HENRI
— Donne-moi cette lettre, dit Christine.
Legay la rendit. Toujours assise, elle la jeta dans le feu, la regardant flamber. Quand ce ne fut plus qu'un léger chiffon noir, elle releva les ” yeux vers son père. |
— Tu as accepté?
Legay, après un silence, répondit en hochant la tête :
— Je n’ai rien dit; je n’ai rien su dire.
— Enfin, tu as accepté?
Il fit signe que oui. Elle répondit tristement :
— Tu as bien fait.
JIl
i Es premiers souvenirs de Frédérique lui rappelaient une vie d’ordinaire assez N calme, — sous la menace d’orages qui, à de longs intervalles, éclataient. Frédérique évoquait nettement le visage triste, creux, et les poils gris et roux de son grand-père Legay qui l'adorait, la promenait le dimanche, lui rapportait des friandises de chacune de ses courses. Elle évoquait aussi la figure de sa mère, encore très jolie, — fine figure pâle altérée par la maternité et les soucis. Elle ne se rappelait pas moins nettement celui que toute la maison appelait « Papa ». Cependant, on ne le voyait guère. Ce personnage à moustaches fauves se montrait par intermittences dans l'appartement de la rue de la Sourdière; et ces apparitions étaient précisément les orages que redoutaient Legay, Christine, Frédérique et même la bonne à tout faire.
$o LES VIERGES FORTES
Constant Sûrier, le mari choisi pour Christine par M. d'Ubzac, était nerveux, injuste et violent, non pas à l’endroit de Frédérique, à laquelle il parlait peu, mais envers sa femme et son beau-père. Au fond, cer homme n'avait guète de méchanceté. C’était, sans plus, un de ces innombrables jeunes gens des grandes villes que le besoin de luxe et la fainéanctise poussent aux expédients du jeu, des courses et des louches affaires. Employé au contentieux dans la maison d'Ubzac, assez mal noté et près d’être renvoyé, son mariage avec Christine l'avait sauvé. Grâce aux quarante mille francs comptant alloués par le banquier, il paya ses dettes gênantes et put encore amorcer quelques-unes des innombrables affaires qu’inventait sa fausse intelligence. Sûrier pour ainsi dire, était tout en faux : fausse honnéteté, fausse élégance, faux esprit, fausse courtoisie. Ayant accepté le marché proposé par d’Ubzac, il mit son point d’honneur à mépriser sa femme et son beau-père. Il s'était laissé marier, refusant de faire aucune démarche. Christine continuait d’habiter son ancien appartement; une chambre isolée ouvrant sur le même palier, en face, était la chambre du mari. Sûrier avait sa porte et sa clef. D’ailleurs, on le choyait, on lui faisait de bons repas, on le soignait dans ses maladies, car il était extrêmement délicat, miné par la tuberculose.
Après son mariage, il avait continué de figu-
rer parmi le personnel de la banque d’Ubzac, mais il allait rarement au bureau; le banquier tolérait ses absences; même, de temps à autre, il le garait du plongeon final par une gratification. M. d’Ubzac escomptait la santé de ce triste client et savait qu’il v'aurait päs longtemps à lui payer la dîme viagn .e.
Ce qu'était, pour son aïeul et pour sa mère, l’homme aux moustaches fauves, Frédérique, vers sa septième année, commença à le comprendre. Ni Legay, ni Christine, n'avaient l’âme assez forte pour retenir un si lourd secret, et Frédérique était le seul être auquel ils pussent le confier. Frédérique sut que son père n'était pas son père. Oui, on lui avait dit cela dans les heures de rancune. Christine et Legay avaient souhaité cette petite alliée qu’ils sentaient supérieure à eux, contre l’intrus méprisant qui occupair leur vie. Legay haïssait Sûrier. Christine avait à son égard une attitude singulière; plus tard seulement Frédérique s’expliqua comment sa mère, maltraitée et dédaignée, lui demeurait pourtant asservie. Elle en ressentit un violent chagrin.
Voici quelle scène fit la lumière dans l'esprit de l'enfant.
