LIV%E III
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ROCÈs-vERBAL dc la séancc du 22 septembre :
« Étaient présentes : M''** de Sainte- Parade, présidente; sœur Odile, assis- Pirnitz, Heurteau, Hespel, Frédérique et Léa Sûrier, membres; Geneviève Soubise, secrétaire. « Empêchée : M'^' Daisy Craggs.
« M^'** Heurteau et Frédérique Sûrier rendent compte de la visite qu'elles ont faite la veille aux bâtiments de l'école, rue des Vergers, à Saint-Charles. Elles étaient accompagnées de MM. Couderc, architecte, et Michel, homme d'affaires.
« L'architecte a fait visiter aux deux déléguées l'ensemble des constructions. La maçonnerie, le faîtage, la canalisation des eaux sont terminés. Les parquets et dallages seront achevés au commencement de la semaine prochaine. On procède à la peinture extérieure et intérieure.
<c Si la température se maintient exceptionnellement chaude, comme en ce moment, on pourra livrer, vers les premiers jours de novembre, la totalité des bâtiments, prêts à l'installation du mobilier.
« Les déléguées ont soumis à l'architecte des observations au sujet de la nécessité d'isoler complètement l'école de l'usine Duramberty. L'architecte a promis d'étudier... »
La voix juvénile de Geneviève Soubize émiettait les lignes du rapport, sur la table au tapis vert, autour de laquelle les figures attentives de M"' de Sainte-Parade et de son état-major s'éclairaient d'une belle lumière d'automne, tamisée par des rideaux de calicot à travers les fenêtres entr'ouvertes.
Une brise tiède agitait les rideaux, qui se gonflaient, se soulevaient, laissant apercevoir les arbres déjà dorés par l'arrière-saison. Rien n'était changé dans la salle où, près d'un an auparavant, Frédérique et Léa, guidées par Pirnitz, avaient pénétré un dimanche matin, si émues... Rien n'était changé, ni l'aspect monastique de la vaste pièce aux baies cintrées, ni l'attitude sérieuse de l'assemblée. Frédérique et Léa s'y retrouvaient, l'une à droite, l'autre à gauche de Pirnitz; Frédérique plus méditative encore, Léa plus pâle, plus spiritualisée.
L'impassible visage de sœur Odile s'immobilisait, comme naguère, dans la cornette, guettant M"* de
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Sainte-Parade, ratatinée sous les volants de Chantilly; à côté de M'^" Heurteau, coiffée de l'invariable capote à rose rouge, la jolie Duyvecke Hespel offrait son sourire de blonde, ses yeux bleu-gris où l'effort de comprendre se concentrait.
Toutes écoutaient avec un intérêt sincère les paroles proférées par Geneviève... Et nul, sinon Celui qui sonde les reins et les cœurs, n'aurait pu croire que, dans aucune de ces âmes, vécût un autre souci que le souci des moellons et des briques, des ardoises et des parquets destinés à l'école de Saint-Charles. Sans doute la plupart d'entre elles croyaient aussi ne rien vouloir, ne rien souhaiter que la gloire de l'œuvre.
Tant est contagieux pour des esprits de femme l'ardeur apostolique d'une Pirnitz!
Geneviève conclut son procès-verbal en ces termes :
« Sur la proposition de M"* Frédérique Sûrier, ^iies Heurteau et Duyvecke Hespel sont chargées de préparer dès maintenant les listes pour le recrutement des premières élèves.
« M''" Heurteau a pleins pouvoirs pour les démarches à faire auprès du ministre de l'Instruction publique, afin d'obtenir les autorisations officielles nécessaires.
« La séance est levée... »
— C'est très bien, ma petite Geneviève, clama la voix aiguë de M'^" de Sainte-Parade. Mieux rédigé que quand c'est Duyvecke... On n'a pas d'observations à faire sur le procès-verbal? Non? Eh bien! passons aux affaires courantes. Avez-vous déjà vu le ministre, mademoiselle Heurteau?
L'intelligent, énigmatique visage de l'ancienne institutrice s'anima :
— Non, mademoiselle... Le ministre est préoccupé, en ce moment, de l'interpellation sur l'enseignement moderne, annoncée pour jeudi. J'ai pensé qu'il valait mieux attendre... D'autant plus que rien ne presse. L'autorisation sera accordée, ce n'est pas le moins du monde douteux.
— Bon. Nous nous en rapportons à vous. J'aimerais mieux, pour mon compte, n'avoir aucune relation avec ce monsieur... Comment l'appelez-vous? Boislevé? Painlevé? oui, Painlevé... le ministre. C'est même étonnant qu'on n'ait pas le droit de faire du bien sans la permission de la République. Enfin!
On rit, autour de la table, avec cette complaisance que les meilleurs, les plus désintéressés, témoignent aux plaisanteries des chefs.
— Et les élèves? reprit la vieille demoiselle.
— Duyvecke a spécialement étudié la question, fit M"« Heurteau.
— Eh bien! qu'elle parle!
— J'ai dressé le tableau des écoles professionnelles gratuites de la Ville, dit, de son ton posé, calme, la charmante fille grasse et blanche, aux cheveux de lin. Elles comptent ensemble environ deux mille élèves apprenties; chaque rentrée est de trois cents environ, pour toute la ville. Une école ne doit pas prévoir une rentrée annuelle de plus de trente élèves nouvelles.
— Comment, trente? Nous n'aurons que trente élèves? Et les bâtiments sont faits pour cent cinquante !
Duyvecke répondit :
— Je ne dis pas, mademoiselle, que nous n'aurons que trente élèves. Je dis qu'il n*y a, par école, chaque année, à Paris, qu'une trentaine de nouvelles élèves appelées parleur vocation vers les arts industriels que nous voulons enseigner.
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— Mais on la leur inculquera, la vocation! interrompit la présidente un peu nerveuse.
Pirnitz prit la parole à son tour :
— Étant donné que nous exercerons sur nos recrues une sélection morale, outre la sélection d'aptitudes,
— dit cette douce voix, si bien timbrée qu'elle se faisait écouter aussitôt, malgré sa faiblesse apparente,
— je crois que nous ne devons pas chercher le nombre. . . Je propose de fixer comme chiffre maximum une cinquantaine, pas plus. Et j'aimerais mieux quarante.
— C'est peu, quarante, fit piteusement M^'* de Sainte- Parade.
Il lui fallait la réalisation immédiate de son rêve. Elle voyait l'école toute bâtie, toute habitée, la ruche pleine de laborieuses abeilles en travail.
Frédérique, pour achever de la convaincre, émit l'argument financier :
— Peut-être vaut-il mieux, dit-elle, faire l'expérience du début sur un faible nombre. Les frais de notre apprentissage administratif coûteront, de la sorte, moins cher à l'OEuvre.
Mais la présidente se fâcha presque.
— Les frais! les frais! cette petite Sûrier croit toujours, depuis qu'elle est revenue d'Angleterre, que la question d'argent prime tout! Eh bien! moi, Française, avec des moyens français, de l'argent français, je me charge de payer l'éducation de toutes les élèves qui nous viendront... Car, vous ne savez pas, Pirnitz — et sur ces mots le visage de la vieille demoiselle s'éclairait — vous ne savez pas? Nous continuons à devenir plus riches tous les jours! A la fin de l'année, j'aurai doublé le capital dont je disposais au mois de janvier dernier. C'est alors que nous pourrons faire de grandes
choses! Nous pourrons nous moquer « des frais », comme dit Frédérique.
Personne ne répondit. Depuis plusieurs semaines, il ne se passait pas de séance sans que M"' de Sainte- Parade fît allusion à cet argent énorme qu'elle était en train de gagner. Elle ne s'expliquait pas sur la source de ces gains. L'opinion des personnes avisées qui entouraient la table verte était que la présidente spéculait. On voyait constamment chez elle le sieur Michel, agent d'affaires, à qui elle accordait toute sa confiance et qui passait pour lui avoir fait encaisser de beaux bénéfices.
Frédérique avait déjà confié là-dessus ses inquiétudes à Pirnitz. Mais que faire? Comment aborder l'entretien avec l'excellente et irascible présidente?
Pirnitz dît après un silence :
— Je me permets de rappeler l'importante question de la clôture de notre école, du côté de la fabrique Duramberty.
Ce fut M"* Heurteau qui répliqua :
— Je me suis rendue, dit-elle, personnellement, chez M. Durambertv, hier matin.
— Ah! firent plusieurs assistantes, intéressées. L'ancienne institutrice poursuivit:
— M. Duramberty m'a accueillie courtoisement. 11 ne m'a paru animé d'aucune intention hostile à notre œuvre.
— Parbleu! interrompit la présidente... Il ne pourrait rien contre nous. Il y a des papiers signés.
— Ce sont justement ces papiers qu'il invoque pour nous refuser le droit de remonter le mur de séparation, ou d'édifier au-dessus aucune clôture provisoire.
— Comment! il refuse? s'écria Frédérique.
— Il refuse. Voici Tarticle du contrat par lequel il prétend justifier son refus :
Art. 38. — Les concessionnaires ne pourront en aucun cas modifier la nature ou la disposition des clôtures mitoyennes. Les réparations nécessaires à celles-ci seront, le cas échéant, exécutées par les soins et aux frais de M. Duramherty.
— Nous avons signé cela? dit M^''de Sainte-Parade.
— Oui, mademoiselle.
La présidente agita les bras sous ses dentelles noires.
— Mais c'est absurde, il fallait m'avertir, Frédérique! Vous m'avez laissé signer cette chose absurde?
— J'avoue, répondit Frédérique, que j'aurais pu, dans l'ancien état de mes relations avec M. Duramberty, laisser signer l'article 38 sans y prendre garde. Cependant je suis certaine qu'il ne figurait pas sur le projet qu'on m'a montré.
— Ah ! s'écria M^^^ de Sainte-Parade, je me rappelle, à présent ! On a ajouté cela au dernier moment. Je n'y ai pas fait d'opposition, parce qu'il était dit que M. Duramberty prenait les réparations à sa charge. Est-ce que ça a une grande importance ?
— Ça a l'importance que nous ne sommes plus chez nous, dit Pirnitz. Les fenêtres de M. Duramberty regardent sur nos cours. On verra tout ce qui s'y passera.
Duyvecke objecta paisiblement :
— Il ne s'y passera rien de répréhensible. Alors?
— Mais oui, mais oui, Duyvecke a raison, conclut M^^* de Sainte-Parade... Nous nous embarrassons d'un tas de choses; le principal est que les bâtiments soient finis, que les élèves viennent et que les classes, lés exercices commencent... Entrez!...
On frappait rudement à la porte de la salle. La cuisinière de M"' de Sainte-Parade, la grosse Maria Montesnac entra, son tablier blanc arrondi sur son ventre, ses bras polis et dorés hors des manches troussées, son foulard noir, un peu bousculé, découvrant les mèches luisantes de ses cheveux. Sans aucune marque de respect pour le lieu où elle pénétrait, elle dit, du seuil de la porte :
— Mademoiselle, on vous demande.
— Qui ça. Maria?
— Hé bel M. Michel, té!
La vieille demoiselle fut si émue par ce nom qu'elle en oublia un instant son infirmité et fit le geste de se lever.
Sœur Odile la retint.
— Ah! reprit la présidente, Michel est là. Faites-le entrer dans ma chambre.
