pas de doute làdessus : vous nous reviendrez. ..

Au revoir, mademoiselle!

— Monsieur le ministre!...

La grande porte s'ouvrit à

son tour, Léa vit M^'' Heurteau saluer respectueusement un homme d'une quarantaine d'années, de petite taille, de physionomie intelligente et fine :

c'était le ministre.

Les deux jeunes femmes traversèrent de nouveau l'antichambre, descendirent l'escalier et regagnèrent la rue de Grenelle. Il était trop tard pour songer à revenir à pied à l'école. Elles hélèrent un fiacre.

En route. M"® Heurteau dit à Léa :

— C'est fait. Le ministre a accordé l'autorisation. Il m'a même demandé si je voulais qu'il envoyât un fonctionnaire pour présider à l'ouverture.

— Oh! non, n'est-ce pas?

fit Léa pénétrée des doctrines exclusives de Pirnitz et de Fréderique.

— Ce sera peut-être difficile

à éviter, répliqua M^'"" Heurteau avec un sourire évasif. Du reste, vous savez que la loi nous impose Tins-

pection de l'Université. Nous serons bien obligées de les accueillir quand il leur plaira...

Cette phrase de M"* Heurteau étonna Léa. Elle la rapprocha, et le ton dont elle était dite, de celle qu'avait prononcée le ministre entre les deux portes : « Vous nous reviendrez. »

Elle allait demander à sa compagne quelques explications, mais, déjà, le fiacre quittait la rue Saint-Charles, et ralentissait son allure au coin de la rue des Vergers.

Un bec de gaz à flamme multiple illuminait le tournant : sa lueur vive montra à Léa un homme, debout, immobile. Il semblait attendre, posté à ce tournant.

Elle fut si émue qu'elle pensa crier: mais sa gorge convulsée étrangla le son... Si M"' Heurteau lui eût adressé la parole, elle n'aurait pas pu répondre. L'ancienne institutrice était elle-même trop absorbée dans ses pensées pour remarquer le trouble de sa compagne. Le fiacre parcourut la rue déserte, atteignit les vitrages largement éclairés de l'usine Duramberty, et finalement s'arrêta devant la porte de tôle de l'école, au-dessus de laquelle se lisaient déjà ces mots suspendus en un arc de cercle doré, entre deux réverbères : École des Arts de la Femme.

— Vous gardez le fiacre? demanda M"« Heurteau.

— Oui, répondit Léa... On a tant de peine à en trouver un dans ce quartier. Je vais chez Frédérique, ajouta-t-elle.

En réalité, elle se sauva, comme si on la guettait, courut au vestiaire de la classe de dessin, et, sans même allumer la lampe électrique, s'assit dans l'obscurité sur un tabouret, le dos appuyé contre le mur, comprimant la houle de son cœur.

« C'est lui, » pensait-elle.

Pouvait-elle se tromper, ne pas reconnaître cette

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haute et mince silhouette qu'elle contemplait sans relâche dans le miroir de sa mémoire?

<i Mais non, voyons! ce n'est pas possible. Que feraitil ici? Je sais qu'il est en Italie... Aucune de ses lettres n'annonçait l'intention de revenir. J'ai rêvé... »

La raison lui disait cela et lui rendait un peu de calme; puis, brusquement, la certitude irréfléchie s'imposait :

« C'est lui, c'est lui; je l'ai vu. »

Elle entendit la voix de Frédérique :

— Léa? Es-tu là?...

— Oui, fit-elle, je viens.

Elle rejoignit sa sœur. Toutes deux, dans le même fiacre, repartirent pour le quartier Saint-Honoré. Au coin de la rue des Vergers, Léa ferma les yeux pour ne pas voir la silhouette qu'elle devinait debout contre le réverbère.

Quelques jours plus tard, Frédérique, Léa et Pirnitz réalisèrent un projet arrêté depuis longtemps. Il s'agissait de quitter la rue de la Sourdière, de transporter une partie du mobilier à Saint-Charles et de vendre le reste. Pirnitz, véritable passante dans la vie du monde, qui ne possédait rien au sens propre du mot et ne considérait rien comme lui appartenant, eût consenti sans difficulté à se séparer de tout, meubles et livres. Mais Léa et Frédérique, à une séance du comité où Pirnitz n'assistait pas, exposèrent que cette humble chambre fut le berceau de l'œuvre; là fut écrite l'annonce qui avait provoqué le concours de M"* de Sainte-Parade; là aussi furent tracés les premiers plans de l'école. On vota à l'unanimité la somme de trois cent vingt-cinq francs par an pour la location et l'entretien de cette

sorte de sanctuaire, qui resterait à la disposition des fondatrices comme pied-à-terre dans le centre de Paris.

Dans la chambre de Pirnitz, les deux sœurs déposèrent le plus qu'elles purent des reliques de leur passé. L'ancien appartement du père Legay et de Christine fut vidé par une après-midi de la fin de novembre. Le temps avait enfin changé. Le froid diminuait. La terre devenait humide, engluée de boue, sans qu'il fût tombé de pluie. Le ciel était bas et fumeux, comme tendu de nuées immobiles derrière lesquelles s'amoncelaient des tempêtes. On eût dit que ce firmament noir fléchissait au zénith, allait crever, laisser tomber des tas de neige trop pesants pour lui. Oh! la tristesse de l'humble déménagement, par cette aprèsmidi de fin d'automne!

Les pauvres objets du ménage Sûrier, l'armoire à glace, le lit d'acajou, le lit de fer de Léa, orné de boules de cuivre, tout cet attirail de la vie d'enfance et de jeunesse s'en allait, sur deux charrettes à bras; il n'y en avait pas assez pour remplir une voiture attelée d'un cheval! Frédérique escorta les charrettes jusqu'à Saint-Charles : Léa demeura dans l'appartement, car tout à l'heure on allait venir rafler le résidu du mobilier, les objets cédés au revendeur.

De la fenêtre où, tant de fois naguère, Christine, blonde et potelée, s'était accoudée pour divertir ses yeux puérils au mouvement de la rue, Léa, penchée, vit s'éloigner ces reliques... Au-dessus du lit démonté, les matelas s'affaissaient avec un aspect grotesque et lamentable. Un fauteuil — le fauteuil du grand-père Legay — en reps bleu, dressait en l'air ses quatre pieds à roulettes; son ventre de sangles, qui s'était crevé

dans la descente, laissait échapper les intestins de bourre grossière et de ressorts fourbus.

Les charrettes à bras disparurent à l'angle de la rue : Frédérique les suivait comme un convoi mortuaire.

Frédérique les suivait : grave, résolue, mais sans nul regret pour le foyer qu'elle abandonnait. Dans la maison de la rue de la Sourdière, les seuls souvenirs qui lui fussent chers demeuraient enclos dans la « chambre de Pirnitz »; et cette chambre était conservée. Les autres, — ceux de son enfance, — elle eût voulu les effacer de sa mémoire. Et justement, depuis le retour d'Angleterre, ils s'étaient deux fois imposés à elle, malgré elle, de façon inattendue.

D'abord, au lendemain même de l'arrivée, la concierge -S'--::

informa assez mystérieusement Frédérique qu'un « monsieur bien mis, l'air d'un

employé supérieur », avait, tandis qu'elle était absente, demandé des renseignements sur elle. Il se donnait comme un ancien ami de la famille. Or, la famille Legay- Sûrier n'avait pas d'ami répondant à ce signalement. Frédérique eut l'intuition que c'était un émissaire de son propre père, Henri d'Ubzac. Si résolument qu'elle évitât de songer à ce père indigne, elle n'avait pu ignorer la fortune du séducteur de Christine : rapide fortune de magistrat intelligent, actif, aidé par la puis-

sance du nom et de Targent. Elle voyait parfois, dans les journaux illustrés, le portrait d'un homme d'aspect encore jeune et robuste malgré la blancheur précoce des cheveux; et, sous ce portrait elle lisait : a M. d'Ubzac, sénateur du Rhône, président de la Cour de cassation »... Si elle avait pu conserver un doute au sujet de la première démarche, un nouvel incident, l'avantveilledu déménagement, dissipa ce doute. Le secrétaire particulier du président-sénateur vint voir M"* Heurteau à l'école de Saint-Charles; assez adroitement, sans annoncer aucune mission de la part de M. d'Ubzac, il cita le nom de celui-ci, disant que cette œuvre lui paraissait digne d'intérêt, que, le cas échéant, il serait disposé à y intéresser les pouvoirs publics.

Frédérique était bien résolue à ne donner aucune suite à de telles propositions. « Jamais je ne veux rien recevoir de lui, ni protection ni secours. Qu'il me laisse en repos. »

Loin d'émouvoir son cœur, le double essai de rapprochement l'irritait par une sorte de circonspection blessante, de prudence tout administrative, révélant que M. d'Ubzac demeurait sur ses gardes, ne voulant pas se livrer.

Elle détestait ces tardives velléités d'une conscience égoïste. Et, tandis qu'elle suivait, le long des quais de la Seine, le convoi mélancolique des meubles enlevés rue de la Sourdière, elle se réjouissait orgueilleusement de briser toute attache avec le vieux foyer souillé, — de commencer ailleurs une vie nouvelle, dans des lieux sans histoire, hors de l'autorité et de l'influence des hommes.

— Madame? C'est pour les meubles que M""» Dufour a achetés...

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Léa, demeurée dans l'appartement de la rue de la Sourdière, se retourna.

— Tout est prêt. Tout est là. Prenez, emportez!

Elle ne voulait pas assister à ce pillage suprême. Elle se sauva dans la chambre de Pirnitz, elle-même méconnaissable. Le lit était enlevé et remplacé par le canapé du « salon » de Christine. Des chaises obstruaient les bibliothèques à demi vides. Des paquets s'amoncelaient sur l'ancienne table d'architecte. Léa entre-bâilla la porte, de façon qu'elle pût entendre les déménageurs sans les voir accomplir leur besogne sinistre.

La fenêtre, courte, à carreaux étroits, veuve de ses rideaux d'étamine, découvrait un paysage désespérant : les toits de zinc et d'ardoise d'une très vieille maison voisine, hérissés de cheminées bizarres, de vitrages inexplicables, de mansardes poussées à même le faîtage comme des végétations parasites, tout cela tellement poudreux, tellement incrusté de saleté que toute l'eau suspendue en ce moment dans le ciel eût glissé dessus sans laver...

Léa se détourna :

« Non, je ne regrette pas ce quartier, pensa-t-elle, je ne l'ai jamais aimé. »

Elle ramena ses yeux sur les murs et les meubles de la chambre. D'avoir mis là d'autres objets, d'en avoir ôté quelques-uns, il semblait que l'âme des choses, indignée, — eût fui l'asile accoutumé. Cependant, Léa considérait avec une piété fidèle la table où jadis Pirnitz lui montrait des projets d'école, des modèles de dessin ornemental. Le fauteuil d'osier demeurait devant cette table, tourné de trois quarts, paraissant attendre le léger fardeau de ce corps souffreteux, qu'il avait porté durant tant d'heures studieuses. La cheminée

n'avait plus pour garniture que ses deux flambeaux de cuivre. L'âtre, ouvert, contenait encore une grille avec quelques ossements de coke à demi consumé. A droite de la cheminée, la table à coiffer était restée, et le miroir mobile, un peu penché sur son axe, s'orientait de telle sorte que Léa y vit reflétés son propre visage et son buste presque tout entier.

Le peu de jour verdâtre qui tombait de la fenêtre lui montra une image d'elle si déprimée, si peu élégante, que son cœur se serra. Elle songea.

« Comme j'ai changé! »

Veuve volontaire, se dévouant corps et âme à l'oeuvre, elle ne prenait plus aucun soin de sa beauté ni de sa toilette. En ce moment, elle était vêtue d'une jupe de drap noir râpée; un manteau de fourrure commune, à longs poils, un chapeau de feutre, dont une plume était brisée, complétaient son ajustement.

« Il ne me reconnaîtrait plus, » se dit-elle.

Elle fit cette remarque que, depuis quelque temps, les hommes, qui jadis la tourmentaient dans les rues, à lui rendre toute sortie pénible, maintenant ne l'arrêtaient guère, ne la suivaient guère, et sans doute — tant elle était enlaidie — ne la voyaient plus. Une fibre saigna au fond de son cœur. Elle sentit que sa beauté se suicidait. Mais l'orgueil de la vierge forte tressaillit.

« Tant mieux! je ne suis plus une femme, désormais... »

Le passé de rêve et de tendresse était mort; Georg oubliait sa fiancée mystique. Elle ne reverrait jamais Apple-Tree-Yard, ni Edith, ni, sans doute, la gracieuse Tinka... Et voici que les objets mêmes, témoins de sa jeunesse, se dispersaient. Oh ! ce convoi de meubles morts, avec Frédérique qui les suivait!... Oui : c'était

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bien l'enterrement du passé. Maintenant, une autre vie commençait, où mieux valait une âme affranchie, un cœur insensible : il ne fallait plus être une femme pareille aux autres.

« Est-ce que Pirnitz est une femme?

« Est-ce que Frédérique, qui est si belle, est une femme?... »

L'ombre descendait de la fenêtre : les gros pas hésitants des déménageurs, leurs « Attrape!... Tiens coup!... Vas-y!... » faisaient relâche. La glace s'embuait de crépuscule, tandis que sur l'âtre tombait une clarté mourante, venue d'en haut par l'orifice de la cheminée.

— Madame?... On a fini.

C'était le chef de l'équipe qui entrait, poussant gauchement la porte, sa casquette à la main.

— Bien, mon ami, dit Léa se levant. Vous êtes payé, n'est-ce pas ?

— Oui, madame; mais si on pouvait boire un verre ed' vin?

— C'est que.. . je ne puis rien vous donner à boire. . . Tenez, voici toute ma monnaie.

Elle mit deux francs dans la main noire et craquelée de l'homme, qui remercia et sortit.

Elle l'écouta s'éloigner. Parmi l'ombre accrue, elle se retrouva seule avec ses pensées.

Le passé était bien mort. Elle venait de donner l'obole aux fossoyeurs. Que serait désormais l'avenir? Elle essaya d'imaginer sa vie dans les vastes bâtiments de l'École nouvelle où s'accomplirait sa destinée. Elle vit les corridors, les salles aux claires peintures, la large cour bien sablée, plantée de jeunes acacias, le

bureau de Frédérlque, celui de Pirnitz, sa propre classe de dessin. Les frimousses « peuple » de ses trois petites pupilles rirent et grimacèrent devant ses veux.

«... Quelle vie admirable! Être toujours entre Frédérique et Pirnitz, enseigner à de jeunes êtres le moyen de sauver leur liberté, quoi de plus beau ?... »

Ainsi méditait-elle : mais soudain une voix parla au dedans d'elle-même, qui lui dit :

« Non! ce ne sera pas ta vie. Tu n'es pas de la trempe des Frédérique et des Pirnitz ; toi, tu es la fille de Sûrieret de Christine, qui étaient des êtres très ordinaires, qui ont subi, outre mesure, la faiblesse sensuelle de la moyenne humaine. Tu as déjà failli succomber... Tu succomberas. Quand Georg reviendra!... Et il reviendra. Tu le sais bien. Il est à Paris... »

Depuis le soir de sa visite au ministère, elle n'avait plus rencontré la'haute silhouette campée au coin de la rue des Vergers; mais que de fois elle avait tressailli, croyant la reconnaître dans un passant!... C'était sa hantise : elle en éprouvait une véritable angoisse. Elle finissait par en concevoir un peu d'irritation contre Georg lui-même. Elle eût souhaité apprendre de façon certaine qu'il était loin d'elle, avec le propos définitif de ne plus jamais revenir la troubler de sa présence.

