‹ FrédériqueChapitre 1 sur 8 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

E navire, sa proue noire déchirant doucement l’ocre du fleuve, laissa derrière lui, sur la berge de gauche, les bâtiments blancs, souillés de suie, de l'hôpital de Greenwich, et le parc environ-

nant, dont l'automne avait päli déjà et décimé

les verdures,

Remontant la Tamise élargie, il décrivit une courbe. Les aubes ruisselantes des roues battaient moins vite. Les cheminées ne soufflaient qu’une vapeur légère, confondue aussitôt avec la brume de l’air. La marée rebroussait le courant, et le navire semblait se laisser porter vers la Ville, comme une grosse épave.

Les passagers avaient quitté les cabines; remontés sur le pont, ils cherchaïent à deviner Londres dans cet énorme nœud de brouillards rougeûtres, vers lequel on se dirigeait. Mais Londres ne s’annonçait encore que par les constructions d’une laideur sombre, sinistre, qui çà et là meublaient les rives, et par les embarcations sans cesse plus nombreuses, qui croisaient ou rejoignaient le Black Prince. |

Dec ces passagers, les uns, légèrement mis, frais de visage, étaient des touristes arrivant de Ramsgate, de Margate ou de Douvres. D'autres, par leur allure fatiguée, leurs vêtements plus lourds, les bagages remisés à côté d’eux, dénonçaient une provenance plus lointaine. Ils venaient de France. Ils s'étaient embarqués à Boulogne, la veille; avant de suivre les sinuosités pittoresques de la Tamise, ils avaient traversé le détroit par une mer ingrate d’équinoxe.

Parmi ceux-ci, appuyées à la balustrade qui découpait l'angle extrême de la proue, deux jeunes filles en deuil, debout, serrées l’une contre

l’autre, tendaient leurs fronts, leurs regards, toute leur pensée anxieuse vers cette brume empourprée, d’où surgirait bientôt la Ville, terme de leur voyage. Elles se ressemblaient. Quel mystère, inexprimable par des mots, cette ressemblance de deux êtres qui diffèrent par la taille, la figure, la nuance des cheveux et le pigment des prunelles, et dont cependant le passant le plus distrait dit avec assurance : « Ce sont des sœurs! » Celles-ci, d’ailleurs, étaient. vêtues pareillement : même costume de crépon noir sans garniture, sans recherche d'élégance ou de mode, bien ajusté pourtant sur des formes fines; même cape de drap noir à collet dressé, même chapeau de feutre noir, ceint d’une voilette de

aze. Mais l’une des deux, la plus grande, qui semblait l’aînée, était franchement brune, avec des traits réguliers, un peu forts, non sans noblesse, la peau mate, les yeux foncés, des cheveux noirs lissés, luisants. Tandis que la cadette, d’une taille un peu moindre, plus mince, plus frêle, paraissait blonde par contraste, avec ses cheveux châtain clair, légers, défrisés par le vent, ses yeux d’un bleu pâle, sa jolie figure délicate et sentimentale, évoquant les gravures traditionnelles de la période romantique. Un artiste se fût intéressé davantage au masque noble et grave de l’aînée; mais les ordinaires passagers du Black Prince dévisageaient la cadette avec plus de curiosité. Et, si différentes, — par

le magnétisme du même sang courant dans leurs veines, — elles étaient, pour tout le monde et au premier coup d’œil, deux sœurs.

Les wharfs, déjà, couvraient presque sans interruption les rives de la Tamise : des bateaux plats, amarrés à leurs appontements, chargeaient ou déchargeaient des tonneaux et des balles.

Quelques gros navires, immobiles sur leurs an-

cres, dressaient leur proue comme un rocher

aigu, en face du paquebot poursuivant sa montée. On dépassa un trois-mâts, tout blanc, les voiles serrées contre ses vergues blanches, traîné par un remorqueur. |

— Regarde, Frédérique, fit la cadette des deux jeunes filles... C’est un Norvégien. Il s’appelle Olda.

Frédérique, distraire, ne répondit pas aussitôt.

— Oh! Léa! dit-elle à à demi-voix, après un instant. Penses-tu que nous sommes là, toutes les deux, isolées de tous... que nous allons vers cette Ville, à laquelle nous apportons notre ignorance et notre effort, justement comme fit Romaine Pirnitz, il y a quatorze ans? Peut-être a-t-elle pris ce même paquebot, puisqu’elle vint alors par la même route : elle a vu ce ciel, cette eau jaune, ces navires, ces entrepôts. Ses mains, peut-être, se sont posées à la place où sont les tiennes aujourd’hui!

— Chère Pirnitz, murmura Léa. Chère amiel

Comme sa pensée doit nous suivre, depuis hier, dans notre voyage. Je me sens comme enveloppée par elle. Et toi?

. Le remorqueur, atteint par le Black Prince, crachait une fumée qui noircissait et empoisonnait l’air. Le délicat visage de Léa se contracta, une toux la secoua. Sa sœur lui prit la main.

— N'as-tu pas peur du froid? Depuis que le soleil baisse, il fait humide. Redescendons, veux-tu ?

— Oh! non, je ven prie, Fédi, supplia Léa.

Restons! Je veux voir...

L'aspect du fleuve changeait. Les entrepôts alignaient maintenant sans intervalle aux deux rives des façades noires, sur lesquelles des noms étaient inscrits en lettres énormes; et chaque wharf était un petit port actif où convergeait une flottille. Des barques nombreuses s’y amarraient, leurs voiles rougeâtres à demi-larguées. Des théories de larges gabares plates s’enchaïnaient au long du fleuve; le navire, entre elles, se glissait doucement, semblait à chaque instant près de les frôler, et les évitait chaque fois. On vit circuler les petits bateaux omnibus de la Tamise, verdâtres et sales, bondés de monde...

Un gros paquebot chargé de voyageurs, dont la sirène hurlait presque humainement, croisa le Black Prince. Rien, dans l'horizon, ne révélait encore la Ville, cachée par la courbe que décrit

“my

la Tamise avant Limehouse; mais déjà on naviguait dans une cité flottante. Par delà les bâcisses des rives, qui trempaient leurs façades dans l’eau, s’élevaient d’autres mâts, barrés de vergues; de vraies rues liquides, perpendiculaires à la Tamise, s’ouvraient, menaient à des docks. Enfin, le navire tourna la courbe de Limehouse:

Londres apparut.

Londres, tel que l’ignore le touriste amené par les express de Charing Cross, Londres, vu de l’énorme gueule par où la Ville-Monstre aspire la vie du Monde. C’était quelque chose de g1gantesque, de triste et de puissant, une usine qui serait une ville. Les maisons qu’on apercevait ne semblaient pas faites pour abriter autre chose que des barriques et des ballots. Elles étaient poudrées d’une suie uniforme tellement épaisse qu’on ne pouvait deviner si autrefois les briques avaient été rouges ou jaunes. Ét les navires aussi, comme Îles maisons, avaient un air de tristesse et de fatigue, l’aspect de choses auxquelles un usage excessif donne une vétusté précoce. A droite, c’étaient les quartiers populeux de l’Est, peut-être les plus pauvres de Londres, — Limehouse, Stepney, Whitechapel. A gauche, Rotherhithe et Bermondsey, les misérables et dangereux centres du Sud-Est. La Tamise les partageait en ligne droite, de son large cours jaune, impur, qui, maintenant, agité par le remous des innom-

brables embarcations, semblait ne plus avoir de sens et laissait danser sur place les détritus de toute espèce, vieux ais de bois, papiers, débris de choses rebutées ou d’animaux morts.

— Cette ville m'oppresse déjà, fit Léa, serrée contre sa sœur.

Frédérique, dont l’énergique regard affrontait mieux l'horizon morne, pressa fortement la main de la jeune fille,

— Oui, dit-elle. A peine entré en elle, on est emprisonné par cette armée de maisons, de rues, de gens. Pirnitz l’éprouva comme nous : et tu vois, pourtant, elle a été plus forte que la Ville.

— Cela ressemble si peu à Paris! murmura Léa.

Parisiennes nées, ayant laissé Paris de la veille et pour la première fois, les deux sœurs invoquaient naturellement le souvenir des rives plaïsantes, vallonnées, décorées de parcs et de villas que l’on admire en remontant le cours de la Seine, par Asnières et Auteuil.

— Regarde, dit l’aînée; ceci est beau.

La sirène du paquebot déchirait l'air, annonçant l’arrivée... On était en plein port de Londres, à moins d’un demi-mille en aval de la Cité. Le large couloir de la Tamise, entre la courbe muraillée des wharfs, s’encombrait de navires marchands, barques légères, paquebots, voiliers aux vergues fines, lourds chalands accouplés par le

flanc. Une forêt compacte de mâts, de toiles, de cheminées, obstruait la vue à droite et à gauche. Ces monstres venaient des Indes, de l'Égypte, du Cap, du Canada, des Amériques, de l’Australasie. Réunis et rangés dans ce port de Sainte- Catherine, ils symbolisaient par leur diversité même l’activité expansive qui unit ce peuple . de Londres à tous les peuples du monde. Au delà des navires et des wharfs, au delà de Limehouse et de Rotherhithe, on devinait ce puissant réseau de comptoirs, d’entrepôts, de câbles, d’escadres et de territoires qui constitue l’Empire britannique.