Visiblement désireuse de renvoyer son comité, elle ajouta :
— Eh bien! mais... nous sommes au bout de notre ordre du jour, n'est-ce pas? Maria, dites à Michel que je viens dans une seconde... Voilà... c'est fini pour aujourd'hui. Dimanche, réunion dans la matinée, après la grand'messe de Saint-François Xavier. Au revoir!... Ma sœur Odile, aidez-moi.
La religieuse dégagea le fauteuil. Maria Montesnac l'aida à emporter sa maîtresse hors de la salle. Tout le monde fut debout autour du tapis vert. Des groupes se formèrent. Frédérique, Duyvecke et M"* Heurteau s'isolèrent, causant chiffres; Léa, pâle et sérieuse, appuyée sur Pirnitz, alla demander à Geneviève Soubize, qui relisait ses notes, des nouvelles de Daisy Craggs.
— Elle ne va guère bien, répliqua la jeune fille, ser-
FREDERIQ.UE
rant ses papiers dans une sorte d'étui à musique. Elle s'est foulé le poignet, l'autre soir, en voulant relever un homme ivre-mort qu'elle avait rencontré, tombé au pied d'un arbre, au Champ-de-Mars. Depuis, elle ne peut se servir de son poignet.
— Elle souffre?
— Elle souffre quand elle remue, et, la nuit, la fièvre l'empêche de dormir.
— Que dit le médecin ?
— Il faudra huit jours de repos. Vous devriez venir la voir.
Elle s'impatiente tellement de son inaction ! Songez que sa sœur arrive d'Angleterre la semaine prochaine...
Léa, qui avait rougi, interrompit-
— Edith vient à Paris ?
— Oui. Elle est déléguée à un Congrès méthodiste qui se tient ici à la fin du mois.
Pirnitz, qui comprenait, sans avoir besoin de confidences,quelles douleurs ravivaient ce nom d'Edith et l'annonce de son arrivée, serra tendrement le bras de Léa. On quitta la salle, Duyvecke et M''^ Heurteau en tête, puis Frédérique qui rejoignit Geneviève. Léa et Pirnitz sortirent les dernières.
En traversant le vestibule, des bruits de voix parvinrent, par la porte entre-bâillée de la chambre, la voix en chanterelle de la présidente, la voix mielleuse de Michel.
— Vous croyez? disait M"* de Sainte-Parade. On peut acheter encore?
— J'en suis sûr, mademoiselle, Londres acheté plus que Paris.
— Mais ça va-t-il durer?
— Jusqu'à la fin de l'année, au moins...
En bas, tandis que les jeunes femmes reprenaient leurs ombrelles et leurs collets dans le vestibule, Maria, aidant Romaine Pirnitz à endosser son humble mantelet de soie noire, lui dit à l'oreille :
— Vous les avez entendus, tous les deux, hein, mademoiselle Romaine? Croyez-vous qu'il retourne la présidente, ce coquin-là! BouDiou! si j'étais maîtresse ici, il n'y reviendrait pas souvent, cet oiseau de misère.
Et comme Pirnitz souriait :
— De misère! oui! mademoiselle Romaine. Je dis de misère. Vous verrez si Maria Montesnac se trompe.
Bougonnant, grommelant des: « Bou diou! », des « Macquaréou! », alternés sans malice, la servante reconduisit les membres du comité jusqu'au perron de l'hôtel. La cour aux gros pavés, décorée de fragments de colonnes et de bas-reliefs, une fois traversée, on se sépara sur le trottoir de la rue de Grenelle. Frédérique et M"* Heurteau se rendaient aux chantiers de la rue des Vergers, Duyvecke accompagnait Geneviève chez Daisy Craggs pour lui faire prendre son mal en patience.
— Tu ne viens pas aux chantiers avec nous, Léa? demanda Frédérique.
— Non, chérie, répondit Léa. Je suis un peu lasse, je vais rentrer avec Pirnitz, tout doucement.
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— A tantôt!
— A tantôt !
Silencieuses, marchant à petits pas lents, Pirnitz et Léa gagnèrent le boulevard Saint-Germain, puis descendirent vers la Seine, par la rue de Soiférino.
Cette après-midi d'octobre était radieuse; elle enveloppait les sens comme d'une longue caresse. Le doux soleil, encore brillant, mais atténué, parait le paysage du fleuve, ses quais, ses ponts et ses jardins, d'un air de luxe et de joie, — l'air d'une ville où tout serait aménagé pour le plaisir du regard. Les rares promeneurs, sous les platanes jaunissants, ne pressaient point leur marche, sans but, sans affaires. Un iîacre en maraude, mené par un cheval maigre à un trot comique et languissant, invita les deux passantes, du sourire de son cocher qui brandissait son fouet comme un sceptre.
— Hé! les petites mères? un tour au Bois?
Elles gagnèrent le trottoir du quai, s'attardèrent au décor des rives. Les bateaux omnibus, pimpants, coquets comme des yachts de plaisance, glissaient sur l'eau de la Seine, d'un beau vert de malachite. Les ponts enlevaient leur silhouette de pierre ou de fer, toujours élégante et sobre; les balustrades, les arbres des Tuileries arrêtaient la vue sur d'harmonieuses architectures, sur des verdures nuancées du roux au bleu foncé. Depuis les campaniles du Trocadéro jusqu'aux tours de Notre-Dame, c'était le panorama d'une ville d'heureuses vacances; — où le labeur se cachait, où seuls avaient droit de cité, par une journée splendide comme celle-ci, le repos, la promenade, le loisir aisé.
Pirnitz et Léa, séduites en même temps par cette
suprême grâce d'automne épandue sur la ville et le fleuve, s'accoudèrent sur le parapet. Un bateau de bains était amarré juste au-dessous de leurs pieds. La tiédeur de l'air y gardait la clientèle; entre les bâches tendues que faisait frissonner la brise apparaissaient
desclapotismoirés d'eau, et parfois une pâleur de chair humaine.
Pirnitz et Léa regardaient ces choses et ne se regardaient pas l'uneTautre. Pirnitz pensait à tous les êtres de cette immense ville, qui ne pouvaient goûter cette joie de vivre, et son coeur les eût tous souhaités là, respirant avec elle cet air pur, s'enivrant de la sérénité du ciel. Léa, appuyée sur la pierre fraîche, patinée et polie par le temps comme un vieux marbre, rêvait d'une autre ville, auprès de laquelle celle-ci semblait, par comparaison, petite et jolie, une ville de brumes éparses, de maisons sombres, — coupée par un fleuve jaune et large, où circulent des navires haletants.
Londres! Tower Bridge! Les wharfs plongeant dans l'eau d'ocre leurs murailles de charbon. Big-Ben ! et les innombrables aiguilles de Westminster-Hall! Et les parcs, sans doute d'une moins belle ordonnance que ces Tuileries, mais combien plus vastes, plus campagne, plus nature, mieux propices aux longues promenades à deux, à l'isolement des étreintes! Tout cela était hier, et n'était plus.
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Les yeux fixés sur un remorqueur poussif qui tirait trois radeaux chargés de barriques, Léa s'attardait en réalité dans le passé, revivait les derniers temps de Londres, après la soirée voluptueuse de Richmorid...
Dans la chambre sans fenêtres d'Apple-Tree-Yard, elle se reconnaissait, prostrée trois jours durant sur son petit lit, la bouche scellée, farouche. Au bout de ces trois jours, d'accord avec Pirnitz, consultée à la hâte, le retour en France avait été décidé. Alors Léa était soudain redevenue forte ; elle n'avait plus ressenti que le besoin de partir au plus vite — elle avait eu l'affreux courage de partir sans revoir Georg...
Maintenant, à Paris, elle tâchait passionnément d'oublier, de dompter son cœur, de se donner tout entière à rOEuvre. Elle tâchait de partager l'émotion de Frédérique, lorsqu'elle voyait les toits de l'Ecole se couvrir d'ardoises. Elle tâchait de chérir les rêves humanitaires de Pirnitz. Son cœur eût souhaité ne battre, lui aussi, que pour le bonheur des pauvres, pour la moralisation, l'enseignement des humbles. Elle ne voulait pas penser à Londres. Elle s'interdisait de demander à Frédérique, qui certainement eût pu répondre : « Où est Georg, à présent? »
Pauvre Léa! Elle avait désiré l'opération radicale, le membre tranché d'un coup. Elle se donnait à ellemême l'illusion que tout cet effort était utile, que vraiment elle oubliait, qu'elle guérissait. Et voilà que ces simples mots, prononcés par Geneviève : « Edith va venir », la replongeaient dans le passé.
Une main, douce malgré cette maigreur qui semblait en avoir consumé toute la chair, s'appuya sur le bras de la jeune fille. Léa tourna les yeux vers sa compagne, et ceux de Pirnitz lui répondirent par ce pro-
fond regard où la grande âme passionnée de l'apôtre se révélait. Elles ne se parlèrent point. Vaines, les paroles qu'elles eussent pu se dire, et Pirnitz ne prononçait jamais de vaines paroles. La main de l'apôtre glissa jusqu'à la main fine de Léa, la saisit, la détacha doucement du socle de pierre. Ainsi unies par la pression de leurs doigts, elles reprirent lentement leur marche le long du quai.
Ce quai était pour un instant tout à fait désert; presque vide aussi le pont Solférino, qu'elles traversèrent dans l'haleine fraîche du fleuve. Le mouvement et la vie recommençaient de l'autre côté de la Seine, et le jardin des Tuileries, où elles entrèrent, palpitait de la joie gracieuse de toute une enfance enivrée de soleil, d'air tiède et de jeux.
Toujours silencieuse, Pirnitz conduisit Léa à l'écart de la foule, sur cette terrasse des Feuillants où ne se promènent d'ordinaire que quelques vieillards et des amants en attente de rendez-vous. Un banc solitaire s'offrit, elles s'y assirent côte à côte. Il était enclos d'un cercle d'arbres, et, du réduit qu'ils formaient, l'on découvrait les choses environnantes à travers une colonnade de troncs, un enlacement de rameaux drapés de feuillage.
Léa regardait devant elle, avec des yeux fiévreux; au -bord de ses paupières, les larmes de tout à l'heure s'étaient séchées. Pirnitz observait Léa. Et nul passant n'eût pu manquer d'être frappé du couple étrange formé par ces deux femmes : l'une que sa beauté romanesque, affinée parla consomption sentimentale, faisait maintenant ressembler aux vierges primitives;
l'autre, à peine femme, par le corps misérable, fondu et tordu, par les pauvres membres grêles et souffrants.
toute sa vie réfugiée dans la ferveur passionnée des prunelles. Qu'étaient-elles l'une pour l'autre, se fût-on demandé? Mère et fille? Deux sœurs?... Pirnitz était vêtue d'une robe de cachemire noir et d'un mantelet de soie élimée. Léa restait élégante, comme toujours.
SOUS des vêtements sans recherche. Et cependant l'autorité appartenait visiblement à la petite femme frêle...
La mollesse de Tair et le fluide calmant que dispensaient les doigts de Pirnitz apaisaient la jeune fille. Elle put enfin se retourner vers l'amie, lui sourire.
— Ma Léa !
— Vous êtes bonne, dit Léa.
Elle ajouta :
— Cette heure est douce. J'aimerais qu'elle durât toujours. Je n'ai de repos maintenant que quand je suis seule avec vous.
Tandis qu'elle prononçait ces derniers mots, un écho de sa mémoire lui rappela les paroles échangées avec Georg, touchant de tels projets de solitude, sous les chênes géants et les érables de Hampstead-Heath. Alors elle ne pouvait concevoir la vie sans Frédérique ! Maintenant, elle sentait une barrière invisible, mystérieuse, se dresser entre elle et la sœur chérie. Quelque chose, comme une irritation secrète, inavouée, travaillait à l'écarter de l'aînée Et il lui semblait aussi
que Frédérique s'écartait d'elle.