Et cette voix hostile qui, au dedans d'elle-même, lui

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répétait : « Tu n'es pas pareille à Pirnitz et à Frédérique. Tu es liée à un homme. Tu es mariée, toi... » — excitait son cœur contre l'absent, l'écartait de lui, tel naguère le baiser de Richmond.

Elle pensa :

« 11 faut partir. Il faut rejoindre Frédérique... Je n'ai plus rien à faire ici, tout est fini... Allons!... »

Elle frissonna. Comme c'était peu le « foyer », cette bâtisse anonyme où, ce soir, elle allait coucher pour la première fois!

« Allons! »

Elle se disait cela et ne pouvait se décider; vraiment elle abandonnait, dans cette pauvre mansarde, le cadavre de sa jeunesse. Son cœur battait à coups lents et douloureux. Elle se sentit guettée par la Destinée.

Des minutes, des minutes coulèrent, dont elle eut à peine conscience, des minutes d'inertie, de lâcheté à vivre et à se mouvoir... Une voix chuchota son nom :

— Léa!

Était-ce encore la voix intérieure? Elle se dressa. Dans la porte ouverte, éclairée par le bec de gaz de l'escalier, elle aperçut une haute silhouette.

— Georg !

Prise de peur, elle recula jusqu'à la fenêtre. Il répéta :

— Léa!...

Il la rejoignit. Mais il rencontra ses mains nerveuses tendues en avant.

— Léa! C'est moi, Georg... Vous me repoussez?...

— Non, fit-elle d'une voix entrecoupée... Je ne veux pas vous repousser, Georg, mais pourquoi venez-vous si brusquement?... Je vous en prie, ne restons pas ici ensemble...

Ses bras raidis la protégeaient. Georg ne tenta plus d'approcher. Debout, il essayait de la voir, de distinguer ses traits, mais il ne pouvait y parvenir dans l'encoignure pleine d*ombre où elle s'était réfugiée.

— Pourquoi, demanda-t-il, vous attardez-vous ici?... Je vous attendais dehors. Quand j'ai vu le déménagement s'achever, et que vous ne veniez point, je me suis décidé à monter. Vous tenez à cette obscurité autour de nous?

— Non, fit-elle, je vais allumer.

Avec des gestes qu'elle tempérait d'un calme volontaire, elle frotta une allumette et alluma l'une des bougies à demi consumées qui restaient dans les chandeliers de la cheminée. La lueur fut d'abord toute petite, toute bleue, incertaine de vivre; elle diminua encore comme si elle allait s'éteindre, puis ranimée par le dégel de la cire, elle s'agrandit soudain, montra l'un à l'autre les deux amants.

Us ne se dirent rien pendant quelques instants. Leurs yeux cherchaient à se reconnaître à travers le voile mystérieux tissé par les jours d'absence. Ils étaient les mêmes et ils étaient autres. Georg semblait plus grand, plus fort. Avec les mêmes traits, il s'était modifié comme un adolescent tardif qui devient homme. Le haie de son visage faisait ressortir la claire flamme de ses yeux.

Quelque chose de son ancienne grâce alanguie avait disparu. Il était plus beau, mais plus pareil à la beauté des autres hommes. Léa vit cela avec désenchantement; elle se vit éloignée de cet homme robuste qu'elle n'avait pas connu, — éloignée par tout le recul de sa débilité présente. Et dans les yeux de son amant d'hier elle lut en même temps la pitié attristée de la retrouver si affaiblie, si amoindrie, si déchue de sa jeunesse

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splendide. Cela lui fut amer et pourtant fouetta son orgueil.

— Je suis changée, n'est-ce pas? demanda-t-elle.

— Oui, dit simplement Georg. J'étais préparé à vous trouver changée... Tinka me l'avait écrit. Elle le savait par Edith. Mais vous êtes plus changée que je ne l'attendais. Il ne faut pas rester ici, et continuer à mener la vie que vous menez. Vous tomberiez tout à fait malade.

— Je ne suis pas malade, dit Léa. Jamais je ne fus mieux portante et plus heureuse.

Georg demanda, ému :

— Vous êtes heureuse?

— Oui.

— Plus heureuse... qu'à Londres?

Il n'osait pas dire : « Qu'avec moi. »

— Oui, dit encore Léa.

Un nouveau silence plana dans la chambre. Les deux amants, qui ne s'étaient pas embrassés après six mois d'absence, sentaient leur hostilité réciproque près d'éclater en reproches, en paroles douloureuses. Leurs yeux s'évitèrent.

Un pas alerte d'enfant bondissait, montant l'escalier; un regard épia par la fente éclairée de la porte... Puis l'enfant passa.

— Pourquoi êtes-vous venu à Paris? dit Léa. A quoi bon?

— Je voulais vous revoir.

— Mieux valait ne nous revoir jamais.

— Peut-être. Mais moi, je pensais toujours à vous, je ne savais pas que j'étais oublié.

— Georg, je ne vous ai pas oublié. Au moment même où vous êtes entré dans cette chambre, je pensais à vous. Mais vous savez bien que vous devez vivre

loin de moi. Vous en ères tombé d'accord vous-même avec nous à Londres.

Georg s'assit à demi sur la table de Pirnitz.

— Bien des choses ont changé depuis, dit-il. J'ai pénétré ce qui était pour moi un mystère. J'ai rencontré la lumière de l'esprit dans la terre lumineuse d'où je viens... Léa, ajouta-t-il en s'approchant d'elle, maintenant je vous reconnais. Tout

à l'heure, j'ai eu une cruelle surprise : celle que je voyais n'était plus vous. Léa, reconnaissez-moi.

— Moi aussi, dit Léa, je vous reconnais, Georg.

— Hélas 1 reprit-il. Vous ne m'aimez plus.

rir- eue hocha la tête et dit :

— Je vous aime de tout mon coeur.

^ II poursuivit :

— Je suis votre mari, Léa. Laissez-moi vous

reprendre et vous emmener avec moi. La

vie que nous ne connaissions ni l'un ni l'autre, la vie

de la vérité et de la nature, je l'ai enfin comprise. Je

ne suis plus le même homme.

II s'arrêta. Une expression d'angoisse altérait les traits de son épouse mystique.

— Ne dites pas, murmura-t-elle faiblement, ne dites pas que vous avez changé...

Imaginer que Georg n'était plus le même lui était aussi douloureux que si, devant ses yeux, elle l'avait vu soudainement mourir.

Georg fit un geste découragé. Non, il n'avait pas

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prévu une lutte pareille à celle-ci, contre cette jeune femme désarmée, inerte. Après s'être un instant rapprochés, voilà qu'ils s'éloignaient de nouveau et ne s'entendaient plus.

— Pourtant, fit Georg, nous avons été heureux quand nous étions unis. Pouvez-vous l'oublier?

— Je ne l'oublie pas; ce passé, c'est mon trésor.

— Recommencez-le! Léa, ma femme, revenez à moi. Laissez-moi vous emporter.

Mais elle recula doucement.

— Non, dit-elle, c'est fini. Il ne faut plus...

— Ah! fit Georg avec colère. Les folles qui vous entourent vous mettent dans l'esprit de pareilles idées... Vous êtes ma femme, je suis votre mari : toutes les rêvasseries de Pirnitz ou de Frédérique ne...

— Taisez-vous, dit fortement Léa. Ou je vous détesterais.

Il se tut. Lui-même se rendit compte qu'il ne savait plus parler à Léa. Elle reprit :

— Georg, ne me torturez pas.

— Vous me repoussez?

Des sanglots soulevèrent sa poitrine. Il arpenta la chambre, puis vint s'abattre, le front dans ses mains, sur le canapé.

Elle le regardait, étonnée qu'il fût si faible, si humain, lui qu'elle avait considéré comme inaccessible aux passions des hommes. Elle-même se sentit grandie. C'était elle, maintenant, femme isolée et débile, qui, des deux, représentait l'héroïsme, l'esprit de sacrifice, la maîtrise suprême de soi. Son cœur s'échauffa d'une fierté heureuse.

— Vous me repoussez? murmurait Georg. Comment pourrai-je vivre maintenant?

Elle le vit si prostré qu'elle comprit combien il était

inoffensif. Elle en eut pitié comme d'un enfant qui pleure. De sa main nue, elle lui toucha le front. Il tressaillit. Aussitôt elle recula, l'abandonnant.

— Votre main, dit-il. Ne m'ôtez pas votre main.

Elle lui tendit sa main. 11 eut encore quelques révoltes; il voulut encore tenter le geste de la saisir et de l'attirer. Mais, chaque fois, elle se dérobait. Alors il céda, et, pour la garder près de lui, demeura immobile, goûtant la caresse légère qu'elle lui accordait. La main de Léa l'effleurait à peine et pourtant lui versait le bonheur. Parfois, elle se soulevait, ne le touchant plus, et, dans ces intervalles, il attendait le retour de la caresse, les yeux fermés dans une anxiété délicieuse.

Mais un intervalle fut plus long que les autres, si long que la durée lui en parut intolérable... Avec lenteur, craignant d'effaroucher la bien-aimée, il ouvrit les yeux, releva le front, regarda. La chambre était déserte. La porte à demi ouverte laissait voir l'hélice de l'escalier vide. La bougie s'écrasait sur le chandelier. Georg était seul.

Ce même soir, Léa rentra à l'école de Saint-Charles vers sept heures. Elle s'assit à la table commune des maîtresses; mais il lui fut impossible de manger. Elle dut, avant la fin du repas, monter dans sa chambre, où Frédérique, inquiète, la suivit bientôt. Elle la trouva déjà blottie dans son lit, la figure rouge et les mains chaudes. Dans la nuit, le délire visita ce cerveau meurtri par trop de chocs... Elle parla, parla... Les noms de Tinka et de Georg se mêlaient à des divagations sur Londres, sur l'Italie. Léa semblait hantée par l'idée que Georg emportait avec lui tout le mobilier

de la rue de la Sourdière et qu'on la laissait seule et nue dans la chambre vide.

Oh ! l'horrible angoisse de cette première nuit que Frédérique passait à l'école, auprès de sa sœur délirante! Qu'avait Léa? De quoi parlait-elle? Pourquoi, en plein triomphe de l'œuvre, cette explosion de fièvre et ce retour inattendu des souvenirs d'Angleterre? Nul indice ne guidait les réflexions de l'aînée. Ni Léa ni Edith ne l'avaient renseignée sur le voyage de Georg. Frédérique n'écrivait jamais à Tinka et ne recevait d'elle aucune lettre. Comment eût-elle soupçonné l'arrivée de Georg?

Dès le lendemain, on manda le médecin qui, vers dix heures du matin, visitait l'usine Duramberty. Il fut évasif : « La fièvre typhoïde courait dans Paris... aussi la fièvre muqueuse. Peut-être cependant n'était-ce rien, simple effet du changement de lieu et de vie, de la fatigue ou même de l'enthousiasme... »

La journée fut mauvaise, et la seconde nuit pire. Frédérique, qui ne quitta pas la malade, sentait l'ardeur de ce corps brûlant rayonner à distance... Vers le matin seulement le délire cessa: un calme morne détendit les muscles de Léa. Le médecin, cette fois, eut des affirmations rassurantes... « Le danger est passé... ce n'était décidément qu'une sorte de fièvre « traumatique », comme celle d'un blessé, d'un être qui a reçu un choc violent... » Le même jour, Léa se leva quelques heures, faible, mais guérie : surtout plus sereine qu'avant. Cette longue crise fébrile avait été le dernier sursaut d'une émotion extrême : la crise, disparue, emportait l'émotion. La convalescente garda son secret, elle ne dit pas à Frédérique ni à Pirnitz qu'elle avait revu Georg, qu'elle avait subi victorieusement l'épreuve et repoussé la tentation. Elle pré-

voyait qu'il s'efforcerait encore de la voir, qu'il viendrait la chercher jusque dans l'école.

Mais elle n'avait plus peur de lui, n'ayant plus peur d'elle-même.

Hlle était sûre désormais de ne point faiblir. Ce qui restait en elle de la femme, de l'amoureuse, avait été consumé par les soixante heures de fièvre, et maintenant elle n'était plus un être féminin de chair, de sang et de nerfs : elle était la Vierge^^forte, que les sollicitations de l'homme ne sauraient détourner de ses voies.

L'inauguration eut lieu le ^ décembre. Cette date avait été fixée depuis longtemps, et ce n'était pas une des moindres fiertés des fondatrices que d'y arriver sans aucun retard.

Ainsi l'œuvre admirable, conçue et élaborée dans la modestie et l'obscurité, était enfin édifiée. Déjà elle excitait la sympathie. Sans aucun effort de publicité ni de réclame, il s'était produit pour l'École des Arts de la Femme un phénomène parisien assez fréquent : Paris s'en était engoué, et, d'un incident d'éducation, faisait un petit événement de sa vie. Pour la séance d'inauguration, toutes les places disponibles dans la grande salle étaient d'avance retenues.

Des reporters avaient frappé, tous les jours précédents, à la porte de rÉcoIe. M"* Heurteau s*était chargée de les recevoir. Ils écrivirent des articles aimables, parfois tempérés d'ironie. Les Français, par galanterie, ne sont pas hostiles au féminisme; mais ils se refusent à le prendre au sérieux et croient montrer par là un scepticisme avisé.

La bienvenue de l'œuvre riait dans les yeux, dans les propos de tous. Il arrivait des dons qu'on n'avait jamais sollicités. Une inconnue envoyait dix mille francs « en souvenir de sa petite Aline, morte à onze ans ». M. Duramberty lui-même dépêcha son secrétaire auprès de M"* de Sainte-Parade, déclarant qu'il se chargeait d'une élève tant que l'œuvre fonctionnerait. Il offrit même le concours de ses contre-maîtres pour aider à l'enseignement technique des élèves : proposition qui fut poliment refusée.

Le matin, à neuf heures, une messe fut dite à l'église de Saint-Charles par l'abbé Minot, premier vicaire. Toutes les élèves et toutes les maîtresses dé l'École y assistèrent. Cette mesure avait été arrêtée à l'avance, sur la proposition de Frédérique. On vivrait en bonne intelligence avec la paroisse; mais aucun ecclésiastique ne serait particulièrement attaché à l'établissement. L'abbé Minot fit une courte allocution où il encouragea la tentative nouvelle, la compara aux institutions religieuses des couvents, et, tout en attribuant, comme c'était naturel, la supériorité aux pensionnats religieux, donna son approbation et son encouragement à la jeune entreprise, « si noble, si désintéressée, si digne de la protection divine ».

La véritable fête de l'inauguration occupa toute l'a-

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près-midi. Dès deux heures, les voitures commencèrent à affluer dans la rue des Vergers.

La grande salle, décorée par Pirnitz et Léa de sobres ornements, fut bientôt emplie par le public. Public singulier, où se coudoyaient des notabilités de l'Université, des membres de l'Institut, des journalistes, des augures du parti socialiste, des parlementaires et même des gens du monde, séduits par cette idée d'une école fondée, bâtie, administrée par des femmes, quelquesunes jeunes et jolies, disait-on. On avait installé une estrade où présidait M'^' de Sainte-Parade, ayant à sa droite le délégué du ministre de l'instruction publique, M. Roudier, à sa gauche, Romaine Pirnitz. Les autres maîtresses les entouraient.