— Regardel avait dit Frédérique.

Ce que Frédérique montrait, c'était la Cité, le cœur de Londres, enfin visible dans le nœud de brouillards rouges, où le paquebot, ralentissant sa marche, allant très doucement, trés doucement, pénétrait enfin. La ligne de docks, à droite, s’interrompit. On vit surgir sur un quai élevé le château crénelé, trapu, massif, dont la Tour de Londres est le donjon. Plus loin, se dressa la colonne dorée du Monument et plus loin encore, sur la droite, le dôme de Saint-Paul.

En face, barrant l'horizon, un pont géant, avec les deux tours ogivales de ses piles, neuf, presque blanc dans l'air fumeux, semblait la porte gothique de la cité.

Comme le paquebot atteignait ce pont, le

tablier s’ouvrit en angle, pour livrer passage aux cheminées, tandis que sur chaque tronçon, s’amassaient les passants et les voitures... Avec des précautions extrêmes, le Black Prince s’avançait maintenant dans l’étroit intervalle qui sépare Tower Bridge du vieux pont de Londres. Il inclinait vers la droite, il approchait du bord; Frédérique et Léa distinguaient les visages des gens qui, appuyés sur le parapet, observaient l’arrivée. Derrière cette rangée de têtes, d’épaules et de coudes, elles voyaient circuler les piétons, les cabs, les omnibus — que le pont semblait charrier en torrent compact. Au bout du pont, commençait la Cité.

C'étaient des maisons, des voitures, des hommes, des femmes, comme à Paris : pourquoi, même à première vue, tout cela étaitil si différent de Paris, aussi différent que ce qui en diffère le plus, plus étranger que l'Orient?

Il était six heures quand les câbles d’amarre grincèrent, attachant le Black Prince, en aval du Pont de Londres, au pied de l’entrepôt appelé Fresh-Wharf... Six heures de septembre, un crépuscule brumeux semblable au halo d’un fer incandescent. Frédérique et Léa étaient demeurées à la proue du paquebot. Elles se trouvérent les dernières à débarquer, bousculées sans façon par les passagers. Le wharf où elles abordaient avait ce même aspect usé,

le

fatigué, sale, qu'elles voyaient à toutes les choses environnantes. Presque collé à la culée du pont de Londres, il laissait seulement quel- P ; q ques yards libres entre l’eau et le mur du quai... Sur le ponton de bois, Léa, la première, distin- P 2 )

gua une petite silhouette vêtue de vert, avec une bonne face de bébé couperosé, ridé et blond

un gros chignon filasse sur lequel était posé, très .

en arrière, un chapeau de paille ridiculement plat.

— Regarde, Fédi; n’est-ce pas elle? N'est-ce pas Edith?

— Cette blonde qui tient un en-cas? Proba-

blement… elle ressemble tellement à Daisy!.

Elles débarquaient; la silhouette falote vint à elles : deux yeux bleus, calmes, les dévisagèrent; une voix dit en français avec un accent britannique prononcé :

— Mesdemoiselles Sûrier ?.… n'est-ce pas? Je suis Edith Craggs, la sœur de Daisy.

- — Oh! mademoiselle, que vous êtes aimable d’être venue à notre rencontre!

Méthodiquement, Edith Craggs, sans lâcher son en-cas, baisa sur chaque joue les deux voyageuses.

— Comment êtes-vous? Avez-vous fait un bon voyage?

— Un peu fatiguées, dit Frédérique. Nous naviguons depuis cinq heures du matin.

— Oui, vous êtes venues, par bateau, de la

France jusqu’ici. Mais pourquoi n’avez-vous pas pris le chemin de fer à Douvres, dites-moi ?

— Oh!dit Frédériqueen souriant. Nous avons tenu à venir par la Tamise... C'est une sorte ‘ de superstition. parce qu’une femme dont vous connaissez assurément le nom, et que nous vénérons, a pris cette voie pour entrer dans Londres, la première fois qu’elle y vint.

— Romaine Pirnitz? demanda la petite personne falote.

— Oui.

— Nous l’avons eue à Londres, à Free College, il n’y a que quelques mois. Je vous comprends. On ne peut pas la voir sans l’aimer. Quelle âme! |

En prononçant ces mots, Edith avisa un porteur, et lui désigna la malle des deux jeunes filles : l’homme la chargea sur ses épaules. On le suivit par une sorte de ruelle sinueuse; on gagna la sortie du Fresh-Wharf, vers la Cité. Quelques fiacres à quatre roues attendaient là dans une cour d’une extrême exiguïté. La malle et les valises furent huchées sur l’un de ces fiacres.

— Est-ce que vous aimez Londres? demanda sérieusement Edith aux deux sœurs.

La question, posée dans cette courette suintante, d’où l’on ne voyait qu’un carré de ciel fumeux, était si comique, que celles-ci ne purent s'empêcher de sourire. Léa dit :

— L'arrivée par la Tamise est fort belle.

— Oh! moi, dit Edith, que le sourire des deux Françaises avait un peu troublée, la beauté des maisons et des rues m’est indifférente. J'aime Londres parce qu’il y a beaucoup d’ateliers, de gens qui travaillent avec ieurs membres, avec leur pauvre dos, comme des bêtes de somme, et qui sont noirs du charbon des usines et qui sont misérables, avec des faailles où l’on n’achète que la moitié du pain qu’il faudrait. Vous verrez cela, vous verrez... Vous vivrez ici entourées de pauvres qui sont les images de Christ.

Léa et Frédérique s’entre-regardèrent, échan- .

geant la surprise que leur causait les paroles d’Edith. Ni cette Romaine Pirnitz dont elles étaient les messagères, ni les autres femmes dévouées avec elle, dans Paris, à la même œuvre, toute laïque, n’effectaient ce ton de prédication religieuse, qui les choqua un peu.

— Tenez, dit Edith au portefaix en lui remettant trois pence. Nous n'avons ni or ni argent, comme l’apôtre. Mais ce que nous avons, nous vous le donnons. Si vous n'êtes pas trop fatigué, un soir de cette semaine, venez à notre institut d'ouvriers, Walworth Road, 17, près d’Elephant-and-Castle... Vous y aurez de quoi vous rafraichir et vous distraire sans péché. Voici le programme.

L'homme ne rit pas, ne répondit rien ; il prit le

papier imprimé, le plia, et le mit dans sa veste de toile noire. Puis 1l s'en retourna, d’un pas lourd.

— Vous connaissez ce porteur? demanda Frédérique.

— Je le vois pour la première fois, répondit Edith. Mais il faut jeter partout la semence. Il y en a qui tombe sur la pierre, il y en a qui tombe sur le: chemin; celle qui tombe dans la terre rapporte cent pour un... Nous sommes prêtes; ne le sommes-nous pas ?

Ses yeux bleus inspectèrent l’amarrage de la malle et des sacs des voyageuses.

— Tout va droit, dit-elle. Voulez-vous monter?

Elle dit une adresse au cocher :

— Three, Apple-Tree-Yard, Piccadilly.

Elle monta en face des deux sœurs; la voiture partit.

De cette longue artère parallèle à la Tamise qui traverse le cœur de Londres, unissant Mansion-House à Trafalgar Square, Frédérique et Léa distinguèrent peu de chose, car la nuit, depuis qu’elles avaient quitté la trouée de 1a Tamise, était brusquement venue; les réverbères commençaient à s’allumer. Il leur parut qu’elles suivaient une sorte de rue Montmartre à maisons noires et hautes, avec plus d’omnibus et moins de fiacres; la vitesse des hansom-cabs filait à travers tout cela. Les enseignes étaient énormes, violentes, dépourvues d'art. L'aspect des maisons

étroites, en briques patinées de suie, avec leurs rectangles nus où se lève la guillotine d’une fenêtre, différait absolument de la maison parisienne, riche ou pauvre.

Derrière ces fenêtres, quels êtres vivaient ? La demeure étrangère offre un visage mystérieux à qui la voit pour la première fois, comme si elle défendait contre la curiosité du passant le secret de l’âme nationale.

Edith, d’une tranquille voix de prêche, décrivait à ses compagnes l'installation qu’on leur avait choisie.

— Suivant ce que m’a écrit de Paris ma sœur Daisy, j'ai cherché pour vous une chambre, dans le centre de Londres. Je ne trouvais rien de confortable et de pas trop... expensive. quand Me Sanz, — vous savez, la directrice de cet admirable Free College, qu’on vient de réinstaller dans Kensington Road?

— Oui, dit Frédérique... nous la connaissons par Pirnitz.