Jamais, d'un accord tacite, les deux sœurs, entre elles, ne prononçaient plus le nom de Georg. Peutêtre était-ce cette contrainte qui embarrassait leur confiance. En sorte que, désormais, auprès de Pirnitz seule, Léa avait le courage de conter sa misère; auprès d'elle seule, comme elle venait de le dire, elle goûtait encore un peu de relâche.
— Hélas! murmura Pirnitz, vous voyez bien que je ne vous sers point selon mon envie, puisque je ne parviens pas à vous consoler. Je voudrais tant, ma Léa, souffrir à votre place! Qu'elle est belle, cette idée
chrétienne du rédempteur qui se charge de la peine d'autrui! Moi, je ne puis pas assumer votre peine!
— Ce que j'éprouve auprès de vous, répondit Léa sans suivre l'idée de Pirnitz, est singulier. A votre côté, j'ai la sensation de me racheter, d'effacer le passé... Vous rayonnez, Pirnitz, une telle quiétude morale! Je me baigne, je me lave dans votre pur esprit.
Elle poursuivit, après une courte méditation :
— Quand j'étais à Londres, les premiers mois, j'admirais ainsi Tinka... et lui, qui vraiment me paraissaient, comme vous, inaccessibles à tout sentiment trouble... Mais... c'est étrange. Mon admiration pour eux était mêlée d'incertitude. Il me semblait qu'ils étaient ainsi parfaitement purs, mais qu'ils ne le seraient pas toujours. Eux-mêmes s'avouaient enveloppés comme de limbes qui, peut-être un jour, se dissiperaient. Ils se sentaient capables d'être autres, ailleurs... Leur innocence était celle d'un enfant que la vie instruira, et qui déjà le présage. Vous, Romaine, vous êtes la noblesse, la pureté inaltérables. Vous êtes la preuve vivante qu'on peut être inaccessible. Ah! quelle tranquillité s'exhale de vous! Si je ne vous avais pas retrouvée en revenant d'Angleterre, si je n'avais pas pu me baigner en vous, j'aurais roulé dans le désespoir, sans rémission!
Elle appuya sa joue contre l'épaule maigre de Pirnitz, le visage levé vers la figure de l'apôtre. Pirnitz la contemplait.
— Je vous laisse dire, mon enfant, murmura-t-elle en souriant. Croyez-moi parfaite, si cela vous fait du bien.
— Vous êtes parfaite.
— Non, Léa.
— Alors, qu'est-ce que la perfection? Vous êtes la pureté parfaite et la charité parfaite.
— Non, Léa. Je n*ai point de vraie vertu... car je ne fais pas d'effort... J'ai seulement une foi si puissante en certaines vérités, qu'elle me violente. Si c'est de la vertu, c'est une vertu toute de logique. Je n'y ai pas plus de mérite qu'un savant à poursuivre obstinément ses expériences dans son laboratoire. Qu'est-ce que ma charité auprès de celle d'une Daisy Craggs?
— La charité de Daisy me touche moins que la vôtre. La charité de Daisy est de la manie. Elle a besoin de soigner des malades. Elle a envie de donner ce qui lui appartient. C'est une manie sublime. Et puis l'âme de Daisy n'a pas le puissant rayonnement de la vôtre. Oh! ma chère sainte... toute blanche... blanche plus qu'un lys! blanche comme une lumière!
— Léa, je ne puis pas vous laisser me dire ces choses et vous laisser les croire, répliqua Pirnitz. Je sens que vous vous comparez à moi. Vous vous dites : « Moi, j'ai failli, j'ai cédé à l'amour ordinaire. Un homme m'a troublée en me tenant dans ses bras et en me baisant sur la bouche... »
— Romaine!
— Mais, reprit l'apôtre en caressant les doigts de Léa, savez-vous que j'admire, moi, l'héroïsme par lequel vous vous êtes arrachée à cet homme pour revenir à une abstinence qui est le plus haut degré de l'intellectualité? Je vous admire, et j'ignore si j'eusse été héroïque comme vous.
— Vous blasphémez contre vous!
— Non! Car jamais je n'aurai l'occasion d'un tel sacrifice. Vous êtes belle, vous animez le désir dans les yeux de tous les hommes qui vous rencontrent, le ferment de l'amour est en vous plus qu'en aucune
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autre femme que j'aie connue. Moi, regardez-moi! Regardez-moi ! Je suis à peine une femme. On ne saurait dire mon âge... Je suis difforme.
Léa mit sa main sur la bouche de Pirnitz.
— Taisez-vous 1 Taisez-vous! supplia-t-elle! Je vous aime et j'aime votre visage... Et Frédérique et nous toutes, nous ne pouvons nous lasser de vous regarder.
— Comme on regarde avec pitié une pauvre bête infirme. Je vous disais que je suis à peine une femme. C'est la vérité stricte. Si jamais la pensée démente xle m'aimer était venue à un homme, je n'aurais même pas pu me laisser aimer. Tout ce qui fait de moi une femme n'évoque pour moi qu'une idée de misère exceptionnelle, de souffrance et de ridicule physique. . . Regardez ce corps, Léa, tant bien que mal dissimulé par les vêtements, et pire que ne le révèlent les vêtements! Et dites encore si nous méritons, l'une et l'autre, la même appellation de « femme » !
— Oh ! pourquoi, pourquoi parlez-vous de la sorte? gémit Léa lui prenant la main.
Elle souffrait de cet aveu de difformité et d'infirmité de la sainte, comme une épouse dont on insulterait l'époux. Mais Pirnitz, la voix affermie, se dégagea doucement de l'étreinte de Léa, et, regardant le ciel, les arbres, la lumière, poursuivit, comme si elle se fût parlé à elle-même :
— Oui, depuis l'enfance, tout ce qui fait de moi quelque chose d'analogue à une femme a été une source de souffrance et de ridicule physique... Je remercie le hasard qui m'a déformée ainsi dès le ventre de ma mère, et qui m'a préservée, en échange, des défaillances morales de mon sexe. Si j'avais été vraiment une femme, et belle comme cette petite Léa, que serais-ie devenue?... J'ai vécu dans mes chères dou-
leurs... L'idée de Tamour, quand j'essaye de la comprendre, m'épouvante comme celle d'un supplice cruellement raffiné... Tout ce que j'ai d'intelligence et de volonté est protégé contre la passion égoïste par cette infirmité salutaire. Je ne suis vraiment qu'une pensée capable de se mouvoir et de s'exprimer. Je ne veux être rien de plus. Et je me suis juré d'amener mes sœurs, celles qui sont de vraies femmes, à cet état d'insensibilité et d'immatérialité... Mais, hélas! Elles sont des femmes! Elles ont des corps de femmes et des sensibilités de femmes! Elles ont à lutter là où je ne connais point la lutte! Chère débilité! Que ma mère soit remerciée pour avoir fait de moi le pauvre animal frêle et sans sexe que je suis ! Je te bénis, chère mère qui m'as enfantée infirme, et, par là, libre!...
Léa écoutait, le cœur battant, cet hymne étrange à l'infirmité féminine. Au point de spiritualisation où elle était maintenant parvenue, elle n'en était point étonnée. Elle désira passionnément l'anéantissement de sa propre beauté. Elle envia la difformité de Pirnitz.
Pirnitz, un instant exaltée, se ressaisit, redevint la simple petite femme affectueuse qui cachait aux yeux des foules l'âme de l'apôtre. Elle regarda Léa. Elle se repentait déjà d'avoir peut-être, par ses paroles, attisé la flamme nerveuse qui la consumait...
La jeune fille, adossée au banc, songeait. Pirnitz se remit debout.
— Allons, ma Léa, venez. Rentrons à la maison, où nous avons à travailler. J'ai une idée nouvelle pour notre programme de seconde année.
Léa se leva à son tour sans répondre; elle suivit Pirnitz à travers le jardin des Tuileries et le quartier Saint-Roch, vers l'humble, antique maison de la rue de la Sourdière qu'elles habitaient toujours.
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Non loin de la grille qui borde la rue de Rivoli, elles croisèrent un couple de jeunes amants qui descendaient à petits pas, les bras enlacés, vers la place de la Concorde. Le rêve de Léa dévia, elle n'en eut plus la maîtrise... Elle regarda des images dans le passé, tandis que, machinalement, elle se laissait guider par Pirnitz... Les lointains de Richmond Park... Les nobles groupes d'arbres embrumés de fumée bleue. .. La flèche aiguë d'un clocher sur le fond vermeil du couchant...
Sa main serra le bras de Pirnitz... Elle venait de ressentir, par l'impérieuse mémoire des sens, le baiser de Georg sur ses lèvres — l'unique baiser qu'elle eût reçu de sa vie.
L E logis de Daisy Craggs, disposé en couronne, comme la lanterne d'un phare, au faîte d'une haute maison d'angle, avenue de Ségur, étincelle de soleil matinal. Parmi le désordre invraisemblable des quatre pièces qui le composent, les. livres couvrant les meubles et les vêtements dispersés par-dessus les livres, Francine, la vieille servante bossue, a réussi à dresser une table à trois pieds, dont un mobile. Elle l'a recouverte d'une serviette de toilette pelucheuse, la seule parfaitement propre qu'on ait retrouvée dans les armoires, et maintenant la voici qui sert le thé aux deux sœurs, Edith
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et Daisy : car Edith est arrivée la veille à Paris et a déjà dormi une nuit sous le toit de son aînée.
Daisy est en robe de chambre violette, trois boutons boutonnés par en bas, une épingle remplaçant celui du haut, qui manque. Son bras droit, qu'elle porte en écharpe, s'évade de temps en temps de la gaine de lustrine pour ébaucher un geste, secourir le bras gauche; et alors la douleur lui arrache un gémissement qui, pour un peu, ressemblerait à un juron.
Edith, droite et calme, en costume olive à empiècements et manchettes de velours noir, les mouvements anguleux et méthodiques, boit son thé par petits coups. Puis, reposant sa tasse, elle parle avec une volubilité mesurée, sans arrêt, sans saccade, ne s'interrompant jamais aux interpellations de sa sœur.
Deux races sont là, en présence, aussi dissemblables que possible, malgré la parenté du sang et l'identité de la langue parlée. L'aînée, de père et mère irlandais, élevée à Galway jusqu'à dix-sept ans, est bien la fille celte aux vives allures, rêveuse et sceptique à la fois, désordonnée, spirituelle et charitable. Edith, née en Angleterre, après l'émigration du père Craggs compromis dans les ligues agraires, façonnée par une mère anglaise et protestante que Willy Craggs avait épousée en secondes noces, est l'Anglo-Saxonne, nette et raisonnable, d'allures sages et de fermes propos, professant à l'égard de l'Irlande le dédain du fort pour le faible... Toutes ces dissemblances, profondes déjà au temps où les deux sœurs vivaient encore ensemble à Londres, l'absence, le séjour en pays différents, les ont accentuées. Maintenant, après les premiers embrassements de l'arrivée, après une nuit passée sous le même toit, Edith et Daisy s'appliquent, de bonne
volonté, à se retrouver, à se comprendre, à redevenir les deux petites camarades dont l'aînée conduisait l'autre à l'école, jadis, dans le quartier d'Albert Road. Et elles constatent de plus en plus, avant même d'avoir abordé aucune discussion de principes, qu'elles n'ont pas deux idées communes.