Le délégué du ministre ouvrit la séance. Il fit un petit discours extrêmement officiel et vague, montrant clair comme le jour aux fondatrices qu'il n'avait rien compris à l'œuvre. On sentait, d'ailleurs, que la chose lui était indifférente; il en parlait par ordre, avec ponctualité et dédain, au lieu d'aller à son bureau comme à l'ordinaire. Il rendit hommage aux « vaillantes femmes » qui avaient mené à bout leur projet, déclara que le gouvernement était toujours prêt à favoriser l'initiative privée, et la preuve en était qu'il fût là, lui, Roudier, sous-directeur au ministère, pourvu de la rosette violette, et débitât gratuitement des lieux communs devant les bâillements mal étouffés de l'auditoire.

L'ennui que distillait ce discours fut un peu secoué lorsque Roudier, se tournant vers M'^* de Sainte-Parade, après une phrase où il célébrait, dans la personne de la vieille fille infirme, le ralliement des anciens partis à une République « sage et libérale », déclara que le gouvernement voulait récompenser les services qu'elle

rendait à l'instruction publique en lui décernant les palmes d'officier d'académie.

Il procéda lui-même à cette opération avec assez de maladresse, tandis que la brave demoiselle pleurait de joie, et que l'assistance, debout, applaudissait à faire vibrer les vitres.

M"* Heurteau prit ensuite la parole, que la présidente, dans l'émoi de son ruban violet, oubliait de lui donner. Ellefut très écoutée. Elle parlait bien, du ton un peu magistral d'une institutrice habituée à la chaire: elle disait des choses lumineuses, précises, convaincantes.

Elle laissa de côté, comme à dessein, tout ce qu'il y avait de spécialement féministe dans l'œuvre. On eût dit qu'elle s'efforçait de n'en rien dire, d'assimiler l'école à une école professionnelle quelconque, seulement dirigée suivant des méthodes supérieures et avec un personnel plus désintéressé, plus dévoué à son œuvre éducatrice. Du célibat volontaire des fondatrices, pas un mot. Les journaux n'avaient fait que trop de commentaires; il était convenu que rien ne serait prononcé officiellement là-dessus.

Il s'agissait, disait M"' Heurteau, d'apprendre aux femmes de nouveaux métiers, de les armer pour la concurrence économique.

— Quand je dis « nouveaux métiers », fit-elle observer, je ne prétends pas que nous ayons inventé pour l'activité humaine des formes nouvelles. Nous avons seulement, de parti pris, choisi des métiers où l'affluence des femmes ne soit pas excessive, comme elle l'est à Paris, par exemple, dans les travaux de couture et de mode. L'art de l'ameublement, le dessin des papiers, des étoffes de décoration, nous ont paru un choix heureux.

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Elle cita les résultats obtenus par diverses écoles analogues à l'étranger, principalement aux États-Unis d'Amérique. Elle convia les auditeurs à suivre cet exemple, à fonder des œuvres ailleurs, dans Paris ou en province. Chaque initiateur imprimerait à son entreprise son génie particulier, ainsi que cela se pratiquait dans les milieux anglo-saxons.

Le discours de M"' Heurteau récolta des applaudissements. Les journalistes goûtaient cette claire éloquence qui leur permettait de prendre des notes et fixait les souvenirs. Une fillette de onze ans s'avança ensuite sur l'estrade. Elle était vêtue du costume noir de l'École, très simple, mais conçu et taillé non sans grâce. Léa l'avait dessiné. Une ceinture rouge lui ôtait cette apparence de deuil, si pénible dans l'uniforme de la plupart des pensionnats.

L'enfant, d'une voix nette, récita une cinquantaine de vers sur la « Femme moderne ». C'étaient de sages vers d'Université, sans éclat et sans envolée, des vers de manuel civique. L'idéal qu'ils célébraient n'était ni très exalté ni très distinct. La femme moderne y apparaissait comme une sorte d'institutrice modèle, pratiquant l'ordre, la bonne tenue, respectant la science et les pouvoirs publics. On leur fit néanmoins un très beau succès, pour la gentillesse de l'interprète. Le nom de l'auteur fut demandé. La fillette parut un instant embarrassée. Puis elle courut se jeter dans les bras de M"' Heurteau. Les applaudissements redoublèrent.

Cependant, autour de M^^' de Sainte-Parade, les fondatrices, sur l'estrade, s'entre-regardaient. Léa, Frédérique, Daisy Craggs, Geneviève et Duyvecke ressentaient un peu de gêne et de tristesse. Elles savaient

bien que cette fête d'inauguration était indispensable, qu'il fallait à l'École une sorte de baptême officiel. Tout de même, elles eussent souhaité que cette solennité montrât au public un visage de l'œuvre moins défiguré, moins banal. Insoucieuses de publicité, cette publicité-là, qui déformait leur ^*'^^*^" idéal, leur répugnait.

C'est alors que Frédérique se leva. Avec autorité, elle s*ap- Z**^ . ^^H^ procha de la présidente :

— Mademoiselle, ne seraitil pas nécessaire que Pirnitz

prît la parole?

La présidente eût été bien embarrasséededire en quoi

tcela était nécessaire. Mais elle éprouvait, comme le reste de son état-major, un malaise dont le rayonnement de son ruban violer ne parvenait pas à la distraire.

Elle répondit :

— Certainement! certainement! Il faut que Pirnitz parle. Pirnitz, je vous donne la parole. Allez vite!

— Mais tout a été dit! répliqua Pirnitz en souriant.

— Non! non! ma chère... Allez! allez!... je vous en prie!

Pirnitz obéit.

On vit, de la salle, avec une curiosité un peu étonnée, s'avancer vers la tribune une silhouette maigre er déformée, qui disparut presque entièrement derrière la table, ne laissant voir que le visage tourmenté, pâle, les épaules débiles et les longues mains de souffrance posées sur le bord du tapis.

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On chuchota vivement :

« Qui est-ce? Qui est-ce?... »

Les gens du monde trouvèrent que celle-ci vraiment n'était pas digne de la réputation de beauté qu'on avait faite aux fondatrices...

Mais très vite tous les chuchotements, tous les ricanements étouffés cessèrent. Les yeux de Pirnitz, ces prunelles célestes qui semblaient regarder d'un mystérieux au-delà, avaient pour ainsi dire parcouru l'assistance, ou plutôt s'étaient attachées un instant sur diverses régions de l'auditoire, avaient rencontré çà et là d'autres yeux, les avaient électrisés de leur singulier magnétisme, les ralliant à elle, faisant passer dans ces curieux et ces indifférents le frisson de l'attente, de l'imprévu.

Les prunelles bleues, après ce ralliement des regards dispersés, s'arrêtèrent sur le groupe un peu agité et impatient des trente petites têtes enfantines, que la fatigue de tant de discours commençait à énerver.

Et soudain les petites têtes se fixèrent, les yeux s'élargirent, les bouches bavardes ne remuèrent plus qu'en silence, suivant le mouvement des lèvres de Pirnitz...

Ces lèvres disaient :

« Je vous parle à vous, mes enfants. C'est vous les héroïnes de la fête... Toute cette grande maison que nous avons bâtie autour de vous, tous ces efforts que nous ferons pour vous élever et vous enseigner, tous les sourires du monde officiel et de l'opinion, tout cela n'est rien au prix de ce que nous apporte la plus petite d'entre vous : l'âme blanche d'une enfant qui sera une femme. Vous êtes cette chose admirable et un peu effrayante : l'avenir. Oh! que serez-vous?

« Nous ne le savons pas nous-mêmes. Nous tendons vers un idéal encore confus. Avec quelques certitudes, nous apportons bien des doutes... Vous apportez, vous, la force infaillible de la nature... Les vraies maîtresses de notre tentative, c'est vous. Penchées sur le secret de votre enfance, nous regarderons, nous écouterons. Vous nous enseignerez... »

Pirnitz n'avait encore prononcé que quelques paroles, et déjà l'assistance était gagnée... La voix, d'un timbre unique, musicale et prenante, contribuait, certes, à cette conquête des âmes, et aussi ce regard, qui ne ressemblait à aucun autre regard. Mais ce fut surtout la spécialité des paroles dites qui fixa l'attention, et la résonance profonde que l'on sentit, de ces paroles, dans Tâme de celle qui les prononçait. L'éloquence officielle de M"' Heurteau, goûtée des journalistes, n'avait pas — il s'en fallait! — cette sonorité, cet écho... Pirnitz poursuivit :

« Mais qui sommes-nous donc, nous qui entreprenons cette œuvre audacieuse : ensemencer la terre de semences nouvelles, donnera la récolte des soins nouveaux, hors de la tradition et de l'usage? Pourquoi nous rendons-nous ce témoignage : espérer faire mieux que d'autres en faisant un peu autrement? Enfants, quelles garanties vous apportons-nous? Vos jeunes âmes ont-elles quelque raison de se confier à nous?

« Mon Dieu, nous sommes assurément de très humbles femmes. Nous ne prétendons ni à plus d'inrelligence, ni à plus de savoir, ni à plus de moralité, ni même à une bonne volonté exceptionnelle; — bonne volonté, moralité, savoir, intelligence, tout cela se trouve abondamment parmi les éducatrices de l'enfance

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à Paris, soit dans les écoles libres, soit dans celles de l'administration.

« Alors, était-ce la peine de vous bâtir une maison, de cueillir chacune d'entre vous, petites filles, dans le milieu où déjà elle s'acclimatait, de la transplanter ici, d'entreprendre sur elle une culture qui n'a pas de brevet, pas de diplôme, qui n'a pas fait ses preuves encore, du moins sur aucune de vos compatriotes?

« Je réponds hardiment : Oui.

« Oui : c'était la peine. L'argent que des mains généreuses ont donné, le concours que des efforts désintéressés nous prêtent, tout cela n'aura pas été dépensé en vain. Nous sommes de très humbles femmes, absolument comparables, pour leurs facultés, à la moyenne des éducatrices : cependant nous apportons à l'éducation de la jeune fille une idée bien à nous, une idée nouvelle en laquelle nous avons une foi absolue.

« Nous ne condamnons aucune méthode d'enseignement. Qui dit méthode dit ordre, et tout enseignement ordonné est fructueux.

« Mais notre méthode a ceci pour elle, qu'elle est fondée sur la nature même de la femme, sur les nécessités sociales de l'heure présente, sur des faits d'observation incontestables. Nous sommes des femmes qui avons regardé autour de nous; nous avons consciencieusement cherché ce qui était bon. Ce que nous avons trouvé, nous vous l'offrons, sans arrogance, mais non sans confiance. La tradition est chose précieuse et sainte : s'emmurer dans la tradition comme dans un invariable rite est une inertie périlleuse. Toute éducation qui oublie la tradition est frappée d'impuissance. Toute éducation qui s'y tient jalousement et ne se transforme pas selon les temps successifs est caduque.

« Nous sommes donc traditionnelles, en ce sens que nous n'arrivons pas avec un système tout fait, prétendant l'appliquer n'importe où, sur n'importe quelles pupilles.

« Nous avons horreur, au contraire, de ce propos trop souvent entendu en France : « Voici une mé- « thode d'éducation qui réussit à merveille aux États- « Unis, ou bien en Allemagne, — vite, appliquons-la « à de petites Françaises. » Nous jugeons cela périlleux et absurde. Autant vaudrait dire : « Voici une r. plante qui réussit merveilleusement aux Antilles — « le caféier, par exemple : — plantons-la hardiment à « Paris, cultivc-ns-la comme aux Antilles : nous aurons a du café des Antilles... »

« Avec ce beau calcul, on n'aurait point de café, et la plante mourrait. Pas un agriculteur, heureusement, ne commet pareille sottise. Mais bien des éducateurs en conseillent d'aussi graves.

« Ils nous disent, par exemple :

« Les jeunes Anglo-Saxons sont une plante humaine « supérieure. Élevons nos jeunes Français comme de « jeunes Anglo-Saxons. » Et cette belle méthode appliquée, ils s'étonnent d'obtenir de jeunes Français sans qualité de race, et qui, dans la vie française, sont désarmés et désorientés...

« C'est que nulle plante n'est plus diverse, selon les climats, que la plante humaine. Donc, regardons d'abord avec attention à quelle variété nous avons affaire, quelles sont ses racines, quelle fut sa culture traditionnelle. Là est le premier grand secret à surprendre : car, si nous ignorons ou si nous nous trompons, la plante mourra : je veux dire que l'éducation sera manquée.

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« Une race est un ensemble de faits qui a pour lui d'exister, d'avoir de la durée antérieure et des aptitudes à durer. Respectons cette vertu de durée, qui sans doute résulte de tant d'essais infructueux de la naturel... Demandons à la race pourquoi elle fut, d'où lui vinrent et sa spécialité et sa persistance. Si nous arrivons à le connaître, nous saurons ce qu'il faut à tout prix conserver et cultiver dans les qualités c|e la race, afin qu'elle persiste en s'améliorant. Une éçlucation qui étouffe les qualités spécifiques d'une race est une éducation de mort.

a Mes chers enfants, quelles sont vos qualités héréditaires? Nous croyons le savoir un peu : mais nous sompfies convaincues que nous l'ignorons encore en partie. C'est vous qui nous l'apprendrez. N'avais-je pas raison de dire tout à l'heure que les vraies maîtresses de notre entreprise, c'est vous, ô petites âmes toutes neuves? Noire effort tendra, d'abord, à vous découvrir.

« Afin que les qualités héréditaires apparaissent bien nettement, nous tâcherons d'encourager, parmi nos élèves, l'initiative personnelle et la franchise. Elles détesteront la dissimulation et le mensonge; nous voulons instruire et gouverner des êtres réels, non des ombres. Nous exalterons l'énergie individuelle : il faut qu'une jeune Française moderne n'ait pas peur d'être seule en face des hommes, et qu'elle ne s'imagine pas que, dépourvue de parents, de maîtresses, ou d'un mari pour la guider et la défendre, il est périlleux pour elle de faire un pas.

« Quand de telles idées leur seront entrées dans l'esprit, nos élèves seront bien près de nous indiquer elles-mêmes le meilleur système d'éducation : ce sera

celui dont elles auront Tenvie, — celui qu'elles inventeront... Tout naturellement, les plantes trouvent un chemin vers l'air et vers le soleil. 11 faut seulement ne pas contrarier leur pousse : il faut aussi avoir de l'air et du soleil à leur donner.

« Ainsi, nous arrivons à l'enseignement, pourvues de principes directeurs très fermes, très nets, — mais sans aucun préjugé concernant telle ou telle méthode spéciale. J'ai appliqué ailleurs ce mode de procéder : j'ai constaté que c'est le meilleur. Il a pour lui de copier les façons de la nature elle-même.

« Nous n'avons aucune doctrine invariable et préconçue en matière d'éducation; en revanche, nous avons étudié soigneusement, et dans beaucoup de pays, les divers systèmes en usage. Toutes les fois que nous avons vu réalisé sous nos yeux ce type admirable : une vraie jeune fille — en quelque contrée que ce fût, nous avons tâché d'apprendre, de comprendre comment il s'était formé. Car si la plante humaine se diversifie extrêmement selon les pays, c'est cependant partout la plante humaine : certaines lois de son développement sont universelles. Tant qu'on ne les a point surprises, on marche au hasard... »

Pirnitz se reposa un instant au milieu du silence religieux de l'auditoire. Puis elle reprit :

« A cette heure de l'histoire du monde, qui précède de bien peu, sans doute, celle où sera défini l'idéal commun, les procédés d'éducation féminine sont très divers selon les contrées. Une Américaine du Nord, une Slave, une Allemande, une Anglaise, sont élevées suivant des principes fort dissemblables. Pourtant, il y a, entre toutes les éducations méthodiques, un trait

commun que l'on découvre à la longue, à force de les pratiquer : c'est l'idée-mère qui les inspire, et qui, hautement proclamée ici, ailleurs admise implicitement, fait converger les méthodes vers une limite identique.