— Eh bien! M" Sanz m'a indiqué une chambre... grande... belle, dans une maison honnête, habitée aussi par des amis à elle, des Finlandais, le frère et la sœur. J’ai vu la chambre, et je l’ai retenue tout de suite, pour la semaine; vous jugerez si vous voulez la conserver au mois. Je pense que les voisins vous plairont : le frère est peintre de tableaux et de portraits; la sœur écrit des romans. Îls sont excessivement respec-

‘ FRÉDÉRIQUE 1f

tables. Bien entendu, comme c'est l’usage des logements d’ici, on vous cuira vos repas, si vous le désirez.

Léa, qui, des deux sœurs, était la seule imagi- : native, se figura aussitôt les voisins de Apple- Tree-Yard comme de vieux célibataires, méthodiques, occupés d’un art minutieux et fané.

— Vous avez été bien bonne de vous déranger ainsi, dit Frédérique.

— Laquelle de vous deux, questionna Fdith, veut travailler chez Clariss and Sons?

— Moi, dit Léa.

— Moi aussi, reprit Edith, je travaille chez Clariss and Sons. Oh! je ne suis pas dessinatrice; je n’ai pas du tout, du tout de talent... Je suis employée à la surveillance des glaceuses. Vous qui avez du goût, à ce que m’a dit M"° Sanz, vous serez bien amusée par ces ateliers. Je crois que vous ne possédez pas les pareils, même à Paris, pour la décoration des papiers et des étoffes d'ameublement.

Ces propos étaient débités d’un ton désintéressé qui réprimait l’élan des remerciements comme l'effusion de la sympathie.

Le cab arrivait à une place très éclairée par de gros globes électriques, des becs de gaz, des rampes de lumière.

— Où sommes-nous ? demanda Frédérique.

— À Piccadilly Circus, répondit Edith. Cette grande rue courbe, là, c’est Regent Street. En

face, c’est le chemin de Leicester Square, le quartier français : oh! un vilain et mauvais quartier... Nous approchons de chez vous.

En effet, le cab s’engageait dans Piccadilly, tournait au coin de l’église Saint-James, franchissait Jermyn Street, puis virait à gauche et'tout de suite s’arrétait.

Les trois jeunes filles descendirent. Frédérique

et Léa jetèrent sur les lieux environnants cet avide

regard de la jeunesse, qui boit les objets... Elles virent que Apple-Tree-Yard était une sorte d’impasse, faite de maisons étroites, peintes proprement en jaune clair. Le numéro 3 avait deux érages au-dessus du rez-de-chaussée, etdes fenêtres sans contrevent, à stores de toile; sur les stores éclairés se projetait l’ombre de linévitable miroir à coiffer. En face, une haute bâtisse à appar-

tements — type encore assez nouveau à Londres, — s’enveloppait d’échafaudages et de sapines.

La maîtresse de la maison meublée, personne mince à bonnet noir, reçut les arrivantes avec une politesse sans chaleur. Elle les conduisit par un corridor à la chambre qu'Edith leur avait choisie : cette chambre était, en effet, vaste et bien meublée. Deux lits de fer, côte à côte, une grande armoire d’acajou, des sièges en cuir, une table de toilette, un bureau avec un encrier et un sous-main. À droite et à gauche de la cheminée, un bec de gaz brülait.

en

— Étes-vous confortables? demanda Edith à Frédérique, tandis qu’on apportait les paquets.

— Mais certainement, dit Léa. Tiens. il n’y a pas de fenêtres.

— Oui, fit Edith, c’est pour cela que la chambre coûte moins cher. Mais, ajouta-t-elle en montrant une baie carrée dans le plafond, il vient par là beaucoup d’air et de lumière, dans la journée, et, même la nuit, vous pouvez laisser le vitrage entr'ouvert.

On avait refermé la porte, laissant les trois jeunes filles ensemble. Edith reprit :

— Si vous le voulez bien, vous ferez votre toilette à présent, et puis, vous viendrez tout de suite avec moi à Free College... N’êtes-vous pas trop fatiguées? Mme Sanz m’a recommandé de vous amener dès ce soir: il y a une... lecture(vous dites en français une conférence, n'est-ce pas?), et ensuite on a le thé... Nous arriverons pour le thé. Pouvez-vous attendre jusque-là sans souper?

Frédérique et Léa rassurèrent Edith. Elles avaient mangé sur le bateau, un peu avant d’arriver à Londres. Tandis que la petite Wesleyenne s’asseyait devant le bureau et se mettait à lire une Bible prise sur la cheminée, les deux Françaises se lavèrent de la poussière et de la fumée du voyage. La malle ouverte, elles en tirérent deux robes d’un deuil moins sévère.

Edith, absorbée dans sa lecture, ne bougeait pas. Elle se retourna quand elle entendit :

— Nous sommes prêtes, mademoiselle!

La petite bonne femme les considéra attentivement, puis secoua la tête.

—Ÿ atil quelque chose d’incorrect dans notre toilette? questionna Léa.

— Non, fit Edith. Mais vous êtes, l’une et l’autre, bien jolies, et la parure vous va tellement bien! Comme le chemin de Christ est plus rude pour des jeunes filles telles que vous. Hélas!

Frédérique et Léa, animées par cette fièvre particulière que les premiers voyages donnent aux êtres jeunes, furent Joyeuses de se retrouver dans les rues de Londres. Apple-Tree-Yard, Jermyn Street, John Street, leur parurent de petites voies de province, mornes, pauvrement éclairées. A Piccadilly Circus semblaient se con:centrer tout le mouvement et toute la lumière. Elles montérent, avec Edith, dans un omnibus qui partit aussitôt pour Kensington. Il était environ huit heures moins un quart. Chemin faisant, Edich leur nommait des choses qu’elles ne distinguaient point, dans l'ombre; mais elles acquiesçaient d’un signe de tête.

— Green Park... Hyde Park Corner... L’ambassade de France, ici, à droite.

Elles descendirent au coin de Allen Street. De là, elles allèrent à pied jusqu’à Free College, à peine distant d’un quart de mille.

Un grand édifice neuf, de style anglais ordi-

naire, éclairé à toutes ses fenêtres, avec deux

pignons formant avant-corps sur la façade, chacun occupé par une baie demi-hexagonale, et entre les deux pignons un petit porche à toit aigu : c'était Free College. La construction était en briques rouges; les pignons en pierre blanche. Frédérique, Léa et Edith pénétrèrent sous le porche, puis dans un vestibule encombré de manteaux et de chapeaux; elles traversèrent le parloir transformé en buffet pour la circonstance, — atteignirent enfin une pièce monumentale, voûtée en nef, fermée au bout par un vitrail de chapelle, où s’achevait en ce moment la conférence.

— C’est la salle à manger des élèves, dit à voix basse Edith à ses compagnes. Elle sert aussi pour les lectures ordinaires : les tables mises bout à bout forment une estrade au fond, et les bancs sont pour auditeurs.

Une femme, très élégante, d’aspect et d’accent américains, était assise à la table de conférence et parlait. Les trois jeunes filles écoutèrent.

— « Je me résume, disait la conférencière. En admettant qu’il existe entre l'intelligence de l'homme et celle de la femme des différences radicales, loin d’en tirer un argument en faveur de l'éducation séparée, il faudrait bien plutôt conclure à la nécessité de la coéducation. Car, plus ils diffèrent l’un de l’autre, plus il leur est utile d’être élevés en commun pour se perfectionner mutuellement, acquérir certaines qualités

qu’ils n'auront jamais si chacun reste enfermé dans sa propre nature. Si, au contraire, comme j'incline à le croire, il n’y a pas entre les intelligences de l'homme et de la femme des différences radicales... »

— C’est une conférence sur l'éducation mixte, chuchota Edith à l'oreille de ses deux compagnes, telle qu’elle est pratiquée en Amérique, dans un grand nombre d’établissements, même pour les études supérieures : à Knox College, par exemple. La conférencière est Mlle Ada Smith. Elle est Lady Principal à Brixton College, — une Université très florissante où les jeunes gens et les jeunes filles suivent exactement les mêmes cours, prennent ensemble leurs repas et leurs divertissements. Mlle Ada Smith fait en ce moment une série de conférences à travers le Royaume-Uni.

Edith fut interrompue par le bruit des applaudissements. L’énergique petite femme élégante qui gesticulait sur l'estrade achevait sa péroraison et quittait la place.

— Mais, demanda Frédérique, Free College n'est point un collège d'éducation mixte?

— Oh! non. Mme Sanz a horreur de ce système, qui est le contraire du sien. Seulement, à Free College, on a le droit d'exposer toutes les opinions, pourvu qu’elles soient respectables. Moi-même, dont les idées ne sont pas exactement celles de Mme Sanz et de Romaine Pirnitz,

j'ai parlé dans cette salle sur la Préparation au Mariage. Demain, les élèves discuteront la question de la coéducation, feront des devoirs, passeront des examens là-dessus, et après, elles pourront apprécier librement le système d'ici : ‘éducation de la Femme par la Femme.