... Daisy, s'étant versé une tasse de thé, s'aperçut que le pot au lait était vide. Elle interrompit sa sœur qui exposait minutieusement l'organisation du Congres méthodiste de Paris.
— Francine!
Un fracas de casseroles tombées et de chaises bousculées préluda à l'arrivée au pas de charge de la bossue, qui encadra dans la porte de la salle à manger sa silhouette difforme et sa face de vieille enfant.
— Mademoiselle!
— Il n'y a plus de lait, ma fille.
Le visage de Francine exprima une surprise infinie.
— Oh! dit-elle, c'est la première fois que je vois Mademoiselle boire tout son lait.
Daisy questionna :
— Avez-vous pensé qu'il en fallait davantage aujourd'hui, à cause de M"' Edith?
— Ah! non...
— Vous n'en avez plus?
— Non, je vais courir en acheter.
— Non ! non ! ma fille. Ce n'est pas la peine de descendre et de remonter cinq étages pour deux gouttes de lait qui manquent. Edith, tu en as assez?... Oui?... Eh bien, moi, je boirai ma tasse sans lait... Allez, Francine... Tâchez d'arriver à faire le déjeuner pour midi et demi, hein?
Et comme la vieille ne bougeait pas, s'efForçant de
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comprendre la nouveauté ardue des choses exprimées par ces propos, Daisy s'impatienta.
— Allons! Fiche le camp, voyons! A ta cuisine, vite!
Elle se retourna vers Edith, qui, impassible, beurrait sa cinquième rôtie.
— Tu disais, Edith, que tu veux emmener Léa au meeting?
Edith, d'un ton de prédication qu'elle ne quittait guère, répliqua :
— Cette pauvre âme m'est chère. Elle avait commencé à marcher dans le sentier de vertu quand nous travaillions ensemble à Londres, chez Clariss and Sons. Elle a été troublée par l'amour de la créature, et la peur de choir dans l'iniquité l'a arrachée à tout ce qu'elle chérissait là-bas. Maintenant je suis sûre qu'elle est bien malheureuse. Je voudrais l'amener à Celui qui la consolera. Si je puis la remettre aux mains de nos amis d'ici, elle sera guérie.
Daisy, malgré les efforts sincères qu'elle faisait pour offrir à sa cadette, outre l'hospitalité, un visage souriant, était horripilée par cette phraséologie cléricale. Elle-même, peu à peu, d'un catholicisme ardent, encombré de pratiques et d'images, avait glissé à une indifférence religieuse presque égale à son indifférence politique. Mais le sang de l'Irlandaise s'irritait toujours aux froides prêcheries anglicanes.
— Sérieusement, dit-elle, son bras malade agité dans la gaine noire, tu crois que c'est ton meeting qui consolera Léa?
Edith répliqua d'un air piqué :
— Je n'espère pas dans mon meeting, comme tu dis, mais dans l'amour de Celui qui console tout.
— Bien sûr, bien sûr, dit Daisy... Si le bon Dieu
veut, Léa oubliera ses amours. Mais le bon Dieu n'en fait qu'à sa tête dans ces matières-là, tu sais! Alors, je me demande si, de te revoir, d'entendre des choses qu'elle a entendues quand elle était près de ce Georg Ortsen, ça ne va pas, au contraire, lui mettre les sens à l'envers?
— Il faut avoir confiance dans Christ, dit Edith. Christ ne peut trahir ce qui vient à lui. 11 ne peut.
Daisy ne répondit pas. Que répondre? Elle se contenta de boire d'un trait sa tasse de thé sans lait, fit une grimace en la reposant dans la soucoupe.
— Pauvre petite Léa! murmura-t-elle.
— Elle est venue trop tard parmi nous, reprit Edith, poursuivant son idée. Elle est Française; elle a dans le sang la gaieté, le goût de coquetterie, de câlinerie des Françaises.
— Frédérique est Française aussi, répliqua Daisy, et celle-là est aussi forte contre les hommes que n'importe qui.
— Crois-tu? questionna Edith.
— Qu'est-ce que tu veux dire?
— Frédérique a plus d'énergie, plus de personnel contrôle que sa jeune sœur, mais je ne la crois pas insensible non plus. Et je suis sûr que Georg Ortsen n'a pas fait moins d'impression sur elle que sur Léa.
— Frédérique amoureuse! exclama Daisy.
Et, du coup de sa surprise, son bras malade s'émancipa, commença un geste qui se termina sur un « Nom de!... »
Edith baissa les yeux, fit semblant de n'avoir pas entendu.
— Parmi nous, dit-elle après un silence, j'ai toujours recommandé ce précepte de l'apôtre Paul : « Il vaut mieux se marier que de brûler. » Quand je vois
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une des nôtres qui se consume d'amour pour un homme qu'elle peut épouser, je lui dis : « iMariezvous! Vous serez un peu inférieure dans les voies de Christ, mais au moins vous ne causerez pas de scandale. »
— Et cela fait deux misérables de plus, grommela Daisy. Non, décidément, moi, je ne pousserai jamais mes semblables au mariage.
— Cela vaut mieux que de brûler, répéta Edith.
— Bah! dit Daisy se levant de table; si on brûle, on s'éteint. J'ai bien brûlé, moi, comme tu dis. Est-ce qu'à vingt ans je n'étais pas amoureuse de Michaël Pratt, le secrétaire de V Irlande libre? Quand je me suis aperçue que j'étais seule des deux à brûler, j'ai passé le détroit et, au bout de quelques années, je me suis éteinte.
— Michaël Pratt, ma chère sœur, ne t'aimait pas. La vertu est facile dans de pareilles circonstances. Mais Georg Ortsen aime Léa, et, de plus, c'est un grand caractère et un haut esprit. On peut oublier Michaël Pratt, on n'oublie pas Georg Ortsen.
— Est-ce que, par hasard... toi aussi? demanda Daisy un peu ironique.
Mais Edith, brusquement violette de pudeur, coupa la phrase de sa sœur d'un tel « Fi donc, Daisy! » que celle-ci n'acheva pas.
Edith, rôdant dans la chambre, lisant le nom des livres qui s'arc-boutaient en piles contre les murailles et s'entassaient sur les chaises, mêlés aux objets les plus divers du ménage et de la toilette, tomba en arrêt devant quelques brochures rouges. Celle du sommet avait un coupe-papier en bois fiché à même les tranches. Avec un accent britannique exagéré, comme tous les caractères
de sa comique petite personne, elle déchiffra le titre : « La Société mourante et l'Anarchie, » par Jean Grave.
— Oh ! fit-elle, c'est un affreux livre que celuici ! Tu lis cela, toi, Daisv? Lis-tu?
— Non! dit Daisy avec une indifférence parfaite; ce sont des lectures de Geneviève Soubize.
— La jeune fille qui est venue me chercher avec toi à la gare ? — Oui.
— Pourquoi lui permets-tu de pareils mauvais livres, ma sœur?
Cette « petite chose » a l'air déjà si exaltée, presque folle!
Oh ! c'est effroyablement dangereux! Je veux jeter ces livres...
Elle les prenait déjà, vivement, à même le tas.
rt — Ah ! non, par exemple, déclara Daisy
<^ ^ en retenant la main de sa sœur. Ici, la règle, c'est l'indépendance d'esprit : je te prie de l'observer. Je ne critique pas ta religion, Edith ; laisse-moi et laisse à Geneviève la liberté...
Edith reposa silencieusement les livres sur la pile.
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Les deux sœurs .échangèrent un regard où chacune, dans les yeux de l'autre, vit sans doute la profondeur de l'abîme qui séparait leurs façons de penser. Il y eut un moment de silence pénible.
— Alors, tu sors tout de suite? demanda Daisy.
— Oui, fit Edith.
Elle alla se coiffer dans la pièce voisine, où se trouvait la couchette qui, d'ordinaire, servait à Daisy, et que celle-ci lui avait cédée. Elle revint, tendit ses joues rondes et rouges, sur lesquelles Daisy mit deux baisers affectueux. Déjà l'aînée s'inquiétait d'avoir peut-être froissé sa cadette. Mais celle-ci dit simplement, tandis que sa sœur l'accompagnait jusqu'au vestibule :
— Le lunch est à une heure?
— Non, à midi et demi. Seras-tu rentrée?
— Je serai.
Par la porte demi-ouverte, Daisy vit la robe olive empiécée de velours noir et la capote de paille noire disparaître dans la vis de l'escalier... Elle la suivit quelque temps du regard, médita, immobile sur le seuil, secoua sa tête où les cheveux blonds grisonnaient... En se retournant, après avoir refermé la porte, elle se trouva face à face avec Francine, ceinte d'un tablier bleu, congestionnée par le feu du fourneau.
— Qu'est-ce qu'il y a, Francine?
— Mademoiselle... j'ai oublié... j'ai oublié... si c'est dans la poêle ou au four... le poisson...
Daisy contempla cette figure niaise, cet être infirme tendu à la compréhension des choses élémentaires. Elle frappa amicalement sur l'épaule bossue :
— Pauvre Francine! lui dit-elle, pauvre buse! Tu es bien bête. Tu ne comprends rien, tu ne te rappelles pas ce qu'on vient de te dire deux minutes avant... N'im-
porte, j'aime mieux t'avoir toujours près de moi que ma sœur Edith. Allons, je vais t*aider. File devant : je te rejoins.
Geneviève Soubize n'apparaissait guère que le soir chez Daisy Craggs, et, souvent, après le dîner seulement. En même temps qu'elle achevait ses études de sage-femme à la Faculté, elle était dame de compagnie chez lady Mary Jackson, veuve d'un sir Joseph Jackson, grand propriétaire irlandais, qui, aux dernières années de sa vie, avait représenté aux Communes le district de Clifden, Député du parti unioniste loyaliste, sir Joseph, nouveau converti, avait été le plus unioniste, le plus loyaliste, le plus antiparnelliste des membres du Parlement, d'accord en cela avec sa femme. Vers 1890, il avait dû, menacé par la consomption, se rendre avec lady Mary sur les côtes de la Riviera. Il y était mort sans avoir pu retourner en Angleterre. Depuis, sa veuve vivait de la vie cosmopolite des Anglaises libres : ne demeurant en Angleterre que pendant la saison de Londres et le premier mois des chasses, consacrant le reste de l'année aux pays plus ensoleillés, avec une prédilection marquée pour Paris, qu'elle insultait dans chacune de ses phrases, mais dont elle ne pouvait se passer.
Il y avait actuellement trois semaines que Geneviève Soubize était lectrice et dame de compagnie de cette femme sèche, intelligente, dominatrice et bavarde. Le métier, payé deux cents francs par mois, était rude. Il fallait abdiquer toute volonté. On n'avait même pas le droit de penser, sinon l'on s'attirait un : a A quoi rêvassez-vous, petite chose? » — prononcé d'un ton cinglant comme une chiquenaude... Il fallait lire quelquefois trois heures durant, écrire sous la dictée à
n'importe quel moment, même en voiture, même en marchant, car lady Mary notait ses impressions de choix.
Geneviève goûtait une âpre joie à cette domesticité — si excessive qu'elle était presque un esclavage. Chaque heurt avait un contre-coup de haine logiquedansson cœur — fait pour aimer.