« L'idée-mère est que la femme a le droit d'être élevée, éduquée pour elle-même, — et non pas seulement pour être agréable ou serviable à un homme hypothétique qu'elle ne rencontrera peut-être jamais.

« C'est, en un mot, que la femme est une personne, qu'elle doit offrir à la société, non pas une sorte de cire molle que le premier venu, après certaines formalités d'acquisition, aura le droit de pétrir, — mais bien une figure dessinée, fixée. Faire de la jeune fille, faire de la femme une personne, avec la liberté, la volonté, l'initiative individuelle que signifie ce simple mot : voilà le trait essentiel de l'éducation dans les contrées du Nord, en Angleterre, aux États-Unis.

« La personne, ainsi dégagée, se différenciera assurément selon les lieux d'origine, les hérédités, les formes constitutives de la société ambiante.

« L'Allemande naît dans un pays de belle et ancienne culture intellectuelle : elle apporte à la vie un tempérament affectueux, sensible à la poésie et aux arts, mais tempéré par une certaine mollesse de muscles et de caractère. Un double idéal la sollicite dès que sa pensée se débrouille : l'idéal militaire et féodal s'est substitué à l'ancien idéal légendaire, philosophique, scientifique... L'Allemande existe entre ces extrêmes. Qui l'attirera? Le soldat ou le savant? l'artiste ou l'homme d'action?... Elle hésite; elle voudrait tout connaître, tout comprendre, tout aimer. Aussi l'idéal féminin est-il bien moins net en Allemagne qu'il ne l'est dans les contrées analogues par la race et les

mœurs, — par exemple dans les pays Scandinaves. Cependant, une robuste discipline scientifique règne dans les écoles germaniques, enseigne à la plus humble écolière, avec un peu de pédantisme inutile, le goût et le respect du savoir humain. Et puis l'Allemande naît dans une contrée où règne un art national : la musique. La musique, pratiquée et goûtée par tout le monde, en Allemagne, — quel admirable excitant de la sensibilité, quel interprète précieux des légendes, des aspirations d'un peuple! On pourrait ajouter: quel merveilleux instrument d'éducation!... Par la musique allemande, véhicule des traditions, l'âme allemande communie, se fond, s'unifie... Par elle, la jeune fille d'Allemagne, encore incertaine de son idéal, tend vers cet idéal, infailliblement.

<c Mais quelle conscience supérieure du but à atteindre, quelle sûreté dans l'emploi des moyens nous manifeste l'éducation de la femme anglaise!

« S'il est une contrée au monde où l'on sache bien quelle femme on veut obtenir par l'école, c'est l'Angleterre. Ces mots : une véritable Anglaise — ont un sens précis pour tous les Anglais, un sens respecté. Us y enferment un idéal de santé, de souplesse, de hardiesse physique, — du bon sens pratique, le goût de la liberté et du contrôle personnel, la loyauté et la fidélité vis-à-vis de l'homme choisi pour compagnon, la résolution de fonder une famille ample et féconde.

« Tout cela est, pour l'Anglais, contenu dans ces mots : « Une femme vraiment Anglaise... »

« L'éducation britannique réalise-t-elle tout cet idéal ? Sûrement pas tout entier. De puissantes qualités de race aident l'éducateur : ces qualités d'énergie et d'initiative, honneur de tout Anglais. Mais, dans ce vieux

pays conservateur, bien des routines sont encore à combattre. Une tendance à un esprit pratique excessif, une certaine hypocrisie dans l'énoncé et l'application des principes moraux, quelque insuffisance dans l'enseignement proprement dit, et surtout un dangereux penchant à encourager chez la jeune fille la course au mari, — à tout prix, sans réflexion dépassant le mariage : — voilà des défauts bien anglais, terriblement enracinés dans l'âme de la jeunesse anglaise... De louables éducatrices se sont vouées à les réformer, tout en conservant à la femme d'Angleterre ses qualités distinctives.

« Je sais un collège féminin à Londres où toute idée de flirt, même honnête et, si l'on peut ainsi dire, « conjugal », est soigneusement combattue. On s'y efforce de prouver à la jeune fille que son bonheur et sa sécurité sont en elles-mêmes, non dans l'époux problématique qu'il faudra disputer à vingt concurrentes. On s'y applique également à faire la jeune Anglaise plus détachée des nécessités immédiates de la vie, plus idéaliste, plus artiste — tout en développant en elle les magnifiques aptitudes d'honnêteté et d'énergie qui sont le fonds national.

« Ailleurs, sur une terre plus neuve et plus large que la vieille Angleterre, la même race, perfectionnée par d'heureux croisements, nous montre quels superbes spécimens féminins peut fournir l'Anglo- Saxonne.

« Les États-Unis d'Amérique sont par excellence le champ d'essai des nouvelles cultures, et, déjà, les résultats obtenus y sont surprenants.

« Seule de toutes les contrées du monde, l'Amérique du Nord a organisé l'éducation de la femme sur

ce principe de Tégalité des sexes. Seule, elle a créé des universités féminines prospères et nombreuses, où d'un seul coup l'ensemble des vieux préjugés masculins est balayé, remplacé par une méthode rationnelle.

« Pour se rendre compte de la beauté absolue de la vierge nouvelle ainsi créée, il faut avoir visité Willesley, Vassar ou Bryn-Mawr; il faut y avoir assisté à la genèse de celle que le doux prophète Tennyson définit : « Maîtresse d'apprendre tout, de devenir tout, « sans sortir de sa nature de femme. »

« Assurément l'on pourra railler, ici, la fringale un peu désordonnée de science, de toutes les sciences, qui possède ces jeunes filles en robes de docteur... Assurément, il est aisé de relever l'extrême surcharge des programmes, de signaler le péril du surmenage, de montrer que des nerfs de femmes ne résistent pas toujours à un afflux de pensées si fortes et de sensations si neuves.

« Mais que valent les objections et les ironies contre la réponse inéluctable des faits? Ces jeunes filles, instruites dans les universités de femmes, arrivent à la vie armées comme les hommes, capables de lutter contre eux et de les vaincre. Ces doctoresses soignent et guérissent des malades; ces avocates plaident devant le tribunal et gagnent leurs causes; ces ingénieurs en jupons inventent ou perfectionnent des machines... Elles sont la preuve vivante que tout assujettissement d'un sexe à l'autre est inique et absurde, qu'il suffit de donner à des femmes les mêmes armes qu'aux hommes pour qu'elles combattent sans désavantage.

« Elles sont la preuve d'autre chose encore : du respect imposé à l'homme par une femme qu'il sent son égale. Nulle part, la jeune fille, la femme, ne jouissent

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d'une liberté aussi absolue qu'aux États-Unis : mais, nulle part au monde, la femme et la jeune fille ne sont mieux respectées. Dans ce peuple trop robuste et trop actif, enclin à la violence, à la concurrence brutale, — la femme, reconnue l'égale de l'homme, a cependant gardé sa place privilégiée, d'autre manière, assurément, que parmi les peuples latins, mais de façon plus enviable, il me semble, et en tout cas plus digne.

« Il faut proclamer ces magnifiques résultats de l'éducation féminine en pays anglo-saxons. Gardonsnous, cependant, de l'aveuglement spécial qui ne consent à rien voir d'utile, de généreux, en dehors de cette race.

« On s'efforce ailleurs aussi ; je ne dis pas que l'on fasse mieux, mais l'on fait autrement, et c'est le devoir des éducateurs de considérer ces autres efforts.

« Un des endroits du monde où la transformation des idées sur la femme, sur la jeune fille, sur l'enfant, a été singulièrement prompte et digne d'intérêt, c'est l'ensemble des pays septentrionaux.

« En Suède, en Norvège, en Danemark, en Finlande, l'affranchissement de la femme a trouvé des apôtres parmi les écrivains de génie; il en a trouvé aussi parmi les hommes d'État. En Russie, pays d'oppression intellectuelle, la femme a été naturellement sollicitée par la cause de la liberté; son émancipation a été surtout politique. Elle a montré ce que sa faiblesse musculaire comporte de courage viril. Elle a aidé l'homme dans les tâches libératrices, tout en restant fière et indépendante en face de lui.

« Cependant, dans les contrées boréales de l'Europe, un être vraiment nouveau venait à la lumière, à la vie; un type inconnu de femme se créait.

a La Scandinave réfléchie, méditative, un peu mystique, anxieuse de vérités et de scrupules moraux, apparaissait à la fin de ce siècle comme une incarnation inattendue de cette splendeur d'âme, conservée, dans les temps les pFus obscurs, par certains êtres féminins privilégiés, au milieu de l'avilissement des hommes... Il fallait qu*à notre époque de scepticisme pratique, de désenchantement religieux, quelques femmes d'élite entretinssent le feu du sanctuaire.

« Les Scandinaves nous donnent l'exemple d*un culte vraiment pieux pour les vérités éternelles de la Morale, pour les droits sacrés de la conscience humaine... Elles seules ont osé proclamer que ces droits de la conscience individuelle priment tout, qu'on doit leur sacrifier toutes les commodités, toutes les nécessités de la vie pratique, et même les prétendus devoirs sociaux.

« La femme a d'abord le droit d*être une conscience indépendante, et son premier devoir est de défendre cette conscience : telle est la vérité radieuse proclamée par l'enseignement et par la vie de tant de nobles femmes du Nord.

« Elles ont ainsi fourni un avertissement et un exemple précieux aux modernes éducateurs. Elles ont affirmé que tout l'avenir de la femme n'est pas d'exercer des métiers d'homme^ de conquérir les privilèges sociaux des hommes, de posséder la même science et d'exercer les mêmes fonctions.

« Elles ont élargi l'avenir devant les pas de la Femme nouvelle. Elles ont, comme il convenait, dépassé d'un bond ridéal masculin... »

Tandis que Pirnitz parlait, l'auditoire qui l'écoutait était passablement curieux à observer. La prise de

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possession en avait été immédiate; mais on pouvait attribuer cette conquête aux dons pliysiques extraordinaires du regard, du geste et de la voix... Ce qui était vraiment notable, c'était la patience attentive avec laquelle ces gens, la plupart indifférents ou sceptiques en face du problème de l'éducation, écoutaient une thèse si nouvelle pour eux.

Oui, tout ce monde avait subitement ressenti ce que les apôtres seuls savent communiquer : la Foi. Tous, au moins pour le temps où elle parlerait, croyaient en Pirnitz. Ils étaient sûrs de ce guide, ils avaient confiance. Ils voyaient bien que cette petite souffreteuse en humbles vêtements noirs ne les induirait pas en erreur. Ils sentaient qu'elle avait médité et qu'elle avait vu; que réellement elle avait parcouru le monde, penchée sur l'âme des jeunes filles; qu'elle avait couvé de son regard magnétique la délicate plante féminine, étudié partout ses conditions de germination, de croissance, de prospérité; qu'elle avait tout vu, tout lu, tout réfléchi, et qu'elle distribuait maintenant avec simplicité le trésor de ses observations.

Quand elle eut ainsi caractérisé brièvement les principaux systèmes de l'éducation contemporaine, Pirnitz s'arrêta un instant pour reprendre haleine... Aucun bruit, aucun chuchotement ne se fit entendre durant cette pause. Elle continua alors à voix plus basse, comme si elle eût voulu entrer, avec ses auditeurs, plus avant dans la communion de confidences.

« Ainsi, dit-elle, dans les deux mondes, et diversement selon les contrées, la femme moderne prend conscience de ses destinées.

« L'égalité de ses droits avec les droits des hommes

n'est déjà plus en question. Elle veut, partant de là, égaler véritablement, pratiquement, l'homme en activité intellectuelle, en influence morale. Elle veut la même science, le même labeur, la même participation au progrès universel... Et de ces principes s'est formé un système d'éducation qui peut varier de TAmérique à l'Angleterre, de l'Allemagne à la Norvège, mais qui est Un dans ses aspirations, — divers seulement par l'expansion plus grande ou moindre de l'appétit idéal, par le plus ou moins d'importance attachée aux conquêtes pratiques.

a Dissemblables comme les espèces des roses, les jeunes filles des deux mondes s'offrent à la nouvelle culture.

a Toutes?... Non pas.

« Il en est une qui semble réfractaire, ou du moins indifférente à l'action de l'Esprit nouveau. Et, chose merveilleuse, c'est précisément celle qui fut longtemps, et à si juste titre, considérée comme le type le plus parfait de la plante féminine, — la fleur par excellence, que l'univers admirait, respirait, enviait : la fleur latine.

« Disons-le hardiment : la jeune fille latine, la jeune fille française, ne participent point encore au puissant mouvement qui emporte un sexe tout entier vers l'avenir... Tandis que ses sœurs d'Europe et d'Amérique tressaillent, s'émeuvent, s'agitent, impatientes de grands lendemains, la jeune Latine s'assied obstinément devant le vieux foyer, sans s'apercevoir qu'aucun feu n'y brille plus et que les cendres mêmes en sont refroidies... Se croit-elle donc encore à l'époque où le monde entier avait les yeux fixés sur elle pour la célébrer et tâcher de l'imiter?

« Certes, la Française fut, pendant deux siècles, le

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modèle offert par les philosophes, par les éducateurs de l'humanité... Une M"*^ de Lafayette, une Sévigné, une M""** Dacier ou une M""® Roland furent à bon droit des reines de l'espèce; elles primèrent leurs contemporaines par leur intellectualité ou leur énergie supérieures. La Française fut longtemps la plus pure, la plus loyale, la plus instruite; et sa grâce, sa modestie, tempérèrent, alors, l'éclat de sa perfection.

« Pourquoi sa royauté est-elle abolie? Pourquoi les éducateurs de l'humanité la négligent-ils, pourquoi cherchent-ils ailleurs la parfaite jeune fille?... Loin de la citer comme modèle, ils la présentent comme le type des vieux errements qu'il faut à tout prix éviter... Et ici je me hâte d'affirmer qu'ils la calomnient, mal renseignés comme on l'est si généralement sur ce qui se passe hors des frontières de son propre pays... Allez en Angleterre, en Allemagne, dans les contrées du Nord, aussi bien qu'en Amérique, on sourira un peu dédaigneusement quand vous parlerez de la jeune Française.

« C'est, pour l'étranger, une petite personne qui s'habille très bien, bavarde énormément, ne songe qu'à danser et ne sait rien de sérieux.

« Voilà ce que signifie la moue de dédain des Anglo- Saxonnes, par exemple. Et ce dédain est absurde, je ne l'ignore pas, et il est mêlé d'un peu d'envie — car la grâce et la politesse de la jeune Française n'ont tout de même pas été égalées. Mais, sachons le dire, il y a, comme dans toute rumeur universelle, un écho de vérité en celle-ci.