La conférencière, descendue de lestrade, secouait virilement des mains qui se tendaient vers elle, embrassait une grosse dame blonde — Mn Sanz — et enfin se retirait par une porte latérale, tandis que les assistants refluaient vers le bas de la salle. |

— Je ne vois pas les élèves? demanda Léa.

— Mais si, dit Edith. les voici, partout, mêlées aux parents, aux amis de l’école. Tenez, cette jeune fille en mousseline blanche est une élève. Et cette autre en bleu.

— Il n’y a pas d’uniforme?

— Hors les heures de classe, chacune s’habille comme il lui plaît. La plupart d’entre elles se mettent en toilette pour souper, les jours ordinaires. Elles n’ont même que trop de penchant à la parure.

FrédériqueetLéainclinaient vers cetteopinion. Nées pauvres, habituées à gagner leur vie, bien que n'ayant jamais connu l’indigence, elles trouvaient cette nef gothique à vitraux, à cheminée monumentale, bien somptueuse pour un réfectoire d’élèves; ces toilettes de mousseline bleue, rose, surtout blanche, quelques-unes légère-

din =

ment décolletées, ces fleurs aux corsages et dans les cheveux, .étonnaient la sévère discipline de leur âme, façonnée par une apôtre au mépris de ce qui cherche à accroître ou à souligner la séduction de la femme. Elles remarquèrent d’ailleurs que ces élégantes jeunes filles s’entretenaient avec les hommes d’un air de parfaite simplicité.

On descendit vers le parloir, où le thé était servi sur de petites tables. Edith, qui promenait

gravement sa robe verte de quakeresse au milieu.

de ce luxe, amena les deux voyageuses près d’un groupe où la grosse M"° Sanz conversait avec quelques invitées.

— Madame, voici les deux demoiselles françaises.

— Ah! s’écria Mn Sanz avec un sincère contentement.… Que je suis heureuse de vous voir! Ma chère Pirnitz vous a tant recommandées à moi! Laissez-moi vous embrasser.

Elle les embrassa maternellement, puis les menant à une table libre dans un angle de la salle:

— Causons un peu et faisons connaissance.

Une des élèves, en toilette de mousseline crème masquée d’un tablier brodé, s'était approchée de la table pour prendre les ordres, comme une soubrette de comédie.

— Mary, dit Mme Sanz, donnez à ces demoiselles un peu de viande froide avec leur thé. Vous devez avoir faim, mes enfants. Que je

Je.

CD dé

vous regarde. Mon Dieu, comme vous êtes jolies, toutes les deux! Je vous aurais devinées au portrait que Pirnitz m'a fait de vous.

Montrant alternativement chacune des deux Françaises, elle dit leurs noms :

— Frédérique ?.. Léa?

— C'est cela, répondirent ensemble les deux sœurs, sourliantes.

— Oh! je vous connais bien. Romaine Pirnitz m’a beaucoup parlé de vous pendant son dernier séjour, quand elle est venue de Paris, m aider à installer notre école dans son nouveau local. Comment la trouvez-vous, notre école?

Léa hésitait à répondre, regardant sa sœur.

Frédérique dit :

— Free College est très beau, très luxueux... très différent de ce que Pirnitz cherche à réaliser a Paris.

— Je vous comprends, fit Mme Sanz. Vous jugez qu'on a trop fait ici pour le confort et l'apparat. Oh! ce ne sont ni les idées de Pirnitz, ni même les miennes... du moins nos idées sur un collège idéal. Mais, vous le savez, les circonstances, les mœurs des pays nous obligent à adapter notre système. En Hongrie, où nous sommes nées, Pirnitz et moi, nous avons pu faire, à peu de frais, une maison de forte discipline morale et de large instruction, dans des bâtiments simples, dans une espèce de couvent.

A Londres, en Amérique, rien ne paraît trop

brillant pour l’école. J'ajoute que Free College est un collège supérieur, High School, destiné à des jeunes filles riches, randis que Pirnitz médite de fonder à Paris une école professionnelle pour des filles destinées à gagner leur vie. Free College serait prématuré à Paris. Et puis, à Paris, il faut toujours commencer par conquérir le peuple. Ici, important est de gagner les dirigeants.

Peu à peu, la salle où l’on prenait le thé se vidait. La plupart des invitées étaient parties. Les élèves de service enlevaient les tasses, les cuillères, les napperons, remettaient tout en ordre.

Ada Smith, un manteau de soirée d’une extrême élégance jeté sur ses maigres épaules, apparut en coup de vent, vint s'asseoir auprès de Mne Sanz, secouant d’un shake-hands vigoureux les mains de Frédérique et de Léa, qu’on lui présenta. C’était une petite personne à figure blonde chiffonnée, encadrée de boucles ondulées minutieusement. Elle portait beaucoup de bijoux. Elle parlait vite, d’un ton précieux.

— Comme vous avez été intéressante, chère Ada, fit Mme Sanz de sa voix paisible... Si je n’avais horreur de vos idées, je crois que vous m'auriez convertie.

— Qui sont ces jeunes filles? demanda Ada en montrant celles qui servaient.

— Ce sont des élèves, elles aident au ménage. | — Voilà qui me fait horreur, à moi, dit miss

FRÉDÉRIQUE - 2f

Smith en riant! Quoi! vous prélevez pour des besognes ménagères un temps précieux sur le loisir des étudiantes, pour des besognes qui les fatiguent, qui ne les préparent nullement au rôle de maïtresses de maison! Mais vous violez la règle première de l'éducation féminine, qui est

de donner aux jeunes filles les mêmes chances

de développement qu'aux jeunes hommes.

N’êtes-vous pas de mon avis, mesdemoiselles ?

— Nous avons été élevées, dit Frédérique, dans la nécessité et l'habitude de nous servir souvent nous-mêmes. Et puis... franchement, je ne comprends pas bien qu’on établisse une hiérarchie entre des travaux également utiles. Il ne me paraît pas qu’il y en ait de méprisables.

— Cependant, répliqua l’Américaine, prompte à la discussion des idées, le travail est plus noble où l'esprit a plus de part que le corps.

— Je ne le crois pas. Une infirmière qui bande une blessure fait-elle œuvre moins noble qu’un littérateur égoïste en train d’accommoder des fictions ?

Miss Smith fut un instant méditative.

— J'aime beaucoup votre réponse, dit-elle enfin. Mais, dans la pratique, croyez-en l’expérience d’une directrice d’école, les travaux manuels rappellent la femme à son vieil esclavage, et au moins pour le temps de combat que nous traversons, mieux vaut les laisser à des servantes qui ne peuvent être émancipées encore. Je ne

vais pas pourtant jusqu'aux doctrines de certains collèges d'Amérique, où, sous prétexte d’égalicé des sexes, Pon fait coudre et cuisiner les garçons, alternativement avec les filles.

Elle se leva, serra les mains et s’éloigna vivement comme elle était venue. Un gentleman à pelisse noire l’attendait. Elle lui prit le bras et sortit.

— Quel pays, cette Amériquel murmura Mn Sanz. Quelle initiative, quelle activité de propagande, même pour les causes les moins bonnes en soil Mais parlons de vous, ajouta-t-elle en se tournant vers les deux jeunes Françaises. Le voyage ne semble pas vous avoir trop fatiguées? Désirez-vous, cependant, vous reposer demain?

— Nous préférons nous mettre à l'œuvre tout de suite, dit Léa. N'est-ce pas, Fédi?

— Eh bien! il ne tient qu’à vous. Frédérique voudra bien se trouver ici demain pour le déjeûner du matin, à neuf heures. Je l’attache à ma personne. Je suis surchargée de travail dans ce grand collège neuf où tout est à recréer. Vous m'aiderez, et ce sera pour vous la meilleure leçon d'administration. |

— Et Léa? demanda Frédérique.

— Il est entendu qu’elle entre en apprentissage aux ateliers de Clariss and Sons. Edith Craggs la pilotera.

— Mais, dit Léa. sait-on, chez Clariss and

Sons, que j'ai fini depuis longtemps mon apprentissage ?

— Il y aura assurément pour vous des choses neuves à apprendre. Laissez-vous guider. On est trop pratique chez Clariss pour ne pas vous utiliser au plus tôt, le jour même, si c’est possible… Vous prendrez vos repas avec Edith...

Vous pleurez?

Des larmes montaient aux yeux de Léa. Elle les réprima aussitôt.

— Excusez-la, dit Frédérique. Depuis notre enfance, nous ne nous sommes presque jamais quittées, et cette séparation de toute la journée sera le plus dur de notre nouvelle vie. Chérie! ajouta-t-elle en serrant la main de sa sœur.

— Voilà votre temps d’apostolat qui commence, dit Mme Sanz en caressant Léa à son tour. J'ai connu ces douleurs de la séparation lorsqu'il m'a fallu quitter Romaine Pirnitz..