Chaque phrase hostile aux pauvres, hostile aux ouvriers, hostile aux tenanciers d'Irlande, hostile à l'esprit libéral de la France, la confirmait dans
fringale d'égalité, de révolution, — dans son goût d'anarchie. Un artiste au service d'un bourgeois aurait des joies analogues à le voir agir, à l'entendre parler en bourgeois. De sa main infatigable, Geneviève devait écrire des maximes dans le ton de celles-ci :
Le peuple à mesure qu'on l'instruit apprend à haïr ceux qui le gouvernent.
Il n'y a pas d'autorité réelle sans un seîitiment d'infériorité morale chez le subordonné.
Puisqu'il existe, parait-il, une doctrine de la révolution par la force, nous avons bien le droit de réduire par la force ceux qui la propagent.
En lui dictant cela, en lui faisant lire les livres les plus monstrueux que l'autoritarisme exaspéré ait jamais inspirés, ladv Mary se proposait assurément d'inculquer de saines idées à la a petite chose », en même temps qu'elle se berçait d'une musique agréable. Elle guettait pourtant Geneviève, attentive à l'effet que produirait sur une enfant du peuple parisien l'apologie de la tyrannie, dans ce qu'elle a de plus inique, de plus blessant... Mais la figure chiffonnée, spirituelle, tachée de son et tout auréolée de boucles rousses de Geneviève, ne trahissait rien de ses réflexions, tandis qu'elle lisait. Cette enfant avait une énergie imbrisable, une énergie d'apprentie martvre — comme tous ceux qu'anime une grande pitié universelle. Rien ne transparaissait de son bouillonnement intérieur. Que si parfois lady Mary Jackson la forçait à parler, la questionnait sur tel point précis d'une lecture, sur tel événement de l'actualité ou de l'histoire, elle répondait sans varier :
— Oh ! moi, madame, je ne sais pas. Je ne sais rien !
Ou bien encore :
— Dans ma situation, madame, il faut avoir l'opinion de ses maîtres.
Elle ne quittait pas ce terrain, quelque impatience que lui témoignât sa maîtresse, trop intelligente pour ne pas comprendre que la réplique avait deux sens, dont l'un n'était pas précisément l'expression de la docilité.
De ces séances de servitude où tout ce qu'elle voyait, entendait, lisait, écrivait, — signifiait le contraire de son intime foi et de ses désirs, Geneviève rentrait chez Daisy Craggs avec une réelle frénésie de
FREDERIQ.UE "^Ol
liberté, de justice, d'amour des humbles et des opprimés, — avec une passion de bouleversement social et d'anarchie. Alors elle forçait Daisy à lui raconter les drames de la lutte irlandaise, les évictions, les crimes agraires. Elle se plongeait avidement dans toute la littérature néo-anarchique, séduite par la forme artiste que revêtent, chez les modernes écrivains du parti, les anciennes revendications. Elle prenait là sa revanche, dans ce foyer de pauvreté, de charité, où le désordre même était aimable. Elle adorait sa bienfaitrice, Daisy Craggs, pour laquelle elle se fût fait tuer sans une seconde d'hésitation, sans même songer qu'elle se dévouait — avec l'irréflexion des mains parant pour défendre le corps. Daisy l'avait recueillie, associée à son existence laborieuse; Daisy gardait le secret des terribles crises d'hystérie qui avaient agité l'adolescence de Geneviève, et dont, peu à peu, sa maternelle tendresse avait guéri la jeune filTe. Pour Geneviève, Daisy Craggs représentait l'antipode de lady Mary. Geneviève évoquait Daisy, sans cesse, à chaque vilenie d'âme que la douairière étalait orgueilleusement.
Assez misanthrope, lady Mary voyait peu de monde à Paris : sa relation la plus étroite était un certain sir James Bartlett, propriétaire dans le comté de Sligo, qu'il avait renoncé à habiter, après avoir à grand'peine échappé à une vengeance agraire.
Sir James, figure rouge, soigneusement rasée, surmontée d'une brosse de cheveux blonds, était son « doux cœur », comme elle le disait elle-même avec une impertinence ironique; elle le recevait à sa table deux fois par semaine, allait déjeuner chez lui deux fois. Après ces agapes, les deux respectables amis partaient ensemble, pour visiter les curiosités de Paris,
qu'ils inventoriaient, de leur inlassable activité d'Anglo- Saxons. Geneviève n'assistait pas à ces promenades dont la dame et le baronnet voulaient sans doute goûter le charme en tète à tète. Elle avait alors congé pour quelfS' ^^^^^H^l 9^^^ heures de l'après-midi,
etelleen profitait pour courir avenue de Ségur, déjeuneravec Daisy et se retremper dans la littérature anarchique, dans les récits révolutionnaires.
Le lendemain de l'arrivée d'Edith fut précisément un de ces congés.
Sa tâche achevée, Geneviève revint en hâte chez Daisy ; — ^ elle y arriva au
moment où Ton s'attablait pour le lunch. Frédérique et Léa l'avaient précédée de quelques mfnutes, troublées et joyeuses de retrouver Edith.
Rien de bizarre comme l'agencement du couvert improvisé pour ce déjeuner d'un nombre inusité de convives. On avait adjoint à l'ordinaire table à trois pieds un petit bureau rectangulaire dont Daisy se ser-
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vait pour écrire. Un drap de lit masquait le tout, découpait un contour blanc analogue à la forme d'un cerf-volant, sur lequel le couvert le plus disparate — argent, étain, ruolz, et même, pour Daisy, une cuiller en bois, était dressé tant bien que mal. Un écroulement de livres s'amoncelait contre le mur opposé à la fenêtre, et, dans le tas, une niche était pratiquée pour le tabouret de cuisine sur lequel allait trôner la maîtresse de la maison.
Celle-ci, coiffée, corsetée avec soin, sa figure poupine embrasée par la chaleur du fourneau quitté depuis peu, s'écria, en voyant Geneviève :
— Ah! voilà la môme! Tu sais que tu nous fais attendre? On a faim, ici, surtout Edith, qui a bavardé avec ses collègues toute la matinée.
Geneviève répondit :
— L'infâme vieillard n'est arrivé qu'à midi. Ça ma retardée.
Et, tout en prononçant ces paroles avec simplicité, Geneviève serra les mains. Ensuite, elle ôta son chapeau.
— Qui appelle-t-elle « l'infâme vieillard » ? demanda Edith à Daisy.
— L'infâme vieillard? C'est le baronnet de sa maîtresse...
— Dites : son amant, ajouta Geneviève.
— Oh! je n'aime pas cette façon de parler; je n'aime pas, dit Edith.
On s'assit. La lumière qui, maintenant, ne donnait plus de facesur les vitres, mais pénétrait obliquement, plus tiède et plus dorée, par la porte ouverte de la pièce d'angle, échauffait l'intimité de ce modeste repas. L'air était si doux que l'absence de feu, malgré la saison avancée, ne se faisait même pas sentir. Geneviève prit place à côté de Frédérique. Elles se plaisaient, bien
que le contraste de leur caractère surpassât encore celui de leurs visages. Edith se mit, naturellement, entre Frédérique et Lëa.
Le menu fut insensé. Un poisson tellement desséché qu'il parut impossible de reconnaître, par la vue, quelle chose c'était, précéda des biftecks d'une viande bizarre qui n'était pas, à coup sûr, du bœuf; le tout couronné par un pâté de foie gras acheté dans le quartier, et dont les bords s*ornaient de légères moisissures vertes.
Heureusement, toutes les convives étaient, on ne saurait plus, indifférentes à la chère. Edith, seule, se montra forte mangeuse, mais, sans exigence, contente pourvu qu'elle pût avaler, à discrétion, des tartines largement beurrées, arrosées d*eau claire. Daisy, ravie de ce monde autour d'elle, déclara que son seul regret, c'était de ne pouvoir, chaque jour, réunir une foule d'amis à sa table.
— Et encore, ajoutait-elle, vous autres, c'est parce que je vous aime, car on n'a pas de plaisir à vous regarder manger. Vous vous moquez de la nourriture. Vous n'avez pas faim. Ce qui est bon, c'est de voir manger des pauvres. N'être pas certain d'avoir son repas du lendemain ou n'avoir pas dîné la veille, — voilà qui inspire le culte de la mangeaillel... Hein, Geneviève, les deux femmes que nous avons « levées » l'autre dimanche au puits de Grenelle ? Tu te rappelles leurs yeux devant notre reste de bouilli? Et devant la bouteille de vin?
— Il y en avait une, dit Geneviève, la blonde à capeline bleue, qui disait : « Q^uand on a mangé à sa faim, assise devant une table, et bu un fort coup de vin, on peut durer trois jours sans crever. »
— C'étaient des femmes respectables? questionna Edith.
FREDERIQ.UE ^0$
— Ma foi, dit Daisy, je ne le leur ai pas demandé... Elles étaient jeunes ; si elles n'avaient pas été si mal fichues, peut-être eussent-elles paru jolies... Que veux-tu leur reprocher, quand elles sont si misérables?
— Celui qui donne seulement au corps ne donne rien, dit Edith.
— Ça, c'est une doctrine, répliqua l'aînée. La mienne est celle du Pater, qui demande d'abord le pain quotidien, et ne pense qu'ensuite à la tentation.
Il y eut un silence. Frédérique, pensive, murmura :
— Vous avez raison toutes deux. Cette vieille société est épouvantable. On ne sait pas où commencer, pour la guérir. C'est comme ces lépreux d'Asie iMineure dont je lisais l'histoire hier... Pendant qu*on leur soigne le pied, tout à coup les doigts de la main tombent en poussière. Si l'on essaye de sauver ces malheureuses de la faim, on est inquiet, après, d'avoir peut-être empêché de s'éteindre des foyers de vice, de misère morale.
— 11 faut s'occuper de l'âme, fit Edith. Sauvez l'âme; le reste est sauvé par surcroît.
— C'est bon à dire, grommela Daisy... Moi, quand je vois une pauvresse qui meurt de faim, je me hâte d'abord de la faire boire et manger.
— Nous, Anglais, dit Edith, nous nous efforçons de donner les deux en même temps.
— Oui, fit Daisy, je sais... La pitance pour qui va au prêche! Je connais cela. La charité qui demande quittance d'hypocrisie, décidément, je ne puis m'y mettre.
Un mutisme un peu gêné plana sur la table. Heureusement, Francine desservait. Daisy se leva pour l'aider. . . On versa le café, seule chose que fît bien la bossue
3o6 LES VIERGES FORTES
qui l'aimait et en avalait d'énormes tasses en cachette. Cependant, Frédérique exposait sa théorie favorite : la solution de l'horrible antinomie exposée tout à l'heure.
— Ayons le courage de nous décider... Je ne dis pas qu'il faille limiter sa pitié : il faut la concentrer. La société ne peut se refaire d'un seul coup, mais nous pouvons recommencer l'œuvre sociale sur quelquesuns de ses éléments nouveaux : les enfants... L'âme innocente des petites filles nous appartient. Il nous appartient d'en faire des êtres robustes, en même temps que des cœurs exempts de mauvaises passions. Le placement de notre effort sur ces petites têtes est le plus « avantageux » du monde, — si l'on peut parler ainsi.
Là-dessus, toutes tombèrent d'accord. Être des femmes comme M"" Sanz et Pirnitz, des sortes de religieuses laïques, sans autre famille que les fillettes à élever, c'était la conception qui les séduisait toutes. Et, peu à peu, perfectionner le type féminin, le rapprocher de cette Eve future que toutes entrevoyaient. Pouvait-on imaginer quelque idéal plus noble?
Geneviève et Daisy, malgré leur sens « peuple » des nécessités pratiques, se grisaient elles-mêmes d'un tel rêve.