« La vérité, c'est que l'éducation de la jeune fille, en ce pays, n'est ni bonne ni mauvaise : elle n'existe pas. Le hasard et la fantaisie y président. Il n'y a aucune éducation nationale, rationnelle, en France. On

retient, soi-disant, !es anciens principes, savoir : la jeune fille élevée absolument à l'écart de la vie, ignorant ses devoirs futurs, ignorant la lutte qu'elle aura à soutenir contre les hommes... On prétend faire de la jeune fille une page blanche sur laquelle l'époux écrira ce qu'il voudra — comme au temps où la petite Française quittait le couvent juste pour ses noces...

a On prétend cela; mais Téducation réelle contredit ces prétentions.

« Rien n'est tenté, dans le fait, pour aveugler d'une façon si anormale la compréhension de la jeune fille. Vivant de la vie de tout le monde, et cela, quel que soit son milieu — elle a tôt fait de deviner ou d'apprendre ce qu*on prétend lui cacher; seulement, l'hypocrisie sociale la contraint à ignorer en apparence ce qu'elle sait en réalité.

« Affreuse conception de la pureté virginale I Fausse pudeur qui corrompt les sources mêmes de l'honnêteté et de la modestie!... Enseigner à dissimuler, masquer l'âme de la vierge au moment où elle devient femme, quel contresens! quel crime!...

a De cette menteuse pudeur, nous ne voulons à aucun prix. La première qualité que nous exigeons de la jeune Française, comme de toute autre jeune fille, c'est la sincérité et la confiance. Si elle connaît les réalités de la vie, — qu'elle ose regarder les gens en face et dire : « Je les connais... » Si elle les ignore, qu'elle préfère une loyale et prudente explication à des investigations sournoises.

« Arrière la jeune fille dont les yeux et les lèvres affectent une innocence qui n'est point dans son cœur... On ne fonde rien sur le mensonge! »

Ces fortes paroles, si peu habituelles dans un milieu

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scolaire, firent une puissante impression. Peut-être même eussent-elles provoqué quelque révolte, si Pirnitz les eût prononcées au début de son discours... Mais cette espèce de voyage autour du monde entrepris tout à l'heure avec l'auditoire avait préparé celuici à entendre des doctrines neuves; une émulation pour le bien fermentait dans ces âmes indifférentes, momentanément excitées par un verbe d'apôtre... Loin de choquer, Pirnitz provoqua les applaudissements.

Tranquille, ses beaux yeux fixés en avant comme sur une lumière visible pour elle seule, elle attendit que le calme se rétablît. Elle poursuivit alors :

. « Le mensonge, la fausse ignorance, voilà un vice fondamental que les éducateurs philosophes ont raison de reprocher à la mode française d'élever les jeunes filles. Il n'y a pas à discuter là-dessus : il faut hardiment bouleverser les doctrines caduques et mettre à la base de tout la sincérité, la vérité.

« Est-il exact, d'autre part, que la jeune Française soit plus coquette, plus galante, — disons le mot, — que les jeunes filles de tels autres pays, les pays anglosaxons par exemple? L'homme qui la choisit est-il dupe? La fidélité, l'honnêteté de la Française, sont-elles fragiles?

« Je réponds hardiment : Non. La calomnie commence ici.

« Des qualités admirables de femme de foyer sont l'apanage de la Française, à tel point qu'aucune étrangère ne peut lui être comparée. Au régime désordonné auquel est soumise la jeune fille en France, — nulle étrangère ne donnerait une compagne aussi stable, aussi sûre. L'âme de la petite Française est pleine de

générosité, de fidélité, de grâce, d'idéal et de dévouement. Élevée sans principes définis, elle se reprend, presque toujours, s'éduque elle-même pour la réalité et y apporte une énergie, une endurance qu'on ne lui a pas enseignées... De celles qui cèdent devant la vie, qui ploient, qui succombent, — Téducation insuffisante, non sincère, non adéquate à la vie vraie, est, le plus souvent, responsable. Il n'est point d'âme plus éducable, plus aisément conduite à la perfection que l'âme de la petite Française.

a Et cependant l'étranger a raison, — en partie raison, — lorsqu'il prétend que la petite Française court des dangers spéciaux à sa race. Oui, la petite Française, plus généralement la petite Latine, sont plus sensibles que d'autres races à la crise morale subie par toute jeune fille, à l'heure de choisir son compagnon d'existence. C'est qu'elles sont nées, c'est qu'elles ont vécu dans des pays où la galanterie est traditionnelle, où elle est en honneur, où il est dit couramment (sinon pensé), que rien n'est plus digne d'une femme que d'avoir beaucoup de courtisans.

« Élevez une jeune fille avec tous les soins possibles : si vous lui laissez croire que son rôle providentiel consiste à séduire les jeunes hommes, tout votre effort d'éducation est compromis. Surtout si, comme en France, votre jeune fille est destinée à rencontrer des hommes dont précisément la galanterie est la grande affaire.

« Quelle terrible aventure, cette rencontre d'une innocence troublée, à demi renseignée, et d'un séducteur professionnel, fier de son métier de séducteur!... Contre cette aventure doit tendre le plus énergique effort de quiconque élèvera la jeune Française. Pour

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l'y préparer, il ne faudra pas craindre de lui dire toute la vérité sur les périls imminents. Il faudra lui dépouiller à l'avance de toute parure sentimentale ou romanesque ces mots : galanterie, séduction, — qui sont de vilains mots. 11 faudra développer son énergie et exercer sa volonté, afin qu'elle ne se laisse pas convaincre par de mensongères et funestes glorifications de la faiblesse féminine. Enfin, il faudra lui extirper du cerveau, presque dès l'enfance, cette idée que la femme est élevée pour l'homme, — pour un homme. La femme est élevée pour elle-même, ou, si l'on veut, pour l'humanité.

« 11 faut que la jeune Française soit élevée pour l'humanité — non pour un homme : tel est le principe de l'éducation que nous nous proposons d'appliquer à nos élèves. Vit-on jamais un éducateur de jeunes hommes s'attacher uniquement à préparer ses disciples au mariage? Une telle entreprise ferait rire. On estime qu'un homme est suffisamment préparé à faire un mari, s'il est honnête, loyal, sain, et capable de gagner sa vie.

« Eh bien! nous le proclamons hardiment : il n'y a pas lieu de procéder différemment pour les jeunes filles... Saines, honnêtes, instruites, laborieuses, elles sont suffisamment aptes au mariage. D'ailleurs, il importe que ces jeunes filles nouvelles soient indépendantes de l'argent masculin, qu'elles comptent uniquement sur elles-mêmes pour gagner leur vie : c'est la condition de leur liberté; à cette condition seulement, elles seront de véritables person?ies humaines.

« Élevez une jeune Française en de tels principes : vous pouvez vous fier aux qualités héréditaires de la race, pour qu'elle soit épouse et mère parfaite. Elle

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comprendra toujours son mari, car elle n*est, de race, que trop intelligente; elle saura lui rendre la maison agréable, car elle est, par tradition, à la fois, gracieuse et ménagère... Elle sera mère passionnément : ce n'est pas elle, mais bien l'égoïsme et la lâcheté des hommes qui inventèrent les familles courtes!... Elle sera mère avec une passion excessive; et peut-être là encore Téducation pourra- 1- elle efficacement s'exercer.

ce A la jeune fille, qui déjà tressaille au lointain espoir de la maternité, il conviendra de faire entendre que l'enfant né de ses entrailles sera, comme elle le fut, un être libre, une personne humaine, — et que la pire façon de l'aimer serait d'entraver, par une affection trop jalouse, le libre développement de cette personnalité. Comme la jeune fille fut élevée pour l'humanité, la mère devra élever ses enfants pour l'humanité. Dès que l'aube de leur compréhension s'éveillera, nous tâcherons d'inculquer à nos élèves ces vérités primordiales.

« Il faut qu'elle soit épouse et mère, la petite Latine; mais il faut qu'elle le soit avec conscience et sang-froid, sans sacrifier à une sorte d'emportement maternel ses devoirs envers le pays et l'espèce.

« Enfin, à côté de celles qui se marieront, il convient de ne pas perdre de vue la troupe déjà nombreuse, toujours croissante, des jeunes filles qui ne se marieront pas.

« Grave problème : négliger de le prévoir serait bien mal connaître les nécessités de l'heure présente. Le célibat, certes, est peu goûté des femmes en général, des Françaises en particulier... Avec raison, la Française estime que la majorité des femmes doit

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se marier, mettre au monde des enfants et les élever.

« Loin de moi la chimère de plaider contre ce sentiment. Il faut l'encourager, au contraire, et le glorifier... Mais peut-il prévaloir contre l'évidence de certains faits économiques indiscutables? Ces faits, les voici dans leur simplicité redoutable :

« Premièrement, il naît plus de femmes que d'hommes dans tous les pays européens, notamment en France. Secondement, la mort frappe plus vite les hommes que les femmes : résultat de la jeunesse moins réglée, et aussi des excès de travail des hommes. Enfin de plus en plus, par la concurrence au gain, par l'âpreté croissante de la bataille pour vivre, l'homme hésitera à se charger, seul, de deux bouches à nourrir, sans compter celles des enfants. De plus en plus, l'homme hésitera devant les devoirs du mariage.

« Il convient donc que l'éducation s'occupe des jeunes filles qui, volontairement ou non, ne se marieront pas; et, comme nul ne saurait dire à l'avance laquelle se mariera, laquelle restera fille, il convient que la jeune fille moderne prévoie le célibat, comme elle prévoit le mariage. 11 convient que les délaissées du mariage ne se considèrent pas comme d'irréparables déshéritées ; on leur doit une parole d'espérance... Non, les femmes célibataires, les bachelorwomen, comme on dit en Angleterre, où elles occupent une large place, fort enviable, — non, ces délaissées du mariage ne sont pas, par là, exclues de toute influence dans la société de l'avenir. Elles y ont un rôle bien marqué; ce rôle est si important, si noble, que beaucoup le choisiront, j'en suis sûre, de préférence au mariage : et cela est désirable, puisqu'il faut, ne l'oublions pas, il faut des femmes célibataires.

« Le rôle des vierges contentes de leur célibat, des

LES VIERGBS FORTES

hjchelor-women, est grand dans la société de l'avenir : peut-être est-il plus grand encore dans cette société en transformation qui est la nôtre.

a Tant que la cause de la femme n'est pas entièrement gagnée devant l'humanité, il importe que certaines femmes prennent spécialement cette cause en main, s'en fassent à la fois les avocates et les prêtresses... Et qui donc s'adaptera mieux à ce double objet que la femme volontairement exclue du mariage et de la famille, ou du moins acceptant avec sérénité, sans arrière-pensée, une exclusion imposée par les circonstances?

« Pour celle-ci, toutes les femmes seront des sœurs, et toutes les jeunes filles seront une famille immense, à laquelle elle donnera son dévouement désintéressé. Sorte d'idéal mélange delà femme forte et de la vierge sage de l'Écriture, cette célibataire fière de son célibat traversera la vie sans en connaître pour elle-même les périls : elle montrera la voie de liberté et de sérénité.

« Elle sera vraiment la femme nouvelle prévue par Tennyson, ou l'Eve prochaine que toutes les sociétés contemporaines devinent, annoncent, sans oser ni pouvoir encore la définir.

« Elle sera plus que l'Eve prochaine : elle sera la Vierge Forte, offrant à ses sœurs la grâce innocente de sa virginité et l'appui de sa force.

« Certes, la foule la jugera toujours une exception grandiose, et il n'y a pas de péril qu'une telle exception se change en règle. Mais je persiste à croire qu'elle apparaîtra peu à peu comme une sorte d'aristocratie féminine, indispensable agent de liaison, pour ainsi dire, entre les divers groupes sociaux, annonciatrice, inspiratrice, consolatrice de l'humanité. La Vierge

Forte, telle que je la conçois, se trouvera naturellement investie, parmi l'humanité de demain, d'une sorte de magistrature souriante. »

La voix de Pirnitz, sur ce thème qui lui était cher et familier, s'éleva, dépassa le ton de l'insinuante causerie qui avait déjà capté l'auditoire :

a J'entends, fit-elle, j'entends, ou du moins je pressens cette réplique à nos espoirs : « Rêverie!... Uto- « pie!... » Les sages lèvent les épaules; les doct/ïurs raillent... Nous sommes des chimériques, paraît-il... Pourquoi? Parce que nous amplifions notre rôle, non seulement à égaler celui de l'homme dans la vie sociale, mais encore à le surpasser? Parce que nous comptons sur la femme libre, instruite, pour hausser l'étiage moral de l'homme, pour être, à son tour, son éducatrice? Une pareille ambition est-elle donc insensée?

« Est-ce que, même dans cette société vieillissante où l'on omet de nous enseigner l'énergie, la volonté, la liberté, — nous ne demeurons pas cependant les gardiennes des plus nobles vertus humaines, pureté, fidélité, abnégation, foi spiritualiste? Lorsqu'elle est dévoyée, j'en conviens, la femme roule plus bas que l'homme; mais ne devons-nous pas admirer précisément la rareté relative de ces chutes, alors que l'éducation donnée à la jeune fille semble la destiner à déchoir?

« Est-il chimérique d'espérer que ce rôle de gardienne et d'observatrice des lois morales, la femme le prendra plus à cœur encore lorsqu'on l'y dirigera? Est-ce une utopie, — ce rêve d'une humanité nouvelle recevant une suprême impulsion, accomplissant un progrès suprême, par l'effort de la femme, de celle

qui, par excellence, est la séduction et le dévouement?

« Et n'est-ce pas en France, plus que partout ailleurs, qu'on a le droit d'attendre cette rénovation morale, cette résurrection par l'influence adorable de la jeune fille chaste et forte?... La France n'a-t-elle pas enfanté la Vierge Forte symbolique? Quel autre pays peut se glorifier d'une Jeanne d'Arc? Et quelle autre qu'une vierge forte eût pu, au temps de Jeanne d'Arc, sauver ce pays?... »

Les applaudissements éclatèrent sur tous les rangs de l'assistance. Pirnitz les apaisa d'un geste de la main.

« La terre qui a fait germer Jeanne d'Arc n'a pas épuisé sa vigueur. 11 peut paraître imprudent, dérisoire, que d'humbles femmes comme nous osent l'affirmer : pourtant, je l'affirme avec confiance, je le crie à cette foule qui m'écoute : je connais ici, à Paris, je connais parmi les collaboratrices mêmes de notre OEuvre, des jeunes filles qui sont la parfaite expression de la féminéité supérieure.

a Elles ont la pureté, la sérénité, la force et la grâce. Elles ne demandent rien à l'humanité en échange de ce qu'elles accomplissent pour le bien de l'humanité. Elles ont la science d'un homme d'élite et n'ont rien perdu pour cela de leur séduction. Elles sont la gloire de notre entreprise et le gage du succès.

« Nous vaincrons par elles... Par elles, nous ferons germer la moisson de l'avenir...

« Ces têtes blondes, levées vers ma parole qu'elles n'entendent pas encore clairement, mais dont leur instinct pressent la vérité fraternelle, — ces fillettes que nous allons enseigner, — qu'il plaise aux passants ironiques d'y compter seulement trente petites filles destinées à vivre d'un art industriel!

FRÉDÉRIQ.UE 393

« Il est vrai que nous donnerons tous nos soins à leur enseigner cet art : on arme, on munit le soldat avant la bataille. Un métier pratique, pour une femme, c'est la condition de la liberté.