Il y eut un instant de silence. Edith, qui depuis longtemps ne parlait pas, en profita pour émettre ce verset :

«— Le Lord dit: Qui enverrai-je et qui voudra marcher pour nous ? Et je réponds : Me voici, Lord : envoie-moi. »

— Je ne vous le cache pas, reprit M": Sanz, l'œuvre entreprise à Paris vous vaudra plus de joie et une réussite plus rapide que celle d'ici. Vous aurez plus d’action sur les êtres humbles auxquels vous donnerez un moyen de gagner

leur vie, que nous n’en avons sur nos élèves, riches pour la plupart. Nous nous heurtons, dans ces jeunes filles britanniques, à un esprit pratique, à un défaut d'imagination terribles pour des apôtres. La New Woman, chantée par Tennyson, € l'Éve prochaine »,comme dit Pirnitz, je n’ai point encore su la faire germer ici... Elle excite la raillerie de la foule et des docteurs. Elle n’est point à la mode à Londres. Nous ne sommes pas à la mode.

Mn Sanz se tut sur ces mots. L’heure avançait. Déjà, les boules électriques de la salle à manger étaient éteintes; une ombre inquiétante venait de là.

— Il est tard, reprit-elle. Il faut que je vous rende votre liberté. Allez dormir, mes enfants, comme de bonnes ouvrières qui, demain, se lèveront à l’aurore pour travailler.

Edith voulut reconduire jusqu’à leur logis de Apple-Tree-Yard les deux jeunes Françaises. Comme elles entraient dans l’impasse, une silhouette de femme, alerte et jeune sous les fourrures, les précédait. Elle s’arrêta juste devant leur maison.

— Edith!

— Tinka!

— Vous amenez nos nouvelles voisines ?

— Oui. Nous revenons de Free College, toutes les trois.

Celle qu’Edith appelait Tinka ouvrit la porte de la maison et, s’excusant de passer la première, leva le gaz du vestibule. Frédérique et Léa virent alors une minuscule femme au plaisant visage de poupée, d’un blanc et d’un rose délicieusement frais, avec des yeux gris un peu verts, des frisons dorés, courts comme ceux d’un jeune garçon; cette frimousse mignonne était blottie dans un collec de loutre. Tinka avait l’air d’un gamin de seize ans déguisé en femme.

— Oh! mesdemoiselles, dit-elle en très bon français, je suis tellement contente que vous habitiez la maison! Malheureusement, votre chambre n’est pas fort agréable, surtout le jour. Mais Mme Sanz m’a dit que vous seriez dehors presque du matin au soir. Mon frère et moi, nous avons un drawing-room confortable en haut, et vous vous en servirez, je l'espère, comme s’il était a vous. Voulez-vous le voir tout de suite, notre drawing-room ? Voulez-vous monter?

— Il est si tard! objecta Edith.

— Il est onze heures à peine. Georg et moi, nous ne nous couchons jamais avant minuit.

Oh! montez avec nous, Edith. Avez-vous si grande hâte d’aller au lit?

— Non, soupira Edith. Je ne peux pas dormir plus de trois heures chaque nuit. |

Et sa pauvre figure couperosée, qu'un pli de migraine marquait sur le front, sourit tristement.

Frédérique et Léa devaient, toute leur vie, évoquer cette vision, si banale, si familière, qui leur entra dans les yeux au même instant : le drawing-room avec sa tenture orange, ses chaises . de moleskine brune, les bibelots de six pence décorant les étagères drôlement découpées, — et le grand jeune homme au teint clair, aux cheveux blonds, à la moustache blonde, aux yeux bleuâtres comme ceux de Tinka, pareil, dans sa beauté juvénile, tempérée par un air de fatigue, à un guerrier des Paradis du Nord, mais à un guerrier frappé d’une blessure secrète. Il quitta le fauteuil où il lisait, vint à Tinka qu’il éleva en l’air par la taille, l’embrassant sur les joues.

— Georg, disait Tinka, Georg... Tu es fou!

Tu es fou... Que vont penser de nous nos voisines ? Mais regarde-les donc, ajouta-t-elle quand il l’eut reposée sur ses pieds... sont-elles jolies ? Quel bonheur d’avoir ces charmants visages dans la maison!

Frédérique et Léa souriaient, un peu gênées par le regard de curiosité que Georg Ortsen jetait sur elles. Il dit simplement : :

— Oui... Elles sont belles l’une et l’autre.

— Oh!corrigea Léa: Frédérique seule est belle!

I] les regarda encore :

— Peut-être, murmura:t-il.

— M. Ortsen est peintre, dit Edith, pour excuser cet étrange entretien.

Tinka, preste et gaie, sautait comme un moi neau dans le salon, montrant chaque objet, expliquant ce qu’on voyait, le jour, par la fenêtre, offrant tout l'appartement et tout le mobilier aux nouvelles venues. Elle ouvrit une porte sur une autre pièce, et parut interdite en la trouvant obscure.

.— C'est l'atelier de Georg, dit-elle. Je vais allumer le gaz.

Edith lui toucha l’épaule.

— Tinka.. Il faut pourtant que ces demoiselles se couchent. Dès demain, elles vont travailler.

— La mer nous a un peu éprouvées, dit Frédérique, inquiète de la pâleur de Léa. Nous vous remercions de votre accueil... Nous vous demandons la permission de nous retirer.

— Oh! vous êtes fariguées!. moi qui oubliais que vous avez voyagé tout le jour. Pardonnez-moi. Allez vite dormir. Mais demaïn soir, c'est convenu, vous souperez avec nous. Je suis une très bonne cuisinière... pas à la façon anglaise. Après souper, nous ferons de la musique. Êtes-vous musiciennes ?

— Léa a une voix agréable, répondit Frédérique.

Tinka et Georg serrèrent les mains des Françaises et d’Edith, qui redescendirent dans la chambre du rez-de-chaussée. Edith prit congé.

— Bonne Edith, dit Frédérique à la jeune

ES

méthodiste, quel guide complaisant et affectueux vous avez été pour nous. Merci!

— Je viendrai demain matin chercher Léa, répliqua-t-elle, pour la mener à l'atelier. Cela ne me gêne pas. Je dors si peu!

Léa dénouait déjà ses cheveux châtain qui, blondis à la lumière, couvraient ses épaules d’une pelisse ambrée.

— Ce sont les voisins dont vous nous avez parlé? demanda Frédérique, tout en sortant les menus objets de son nécessaire et en les installant sur la commode. |

— Oui. Georg est peintre. Il ne travaille guère ici, se plaignant du mauvais jour de son atelier, [Il gagne sa vie et celle de Tinka en donnant des leçons de peinture : il a cinq élèves de familles riches que M" Sanz lui a procurées parmi les anciennes pupilles et les amies de Free Collepe.

— Et elle?

— Elle écrit des romans.

— Comment? Cette petite poupée blonde de vingt ans?

— Tinka a près de trente ans. Elle a écrit un livre admirable : L’aurre Fille, illustre dans tous les pays du Nord, et qui va être traduit en allemand et en anglais. Elle est d’ailleurs mariée et mère de deux enfants...

— Les enfants sont ici?.….

— Non. Tinka a abandonné son mari et ses

filles qui demeurent à Larmsoë en Finlande.

Oh! c'est pour une question de conscience.

Tinka est très respectable... Je vous conterai cela demain. Maintenant, je dois vous laisser dorimir.

Les deux jeunes filles étaient seules depuis quelques instants à peine, quand on frappa de nouveau.

— C'est moi, fit la voix de Tinka. Peut-on encore entrer ?

—" Oui, répliqua Frédérique, nous ne sommes pas couchées.

— Je voulais, dit Tinka, vous montrer un croquis que Georg vient de faire en deux minutes et qui est si ressemblant! Tenez...

C'était le portrait des deux sœurs, dessiné au crayon sur un bout de feuille de papier, telles qu’elles étaient apparues à la porte du drawingroom. La vérité des attitudes et des physionomies y apparaissait si nette, et l'interprétation si poétique, si idéale, que Léa, très sensible à l’art, s'écria :

— Mais! C’est un grand artiste!

— N'est-ce pas? repartit joyeusement Tinka.

Et si simple! s1 bon! Et une âme si haute, une si ferme consciencel.…

Elle était devenue toute sérieuse en prononçant ces mots. Elle rêva un peu. Puis, subitement, ses claires prunelles d’enfant se ranimérent.

— Comme vous êtes jolie, mademoiselle Léa,

em +

avec vos cheveux dénoués... Je veux que Georg vous voie ainsi... N'est-ce pas? je l'appelle...

— Mais, ce n’est guère convenable, murmura Frédérique.

Déjà Tinka était sortie... Un instant après, elle ramenait son frère. Léa, toute rouge, cacha son front dans ses boucles : elle fut une délicieuse statue de la pudeur.