Edith, qui, depuis quelque temps, ne s'était plus mêlée à l'entretien, demanda :
— Une question? L'Eve future est célibataire, selon votre idée, n'est-ce pas?
Daisy et Geneviève regardèrent Frédérique, qui leur semblait mieux qualifiée pour exprimer la Loi. Frédérique, avec un sourire, répondit :
— L'Eve future est d'abord une jeune fille, comme le fut l'Eve initiale, à son apparition légendaire; mais, comme celle-ci, elle peut devenir épouse. La Vierge forte, au contraire, est un type d'idéalité, de liberté
FRÉDÉRIQ.UE
féminines. 11 est certain que les passions émoussent le goût de la liberté, qu'elles ôtent aussi une part de la lucidité intellectuelle... D'ailleurs, rien n'est plus aisé à la femme que de pratiquer le célibat. Riennelui coûte moins.
En Angleterre, le nombre des filles qui ne se marient pas, des bachelor luomen, est énorme.
— Près de vingt pour cent, confirma Edith.
— Dans les pays catholiques, d'immenses communautés de femmes vivent éloignées des hommes... Maintenant, nos élèves ne feront point de vœux, bien entendu.
Nous leur proposons un idéal. Nous
leur donnons, en leur apprenant un état, le moyen de
3o8 LES VIERGES FORTES
l'atteindre et de le garder. Pour le reste, elles sont libres; soyez sûres que celles qui se marieront apporteront dans le mariage même une dignité qui le restaurera.
Edith murmura :
— L'idée que le célibat est une dignité est d'invention papiste. Toutes les nations prospères honorent le mariage et la maternité.
— Pourquoi ne te maries-tu pas? dit Daisy avec un peu de brutalité.
Les joues rouges d'Edith devinrent deux bourrelets violacés.
— Fi donc! dit-élle. Ceci est impropre. Il ne s'agit pas de moi. On ne peut pas discuter avec vous, Daisy!...
Un peu décontenancée, elle prit le bras de Léa. Elle l'entraîna par le balcon, jusqu'à l'angle de la maison. De là, on découvrait toute l'avenue de Ségur, le dôme des Invalides, l'École militaire, le puits artésien de Grenelle, les clochetons du Trocadéro. Les arbres à demi défeuillés semblaient, de cette hauteur, d'infimes jouets, et les passants, les voitures se projetaient sur le sol en bizarres ombres naines, mouvantes dans le clair soleil.
— Chère Léa, dit Edith levant ses yeux brouillés sur la jeune fille, il me paraît que vous avez mal. Oh ! chère Léa, confiez-moi la vérité.
Léa, partagée entre l'anxiété de souffrir davantage et un désir confus de parler de ses souffrances, secoua la tête et murmura :
— A quoi bon?
Edith reprit :
— J'ai pensé à vous, chère, bien souvent, presque sans relâche, depuis que vous avez quitté Londres.
FRÉDÉRIQ.UE 3^9
Et je me suis sentie bien perplexe, bien incertaine à votre sujet.
— Pourquoi, Edith?
— Parce que je n'oserais dire si vous avez bien fait de partir... Non, je n'oserais. De votre départ, n'est-il pas résulté un mal plus grand?
— Pour moi, oui. Mais cela n'a guère d'importance!
— Pas seulement pour vous.
Vivement, Léa se rapprocha d'Edith.
— Que voulez-vous dire?...
Edith médita un peu, et, après une pause :
— Georg n'est plus à Londres... Écoutez, Léa, poursuivit-elle... J'ai bien prié. J'ai demandé la lumière à Celui qui est la lumière même. Et il m'a dit : « Ce qui s'est fait ne s'est pas fait pour le bien. J'avais choisi ces deux êtres pour s'appartenir et demeurer ensemble. 11 ne fallait pas séparer ce que j'avais uni. » Voilà ce que m'a dit Christ. Je l'ai entendu comme vous m'entendez à présent, un jour que je l'invoquais dans la chapelle de Walworth Road.
— Bonne Edith! murmura Léa, en pressant dans ses mains la moite petite main de la méthodiste... Vous me dites cela pour me faire du bien, et vous me faites du mal. Je ne pouvais pas... je ne pourrais pas demeurer auprès de Georg, et c'est par ma faute, parce que je suis un être faible et sensuel... C'est moi qui l'entraînerais au mal... moi seule... Que ne suis-je pareille à Frédérique? Je ne vaux rien.
Dans un silence, elles entendirent le bruit de la conversation qui continuait entre Frédérique, Daisy et Geneviève Soubize. On parlait de l'école, et ces mots : — « clôture, plancher, cheminée, chauffage à la vapeur, installation du laboratoire », — parvenaient
aux oreilles des deux jeunes filles. Léa mesura combien tout cela, au fond, l'intéressait peu. Comme elle restait attachée au passé! Elle admira la noble sérénité de Frédérique : elle rougit d'elle-même.
— Non, dit-elle, la résolution que j'ai prise, d'accord avec ma sœur, était sage. D'autres, plus forts que moi, pourront être des époux mystiques. Hélas! j'ai fait l'épreuve de ma débilité. Au lieu de la sœur d'élection, j'ai été pour Georg la tentatrice.
— Mais, dit Edith, il y avait un autre parti... Pourquoi n'épousez-vous pas Georg, simplement pour avoir des enfants, comme un ménage ordinaire?... Vous ne m'en voulez pas de dire cela, chère Léa?
Léa, qui avait pâli comme une morte, reprit peu à peu la force de répondre :
— Je ne me marierai jamais. C'est le vœu que j'ai fait à Pirnitz et à Frédérique. Je le tiendrai.
— Même si elles vous délient?... N'avez-vous pas entendu ce que Frédérique disait tout à l'heure, à propos du mariage?
— Si, mais elle le disait pour d'autres que pour elle ou pour moi. Quand on a entrevu la gloire de l'Eve prochaine, on a honte de déchoir d'un tel idéal... Je ne pourrais pas... Le jour où j'ai commis cette faute que je vous ai avouée, j'ai senti une telle horreur de moi que je n'ai pu revoir Georg.
Edith ne répliqua pas. Toutes deux regardèrent quelque temps des enfants qui, se tenant par la main, au milieu de la chaussée, dansaient au soleil une ronde de pygmées. Leurs voix parvenaient claires jusqu'en haut, comme une musique aiguë de fifres.
— D'ailleurs, reprit Léa, il n'a jamais été question de mariage ordinaire entre Georg et moi. Georg a
FREDERIQ.UE 3^^
plus de force que je n'en ai... Et je suis sûre que lui s'est déjà ressaisi.
— Non, fît Edith.
La voix tremblante de Lëa murmura :
— Il vous l'a dit?
— Je ne l'ai pas vu depuis longtemps... Il a quitte Londres.
— Avec Tinka?
— Seul. Tinka est toujours à Londres.
Les joyeux pygmées de la ronde enfantine se dispersaient maintenant et se poursuivaient dans toutes les directions avec des cris perçants...
— Tinka est à Londres, répéta Edith. Georg est parti seul pour l'Italie. Comme vous, il tâche d'oublier. Mais il ne le peut pas plus que vous. Non. Pas plus que vous, il n'oublie...
— Qu'en savez-vous?
— Il a écrit à Tinka.
Léa comprit qu'Edith avait la lettre sur elle et que Tinka l'avait chargée de la lui remettre. Elle dit seulement :
— Quelle est l'opinion de Tinka?
— Tinka écoute ce que lui dit Georg, comme elle l'a toujours fait; elle puise sa foi et sa lumière dans la conscience de Georg : en quoi elle a tort. Il faut Un contrôle personnel de la conscience. Mais elle est ainsi.
Léa, les joues maintenant ranimées, allait demander à Edith : « Que disent ces lettres? » quand Frédérique parut sur le balcon.
— Léa?
— Fédi?...
— Voici l'heure d'aller aux ateliers, chérie. Si tu veux, nous marcherons jusque-là. Cela te fera du bien... N'est-ce pas?
— Je viens, répondit Léa.
Frédérique quitta le balcon et rejoignit Geneviève et Daisy dans l'appartement. Comme Léa se disposait à la suivre, Edith la retint par le bras :
— Vous lirez ceci, dit-elle, lui mettant un paquet de lettres dans la main.
Léa, d'un geste instinctif, sans considérer ce qu'elle faisait, glissa le paquet dans la poche de sa jupe.
Sienne, j septemhre. Villa Tolotnei.
Seul, ma Tinka ! Être seul ici, tandis que l'Angleterre te garde! Ne voir plus les choses que tu vois, ne plus sentir ta pensée en communion constante avec la mienne! C'est être deux fois seul que d'être séparé de toi.
Ne me demande pas de te raconter mon voyage, je n'ai de force que pour me plaindre. Ma détresse, loin de toi, est telle que je ne pouvais l'imaginer à l'avance. Plus tard, je tâcherai de débrouiller le songe, actuellement confus, de cette succession d'images changeantes, — bateau, wagon, diligence, — qui m'ont mené en si peu d'heures de l'Angleterre à la Toscane. Pour le moment, je suis meurtri et grisé.
Je suis arrivé, hier, à Sienne, comme un colis
qu'un facchino a traîné où il lui a plu. J'ai dormi brutalement, et ce matin, réveillé à demi, encore enfumé de sommeil, la tête douloureuse, je n'ose pas sortir de ma chambre. Je n'ai pas même la curiosité de descendre, d'affronter cette ville que j'ai tant désirée, dont le nom séduisait notre rêve quand nous étions enfants, parce que nous aimions cette vierge de Matteo da Siena, dans notre petit musée municipal...
Le croirais-tu, Tinka? il m'en a coûté un effort pour t'écrire.
Je suis demeuré près d'une heure assis devant la table où le papier attendait, avec l'encre et la plume. . . Je te voyais, je te parlais, et je ne pouvais me décider à commencer ma lettre. 11 me semblait que tu devais comprendre ma misère, sans que j'eusse besoin de te la dire. Ne sommes-nous pas les deux moitiés du même être? Pourquoi, mon Dieu, avons-nous décidé de nous séparer?
... Sienne!
L'Italie est autour de moi!... Je vois son ciel ardent comme en juillet à la veille de l'automne. Un air parfumé pénètre par les deux fenêtres ouvertes de la pièce où je suis. La terre rougeâtre est tapissée d'herbe grillée; les oliviers, les mûriers, autour desquels s'enroulent les vignes jaunissantes, alternent avec les cyprès.
Voilà que je respire dans cette Italie que nous avons souhaitée, ma Tinka!
La sensation que je suis vraiment et complètement seul a un fond de délicieuse amertume. Je suis seul, mais en plein dans le rêve le plus passionné que nous ayons fait : seul dans le pays de la lumière et de l'art. Je souffre, mais ma souffrance même m'est précieuse.
FREDERIQ.UE
Ainsi, quand à Londres, après le départ de Léa, nous nous regardions dans les yeux, nous tenant les mains, tâchant de résoudre ensemble le problème de conscience que nous posait la destinée, notre angoisse et le doute qui nous travaillaient nous valaient tout de même de la fierté et de la joie morale. Ensemble, nous avons cherché le chemin de la Vérité; je ne voudrais pas être de ceux qui n'ont jamais connu l'angoisse d'une telle recherche.