Constant Sürier rentra un matin, vers cinq heures, dans cet état particulier qui annonçait l'orage pour Christine, Frédérique et le vieux pion. Ayant passé la nuit au tripot, ayant perdu,
f8 LES VIERGES FORTES
il avait bu un verre de fine champagne, un seul (il n’était point ivrogne), et cela suffisait pour ravager de crampes douloureuses son organisme épuisé, Alors, d’une nervosité d’écorché, il brutalisait sa femme et quiconque l'approchair. Frédérique, couchant dans un cabinet voisin de la chambre de sa mère, entendit, une fois de plus, les reproches de Christine. Plus adroite, Christine fût peut-être parvenue à corriger cette nature moins perverse que faible. On aurait eu prise sur Constant Sûrier en exploitant sa lâcheté foncière, en lui faisant comprendre qu'il se suicidait. Christine, au contraire, l’accusait verbeusement d’être un débauché, un paresseux, un voleur; elle ne lui épargnait aucune des appellations qu’il méritait, ce qui jetait l’homme en frénésie. Frédérique entendit toutes les épithètes habituelles, et aussi toutes les répliques de Sûrier; l’histoire du mariage y était remise en scène par des phrases blessantes. L'enfant les connaissait, ces phrases, que la colère d’avoir perdu au jeu et l'irritation de souffrir faisaient crever comme des pustules.
« Si j'avais un intérieur respectable, est-ce que je penserais seulement à sortir? »
« Voilà ce que c’est que de se sacrifier pour sauver l'honneur d’une... »
Quelquefois, le mari exaspéré frappait. Jamais très brutalement; il avait lui-même peur des coups qu’il donnait : il les payait presque aussitôt par une défaillance. Il y eut cette fois
FRÉDÉRIQUE f9
l’horrible lutte, les cris, les larmes et l’affaissement de Sürier sur le lit. Sa femme le déshabilla, le soigna et peu à peu les plaintes du malade cessant, le silence se fit dans la chambre. Frédérique se rendormit. Elle se réveilla au grand jour; on ne s’occupait pas d’elle quand Sûrier était à la maison. Elle s’habilla tout doucement, les gestes muets, et se coula dans la salle à manger dont elle ouvrit la porte avec précaution. Mais aussitôt, elle ne sut si elle devait la refermer ou entrer. Elle resta dans l’entrebäillement, immobile comme une petite figure pétrifiée.
Ceux qu’elle voyait ne la voyaient pas. C’étaient Christine et Sûrier, Christine sur les genoux de Süûrier. Celui-ci l’embrassait avec sa fougue de phtisique; elle, la gorge renversée, roucoulait comme un ramier. Îls étaient si inconscients, si distraits de tout, que l'enfant put repousser la porte et s’enfuir sans être aperçue.
Frédérique allait avoir huit ans, quand Sûrier, dont le mal s’aggravait, dut ne plus sortir.
Cette pâle face de poitrinaire, si fine, si mobile, s'installa dans l’appartement; l'orage fut là, toujours, mais atténué, transformé en lourde brume persistante. Durs mois pour Frédérique : la présence de Süûrier lui causait un malaise physique. Raidie, crispée, elle ne pouvait ni manger, ni parler à son aise devant lui. Sa santé s’altéra :
Go LES VIERGES FORTES
ce qui surtout la faisait souffrir, c'était la sollicitude de sa mère pour le malade. Déja, elle formait le projet de quitter la maison avec son grand-père, un de ces projets lentement et pro- : fondément müûris d’enfants solitaires, et qui eût certainement abouti. Mais Sûrier s’affaiblit brusquement, et après trois semaines d’agonie, mourut.
Il laissait Christine enceinte.