— Georg, dit Tinka, n'est-ce pas là l’image vivante de cette « Êve prochaine », dont parle Herminie Sanz?

— C’est plutôt, répondit Georg, l’Aïno de nos légendes.

Le mécontentement de Frédérique ne put tenir longtemps devant la simplicité de Georg et de Tinka. C’étaient évidemment deux êtres primitifs; aucune idée de convenance apprise ne venait à Georg, pas plus qu’à Tinka.

— Dormez maintenant, mes chères, fit celle-ci.

Et comme une fillette, dont elle avait vraiment l'apparence et l'allure, elle sauta au cou de Frédérique et de Léa et les embrassa.

— À demain, dit Georg.

Son regard, attaché tour à tour sur chacune d'elles, était si franc, si candide, que Frédérique se reprocha son mouvement d’humeur.

Afin que leurs mains pussent se rejoindre, les deux jeunes filles avaient rapproché leurs cou-

FRÉDÉRIQUE 3f

chettes. Une fois le gaz éteint, le silence nocturne de Londres les enveloppa, troublé rarement par le glissement d'un hansom aux roues caoutchoutées, les sabots du cheval battant mécaniquement le pavé de bois de la rue.

IL-leur semblait que les vagues de la mer les berçaient encore, dans leur premier sommeil sur la terre d’exil. Les visions de Greenwich, de Tower Bridge, de Piccadilly, de Free College se mêlaient a la silhouette falote d’Edith; les figures fraternelles, les yeux purs et bons de Georg et de Tinka Ortsen, animaient cet assoupissement conscient. L'on eût dit que, par leurs doigts entrelacés, elles se communiquaient leur rêve. Peu à peu, elles dormirent plus profondément; et toutes deux ensemble regardèrent, suspendu dans l’écher des songes, le visage souffrant, pâle, de Romaine Pirnitz, qui leur souriait,

OS Es l’année 1873, vivait à Paris, rue de la Sourdière, presque au coin du “S\ faubourg Saint-Honoré, un professeur libre d’humanités et de mathématiques, Monsieur E. Legay, bachelier ès-lertres er ès-sciences, leçons particulières, préparation aux examens. Ces renseignements figuraient sur une plaque noire à lettres dédorées, fixée au montant gauche de la porte extérieure, parmi d’autres plaques où les passants pouvaient lire : Maxime, coiffures de - dames, — Mie Caroline Gouzy, modes. Sur le montant opposé, deux fleurets en croix étaient peints au-dessus d’une main dont lindex engageait les amateurs d’escrime à pénétrer, par le boyau d’un corridor, jusqu’à la salle d’armes Pijory, située au fond de la cour, au rez-dechaussée.

Cette maison existe encore aujourd'hui :

seuls, les locataires ont changé. Le quartier qui entoure le marché Saint-Honoré se modifie avec une lenteur extrême : le voisinage de la rue de Rivoli et de l'avenue de l'Opéra laisse subsister son caractère, non pas provincial, mais vieux Paris, Paris du temps de la Révolution et des premières années du Consulat. Considérez cette . façade exiguë, — quatre fenêtres, sans encadrements, sans volets, dont la hauteur varie pour . Chacun des trois étages; l’enduit de stuc orangé clair qui, par endroits, démasque les pans de bois de la muraille; ces mansardes en chapeau chinois, coiffées d’ardoises qui ont tardivement

et maladroitement remplacé les tuiles; les

‘ croisées avec leurs carreaux d’autrefois, — le gros pavage de la rue, bordée d’un trottoir étroit, et ce nom bizarre peint à même l’angle du mur en caractères anciens : la rue et la maison auraient pu être habitées, telles quelles, par un Diderot ou une M®e Roland.

En 1873, année considérable dans la vie du père Legay, la maison de la rue de la Sourdière’ était occupée, au rez-de-chaussée, par une crémerie, la traditionnelle crémerie, blanche à filets bleus, qui donnait sur la rue, et, par la salle Pijory, au fond de la cour. Maxime, coiffeur de dames, errait au premier, dans un petit magasin fort sale, fréquenté par les bourgeoises du quartier et par quelques demoiselles douteuses. La modiste égayait le second étage des chansons de ses trois

ouvrières, chiffonnant des tulles, façonnant des nœuds de velours, fixant des plumes aux formes montées sur les champignons de bois. Le troisième étage était loué à M. Legay : il habitait avec sa fille Christine, âgée de dix-neuf ans. Ernest Legay, veuf de bonne heure, avait élevé cette unique enfant dans une sollicitude mélancolique, dépourvue d’élan et de satisfaction. C'était un homme long, tout en os et en peau, dont la tenue propre et usée, le visage de Christ pauvre, faisaient naturellement redouter aux égoïsmes satisfaits une demande d’argent et l'aveu d’une infortune intéressante. Sa voix était celle d’un homme qui vient de pleurer et qui se contient pour ne point recommencer : elle se trouait brusquement, sombrait dans des tons graves, alarmait l'interlocuteur. En réalité, le père Legay n’avait aucune raison actuelle d’être triste; nul souci ne le tourmentait. Il ignorait l'ambition, presque l'espoir. Il était professeur libre depuis vingt-cinq ans et le serait toute sa vie. Il avait eu pour compagne, pendant huit ans, une femme assez intelligente qui avait essayé de secouer sa torpeur, de le pousser à Peffort. Il avait résisté sans colère, par la seule inertie; mais la mort de cette épouse trop active fut presque un soulagement. IL jouit, dès lors, durant plusieurs années, — tant que Christine fut une enfant — du genre de quiétude atone qui lui convenait. Une rue plus large, une maison

moins vieille, de plus grosses rentes, un travail plus abondant et mieux payé l’auraient gêné.

Ce repos dura peu. Christine grandit : très vite, elle effara son père par sa gaieté, sa gentillesse provocantes. Elle avait l’activité maternelle, avec une grâce légère, une bonne humeur hardie en plus. À mesure qu’elle s’occupait plus exclusivement du ménage, elle imposait des changements. Elle renvoya la vieille bonne, qui volait. Elle décora l’appartement, très économiquement, de . papier neuf, de peintures fraîches. Quand le père Legay, ayant mâchonné à ses cancres le De Uiris et l'équation du premier degré, rentrait sous la pluie d'automne ou à travers la neige noircie de l'hiver, crotté, mouillé, sentant le cigare dont il agrémentait ses COurses, — il trouvait un intérieur | pimpant, fanfreluché, avec de la peinture claire, des nœuds, des mousselines, qui le transformaient tout entier en une grande chambre de jeune fille. Christine se précipitait à sa rencontre et, sur le palier, lui prenait son chapeau, son pardessus en montagnac, datant de son mariage (il n’était jamais question de ce pardessus dans la maison sans qu’on mentionnât sa qualité de montagnac|), son parapluie, toutes ces choses qui dégouttaient autour de sa personne. On l'invitait à passer par la cuisine pour y défaire des souliers élastiques dont le cuir disparaissait sous la boue. Les doigts agiles de sa fille lui Ôtaient délicatement le vieux culot de tabac

qu’il essayait parfois de dissimuler derrière son dos, ou dans la paume de sa main... Alors, seulement, il avait droit de pénétrer dans l’appartement ciré, verni, joyeux... Tout cela était fait gaiement, avec de bons baisers sur ses tempes dégarnies, et des « Mon papa minon.… mon cher vieux! » Mais, tout de même, le père Legay, qui souriait dans sa barbe de Christ, ne se sentait pas à l'aise. Il avait l’impression qu'il ne rentrait pas chez lui. Sa propre personne l’of. . fusquait dans ce cadre rajeuni et renouvelé. Elle n'avait pas changé, cette humble personne, au milieu de la restauration environnante! Les glaces avaient beau recouvrir de fraîches étoffes leur dorure fanée, elles renvoyaient au professeur la même image de pauvre intéressant. Sur les parquets bien cirés, les gros pieds difformes, dans leurs savates, semblaient des intrus. Tandis qu’en tête-à-tête le père et la fille prenaient leur repas, soudain Legay apercevait une patte à la fois maigre et lourde qui empoignait la carafe, une patte velue, squameuse, avec des ongles cassés et noirs. De quel droit traïnait-elle sur la nappe blanche, à côté de la main fine et soignée de Christine? Hélas! cette patte était la sienne; il n’y avait pas moyen de s’en défaire ni même de la parer d’un gant, comme le dimanche, lorsque Legay sortait en compagnie de Christine.

Autre supplice, ces promenades dominicales!

Combien il regrettait celles d'autrefois, quand,

avec l'enfant et la vieille bonne endimanchée, il processionnait placidement, parmi des files de bourgeois pareils à lui, également mornes, silencieux et laids, qui longeaient les devantures closes des magasins, les. bas-côtés des Champs- Élysées, ou s’immobilisaient à regarder les minuscules navires du lac des Tuileries! Maintenant, Christine menait son père à la messe de onze heures, à Saint-Philippe du Roule (la messe chic); après quoi, l’on montait jusqu’à l’Étoile, puis, par l'avenue du Bois, jusqu’à la porte Dauphine.