... C'est dimanche, aujourd'hui. Des cloches infatigables tintent çà et là dans la ville qui abonde en chapelles. Le beffroi du Dôme les domine toutes... Je le vois, de la table où j'écris. Ce Dôme! comme il surprend et heurte mes yeux ! Commejesuisoffusqué par cette architecture, toute blanche et noire sous le soleil trop cru ! Elle trouble mes notions d'harmonie, je ne veux plus la voir.
C'est un art que je n'imaginais point.
Mon souvenir s'est élancé vers les pierres grises et les formes sveltes de nos cathédrales du Nord, tandis que sous mes fenêtres les gens s'en vont à la messe, mal vêtus et joyeux de vivre, fortifiés par cet air capiteux qui me grise et m'alanguit.
... J'ai fait quelques pas dans la ville, après avoir déjeuné. Au bout d'une demi-heure, j'ai ressenti une telle fatigue, un tel désarroi, que je suis rentré. Tout, autour de moi, me surprenait, m'irritait : la forme inusitée des maisons, le pavé dallé des
rffif
3i6 LES VIERGES FORTES
chaussées sans trottoirs, la clameur, l'agitation de ce peuple qui vit dans la rue.
Je suis venu ici, décidément, trop brusquement. La transplantation, trop rapide, me fait mal.
J'ai déroulé la toile de mon tableau ; je contemple TAïno légendaire, qui a les traits de notre Léa. Et je la souhaite tout contre moi, la Léa réelle, que j*ai tenue un instant contre mon cœur. Oh ! pourquoi n'y estelle pas? pourquoi me laisse-t-elle seul, en détresse? Qui lui enseigna cette pudeur scrupuleuse à l'excès, alarmée de ce qui n'alarme aucune jeune fille?
Et qui nous a fait, toi, Tinka, et moi-même, capables de comprendre ses scrupules? La plupart des gens qui m'entourent, ici, si je leur racontais notre histoire, me traiteraient de fou. .. Est-ce donc le climat qui crée les consciences, et certains scrupules moraux, comme certaines de nos plantes arctiques, seraient-ils incapables de vivre sous le ciel du Midi ?
21 septembre.
J'ai fait connaissance avec le musée de Sienne, et j'y ai retrouvé, cent fois reproduite, la madone au visage affiné, avec le Bambin et les deux anges mystiques, — le Matteo da Siena de notre enfance.
J'avais pénétré là transi d'un respect religieux... J'ai été ému autant que je l'attendais. Ce musée a cela de spécial qu'il est l'histoire complète d'une école... Tout le quattrocento de la Toscane y est représenté comme il ne l'est nulle part ailleurs.
Là, j'ai vu, pour la première fois, l'œuvre d'un peintre que j'ignorais, que je n'avais rencontré dans aucun musée du Nord : Giovanantonino Bazzi, dit le Sodoma. Élève de Léonard, il symbolise la transformation
de l'art siennois au x v i* siècle. Plus de volupté et moins d'idéalité... Son art me séduit et m'inquiète. Mieux que ses troublantes madones, mieux que ses Èves languides, j'aime toujours la vierge pensive de notre petit musée municipal.
Deux commensaux de la villa, un homme d'âge mûr et une toute jeune femme, qui dînaient à une table voisine de la mienne, ont eu pitié de mon isolement. Maintenant, nous prenons ensemble nos repas. Cet homme, qui m'avait frappé par son visage rude et romantique, cette jeune femme qui le dévore du regard, m'ont choisi pour ami et m'ont conté leur aventure.
L'homme est peintre comme moi. Né dans les Abruzzes, il eut une jeunesse ardue. Après de longs efforts, il finit par s'établir à Rome, où il gagne un peu d'argent en exécutant pour des étrangers, ordinairement Américains ou Anglais, des copies de tableaux anciens — et en faisant quelques portraits de gens de la ville.
Le mois dernier, il s'est épris d'une jeune Romaine dont il faisait le portrait : elle ne l'a point repoussé. Mais la famille étant sur le point de quitter Rome pour voyager en France, il a enlevé la jeune fille et est venu tranquillement s'installer à Sienne.
Là, libres comme des époux, ils attendent, dans la
3l8 LES VIERGES FORTES
ferveur de leur amour, les inévitables catastrophes que leur ménage le destin.
Eh bien! ils sont admirables! Ils montrent un dédain de l'argent, des conventions, de l'autorité et même de la vie, qui les défend du blâme. Ils ne se parlent, l'un à l'autre, qu'avec les témoignages d'une admiration exaltée :
— Adolfo è l'unico! dit à tout propos la jeune femme. « Adolphe est l'unique! » Adolphe, en retour, appelle Adelina des noms les plus poétiques : « Mio tesoro, mia jota, mio paradiso... »
On sait leur histoire, dans la villa; elle passionne tout le monde, on s'y intéresse comme à une aventure familiale. Personne ne songerait à les critiquer : ils s'aiment, donc ils ont tous les droits.
Je suis certain que cela te paraît monstrueux : nous avons toujours professé un tel mépris pour quiconque suit aveuglément l'impulsion du désir sensuel! Mais dans cette ville moyen âge et renaissance où tout raconte les violentes amours d'autrefois et les glorifie, je t'assure que cela paraît naturel et normal.
Même à moi...
Car, déjà, je m'acclimate... L'engourdissement des premiers jours se mue peu à peu en un étrange bienêtre. Je commence, comme un arbuste transplanté, à m'adapter, à pousser des racines dans la terre nouvelle. Dalles sonores des rues, hauts palais aux belles lignes sobres, visages expressifs et mobiles des citoyens, et cette langue, cette divine langue toscane, dépourvue de toute âpreté — tout ce qui m'entoure devient moins étranger au Barbare en exil.
Et je commence aussi à m'évader de cet envoûtement que nous fit subir la vierge de Matteo. Tinka, ces
figures immatérielles, ces attitudes hiératiques, — cette pensée peinte, — ce n'est pas tout l'art.
Le Sodoma et Vinci sont grands aussi pour être plus proches de la nature, plus humains, plus voluptueux. Il y a de la noblesse et de la beauté dans l'excès même de l'amour...
Je crois cela à certaines heures. Puis le vent tourne sur mon esprit et me ramène brusquement à la grâce mélancolique, au crépuscule de notre pays, — à la séraphique pureté de ma Tinka.
Et j'invoque la Léa invincible qui m'a repoussé.
2"] septembre.
Non, Tinka : je ne veux pas que tu me dises que tu bois mes paroles comme du soleil et qu'elles font fermenter ton cœur et ton cerveau !
Je ne veux plus te raconter ce qui se passe en moi, car le sentiment de ma propre personnalité, ou plutôt de ma propre « continuité », m'échappe. Ce qui se passe en moi est indicible. Jamais afflux plus soudain d'émotions neuves ne m'a pénétré.
Je suis violenté par un climat, un art, une sensibilité que j'ignorais.
Mais toi, ma pure Tinka, j'éprouverais une angoisse mortelle si je te savais soumise à la même épreuve. Ce ne serait plus toi, ma lumière! Je ne saurais t'imaginer, te rêver autrement que je t'ai connue depuis l'enfance, une âme infiniment blanche, dont la blancheur transparaît à travers l'enveloppe du corps puéril et charmant.
Petite sœur de génie et d'amour, je t'en conjure, reste ce que tu es, ne te transforme pas d'après moi...
Je ne sais pas encore, moi, si je me perfectionne ou si je déchois.
Un bouillonnement étrange, à la fois douloureux et délicieux, m'agite : voilà tout ce que je sais... Mais, dans cette crise, je te veux à part, lointaine, indemne.. . C'est trop déjà que le souvenir vivant de Léa me torture. Oh! Tinka... Je rêve de Léa, de façon à me rendre indigne de la revoir jamais. Je pense à Léa comme cet Italien pense à son Adelina.
)0 septembre.
Je suis vaincu, et je jouis de ma défaite.
Les églises, qui m'ont d'abord tellement choqué avec leur aspect de musée superstitieux, m'attirent... Je connais toutes celles de Sienne, et je cours à de véritables rendez-vous chaque jour, avec telle ou telle chapelle. J'y reste seul, après avoir subi les inévitables explications du cicérone, seul avec quelque vieille pauvresse en prière, en face du chœur, merveilleusement sculpté et orné, en face de tel tableau du Sodoma, de Péruzzi, ou de quelque faïence de Délia Robbia.
Déjà, je ne suis plus l'homme qui, il y a quatre semaines, débarquait à Sienne, hostile, se demandant s'il n'allait pas, dès le lendemain, reprendre la route vers l'endroit d'où il était venu. Déjà, le désordre mental infligé par le premier choc a fait place à un équilibre nouveau, encore instable, mais qui va s'affermissant. Je m'acclimate au milieu étranger; des parties de mon cerveau qui demeuraient, ailleurs, incompréhensives, s'émeuvent, s'éveillent.
Le croirais-tu, Tinka? Parfois, je m'efforce de penser à notre pays, à Larmsoë, à la maison de ton mari Ebner,
et déjà je ne les vois plus comme des objets de réalité.
Pays et gens ne m'apparaissent pas plus clairs que tel songe que j'ai fait enfant, ou telles aventures que nous imaginions alors dans nos jeux.
Nous les avons aimés, pourtant, et notre cœur s'en est nourri ; maintenant encore, je me les remémore avec tendresse. Mais, en même temps, une peur angoissante de les revoir m'oppresse, m'étouffe. La nuit, s'il m'arrive de rêver q ue je reviens à Larmsoë, j'en souffre comme d'un cauchemar.
Même avec toi, Tinka, je ne souhaiterais pas d'y retourner. X^^
11 faut encore que je te confesse une chose extraordinaire, qui, peut-être, te causera quelque peine; ^
mais notre affection ne vaut rien, si elle n'est appuyée sur l'absolue sincérité. Plus calme, moins en détresse, aujourd'hui, je n'ai pas un besoin extrême de ta présence.
Toi aussi, tu m'apparais fondue dans le rêve, avec le reflet des fiords et la brume des nuits de Larmsoë. Es-tu vraie? Es- tu vivante? Je ne le sais plus, ma Tinka. Peut-être n'es-tu qu'une forme imaginaire, peut-être t'ai-je songée avec ce passé qui se détache de moi.
Seule, dans le passé, Léa m'apparaît vivante. Oui, Léa vit. Elle n'est point une forme de ma pensée. J'ai senti son sein frémir contre ma poitrine et le baiser de ses lèvres a brûlé mes lèvres. La première, elle m'a suscité de mon engourdissement!
Pourquoi, Tinka, m'as-tu ensuite rendormi avec des paroles de magicienne? Léa existe quelque part où je
ne suis pas : et non pas la Lëa que j'ai vue timide, affolée, parce qu'elle m'avait livré sa bouche, mais la vraie Léa, cachée derrière le masque façonné par Frédérique et Pirnitz, la vierge latine pareille à celles de Sienne aux rouges murailles.
... Hier après-midi, dans la rue déserte qui longe le musée, une femme qui me guettait sous le volet relevé d'une persienne m'a souri et m'a envoyé un baiser.
11 octobre.
Que t'ai-je dit? J'ai meurtri ton cœur; je t*ai fait pleurer. Tu as pleuré, Tinka, parce que tu as senti, dis-tu, « qu'un abîme s'ouvrait entre nous ». Et tu ajoutes : « Moi, du moins, je ne cesse pas de te comprendre. Tout ce que tu ressens éveille un écho dans mon cœur. Laisse-moi te rejoindre! »
Non, Tinka, je ne veux pas que tu viennes, et je me demande si je ne vais pas cesser de t'écrire, puisque mon trouble te trouble à ce point.