« Mais ce serait étrangememt restreindre notre rôle que le limiter à un enseignement professionnel. Nos élèves apprendront leur métier d'ouvrières d'art; mais en même temps, surtout, elles apprendront à être des femmes. On leur définira leur rôle idéal; on le leur fera aimer : soyez certains que la plupart d'entre elles, sorties des portes de cette école, s'efforceront au moins d'y atteindre...

ce Et plusieurs y atteindront...

« Oui, parmi ces petites âmes neuves offertes à nos soins, je devine, je sais qu'il se prépare des femmes nouvelles et des vierges fortes, pour l'œuvre de la rédemption prochaine. Les unes arriveront au mariage, à la maternité, conscientes de leurs devoirs, mais sans rien abdiquer de leur dignité personnelle. Elles choisiront l'homme qui leur plaira, et non celui qui consentira à les entretenir dans une paresse luxueuse : car elles auront acquis Thorreur de l'inaction, et l'outil qui gagne le pain quotidien, nous le leur aurons donné.

« Les femmes que le mariage délaissera ou qui, volontairement, délaisseront le mariage, n'iront pas pour cela s'imaginer que leur vie est brisée et que l'avenir ne leur garde qu'amertume.

« Sachant dès l'enfance que cette destinée est fréquente et pouvait les attendre, elles seront à la mesure de leurs nouveaux devoirs... Chastes prêtresses de la féminéité nouvelle, elles traverseront le monde en faisant le bien, en incarnant la moralité la plus haute, le désintéressement le plus absolu...

Qu'il y en ait, de celles-ci, une abondante armée, qu'importe? C'est la loi de l'avenir qu'il y en air beaucoup, — et, ne craignez rien, elles ne seront jamais trop.

a Plus nombreuses que nous, épurées sans doute par l'inévitable sélection, façonnées par l'inévitable progrès, elles seront éducatrices, à leur tour : meilleures éducatrices, car elles auront coordonné ce que nous allons observer au hasard des découvertes.

« Elles seront plus proches que nous de la femme nouvelle. Elles enseigneront mieux que nous... Et parmi celles qu'elles enseigneront, ce type idéal de l'Eve prochaine se reproduira encore en s'épurant. De nouveau, la sélection et le progrès feront le triage des êtres; d'autres éducatrices plus parfaites apparaîtront pour enseigner de plus parfaites élèves. A mesure qu'elles se multiplieront, comme un froment épais et vigoureux, elles étoufferont, rien que par la force de végétation, les mauvaises pousses féminines autour d'elles.

« L'Eve ancienne, l'Eve perverse, hypocrite, sournoise, vénale et perfide, créée par d'infâmes choix de l'égoïsme masculin, — peu à peu, comme une herbe nuisible dans un champ bien sarclé, — s'abolira; sa fleur se fanera, sa tige sera coupée, ses racines mêmes étoufferont faute d'air.

« L'Eve prochaine apparaîtra rayonnante, maîtresse de la terre.

« Petites âmes d'enfants, vous êtes la semence. Germez, grandissez, prospérez pour la moisson bénie de l'avenir... »

Une émotion puissante, à mesure que Pirnitz avançait vers sa péroraison, s'était emparée de l'auditoire.

FRÉDÉR1Q.UE 395

Des femmes pleuraient. Des curieux qui, d'abord, avaient raillé, se taisaient, étonnés de leur propre attendrissement. Une acclamation unanime salua les derniers mots. Le délégué du ministre, M. Roudier, vint serrer, avec effusion, les mains de Tapôtre, et, après lui, d'autres mains, des centaines de mains, cherchèrent cette main souffreteuse.

Pirnitz, doucement, insensiblement, se dérobait, entourée de petites élèves qui, magnétisées à leur tour, se pressaient contre elle, comme une couvée de poussins. M^^' de Sainte-Parade, sur le conseil de Frédérique, déclara la séance levée. Et tandis que le public se retirait, encore tout vibrant, les surveillantes conduisirent les élèves dans la cour de récréation, plantée de jeunes acacias. L'état-major de l'école se rendit dans la salle destinée aux séances du comité.

— Quel triomphe! dit M''" de Sainte-Parade. Je crois que voilà une inauguration réussie! Ce M. Roudier, le délégué du ministre, comme il a bien parlé!... Et vous aussi, Heurteau... Quant à Pirnitz, c'est de l'enchantement. Elle a convaincu les plus sceptiques.

Dans la cour aux acacias, les voix joyeuses des fillettes, libérées d'un long silence, faisaient explosion, s'alliaient en fraîches clameurs de ronde.

M^'* Heurteau dit pensivement :

— Je ne connais rien de plus touchant qu'un discours de Pirnitz, ni de plus persuasif. Elle a un don merveilleux. C'est la vraie éloquence, faite on ne sait de quoi.

On avait servi sur la table, ornée d'une nappe pour la circonstance, du thé et quelques tartines beurrées : le menu habituel des réunions chez M''" de Sainte- Parade. Les groupes se formèrent autour de ce goûter

frugal. Léa, quand tout le monde fut engagé dans des conversations particulières, prit Pirnitz à part.

— Oh! je vous remercie, dit-elle. Vous m*avez réconfortée! J'avais besoin de vous entendre, d'entendre votre chère voix redire la bonne doctrine.

— J'ai beaucoup pensé à vous, tandis que je parlais, répondit Pirnitz.

Ma chère fille! je sais combien vous avez souffert... Je ne vous demande pas d'aveux ni de confidences; je sais que vous me les ferez un jour; aujourd'hui il vous en coûterait trop...

— C'est vrai, dit Léa.

— Etpuis,votreconsciences'exerce ~ ^ mieux, à lutter dans la solitude. Vous

vous approchez sans cesse de cette Eve prochaine dont je parlais tout à l'heure. Quand je nommais ces jeunes filles qui réalisent un type de féminéité supéneifre, ne vous êtes-vous pas reconnue?

Léa sourit, les yeux brillants de fierté. A ce moment, une petite élève toute blonde, envoyée par la surveillante de la récréation, entra, après avoir frappé, et, figée par la timidité, s'arrêta sur le seuil.

— Que veux-tu? mon enfant, lui demanda Pirnitz. La petite, déconcertée, détourna le regard, n'osa

répondre. Pirnitz lui posa la main sur l'épaule.

— D'abord, il ne faut pas baisser les yeux. Regarde-

FREDERIQ.UE

moi... en face... allons! bien en face. On doit toujours parler les yeux dans les yeux quand on a une conscience droite !

L'enfant murmura :

— On demande M^'** de Saint... madame... madame la présidente. Il y a sa voiture, à la porte.

Pirnitz embrassa l'enfant.

— Bien! tu vois que la langue se délie quand les yeux regardent en face. Va jouer, mignonne, tu as très bien fait ta commission. Je vais prévenir M'^* de Sainte-Parade...

M"' Heurteau et sœur Odile accompagnèrent la présidente. Duyvecke remonta dans sa chambre; elle avait du travail en retard, car, même à l'école, elle continuait à poursuivre ses diplômes d'enseignement supérieur. Daisy Craggs et Geneviève Soubize, qui habitaient encore pour quelques jours l'avenue de Ségur, partirent à leur tour. Il ne resta plus, dans la grande salle, que Pirnitz, Léa et Frédérique.

A se sentir seules, toutes trois \^ ensemble, après cette journée de %, foule, elles éprouvèrent une sorte ^^ de joie recueillie. Le soir était venu. Comme de bons ouvriers "^ .

qui ont accompli leur rude besogne en commun, elles resplendissaient d'une joie si intense, que le souci de leur propre bonheur — d'un bonheur égoïste — n'aurait pu avoir de prise, à cette heure, sur aucune d'elles. Pirnitz sourit à ses deux disciples, qui, d'un geste filial, l'entourèrent de leurs bras et la couvrirent de caresses.

Frédcrique dit :

— Romaine, vous nous avez créées, autant que notre mère. Où allions-nous sans vous ? Nous souhaitions le bien, mais nous marchions dans la nuit.

— Romaine, dit Léa, toutes les fois que j'ai été troublée j'ai pensé à vous comme à une sainte, et j'ai retrouvé de la force.

Frédérique, se rappelant sa fuite tragique à travers Regent's Park, songea :

« Elle aussi! »

Pirnitz, souriante, se débattait sous les caresses de « ses deux grandes filles », comme elle les appelait. Elle finit par s'asseoir dans un fauteuil, a l'angle de la cheminée de pierre qui figurait un âtre campagnard. Léa et Frédérique, chacune d'un côté, s'assirent auprès d'elle sur des chaises plus basses, lui tenant une main. Elles formaient un groupe adorable de grâce, la douceur souffrante de l'apôtre contrastant avec l.i grave beauté de Frédérique et le charme romanesque de Léa.

La porte de la salle s'entr'ouvrit doucement, et la même petite blonde qui, tout à l'heure, avait annonce la voiture de la présidente, s'approcha, le pas décidé, et, levant cette fois franchement les yeux, dit à Pirnitz :

— Madame... il y a un monsieur qui veut entrer.

— Un monsieur? il se trompe. C'est sans doute pour l'usine, dit Pirnitz.

L'enfant répliqua :

— Non, il demande à voir M"' Léa.

Calme par l'effort concentré de sa volonté, Léa dit simplement :

— C'est Georg. Il est à Paris... Je le savais. Si vous

FREDERIQ.UE

voulez, nous le ferons entrer ici. Il importe que je l'entende et que je lui parle; et j'aime mieux que ce soit devant vous.

Joie ou peur, Frédérique reçut de ces mots : « Georg est à Paris » une telle commotion qu'elle dut garder le silence. Pirnitz, après une minute de réflexion, dit à la fillette :

— Conduis ce- monsieur ici, mon enfant.

Aucune des trois femmes assises auprès de la hautecheminée ne changea de posture. Léa et Frédérique gardèrent chacune Tune des mains de l'apôtre.

Quand Georg entra, amené par l'enfant, quand il s'avança dans la clarté vive de la salle, il se sentit appelé devant un tribunal, prêt à le juger.

11 vint en pleine lumière, observé par les trois femmes. Sa haute stature, que Léa avait mal entrevue, quelques jours auparavant, dans la pénombre de la chambre de Pirnitz, s'était élargie, comme redressée,

FREDERIQ.UE 401

pendant les mois d'absence. C'était le même visage de héros septentrional, aux cheveux blonds, aux moustaches fauves, au front ample, aux lèvres rouges, aux yeux bleus... Et c'était un autre homme cependant : le héros transformé par l'amour, redevenu accessible à l'émotion, aux désirs, aux passions de l'humanité.

Il était vêtu d'un costume de velours noir côtelé, qui, porté par tout autre, eut semblé presque celui d'un ouvrier, mais qui prenait, sur lui, on ne savait quoi d'héroïque et d'artiste à la fois, sans rien qui fît songer à l'apprêt, au déguisement.

Georg s'arrêta contre la cheminée, à quelques pas des trois femmes. Pirnitz le couvait de ses yeux mystérieux, apaisant ce qui peut-être grondait en lui de colère, à trouver deux gardiennes auprès de Léa. Léa et Frédérique fixaient, elles aussi, leurs prunelles anxieuses sur ce visiteur inattendu qui, pour toutes deux, représentait l'Homme, c'est-à-dire l'adversaire, et le plus dangereux, puisqu'il s'offrait comme un appui, un refuge de tendresse... Mais elles se savaient fortes contre lui, — et d'être ensemble à l'accueillir, et de la présence de celle dont on ne triomphait pas : de Pirnitz.

Tous quatre étaient trop en dehors de l'habituelle convenance pour s'attarder à des présentations ou à des formules de courtoisie. Georg jeta son chapeau de feutre sur la table et s'adressa directement à Léa.

— Léa, dit-il, je viens vous chercher.

— Je ne puis pas vous suivre, répondit Léa absolument calme. Vous n'ignorez pas, Georg, que tous mes devoirs sont ici.

— Vous le croyez, répondit Georg. J'étais là pendant la séance, j'ai entendu le discours de Romaine Pirnitz... Elle a dit des choses très belles; elle a dit

quelques choses vraies. Mais elle a conclu contre la vérité. C*est cela que je viens vous dire, Léa... Je viens vous reprendre à l'erreur.

Les mains de Léa et de Frédérique serrèrent celles de l'apôtre, comme pour protester :

« Non, vos paroles n'enseignent pas Terreur. Nous sommes avec vous, nous croyons en vous, on ne nous prendra pas à vous! »

— Georg Ortsen, dit Pirnitz avec douceur, à quoi bon revenir troubler cette enfant? Vous la voyez heureuse, abritée contre les orages, décidée à se dépenser pour ses sœurs. Quel sort plus noble et plus heureux venez-vous lui offrir? Et de quel droit?

— Je suis son mari. Je lui offre d'être ma femme : ce qu'elle avait choisi librement.

— Oh! Georg! murmura Frédérique, qui, jusquelà, n'avait pu prendre sur soi de parler. Vous vous donnez donc le change à ce point? Quoi! c'est vous, le Georg que j*ai tant admiré, c'est vous qui voulez corrompre la conscience de Léa? Êtes-vous bien l'homme que nous avons chéri, le frère de Tinka?

Georg répliqua :

— Tinka n'est plus tout à fait la même Tinka. Comme elle l'annonçait déjà dans nos entretiens d'Apple-Tree-Yard, elle s'éveille aujourd'hui dans le printemps. Pour moi, grâce à Dieu, vous dites vrai : je ne suis plus, oh ! non! le jeune homme... ou plutôt je ne suis plus l'enfant indécis qui vivait sans trouble parmi les limbes crépusculaires, séparé de la vie. Non! Frédérique, vous ne vous trompez pas : je ne suis plus le même... L'adolescent indécis s'est transformé dans l'absence, il s'est virilisé. Seule, ma sincérité n'a pas changé. Je vous parle aujourd'hui d'aussi bonne foi qu'au temps d'Apple-Tree-Yard. Seulement,

FREDERIQ.UE 4^3

je VOUS parle en homme. Je connais ce que je ne connaissais pas.

Frédérique et Léa, malgré leur propos de résister à Georg, écoutaient sa parole avec joie. Pirnitz comprit-elle que cette influence menaçait Frédérique autant que Léa? Avertie pour Léa, perçut-elle l'émotion anormale de l'aînée? Elle arrêta successivement sur les deux sœurs le magnétisme de ses yeux, puis regarda en face le dangereux messager qui venait lui disputer la proie de son dévouement. Elle se résolut à l'affronter seule.

— Georg Ortsen, fit-elle, vous savez que notre œuvre est l'œuvre de volontés libres. Des femmes se sont réunies pour élever des petites filles. Elles n'ont pris d'engagement qu'envers elles-mêmes. Chacune de nous, à chaque heure, peut s'affranchir. Léa est libre comme les autres; il n'est pas question parmi nous de vœux ni de contrat. Donc, si Léa désire vous suivre, elle le peut à l'instant même.

— Léa, dit Georg, je vous en conjure, venez avec moi.

— Attendez, interrompit Pirnitz sans laisser à la jeune fille le temps de répondre... Léa est libre; mais je pense que vous rougiriez de la capter à l'improviste, dans une surprise de sa sensibilité? Je pense que vous voulez la tenir de sa conviction et de sa volonté résolue, consciente?...

Léa, réconfortée, avait noué ses bras autour du bras de l'apôtre. Georg hésita un instant.

— Léa est ma femme, déclara-t-il. Qu'elle me suive parce qu'elle m'aime, — je n'en demande pas davantage. Pourtant, si elle ne voit pas aussi nettement que moi où est son bonheur, si elle croit avoir ici des

devoirs, eh bien!... je me charge de l'éclairer. Qu'elle m'écoute seulement, et elle me suivra.