En ces matinées de dimanche, l’avenue était toute pimpante du froufrou des robes, du luxe des équipages, du papotage de cent groupes divers. Des hommes à l'aspect anglais, de vieux messieurs blancs et corrects, des jeunes femmes, des jeunes filles en air de gaieté et de flirt.. Au milieu de ces bandes éclatantes, Christine conduisait délibérément le père Legay. Et on les regardait, on les regardait! On regardait Christine, très jolie, toujours bien mise, car elle était couturière et modiste née, comme tant de filles de ce Paris où l’élégance de la femme pousse du sol en herbe vivel Legay, accompagnant cette brillante promeneuse, étonnait. Il le sentait. Il songeait: « C’est moi qu’on regarde... C'est moi l'intrus. Je ne devrais pas venir dans ce monde-là... » Si quelqu’une de ces jolies dames, quelqu'un de ces fringants messieurs, ou simplement un des valets de pied qui sui-

vaient parfois les enfants avec des manteaux sur le bras s’étaient approchés de lui et lui avaient dit rudement : « Qu’est-ce que vous faites ici? » le professeur se serait excusé, aurait balbutié et, sans réplique, se serait sauvé de toute la vitesse de ses longues jambes.

Avec un pareil père, et l'éducation d’une domestique niaise, d’où venait, à Christine, ce goût et cette science du luxe? La faute en était à la maison de la rue de la Sourdière. Malgré ses apparences minables, la maison de la rue de la Sourdière était une perverse conseillère de pensées dissipées. Christine descendait volontiers chez Me Gouzy; toute petite, elle y apprit l’art du chiffon. Plus tard, elle étonna la patronne et les ouvrières par l’adresse de ses menus doigts : Mme Gouzy, constamment, lui proposait de la garder, de la payer sans apprentissage. La clientèle se recrutait surtout parmi les petites bourgeoises du quartier, des commerçantes :

quelques-unes étaient riches et ne s’habillaient pas mal. Christine examinait ces clientes d’un œil qui ne les oubliait plus. Elle aimait l’admiration, mais sans mauvaise pensée : un brutal regard d’homme la flattait moins que de ces regards pinçants de femme qui détaillent une toilette avec jalousie.

Les demoiselles qu’ondulait Maxime lui inspiraient de la répugnance : elle notait pourtant leur coiffure et leur costume. Quant à la salle

d’armes de Pijory, elle jouissait d’une certaine réputation dans le quartier. Beaucoup de jeunes gens la fréquentaient, et souvent, durant les après-midi solitaires, Christine voyait, derrière les panneaux vitrés de la salle, les tireurs en veston blanc, le jarret tendu, croisant le fer, et . d’autres en peignoir, revenant de la douche, flâneurs, jugeant les assauts. D’un tempérament tranquille, ignorant les curiosités troubles des ouvrières de Mme Gouzy, Christine regardait les jeunes gens quand ils étaient soignés et (c'était un de ses mots favoris) distingués. Le plus distingué des tireurs de la salle Pijory attira son attention. Les petites modistes les connaissaient presque tous. « Celuià, c’est Julien Renard, le tireur qui a gagné le prix d’escrime du Grand-Hôtel. Celui-là, c’est Dauriat, le fils du grand magasin de blanc de la rue de l'Échelle... Celui-là... » Christine s’intéressait à ces jeunes hommes, non pas parce qu’ils étaient des hommes, ni parce qu’ils étaient jeunes, mais parce qu’ils étaient un peu de la vie brillante et frivole de Paris.

Christine était prédestinée. Paris en dévore des milliers par an, comme elle, qui sont jolies, qui aiment l'élégance, qui savent tout de la fête parisienne, qui lisent les mondanités dans les journaux, apprennent les anecdotes sur les filles cotées, le nom des comédiens et des comé- diennes. Les leçons morales qu’elle reçut furent

à peu près nulles. Le père n'avait pas plus de principes que de besoin de moralité : il n'avait pas de vices. Christine entendit la morale des grandes villes : la femme, objet de luxe, atteignant au bonheur, au repos, à la richesse, grâce à l'homme qui la désire. Le premier mondain élégant qui lui parla d'amour, lui dit qu’elle était jolie, la traita comme une dame, eut sur elle trop d’avantage. Honnèête au fond, elle murmura bien : « Vous m'épouserez, n'est-ce pas? » Et la promesse qu’elle reçut suffit à la rassurer.

Chaque fois qu’une telle chute s’accomplit dans une de ces grandes villes redoutables, Paris, Londres ou Berlin, il semble qu’un globule noir doit s’ajouter au nuage de soufre qui les menace. Les pauvres filles demi-ouvrières, demi-bourgeoises, sont des proies. On en revoit quelquesunes — une pour mille! — plus tard, qui éblouissent Paris de leurs diamants.

Mais les autres ?

Maintenant, qu’on s’imagine un soir de janvier 1873, dans l'appartement du troisième, rue de la Sourdière. C’est un hiver pluvieux et doux, et le poêle qui chauffe tout l'appartement a été remisé au fond du salon. Dans la salle à manger se trouvent Legay et Christine. Depuis trois mois environ, Legay est gêné en présence de sa fille. Si on lui demandait pour-

quoi, il serait incapable de le dire. Il est gêné, voilà tout; il a la sensation à peine consciente qu’il la gêne lui-même, qu’elle pense à des choses qu’elle ne peut pas lui dire: et il trouve, humblement, cela naturel. Mais ce réciproque embarras assombrit leur vie depuis des mois.

Legay n’ose pas parler. Il a peur de dire ce qu’il ne faut pas, ayant observé que ses questions irritent maintenant les nerfs de la joyeuse Christine. Il se cache tant qu’il peut, il se fait oublier derrière le numéro déployé de la Liberré; il lit comme seuls savent lire ceux pour qui le journal est un divertissement, non une indispensable corvée quotidienne. Et tout d’un coup, il pose brusquement le papier : il a entendu un petit sanglot si douloureux, près de luil La gaie Christine sanglote. Le professeur en est tout chaviré. Oh! la pitié empêtrée, l’amour maladroit qu’il essaie de lui témoigner!.. Il lui prend les mains. « Voyons, Christine! Voyons », dit-il de sa voix de complainte. IL ne trouve rien de mieux, il lui tripote les doigts et se risque à lui caresser les cheveux. Mais Christine, énervée, le repousse :

— Laisse. père. assieds-toi. Écoute. Il faut que je te parle. Mais pas de gronderies, n’est-ce pas ?.… 1l n’est plus temps de me faire des reproches.

Gronderies ? reproches? Le bonhomme n’y songe guère |

Tandis que Christine, qui ne sanglote plus, s'exprime par courtes phrases coupées de silences, les yeux fiévreux, la langue mouillant de temps en temps les lèvres sèches, c’est bien plutôt le père Legay qui a l'air du coupable, l'air de recevoir une leçon et l’annonce d’une rude pénitence. Sa figure de Christ tourne vrai-

ment à l’agonie. Sa barbe noire et rousse s'agite

de brusques soubresauts, trahissant les mouvements désordonnés de la bouche qui se tord sans parler. La respiration est catarrheuse, rauque, pareille au ronflement d’un malade qui dort.

« Mon Dieu! mon Dieul!l... Christine, oh!

Christinel... » Ce sont les seuls mots qu'il prononce, sans colère, comme un appel au secours.

Christine a fini. Un silence. Puis quelques larmes qu’elle essuie rageusement. Puis :

— Voilà... maintenant, il faut se presser.

— Oui, réplique Legay, il faut se presser.

Il regarde Christine, et, dans ce regard, il met un effort sincère de voir, au lieu de cette attention distraite qu’il traine sur la vie. Christine est si frêle, si altérée. Comment ne s’est-il pas aperçu? |

— Il faut se presser... Qu'est-ce qu’on peut faire ?

Il est prêt à tout faire, pourvu que Christine ne lui dise pas : « Invente, décide toi-même. »

— Il faut que tu ailles trouver le père — son

père. Son père consentira si tu y vas. Lui n’ose pas. il en a une peur terrible...

— Bien. Où demeure-t:il, le père?

— Tout près d'ici. Au 33 du faubourg.

M. d'Ubzac, le banquier.

— Oh... Christine! M. d’'Ubzac.….

Legay, dont les facultés ordinairement plus lentes sont en ce moment surexcitées, voit se dresser devant ses yeux la noble façade au fond d’une cour sablée, la marquise, l’avant-corps somptueux, la porte monumentale. Il lui faudra entrer là-dedans, lui Legay, demander M. d'Utzac et lui dire : « — Monsieur, votre fils doit épouser ma fille! » Cette imagination lui semble tellement extravagante, tellement contre l’ordre nécessaire des choses, qu’il murmure encore :

— Oh! Christine.