Après la mort de Sürier, Frédérique connut enfin cette chose adorable : jouir de sa jeunesse. On n’attendait plus de tempêtes dans lappartement de la rue de la Sourdière. Frédérique, robuste, saine et intelligente, aima la vie. Curieuse d'instruction, elle soutirait par des questions incessantes la courte science du grand-père : elle furetait dans tous les livres, entrait en même temps, sans avoir la sensation de l'effort, dans la connaissance des langues mortes et de l’histoire, Elle apprenait en se jouant, avec une institutrice du voisinage, les éléments de l’anglais.Pour l’arithmétique, elle montrait un goût particulier, dépassait déjà son maître. À dix ans, Frédérique était certainement la plus forte élève du père Legay. Elle savait le latin usuel et les éléments du grec; le grec et le latin faisaient partie du mobilier de la maison, — tels les chapeaux que façonnait Christine. Peu adroite aux travaux féminins dont ses goûts l’éloignaient, elle se les imposait comme un exercice d'énergie. Elle avait eu sous
les yeux, depuis qu’elle voyait clair, de si douloureux exemples de défaillance, qu’elle avait conçu le respect de la volonté, deviné la dignité personnelle. Entre son grand-père, dont l’humilité lhumiliait, et sa mère dont elle avait mesuré l’abaissemeut sous la loi de Sûrier, elle laissa germer et grandir en elle une vivace plante d’orgueil. Elle chérissait sa mère, elle aimait le père Legay; mais, si petite, elle les devinait des êtres moralement plus petits qu’elle, comme un enfant créole se sent supérieur à des nègres adultes. Dans les choses mêmes que le père Legay lui avait enseignées, elle comprenait ce qu'il n’y soupçonnait pas. À Christine ne viendraient jamais les scrupules, les espoirs, les rancœurs et les joies qu’elle goûtait, dans sa solitude.
Un fait, alors que l'enfant posthume de Sûrier, Léa, avait un an environ, montrera quel rôle de direction morale, par la seule force d’un caractère plus solidement trempé, avait conquis Frédérique. |
On recevait régulièrement, rue de la Sourdière, vers le premier de l’an, un billet de cent francs dans une enveloppe à l'adresse de Frédérique. Tant que Sûrier vécut, le billet fut naturellement intercepté par lui, et Frédérique n’entendit que vaguement parler de cette somme annuelle dispensée par une divinité mystérieuse. L'année qui suivit la naissance de Léa, quand Frédérique vit sa mère, en un de ces accès joyeux où renaissait
la puérilité foncière de son cœur, brandir le billet bleu sorti de l’enveloppé, devant Legay qui se frottait les mains, elle eut une question sur les lèvres. Pourtant, elle ne dit rien. Elle se retira dans sa chambre, médita quelque temps, debout derrière la porte verrouillée, se mordant la lèvre supérieure par un geste qui lui était habituel, .les bras ballants…. Elle s’examinait, elle se demandait si la connaissance des choses qu'elle avait, si la notion de ses droits était assez nette pour qu’elle suivit une impulsion violente, suggérée par la vue du billet et les façons de ses parents.
Probablement, elle ne se sentit pas assez sûre de son droit ni assez éclairée, car, cette fois, elle ne dit rien. Legay et Christine, qui étaient en somme timides devant cette personnalité morale déjà supérieure, s’entre-regardèrent, et quand elle sortit, cachèrent les cent francs. IL n’en fut plus question. Ils crurent que lenfant oubliait, ils oublièrent eux-mêmes. Frédérique n’oublia pas. Pendant un an, chaque soir, dans son petit lit-cage, à l'heure où elle aimait à réfléchir, les yeux ouverts sur le noir avant de s'endormir, elle imagina le 31 décembre prochain, l’arrivée de la lettre, le billet bleu. Elle s’habitua à l’idée que cette somme était sa vraie propriété, et trouva dans sa conscience loyalement interrogée l’impérieuse indication de « ce qui se devait ». C’étaient ses termes dans ses discussions
avec soi-même, Quand le 31 décembre ramena effectivement la lettre et le billet, Frédérique, tout électrisée par l’accumulation de son énergie, tendit la main à sa mère, et dit :
— Mère, c'est pour moi?
— Oui, répliqua Christine, un peu étonnée.
— Voulez-vous me le donner?
Frédérique manifestait si rarement un désir dont elle bénéficiât, et ses désirs étaient toujours si évidemmentraisonnables, que Christine donna l'enveloppe sans réfléchir, sans hésiter.
La fillette l’ouvrit, regarda le billet de banque. IL était neuf, comme chaque année
— C'est bien à moi, n'est-ce pas, maman?
Christine n'avait aucune présence d'esprit; elle fut embarrassée et balbutia :
— Que tu es bête! C’est à nous tous, à toi et à moi. Tu veux le dépenser pour toi?
— Maman, reprit Frédérique, je crois que c’est à moi que M. d’Ubzac l’envoie.
Le père Legay se rangea du parti de Frédérique, assurément le plus fort.