— C'est justement, répliqua Pirnitz, ce que j'allais vous proposer. Parlez, convainquez Léa, convainquez-nous. Dites-nous par quels chemins vous avez été amené à un point si éloigné de celui d'où vous êtes parti... Nous vous écoutons toutes les trois, de tout notre cœur.

— Soit, dit Georg.

Avec une grâce négligente, il prit une chaise, s'y assit, médita un instant, puis releva la tête. Il était charmant de virilité et de poésie. Il s'opposait harmonieusement au groupe étroit, attentif, des trois femmes.

Tribunal étrange, devant lequel allait parler le représentant de l'autre sexe, du sexe ennemi, — tribunal partial et pourtant sympathique, où deux des juges aimaient l'accusé!...

Georg s'exprima lentement d'abord, avec réflexion, comme un voyageur qui conte ses aventures. Et c'était, en effet, l'aventure de son cœur qu'il racontait, le voyage de sa pensée entre deux pôles extrêmes, l'exploration de la vie par une âme.

— Romaine Pirnitz, dit-il, bien que nous ne nous soyons pas connus, quand vous êtes venue à Londres, il y a deux ans, — vous savez par M"* Sanz et par Léa un peu du passé de Tinka et du mien. Nous sommes nés à Larmsoë : je suis l'aîné d'une seule année. Larmsoë est un pauvre bourg de Finlande. Notre père était juge; c'était un homme timide et bon. Notre mère, qui nous éleva, Tinka et moi, jusqu'aux environs de la douzième année, possédait un esprit rare et un grand cœur.

« Dans le ménage de nos parents, nous n'avons

FREDEJIIQ.UE 4°)

jamais rien vu qui pût ressembler à de l'amour. Le mot cependant y était quelquefois prononcé et aussi ceux d'amant et de maîtresse, et l'on ne cherchait aucunement à faire mystère pour nous, même si jeunes, des rapports des sexes entre eux... Mais il s'agissait généralement d'une fille abusée par un séducteur ou de quelque drame intime causé, chez des voisins, par l'inconduite du mari ou de la femme.

« Ainsi, nousfûmes élevés, Tinka et moi, dans cette idée que l'amour est ou bien un devoir extrêmement rigoureux, ou bien une mauvaise action. Tout attrait de curiosité vers cette chose mystérieuse et tentante pour d'autres nous fut ainsi enlevé.

« On maria Tinka alors qu'elle n'était encore qu'une enfant; mais, comme elle avait consenti au mariage à la condition de n'être point séparée de moi, je vécus auprès d'elle et de son mari pendant sept années. Elle continua de se confier à son frère plus volontiers qu'à son mari. Ce qu'elle me révélait ingénument de ses devoirs d'épouse confirma mon dédain pour le mariage. J'ajoute que Tinka et moi, nous avions un tempérament plus calme encore que celui de nos calmes compatriotes. Positivement, durant toute ma jeunesse, j'ai ignoré la tentation qui peut venir d'une femme. Quelques efforts de coquetterie qu'essayèrent des femmes plus âgées m'inspirèrent seulement du dégoût... L'amour eût pu glisser en moi par la tendresse, parle besoin de société féminine; mais Tardente affection de Tinka me suffisait... Vous savez, Léa, et vous aussi, Frédérique, combien est étroite notre union. Elle va presque jusqu'à unir nos cerveaux par des liens invisibles, et souvent, sans nous parler, nous pensons les mêmes choses, à la même heure... Au fond, j'étais le véritable mari de Tinka.

Son mari selon la loi, qui cependant n'était ni meilleur ni pire que la masse des hommes, ne fut jamais pour elle qu'un compagnon accidentel. Léa vous a-t-elle raconté, Pirnitz, dans quelles circonstances nous le quittâmes, Tinka et moi ?

— Oui, dit Pirnitz.

Il se fit un silence. Les voix joyeuses des rondes s'étaient tues. Les élèves regagnaient les études avec un piétinement de troupeau. Des quarts sonnèrent à l'horloge de Tusine Duramberty.

— Nous avons accompli cet acte avec sérénité, reprit Georg. Nous avons laissé ces âmes — le mari et les enfants — sans nul remords. Au contraire, Tallégresse de la bonne action accomplie a chanté au dedans de nous. C'est vous dire quels principes inflexibles nous gouvernaient. Aujourd'hui, je distingue et je hais l'extravagant égoïsme intellectuel caché sous ces inflexibles principes.

— Georg! Georg! supplia Léa, désolée de voir briser ses idoles par celui même qui les avait édifiées.

Mais Georg répéta, s'adressant à elle, cette fois :

— Si, Léa, ce fut un égoïsme extravagant, encore que noble, j'en conviens. Nous nous conduisîmes comme des passants qui trouvant un blessé tombé dans la boue de la route refuseraient de le toucher pour ne pas salir et ensanglanter leurs mains.

11 médita un moment, regardant, dans sa mémoire, les images de cet étrange passé.

— Quand je repense, dit-il, à la vie que nous avons menée à Copenhague, Tinka et moi, j'éprouve pour nous deux la pitié qu'on donnerait à des êtres qui vous seraient très chers et que la folie aurait dé-

F R E D E R I au E 407

voyés. L'histoire de l'Église catholique est pleine de tels faits, qu'on admire en même temps qu'ils irritent la raison : saint Siméon Stylite passant vingt ans au faîte d'une colonne, — saint Aloysius abandonnant, le soir de ses noces, sa femme pour se faire mendiant et vivre dans la chasteté. Nous fûmes, comme eux, des hallucinés de sacrifice. Nous fûmes intoxiqués par des idées trop simples sur la vertu et la dignité humaines. D'instinct, nous avions poussé à l'extrême les doctrines qu'on nous enseignait, enfants, et qu'on interprétait plus libéralement autour de nous, les accommodant aux nécessités réelles. Nous étions, ma sœur et moi, comme enchantés, dans un palais de rêve, par de surhumaines conceptions de la loi morale... Si Frédérique et Léa n'étaient jamais venues à Londres, il est probable que tous deux nous dormirions encore dans nos limbes.

ce Une révolution fut provoquée dans l'esprit de Tinka et dans le mien par cette venue providentielle. Durant les mois d'Apple-Tree-Yard, vous avez cru, Fédi, et vous aussi, Léa, subir notre influence; en réalité, nous subissions la vôtre... Vous arriviez, vous, de ces terres heureuses où le sens de la vie a été compris depuis tant de générations ! Malgré les bandelettes dont on avait essayé d'envelopper votre adolescence, vous apportiez parmi nous l'attrait vigoureux de la femme qui veut, qui doit être aimée!... Je vous ai d'abord chéries toutes les deux, d'une égale ardeur. Je ne sais encore laquelle de vous deux est la plus belle. Mon cœur s'est peu à peu incliné vers Léa; sans doute ce fut parce que Léa demeure la plus proche de son type primitif : elle est plus femme...

Léa pâlit. Frédérique pensa : « Je ne veux pas être

troublée... Je neveux pas qu'il me voie troublée... Ne sais-je pas qu'il aime Léa?... »

Georg poursuivit :

— Durant le temps de fraternité amoureuse que nous avons passé à Londres, Léa et moi, — durant nos fiançailles de libre grâce, — je me suis laissé délicieusement transformer par elle. Elle était, sans le savoir, plus avancée que moi-même dans la compréhension de la vie; moi, j'ignorais le nom de cette force obscure qui me modifiait. Mais en vain nous essayions de décorer d'apparences mystiques ce qui était l'amour le plus naturel. L'amour a pris sa revanche... Et c'est vous, Léa, qui me l'avez révélé, cette nuit où nous revînmes ensemble de Richmond... Vous vous souvenez?

Léa détourna le visage et ne répondit pas.

— Alors, reprit Georg, Léa voulut m'abandonner. Elle trouva un appui, un conseil de révolte dans Frédérique. J'étais encore tellement plongé dans mes limbes, que je n'osai pas la retenir. Je ne savais pas si, elle et moi, nous avions commis une faute. A coup sûr, nous avions failli contre notre idéal, et cela suffisait à m'ôter la sérénité. Dans ce désarroi moral, je vous laissai partir, Léa... Je me laissai arracher la promesse solennelle de ne pas vous écrire et de ne pas vous rechercher. Mais, quand je me retrouvai seul avec Tinka, nous ressentîmes tous deux une grande détresse. Nous étions deux croyants, presque deux martyrs d'une même foi, en train de perdre cette foi.

« Oh! Romaine Pirnitz, vous dont l'âme est haute, éprise des idées, vous imaginerez assurément nos tor-

FREDERIQ.UE 409

tures. Au nom de certains principes absolus, nous avions deux fois bouleversé notre vie, et voilà que nous doutions de ces principes! Un coin de notre conscience s'éveillait à l'angoisse, à la douleur, un coin jusque-là insensible et presque insoupçonné de nous... La critique de tout notre passé s'imposait à notre intelligence dessillée.

« Car nous sentions bien, entre l'acte de Tinka abandonnant, pour un scrupule, son mari et ses enfants, et l'acte de Léa me délaissant par farouche pudeur, nous sentions bien une étroite analogie! Pourquoi, cette fois, souffrions-nous davantage, même Tinka, qui, elle, pourtant, n'était point abandonnée?... C'est que vous nous aviez déjà réveillés l'un et l'autre, et réchauffés, — vous, Léa, et vous, Frédérique. Tandis que vous croyiez être conquises par les froides chimères de l'esprit, ces chimères s'exilaient de nousmêmes. Vous nous aviez, à votre insu et malgré vous, apporté la Vérité.

« Bientôt, Londres me devint odieux. Ma santé, faible depuis de longues années, s'altéra. Tinka prit peur. Elle m'ordonna de voyager. J'hésitais à la quitter; au moins, je voulais qu'elle m'accompagnât. Elle refusa. — « D'abord, dit-elle, l'argent que nous possédons tous les deux suffit à peine à ton voyage. Puis, tu as besoin d'être seul pour voir clair dans ta conscience... Et peut-être, moi-même, en ai-je besoin autant que toi. » C'était vrai, nous n'osions plus nous parler l'un à l'autre. Nous hésitions à nous confier nos doutes.

« J'obéis; je vendis toutes mes ébauches, toutes mes études, à un brocanteur de Haymarket. Tinka demanda une avance à l'éditeur anglais qui allait

publier la traduction de son deuxième roman. Elle ne garda que l'argent strictement nécessaire, et me donna le reste... Je partis.

« Ne cachez pas votre visage, Lëal Regardez-moi!... Je vous apporte la vérité. Nous nous sommes trompés de chemin dans la vie, ou, plutôt, nous n'avions pas encore vécu.

a Je partis... Les lettres que j'écrivis à Tinka pendant les premières semaines de mon séjour en Italie, vous les avez lues, Léa, je le sais. Elles vous ont raconté mes angoisses, la détresse de ma solitude; elles vous ont fait assister à la révolution morale que je subis. presque aussitôt après mon arrivée à Sienne.

« Souvent, depuis, j'ai médité sur cette crise. Et j'ai compris qu'elle n'avait été violente et brusque qu'en apparence. Ce qui est arrivé pour moi, exilé en Italie, ne pouvait pas ne pas arriver. Que de fois auparavant, Tinka et moi, nous avions pressenti une telle éclosion! Les mains unies, les yeux fixés sur le ciel, que de fois, en Finlande comme en Danemark, comme en Angleterre, nous étions soudain entraînés vers une Terre promise inconnue, mais devinée, où la lumière de la nature et la lumière de l'art nous pénétreraient enfin, dissiperaient nos brouillards... C'étaient de brèves visions, des perceptions fugitives aussitôt évanouies... Le reflet qu'elles laissaient après elles suffisait à inquiéter notre sérénité... Nous ne vivions pas réellement. Nous attendions la vie. Et parfois nous en avions la sensation aiguë.

Il s'arrêta. Léa répondit lentement, comme si elle se parlaità elle-même :

— Oui, Tinka m'a dit ces choses à Londres, bien souvent, et vous aussi, Georg, vous me les avez fait

FREDERIQ.UE 411

entendre. Tinka disait : « Georg et moi, nous n'avons pas encore tressailli dans le printemps... » Vous, Georg, quand, sur les bruyères de Hampstead- Heath, l'après-midi de nos fiançailles, ou bien, tant de fois encore, le soir, accoudés sur le Westminster Bridge, quand nous regardions la trouée du fleuve vers la mer, vous souhaitiez d'autres contrées, où une plus grande lumière ferait éclore votre cœur.

Elle disait ces paroles à mi-voix. Frédérique et Pirnitz se taisaient, laissant les deux amants révéler leurs âmes, — conscientes que des choses devaient être dites par eux, sans lesquelles l'avenir ne s'éclaircirait point.

— Vous vous rappelez cela? dit Georg s'approchant de Léa... Nos paroles à Hampstead-Heath?... Nos aspirations confuses, le soir, devant le fleuve?... Oh! chère... comme je vous remercie de les avoir gardées en vous!... Eh bien! Léa, ces contrées que je pressentais, « où une plus grande lumière ferait éclore mon cœur », je les ai atteintes, enfin; j'ai connu la clarté du grand soleil et de l'art superbe.

« Comme à tous les étrangers venus du Septentrion, l'Italie m'a révélé la vie. Ainsi fit-elle à Gœthe, à Shelley, et à notre Bjoernson. J'y apportais d'ailleurs une âme toute préparée, labourée par la souffrance, prête pour l'ensemencement. Jamais Barbare ne se laissa plus aisément conquérir. Dès que j'eus touché du pied la terre sacrée, le passé m'a semblé un songe puéril! Ce que j'avais appelé noblesse d'âme, fermeté de conscience, m'apparut mériter d'autres noms : ignorance, égoïsme, impuissance à sentir... J'avais agi jusque-là comme un enfant qui se glorifierait de ce qu'il ne sait rien et de ce que ses bras sont débiles... Et tous les deux, Léa bien-aimée, comme des enfants

encore, nous avions joué avec Tamour ainsi qu'avec une arme ignorée.

Les yeux de Léa s'extasiaient. Frédérique et Pirnitz la devinèrent à demi conquise.

Pirnitz dit :

— Alors, Georg, c'est l'Italie qui vous a transformé? Dans cette nation en pleine anarchie politique, vous avez trouvé plus de vérité, de virilité, de grandeur que dans cette active Finlande, ou dans cette majestueuse Angleterre d'où vous veniez?

Elle parlait d'un ton tranquille de controverse, brisant à dessein l'émotion suscitée par les derniers mots de Georg.

Georg répondit :

— Le désordre politique de l'Italie n'est rien. Qu'impone qu'un peuple, politiquement, souffre de sa vieillesse, si l'histoire de sa grandeur vit encore, écrite sur tous ses monuments et dans toutes ses traditions? J'ai entendu, là-bas, des Italiens même prétendre que l'Italie d'aujourd'hui n'est qu'une fausse grande nation. Qu'importe? La grandeur du passé latin n'est pas un mensonge, ni la violente splendeur de la Renaissance!... C'est avec ce double passé que j'ai vécu. Mais j'ai vécu aussi parmi le peuple, qui, lui, n'a pas changé, du moins dans ses mœurs élémentaires. J'ai compris par lui la beauté de l'amour, la grâce de la jeunesse qui se désire, se cherche à travers les obstacles, s'aime et s'unit.