12 octobre.
Ma sœur bien-aimée, je ne me pardonne pas d'avoir inquiété ta sérénité... Que valent mes confuses sensations au prix de tes intuitions de fée? Demeure pareille à toi-même. Je ne veux pas que Tinka change. Ma Tinka toute blanche, mystérieuse comme nos glaciers et nos crépuscules... Oh! elle mourrait si elle changeait! Et son erreur même, et les limbes où végète sa sensibilité me sont adorables.
Moi, je suis retombé dans l'incertitude. J'ai reperdu, d'un coup, ma trompeuse sécurité morale et le goût
de labeur qui m'était venu ici. L'art que j'ai chéri me semble absurde, enfantin et faux.
Je me suis promené, hier, autour des remparts, l'ombre venue, en compagnie d'Adelina et d'Adolfo.
Ils se tenaient étroitement serrés; ils n'éprouvaient aucune gêne de ma présence, et même ils me disaient qu'ils en étaient ravis, assez fiers l'un de l'autre pour souhaiter un témoin à leurs caresses.
Ils s'entre-baisèrent comme des colombes, le long du chemin en arc de cercle qui va de l'une à l'autre des portes opposées : moi, je les regardais avec une curiosité émue, mais sans répugnance.
Je me suis souvenu qu'à Hampstead-Heath, le jour même de mes fiançailles mystiques avec Léa, nous vîmes un homme et une fille joindre aussi leurs lèvres dans un délire sensuel. Alors, un dégoût amer nous saisit en même temps ; l'idéale splendeur de l'amour sans caresses nous attira davantage.
« Pourquoi, pensais-je, — tandis que les vagues lueurs d'une nuit lunaire me montraient Adolfo et Adelina enlacés, les lèvres unies, — pourquoi cette même caresse, qui me fut odieuse, m'échaufFe-t-elle le cœur aujourd'hui ? »
Et je compris que c'était parce que ceux-ci étaient beaux et qu'ils accomplissaient sous le ciel de leur amoureuse Toscane le geste ancestral avec la grâce héréditaire.
Mais je compris aussi que je ne suis plus le même homme, et que ce ciel, cet air, cette langue sonore m'ont déjà modifié. Des choses meurent en moi et d'autres naissent. Peu à peu, je retrouve, pour ainsi dire, ce pays et ces mœurs que notre enfance avait
souhaités et qui, d'abord, au lendemain de la transplantation, m'avaient surpris, heurté.
Tel fut toujours le sort des barbares du Septentrion, quand leurs pieds touchèrent cette terre sacrée.
Mais nous deux, Tinka, sans doute une vie antérieure avait laissé au fond de nos âmes le mirage de ce pays, car, je te le répète, je l'ai retrouvé. De plus en plus, le passé réel s'estompe dans mon souvenir, et le non réel efface ce qui a été. Je deviens, comme si vite le devinrent ces barbares, un vrai Toscan. En un mois, j'ai appris à parler la langue, avec une telle exactitude que, l'autre jour, visitant la villa d'été du collège de Sienne, le vieux portier m'a dit :
« Je vous reconnais; vous avez été élève ici... »
14 octobre.
Aujourd'hui, je me suis rendu à ce monastère de Monte-Oliveto, admirable par son paysage et par les trésors d'art enfermés dans son cloître.
Toute l'aventure du moine Benoît y est retracée, depuis le jour où il quitte la maison paternelle pour aller étudier à Rome, jusqu'au temps où, prieur vêtu de bure, il gouverne son monastère. Luca Signorelli et le Sodoma ont peint ces fresques.
La belle richesse de forme et de ton ! La glorieuse humanité qui se meut dans ce décor claustral ! Et comme la forte vie des muscles et du sang s'affirme malgré la piété du décor!
Tinka, je t'écris ceci de la table modeste que l'unique surveillant de ce couvent abandonné a mise à ma disposition, et je voudrais imprégner ce papier de la fièvre qui me dévore. Mais tu ne peux pas m'entendre, blanche Tinka, sœur réelle de l'irréelle Hilda'
FRÉDÉRIQ.UE ^2$
Ton art étrange — minutieux et idéal à la fois — est si dissemblable de celui qui m'attire à présent!
O Tinka, décidément je ne souhaite plus ta présence près de moi. Elle me troublerait. Elle retarderait l'éclosion que je sens poindre en moi. Ne m'écris pas de quelque temps! Je ne veux plus ta pensée proche de la mienne J'ai caché tes portraits et je m'impose de ne plus les regarder. Aucun lien ne doit me rattacher à un passé de chimère.
Je vais à la lumière, à la vérité, à la vie.
Si Léa était près de moi, l'éclosion serait déjà consommée. Léa m'offrirait ses yeux à regarder et sa bouche à respirer, et je m'éveillerais tout à fait. Léa est absente : mais j'apprends déjà à me complaire au sourire des femmes qui, volontiers, soulèvent pour moi le volet des persiennes.
Tout moi s'agite et se transforme. Je souffre de la courbature délicieuse, alanguie, des jeunes garçons en mal de croissance. Je suis un arbre qui, pour la première fois, va, de ses fleurs naguère stériles, donner des fruits.
Tinka! Tinka! Te souviens-tu de ces paroles que tu disais à Frédérique, un soir, à Londres?
Moi, elles chantent en moi sans cesse : il me semble qu'aujourd'hui, enfin, voici que « je tressaille dans le printemps ».
Ces pages étaient écrites sur du papier écolier plié en quatre. Elles ne portaient aucune des formules ordinaires de la correspondance.
De tout le jour, après les avoir reçus d'Edith, Léa ne put y jeter les yeux. Elle dut accompagner sa sœur à Saint-Charles, visiter les bâtiments, s'occuper de l'aménagement des classes. Le soir, dans sa chambre, elle
eut enfin le loisir de lire sans témoins. Elle commença très émue, presque défaillante: mais, quand elle eut
fini, elle était calme, un peu déçue.
Non, ces lettres n'étaient pas ce qu'elle attendait. Georg y parlait à peine de sa fiancée, et d'une façon que celle-ci jugeait choquante. Tinka semblait lui manquer davantage. D'autres femmes étaient près de lui, l'intéressaient.
Ces lettres, en un mot, ne lui parurent pas écrites par le Georg qu'elle connaissait. Elle eut un chagrin vague, une rancune confuse : « Le Georg que j'ai aimé, en qui j'ai cru, n'existe plus... » Mais elle se sentit en même temps rassurée : elle ne risquait pas de faiblir pour l'hom- 'K. me qui avait écrit cela. L'orgueil de sa sécurité la fortifia.
Elle s'endormit, quelques larmes séchées au bord de ses yeux. Son sommeil fut paisible.
Le lendemain était le i*' novembre. Huit heures sonnaient quand Frédérique, demi-vêtue, ses cheveux
FRÉDÉRIdUE 327
noirs sur les épaules, pénétra dans la chambre de sa sœur. Léa se réveilla sous la caresse de cette chevelure dénouée. Elle embrassa le cou de Frédérique.
— Oh! Fédi, murmura-t-elle... je n'ai que toi au monde! Je t'aime... tu es jolie et tu es bonne!
Frédérique la berça, la baisa comme un petit enfant. Elles devisèrent quelque temps ainsi, Léa couchée, Frédérique assise sur le lit. Puis l'aînée se remit debout:
— Il faut se lever, chérie!... Nous allons là-bas... Il fait très beau...
Là-bas, c'était le cimetière de Bagneux, où reposait la pauvre Christine Sûrier. En ce jour de la Toussaint, les jeunes filles voulaient prier sur la tombe lointaine de leur mère, et l'orner de fleurs.
Elles firent leur toilette ensemble. Léa ne parla pas à Frédérique des lettres de Georg, mais elle fut plus que jamais affectueuse... Elle avait la sensation d'être abandonnée, de ne plus posséder que cette sœur, immuablement fidèle et sereine... Vers dix heures du matin, après avoir traversé Paris dans sa largeur, elles descendirent du tramway qui mène à la gare de Montrouge. De là, par des rues d'un aspect provincial, on atteint la porte d'Orléans ; puis, la zone militaire franchie parmi des cultures, — les maisons se groupent de nouveau, forment une longue rue ombragée de platanes.
Elles suivirent cette rue. D'autres visiteurs, presque tous simples et « peuple» gagnaient, parallèlement, le cimetière. Vêtus de noir, ils portaient des chrysanthèmes, des marguerites, des géraniums, des bégonias en touffe. Quelques-uns s'étaient pourvus de modestes couronnes de perles, sur lesquelles on lisait : « A notre enfant! A notre père! »... ou simplement ce mot, vide comme l'absence : « T{egrets! »...
La splendeur de cette Toussaint lumineuse, les tons
bleutés de Tair baignant les arbres nus et la façade des maisons, étaient à ce pèlerinage tout aspect lugubre. Les pèlerins participaient à la quiétude, à la clarté du jour : ils étaient sérieux sans tristesse, aucun ne pleu- *» ^ ^^'^J ^" enfants, leur petit bouquet à la main, se pressaient joyeusement vers la ville des morts, tandis que les parents, un peu en arrière, causaient, réglant sureux leur marche.
Des gens du quartier, qui n'avaient pas de tombes de famille au cimetière, s'y rendaient par promenade.
Léa cheminait, sa main sur le bras de sa sœur aînée. Il lui semblait que chaque pas qu'elle faisait l'éloignait de Georg, et que Georg, dans la distance et le passé, s'effaçait peu à peu, cessait d'être réel. Elle se sentait inondée de grâce volontaire; elle se retrouvait puissante pour agir, pour suivre Frédérique et l'imiter.
« Ce soir, pensa-t-elle, je montrerai les lettres à Fédi... »
Elle les lui eût montrées tout de suite sans une sorte de pudeur que lui inspirait la date de ce jour et le lieu où l'on se rendait.
— Pauvre maman, dit alors Frédërique, comme une pareille journée de novembre l'eût ravie! Elle avait tellement horreur de l'hiverî
— Oui, repartit Léa... Les jours de soleil lui donnaient seuls toute sa bonne humeur. Pauvre maman 1
Elles atteignirent la porte du cimetière — large baie monumentale comme l'entrée d'un parc : et vraiment, avec ses allées sablées, ses groupes de bosquets, ses massifs de fleurs soigneusement tenus, le cimetière semblait, sous cette riche lumière d'automne, un parc de château. Les tombes, dans l'immense espace, se voyaient à peine, écartées des allées, abritées par les buissons de plantes vertes, parmi lesquels elles revêtaient de blanches apparences de statues, de portiques ou de fontaines.
Le chemin fut long avant d'arriver à la pierre, ornée d'une croix debout, sous laquelle reposait Christine Legay et le père de Léa. Quand les deux jeunes filles y parvinrent, la marche leur avait donné chaud et la caresse de l'air animait leur visage. La tombe était décorée de buis, de fusains, de quelques plants de marguerites. Un rosier rouge, d'une poussée vigoureuse, dominait tout, chargé de fleurs encore en cette arrièresaison.
Elles s'agenouillèrent côte à côte sur le gravier fin. Ce coin du cimetière, entre deux rangs de cyprès parallèles, était presque désert. Une vieille à bonnet, tout près de là, faisait le ménage d'une tombe blanche de nouveau-né. Plus loin, on voyait deux silhouettes noires agenouillées à même une dalle, le paquet de crêpe d'une femme en deuil et les deux petits mollets noirs, les deux bottines noires d'un garçonnet à genoux près d'elle.