Et Christine, les yeux vagues, a la même sensation d’impossibilité... M. d’Ubzac, elle le connait. Elle a souvent guetté son coupé, attelé de deux chevaux gris; elle a vu monter le petit homme rouge de peau, barbe et cheveux d’argent, soigneusement habillé, une fleur pourpre le matin, blanche le soir, à la boutonnière. Elle aussi imagine son père faufilant sa silhouette minable dans la maison, dans le cabinet de ce potentat, et cela est à la fois si grotesque et si invraisemblable qu’elle perd courage, qu’elle fond en larmes.

— Papal papal je t’en prie.

Il est à ses genoux, le père Legay; il n’est plus gêné. IL a retrouvé Christine. Il l'aime mieux ainsi. Sa disgrâce l’a rapprochée de lui. Il l'étreint, il se sent serré par elle comme il ne l'a jamais été. Elle est plus petite et il est grandi. Elle s'appuie sur lui.

— J'irai demain voir M. d’Ubzac.

Il y alla le lendemain.

La nuit, il n’avait pas dormi, méditant avec sa pauvre énergie et sa pauvre intelligence ce qu'il allait dire, essayant avec sa pauvre imagination de prévoir ce qui se passerait. De temps en temps, il pensait : « J'ai une maladie de cœur; si je pouvais mourir cette nuit, je ne serais pas obligé d’aller là-bas. » Ensuite, il songeait que Christine n’avait pas d’autre défenseur: c'était lâche, égoïste, de se dérober. Le matin venu, il se leva, se rasa, fit sa toilette, mit sa meilleure redingote et son chapeau numéro un. Christine lui montra une lettre, apportée quelques instants plus vôt.

« Ma chérie,

« Mon père recevra M. Legay aujourd’hui à midi et demi.

« Ton HENRI. >»

Legay put donner ses leçons matinales comme de coutume : une répétition de mathématiques à un avorton, fils de commerçants de la rue de Rivoli, et un cours de latin pour le baccalauréat à l'institution Rupert, rue du 29 Juillet. A midi, il s’en revint par le faubourg Saint-Honoré. Malgré tous les soins qu’il avait pris, ses souliers étaient crottés, sa redingote chiffonnée. Le nœud de sa cravate, fait par Christine, s’était dénoué pendant les leçons; il l'avait refait lui-même, inégal, en forme d’X à branches dissymétriques. Afin d’arriver chez M. d'Ubzac à midi et demi précis, il se promena quelque temps le long du faubourg, médita devant un magasin d’abat-jour; une vitrine de modiste, avec ses champignons coiffés de capotes et de toques, évoqua Christine chiffonnant des nœuds pour Mme Gouzy : « Christine, ma chérie! » Un peu de colère lui monta aux joues. Il regarda sa montre. Midi vingt-cinq. Il hâta le pas vers l'hôtel d’Ubzac... Au moment d’entrer, il s’aperçut qu'il n'avait plus qu'un gant. L’autre était tombé en route, quelque part, ou bien il l'avait laissé chez ses élèves. Il n’était plus temps de le chercher... Dressé de toute sa taille devant la lourde porte, il appuya sur le bouton électrique.

Certes, l’aspect sévère et rébarbatif de cette porte vernie, la majesté de cet avant-corps en pierres massives, ne préparaient point l’humble

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visiteur à l'accueil respectueux du suisse en livrée olive, qui, sa casquette galonnée à la main, quand Legay se fut nommé, répliqua :

— Monsieur d’Ubzac attend monsieur. En face, sous la marquise.

Le père Legay s'était découvert... Il traversa, tête nue, les pans de sa redingote flottants, la cour fin sablée, jusqu’au perron évasé qu’une marquise abritait. Une cloche résonna deux fois sous un marteau autoritaire, comme pour dire aux laquais qui le guettaient dans le vestibule : « Attention! Voilà le père Lepay.… »

Et les grands gars en culotte de satin, en mollets blancs, s’inclinèrent, lui prenant son parapluie, toujours avec la même politesse. Il disait : « Oh! ce n’est pas la peine, merci, monsieur. » Mais on le lui prit tout de même. Il voulut donner aussi son chapeau : on fit semblant de ne pas comprendre, on le lui laissa... Alors, il suivit par le large escalier à tapis de Smyrne, barré de cuivres quadrangulaires, les mollets d’un des laquais ; — une porte fut ouverte devant lui.

— Monsieur Legay... dit le domestique.

— Ah! cher monsieur.

Un petit homme replet, à face rouge dans la neige des cheveux et de la barbe, avait jailli de derrière son bureau Empire en citronnier jaune, chargé de bronzes; il s’avança, tendant les deux mains. Legay, la main gauche crispée sur son

FRÉDÉRIQUE fr

chapeau, laissa serrer sa droite, gantée de noir, par les doigts solides du banquier.

— Asseyez-vous, mon cher monsieur Legay.

Je suis charmé, charmé de vous voir.

Legay s’assit. La face rouge s'installa de nouveau derrière le bureau Empire. Les yeux vifs, sous les broussailles des sourcils blancs, se fixèrent sur la main gauche de Legay. Machinalement, Legay lui-même regarda sa main, dont la nudité lui parut indécente. Il s aperçut alors que cette main, du torchon qui essuie le tableau noir, avait gardé la poudre crayeuse, et que des marques de doigts étoilaient le bord mat du . Chapeau. Cette observation acheva de le désarçonner.

— Mon cher monsieur Legay, dit précipitamment le banquier, je vais donc causer avec vous. Je vous connais de réputation : vous êtes un très honnête homme, un très galant homme, on peut s'expliquer avec vous à cœur ouvert. Il nous tombe dessus une grosse tuile, à tous les deux, une grosse tuile, n'est-ce pas ? Nos enfants ont été bien fous, bien fous. Mais que voulez-vous? Il faut être indulgents, nous avons été jeunes nous-mêmes. Enfin, tout va s'arranger, j’en suis sûr, avec un peu de bonne volonté de part et d'autre.

Il y avait eu, dans les premiers mots de M. d'Ubzac une volubilité où quelque observateur expérimenté eût assurément démêlé de

la gêne; mais le silence, l'attitude effarée du bonhomme lui rendirent son aplomb.

— J'ai eu raison, n'est-ce pas? mon cher monsieur Legay, de compter sur votre concours pour tout réparer au plus tôt, avant que rien ne s’ébruite d’une aventure qui pourrait nuire à la réputation de Mile Lepay ?

— Mais. bien sûr. oui, monsieur, répliqua Legay, je vous remercie.

— Alors, tout va s'arranger.

M. d'Ubzac saisit l’extrémité d’un tuyau acoustique appuyé sur une petite lyre de cuivre, souffla, prêta l’oreille; un coup de sifflet lui ayant répondu, il chuchota dans l'embouchure :

— Faites monter monsieur Sûrier.

À partir de ce moment, jusqu’à ce qu'il se retrouvât dans le faubourg, salué de nouveau par le portier olive et or, Legay cessa de comprendre ce qui se passait autour de lui.

Comme un spectateur arrivé au milieu du troisième acte d’une pièce inconnue, 1l entendait bien ce que disaient les personnages, mais le pourquoi des gestes, des paroles, le lien avec la réalité lui échappaient.

Il vit entrer dans le cabinet de M. d’Ubzac un grand garçon élégant, au ffont dégarni, à moustaches fauves, à joli visage fripé; le nom de ce nouveau venu ne fut pas prononcé. Il fut quesion de mariage, de position assurée, de quarante mille francs à la disposition immédiate; la

main du père Legay fut cordialement serrée par M. d'Ubzac et par le grand jeune homme.

Et de nouveau, ce fut l'escalier à tapis de Smyrne, la cour sablée, le portier respectueux, le trottoir.

« Qu'est-ce que je vais dire à Christine ? »

Il se demandait cela en suivant le faubourg, en montant ses trois étages de la rue de la Sourdière. Il souffrait de l’appréhension d’une calamité imminente, plus cruelle que la maternité de Christine, et dont il était, cette fois, un peu coupable, un peu complice.

« Comment expliquer à Christine? »

IL n'eut besoin de rien expliquer. Il la trouva assise sur un fauteuil, les yeux fixes, brülés par des larmes sèches, le menton sur les poings et les coudes sur ses genoux. D’un geste de la tête, elle lui montra une lettre ouverte sur la table. Legay lut debout, son chapeau à la main.

« Ma chérie,

« Mon père est inexorable; il m’a fait, sans m'avertir, déplacer du ministère. Je suis envoyé comme juge suppléant à Brézina, dans le Sud- Algérien. Je serai parti quand tu recevras ce mot. Ne m’accuse pas de faiblesse : on ne résiste pas à mon père. Mais il est bon au fond et sage. Avant tout, 1l a songé à assurer un nom à notre

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enfant et une position stable à toi. Pardonnemoi, j'ai le cœur brisé. Songe que je souffre aussi et que mon exil sera dur. Je t’embrasse une dernière fois.

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