— Oui, c’est à toi. Achète-toi ce que tu voudras avec. Mais laisses-en un peu à ta mère.
Frédérique, tenant toujours le billet, répondit :
— Écoutez, maman, j'ai quarante francs à moi, que j’ai économisés, je n’ai pas plus... Je vous demande pardon... Prenez-les-moi.. Ce que je mettrai de côté ensuite, je vous le donnerai; mais laissez-moi renvoyer ceci à M. d’Ubzac.
L’effort que lui coûtait cette dernière phrase était trop violent, elle n'y put tenir, elle fondit en larmes.
Christine et Legay, bouleversés, baissèrent les yeux, ne répondirent pas. Un silence lourd de douleurs pesa sur ces trois êtres. Puis Legay toussa. Frédérique courut s’enfermer dans sa chambre : maïs elle emportait le billet.
— Elle est folle, cette petite, dit la mère.
— Après tout, c’est à elle, répliqua Legay.
Mais il ajouta après un silence :
— J'espère que cela ne nous‘causera pas d’ennuis. C’est très bien .ce qu elle fait là. Elle est extraordinaire.
— Oui, c’est très bien.
Ces deux opprimés, qui avaient consommé et accepté leur propre déchéance pendant de longues années, frémirent alors sous un souffle d’émancipation. La première revanche les enivra. Ils firent des projets à fracas, suggérés par Christine : le père Legay revenant chez M. d’Ubzac et lui jetant le billet de cent francs à la figure; tout au moins, Christine le lui renvoyant avec une lettre injurieuse.
Ils ne furent pas mis à l'épreuve de l’exécution.
Frédérique ne leur montra plus le billet et n’en parla plus. Elle le retourna simplement au banquier avec ces quelques mots, médités une année durant :
« Remerciements à M. d’Ubzac et prière de ne plus rien envoyer... Frédérique... »
Ainsi fut rompu, par la petite main ferme d’une enfant, le dernier lien entre la maison de la rue de la Sourdière et l'hôtel du faubourg Saint- Honoré.
Cependant un intérêt nouveau, passionné, animait la vie de Frédérique. Léa, sa sœur, âgée de deux ans, commençait à gazouiller, à rire divinement. L’affection maternelle de Christine, qui n'avait jamais gâté l’aînée, se réveillait pour cette tard venue, d’une exagération quasimaladive. Frédérique ne fut point jalouse. Elle suivit avec une curiosité d’abord un peu craintive, puis avec une émotion religieuse, le développement du petit être. Comme il venait de naître, elle avait considéré sérieusement pendant de longues minutes, la figurine fripée, les mains recroquevillées, le paquet vagissant déposé dans le creux d’un fauteuil. Plus tard, à mesure que le paquet prit des formes humaines, Frédérique, bien mieux que Christine, guetta toutes ses transformations. Elle passait des heures à côté de la bercelonnette, debout dans sa robe demilongue, gaînée de lustrine noire. Elle épiait le mouvement des mignonnes lèvres baveuses, les gestes animaux des pieds, des mains, et,-surtout, les lents déplacements, dans l'orbite, des prunelles bleues. Les yeux, dans la figure chif
fonnée de Léa, étaient vraiment immenses; on ne voyait à distance que ces deux fleurs de bleuets épanouïies sur son visage encore dépourvu de traits. Frédérique, en arrêt devant ces yeux, attendait l'éveil de la pensée. Elle voulait surprendre la première idée de Léa.
Elle la vit positivement éclore. Elle connut le muet langage par lequel l'enfant exprimait des désirs, des sentiments, puis d’élémentaires associations d’idées. On peut dire qu’elle capta la pensée de sa cadette, à mesure que cette pensée jaillit des obscures profondeurs de la matière gémissante. Léa s’habitua, avant même d’user de paroles, à regarder Frédérique qui la devinait… Ensuite elle parla à Frédérique un idiome que, seule, d’abord, Frédérique comprit. Christine en eût conçu de la jalousie si elle eût été sensible à autre chose qu'aux témoignages extérieurs et bruyants de l'affection. Or, Frédérique n’embrassait presque jamais sa sœur, ne lui chantait pas de chansons, ne la berçait guère, ne la faisait pas sauter sur ses genoux; Christine laissa donc à Frédérique le seul domaine que celle-ci enviât, sans propos arrêté, par le goût de pénétrer un grand mystère. Quand Léa sortit des limbes de la première enfance, se traîna, causa, devint cette adorable chose qui émeut les plus insensibles, Christine et Frédérique gardèrent chacune la part qu’elles avaient choisie : Christine eut les caresses, les rires, les puérilités de Léa;
Frédérique fut le miroir de ses pensées, elle lui fut l'explication des choses; rien n’entra dans cet esprit en formation ou n’en sortit, qui ne fût pour ainsi dire contrôlé par l’aînée. Frédérique tamisa pour sa cadette, au crible de son clair génie, les impressions du monde extérieur, comme elle allait bientôt tamiser pour elle les vérités morales que lui avait révélées son enfance douloureuse.