Il s'approcha de Léa qui, peu à peu, enfin gagnée par cette parole fervente, se redressait et levait vers lui un visage anxieux.

11 répéta :

— Léa, Léa, nous nous sommes trompés. La vérité

FRÉDÉRiaUE 413

est qu'une loi impérieuse, adorable, nous a destinés l'un à l'autre. Notre erreur fut de la méconnaître, de nous désunir quand elle nous unissait. Notre crime serait de persister à vivre séparés, maintenant que l'un de nous possède la vérité. Viens, Léa, laisse-moi t'emmener... Maintenant je sais, je vois. Nous sommes faits pour vivre côte à côte, chacun pour la joie de l'autre. Viens, Tu seras ma femme et tu seras mère. Comprends-tu cela, Léa? Tu seras mère par moi ! Il y aura de jeunes êtres qui seront notre pensée et notre amour faits chair...

— Oh! Georg... murmura Léa.

A demi soulevée, elle le suppliait de ne plus la tenter; elle s'épouvantait de se sentir reconquise. Il continua :

— Si les femmes qui t'environnent ici prétendent que tu seras déchue et que tu pécheras par égoïsme, ne les crois pas... Il faut être aveugle et infirme d'âme pour croire que le célibat est une gloire, La gloire de la femme est d'être mère... Viens! ce que tu voulais dépenser d'efforts pour élever de petites inconnues, tu le donneras plus utilement à tes propres enfants. Viens! notre chère vie d'Apple-Tree-Yard recommencera, renouvelée et élargie, car je m'en vais à Londres détruire le mal que j'ai fait : je vais rendre Tinka à son mari et à ses filles. Nous vivrons tous unis dans la sérénité, dans la vérité, non plus dans de froids limbes d'erreur. Viens! je t'aime, je t'aime, je t'aime, ma Léa... ma femme...

Il lui tendait ses bras. Léa, tout à fait dégagée de l'étreinte de Pirnitz, ne regardait plus que lui. La parole de l'aimé la réveillait, rompait l'enchantement. Être femme!... Être mère!... Toute son hérédité de-

venait soudain complice du tentateur... A ce moment, si elle eût été seule, elle eût suivi Ceorg vers lequel elle s'avançait lentement. Frédérique le comprit. Comme on appelle un être cher proche d'un précipice, elle cria :

— Léal...

La jalousie, simple et horrible, lui mordait le cœur.

C'était Léa que Ceorg allait emmener et non pas elle.

Il lui parut que quand Ceorg serrerait Léa dans ses

bras et l'emporterait, elle-même mourrait de douleur.

• — Léa!... répéta-t-elle.

Léa ne se retourna pas. Ceorg reculait, les bras tendus. Il semblait vouloir, avant tout, l'éloigner de Frédérique et de Pirnitz. A son tour, Pirnitz prononça doucement ce nom :

— Léa!

Léa s'arrêta. Elle baissa la tête, indécise, n'osant regarder ni Pirnitz ni Ceorg.

— Mon enfant! reprit Pirnitz.

Et chaque syllabe prononcée par cette voix touchait une fibre sensible dans le cœur de la jeune fille. Léa revint sur ses pas, Pirnitz lui reprit la main.

— Mon enfant!

— Oh ! Romaine, murmura Léa... Que faire? Je ne sais plus où est la vérité... Je ne connais plus mon devoir.

— Le devoir n'a pas changé.

— Romaine, vous êtes toujours pour moi l'exemple de la vertu suprême... J'adore vos paroles... Mais ce que Ceorg nous disait m'a remuée toute; ai-je donc entendu par sa bouche parler une autre vérité contradictoire?...

— Je t'ai dit la vérité, interrompit Ceorg, écoute ton cœur et suis-moi.

— Ne puis-je pas le suivre, implora Léa, et cependant travailler encore pour le bien des autres femmes? Romaine, je vous en conjure, dites-moi que je ne fais pas de mal en m'en allant où il veut me conduire.

Frédérique, un peu à l'écart, regardait cette lutte singulière de deux forces contraires se disputant une même âme. Elle ne s'y mêlait point, sentant qu'elle n'y aurait aucune action; et elle souffrait d'être ainsi inutile.

« Ainsi, songeait-elle, j'ai élevé cette enfant, j'ai pour ainsi dire façonné son esprit, je lui ai donné le meilleur de moi... et je ne compte même plus pour elle! Pirnitz d'abord, puis Georg Ortsen l'ont conquise : leur double influence occupe maintenant toute sa pensée... Elle va suivre Georg, et, en le suivant, elle ne souffrira que de quitter Pirnitz. »

Un vent de sécheresse souffla sur le cœur de l'aînée. Elle eut cette révolte que tous les apôtres connaissent, et dont ils ne confient à personne la douloureuse violence. Elle se sentit infiniment solitaire. L'OEuvre accomplie autour d'elle lui fut un instant indifférente.

« Tout quitter... comme Léa... pour vivre de la vie naturelle... suivre celui qu'on aime... Mais personne ne m'aime, moi ! »

Personne ne venait la tenter dans le sanctuaire, elle! Aucune bouche d'homme ne la provoquait par des paroles et des baisers...

a Soit! je vivrai, je mourrai sans joie. Mais, du moins, je n'aurai pas déchu. »

Elle releva hardiment les yeux vers Georg et vers Léa. Pirnitz, tenant la main de celle-ci dans les siennes, lui disait :

4l6 LES VIERGES FORTES

— Mon enfant! vous êtes libre. Vous pouvez quitter la tâche que nous avons entreprise en commun. Georg Ortsen le sait comme vous : nous ne vous retiendrons pas de force; et, si les engagements que vous avez pris vous pèsent, moi, la première, je vous en délie.

— Tu le vois, Léa, dit Georg... Tu es libre de venir avec moi.

— Attendez, Georg Ortsen, reprit Pirnirz. Léa est libre de vous suivre, je vous l'ai dit aussitôt que vous êtes venu la réclamer. Mais je vous ai averti qu'elle doit prendre son parti en pleine connaissance.

— N'ai-je pas tout dit, loyalement? fit Georg.

— Il y a une chose que vous n'avez pas entièrement expliquée, et dont l'importance est grande.

— Laquelle?

— Vous me jurez de répondre la vérité sans détour ?

— J*aimerais mieux perdre Léa que de mentir. Tous sentirent que les mots décisifs, les paroles de

la Destinée allaient être prononcés.

— Georg Ortsen, reprit Pirnitz, vous nous avez dit que par l'effet du changement des lieux, par l'infusion de traditions nouvelles pour vous et le spectacle d'un art supérieur, vous avez eu la révélation de la vérité et de la vie. Je vous crois. Je sais trop combien notre conscience est susceptible de varier quand varient les milieux et les événements. Mais je vous demande si, réellement, le climat, les mœurs, l'art d'un pays nouveau ont seuls accompli cette révolution dans votre âme ?

— Que voulez-vous dire? demanda Georg.

Il sembla à Frédérique et à Léa qu'il se troublait. Pirnitz reprit, détachant nettement chacune de ses paroles :

FREDERIQ.UE 4^7

— Est-ce Tart seul, est-ce la méditation seulement qui vous ont transformé? Georg Ortsen, vous devez la vérité à cette enfant qui ne sait rien que par vous et se confie à vous. La crise que vous nous avez contée fut-elle purement intellectuelle?

— Sans doute...

Pirnitz insista :

— Depuis que vous avez quitté votre fiancée, n'avez-vous aimé aucune autre femme?

Georg ne répondit pas.

— Vous n'avez aimé aucune autre femme? répéta Pirnitz.

— Non, dit Georg. Je n'ai jamais aimé que Léa.

— Et aucune autre femme n'a reçu de vous ces caresses que vous promettez à Léa? Ne trahissez pas votre pensée avec des mots obscurs ! Léa sera-t-elle la première femme que vous traiterez comme votre femme?

Georg hésita une seconde, puis répondit :

— Non.

— Léa ! — s'écria Pirnitz, en se tournant vers la jeune fille qui chancelait, prise de vertige, — voilà donc ce que vous offre cet homme, qui pourtant est meilleur et plus droit que la plupart des autres hommes! Des caresses de femmes lui ont appris une volupté, il voudrait la goûter de vous, parce que votre visage et votre corps lui font prévoir qu'elle serait plus savoureuse. Léa, le secret de cette grande transformation morale, de cette prétendue révélation de la vérité et de la vie, vous le connaissez à présent : une joie physique a été enseignée à cet homme. Par l'effet qu'elle a produit, flétrissant en lui tout ce qui le faisait noble et admirable, jugez si elle est digne de vous! L'éternel marché vous est proposé. L'homme vous

4l8 LES VIERGES FORTES

dit : « Donne-moi une volupté, et je t'appellerai ma femme... » Vous êtes éclairée à présent. Suivez-le, i'\ vous voulez!...

Elle s'assit, d'un air désintéressé et résigné, ne regardant plus ni Georg ni Léa. Les yeux de Léa contemplaient Georg avec une expression de seconde en seconde transformée. La surprise, l'incompréhension, s'y changeaient peu à peu en angoisse.

Georg s'avança vers elle :

— Je le jure, Léa, tu as toujours été mon seul amour...

11 voulut lui prendre les mains, mais elle tendit ses bras en avant :

— Ne me touchez pas !

Un instant, ils demeurèrent debout en face l'un de l'autre : Georg n'osait avancer, tant le visage décomposé de Léa l'épouvantait. Elle lui apparut méconnaissable, les joues subitement caves et livides, les prunelles incendiées de fièvre, la bouche grelottante. Il eut la sensation affreuse qu'il venait de lui porter un coup mortel.

— Partez, Georg, dit Frédérique... Ne faites pas de mal a Léa; elle vient d'être malade par vous: vous la tueriez.

Léa, sans quitter Georg des yeux, comme si elle redoutait une violence, recula jusqu'à la chaise ou Pirnitz était assise. Pirnitz la saisit par la main, l'attira, et aussitôt l'influence rivale fut conjurée. Doucement, la jeune fille échoua aux pieds de l'apôtre, cachant sa figure dans ce giron plus que maternel, résolue à ne rien voir, à ne rien entendre.

Georg se tourna vers Frédérique :

— Ah! Frédérique, s'écria-t-il, c'est vous qui tuerez cette enfant!

FREDERIQ.UE 4^9

— Nous la sauvons de l'esclavage, répliqua l'aînée.

— Quelle chimère I Léa est mon égale: je viens chercher ici un être libre, ayant les mêmes droits que moi.

La forme sombre de Léa, écroulée sur le sein de

Pirnitz, ne bougea pas. Pirnitz, silencieuse, la caressait.

Frédérique eut un sourire méprisant. Elle répéta :

— Les mêmes droits!... Vous dites cela et vous le croyez, peut-être? Léa, les mêmes droits que vous?

— Assurément.

— Eh bien... pendant que vous étiez en Italie, Léa, à Paris, a eu des amants.

— Ahl ce n'est pas vrai !

Ce cri-jaillit de la bouche de Georg... Comprenant aussitôt le sens des paroles de Frédérique, il baissa la tête.

— Non, reprit Frédérique, ce n'est pas vrai... Léa est un lys blanc, comme toujours... Mais pourquoi dites-vous que ses droits sont égaux aux vôtres? Si Léa n'a pas eu le droit de faillir, pourquoi, vous, avezvous failli sans scrupule?

Un silence, qui fut long, régna dans la vaste salle. Pirnitz tenait toujours le buste et la tête de Léa contre son sein, et l'on ne voyait de celle-ci qu'une longue forme agenouillée.

Georg regarda Frédérique, regarda le groupe de Pirnitz et de Léa. Il sentit nettement que tout était fini, qu'il était vaincu parla coalition de ces trois femmes, si fortes dans la citadelle des solides, principes auxquels elles avaient discipliné leur conscience et leurs mœurs.

Il s'approcha de Léa, et s'adressant à l'immobile forme enveloppée dans les bras de Pirnitz :

— Léa, dit-il, tu ne veux pas me suivre? Léa ne répondit pas.

Il reprit :

— Léa, je t'en supplie, arrache-toi à ces femmes qui emprisonnent ton coeur... Viens... Suiston mari!... Si des choses que j'ai dites, que j'ai faites, effarent ta conscience, n'en prends pas prétexte pour briser nos deux vies. La vérité n'est point éclatante et tranchante comme on te le dit... Elle est toute voilée de mystère... Nous la chercherons ensemble. Peut-être me suis-je trompé... Peut-être ai-je failli .. Tu me pardonneras et tu me rendras digne de toi. Viens, Léa.

Mais la forme sombre, protégée par les bras de Pirnitz, ne bougea pas.

11 dit encore :

— Tu ne veux pas me suivre?

Léa ne répondit pas.

— Tu ne veux même pas me laisser voir ton visage, médire une parole d'adieu?... Sans doute nous ne nous reverrons plus jamais ! . . .

11 semblaque laformesombreeûtun tressaillement... Mais les mains de Pirnitz se joignirent sur les épaules courbées de la jeune fille, et, de nouveau, elle fut immobile.

— Georg, supplia Pirnitz à demi-voix, partez!... Par pitié pour cette enfant que vous torturez, partez!...

— Je pars, répondit Georg...

Pirnitz ajouta :

— Si vous l'aimez, vous ne ferez plus aucune tentative pour la reprendre. Elle ne vous suivrait pas, et ce qui lui reste de force se briserait.

— Je ne ferai aucune tentative pour la reprendre...

FREDERIQ.UE 4^1

Qu'elle sache seulement que je me regarde comme son mari et que je lui appartiens pour lavie.

— A elle et aux autres femmes que vous aimerez, comme en Italie, dit Frédérique.

Elle dit cela, et aussitôt s'étonna de l'avoir dit, comme si une autre avait parlé avec ses lèvres et sa voix. Georg la regarda si douloureusement que, malgré sa rancune, elle ne put soutenir ce regard. Il murmura le mot des éternelles séparations :

— Adieu!

Aucune voix ne lui répondit.

Il sortit sans se retourner. On entendit ses pas dans le corridor dallé, puis sur le gravier de la cour aux acacias. Le cordon de la porte de fer fut tiré ; le battant cria, se referma lourdement.

Quelque temps, les trois femmes demeurèrent telles que Georg les avait laissées. Puis, Léa releva lentement la tête :

— Il est parti? demanda-t-elle d'une voix que l'anxiété altérait.

Frédérique et Pirnitz répondirent ensemble :

— Oui.

Léa entoura passionnément le cou de l'apôtre et l'embrassa à plusieurs reprises.

— Merci ! merci ! vous m'avez sauvée.

Elle se mit debout, fit quelques pas incertains encore, puis contempla, la tête haute, les lieux où elle venait d'être tentée et victorieuse. Frédérique et Pirnitz s'approchèrent d'elle. A leur tour, elles prirent chacune une de ses mains et les baisèrent.

L'école, autour de la salle silencieuse, bruissait d'un sourd tumulte. Une cloche sonna allègrement, annon-

çant la fin de l'étude du soir... Le piétinement précipité des élèves glissa dans les corridors.

— Comme tu es grande! murmura Frédérique serrant la main de sa sœur. Comme tu es plus grande

que nous

Tout à l'heure, elle avait pensé : « C'est moi la plus forte; c'est moi l'inaccessible. » Maintenant, elle s'humiliait devant sa cadette.

Les yeux de Léa brillèrent, chargés d'orgueil. Aucune larme n'en avait coulé.

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oAchevé d'imprimer

le dix-huit mai mil neuf cent huit

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