Durant ces années, la destinée paya aux humbles habitants de la rue de la Sourdière l’arriéré de bonheur qu’elle leur devait; elle leur consentit même des avances. Christine avec ses chapeaux, le père Legay avec ses leçons, gagnaïent ensemble à peu près cinq mille francs chaque année. Christine, à plusieurs reprises, avait eu la tentation d’être patronne à son tour, au lieu de travailler pour la modiste du second. Frédérique avait doucement résisté. : malgré les bouderies de sa mère, elle imposait toujours sa volonté. Frédérique répugnait à l’idée d’avoir un atelier, moins par le souci d’une petite administration, d’un roulement de fonds, d’encaissements et d’échéances, — elle se sentait bon administrateur — que par répugnance a vivre avec des filles telles que les employait Mme Gouzy. Elle évitait celles-ci tant qu'elle pouvait; mais pourtant sa mère l’envoyait parfois à l’atelier. Elle était forcée d’y attendre,
debout, sérieuse dans sa gaine de lustrine, et les apprenties de $on âge s’amusaient alors à poivrer leurs conversations pour en voir l'effet sur cette grave figure. Frédérique surprenait les rendez-vous dans la rue, aux heures de sortie. Instruite par son enfance et par toutes ses réflexions de fillette, — en frôlant ce vice cynique, elle avait la sensation de frôler la mort. Quand elle voyait une de ces ouvrières de seize à vingt ans, dont quelques-unes étaient aimables et jolies, se promener sur le trottoir aux côtés d’un monsieur bien mis, chapeau luisant, gants frais, couvant la nuque blonde avec des yeux de faune, — et la petite se rengorgeant, riant, roucoulant, toute rose, aux paroles libertines, Frédérique éprouvait une vraie douleur physique. Elle se réfugiait dans sa chambre, et là, le front dans ses doigts, elle se laissait ballotter, meurtrir comme par des vagues de consternation, d’indignation.
« C’est permis cela? Des hommes riches quin’ont besoin de rien, qui peuvent se marier avec qui il leur plaît, ont le droit de guetter les ouvrières pauvres et de les détourner? IL n’y a pas de loi qui l’interdise? Il n’y a pas de punition ?... Oh! les méchants! »
C'était les hommes qu’elle accusait; elle comprenait que les filles étaient nécessairement des proies, de la matière à jouissance pour les riches! Alors elle revenait vers Christine et
lembrassait d’un baiser un peu timide; elle n’était timide que pour les démonstrations de tendresse, comme tous ceux qui sentent fortement. Elle adorait sa mère pour la vie respectable qu’elle menait maintenant, après une faute unique, qui la lui rendait plus chère — qu’elle n’eût pas voulu effacer du passé, — car elle sentait bien que sa propre force morale, à elle, sourdait de là. Ce qu’elle eût voulu effacer, c’était l’abdication ultérieure : le honteux mariage, et, dans ce mariage, l'amour sensuel dont elle avait été le témoin clairvoyant, indigné.
* La vue et la compréhension prématurées de la vie avaient formé le cœur de Frédérique : elle le savait. Pourtant elle s’efforça de les dérober à sa sœur qui grandissait. On est craintif pour ce qu'on aime. Puis, cette blondine aux prunelles de bleuets, si jolie, si affectueuse, si divertissante, Frédérique la jugeait avec clairvoyance. La ferveur volontaire qu’elle avait, elle, trouvée en soi-même comme un héritage d’aristocratie, ne bouillonnait pas aussi ardente dans la cadette; et Frédérique le savait. La petite Léa n’était pourtant ni inintelligente, ni paresseuse; mais elle rappelaitle caractère léger de Christine, avec quelque chose en plus : le penchant à la colère, à d’enfantines rages brusques. Ceci, c’était l’héritage paternel. Frédérique engagea une lutte obstinée contre cet instinct mauvais, et en triompha. Elle
avait une telle connaissance de l’âme de sa sœur, qu’elle voyait naître l’orage, du plus loin, comme une vigie exercée. Alors elle s’appliquait à détruire la tempête dans le nuage, Elle avait un mot qui dégrisait subitement la petite. Elle lui disait : « Tu vas être follel'» Et le reproche, dans cette bouche sérieuse, touchait Léa comme le rappel d’une infirmité.
Ainsi l’influence d’une enfant restaurait le foyer du père Legay, bouleversé par l’infamie. Tout le monde avait, pour ainsi dire, depuis La mort de Sûrier, grandi autour de Frédérique, grandi comme elle, à sa mesure. Christine, avec son âme de modiste, livrée aux fréquentations d’un atelier, eût glissé à un certain cynisme de langage; elle s’en était naturellement détournée, parce que, plusieurs fois, sur un mot brutal échappé à ses lèvres, elle avait vu des larmes silencieuses dans les yeux de sa fille. Legay et Christine eussent volontiers triché sur les comptes, ils eussent « fait comme tout le monde », c’esta-dire profité des erreurs d’autrui, et tenté quelques erreurs profitables. Depuis que Frédérique avait pris en mains les livres de la maison, une rigide observance imposait à tout le monde l’esprit de scrupule.
L’odeur salubre de l’honnêteté purifiait cet intérieur où avaient flotté des miasmes malsains. Et, grâce à cet air plus respirable, on vivait plus heureux.
Dans cette paix tardive, des années passèrent qui n’amenèrent que les changements prévus, ceux dont la raison suffisante est la succession même des jours. Au commencement de 1889,
voici ce que le temps avait fait des Legay-
Sûrier. Le père Legay était mort depuis cinq ans; une embolie l’avait abattu un matin qu’il faisait son cours rue du 29 Juillet. Sa fille, ses petites-filles, lavaient pleuré avec sincérité. Mais, comme ce pauvre homme n’avait jamais été qu’un absent de la vie, la vie avait repris son cours sans que cette absence fût sentie bien cruellement par ceux qui demeuraient.
L'argent qu’il gagnait ne manqua même pas:
Christine, Frédérique et Léa, travaillant toutes les trois, arrivèrent assez vite à compléter un revenu d'environ six mille francs: c’était l’aisance pour ce ménage modeste; c'était La possibilité des économies. Frédérique, tout en donnant des répétitions de mathématiques et de latin, avait
appris à fond la comptabilité, le contentieux.
commercial. A dix-neuf ans, recommandée par la famille d’une de ses élèves, un vieux chef comptable la prenait comme aide, dans une importante usine de papiers peints : la maison Jude-Duramberty fils, rue des Vergers, dans le faubourg Saint-Charles, près de Javel. Elle y faisait preuve de telles qualités que, deux ans plus tard, le vieux comptable ayant dû prendre
sa retraite définitive, on ne songea même pas à le remplacer. Elle gagna dès lors deux cents francs par mois. Très appréciée par son patron, homme énergique et clairvoyant, elle voulut que Léa fît dans la maison son apprentissage de dessinatrice. Léa montrait, en effet, pour le dessin un goût singulier : or l’idée de Frédérique pour sa cadette, comme pour elle-même, était qu’un vrai métier, surtout un métier industriel, assure la liberté de la femme. L'apprentissage de Léa n’excéda pas une vingtaine de mois; au bout de ce temps, Frédérique eut 1a joie d’obtenir que sa sœur, isolée des autres ouvrières, travaillât dans une pièce contiguë à son propre bureau, Quant à Christine, devenue très grasse et très sédentaire avec les années, elle occupait la solitude de ses journées à façonner de ses adroites petites mains des chapeaux pour Gouzy (Legros successeur). De temps en temps, elle faisait monter auprès d'elle les modistes, pendant Pabsence de ses filles, pour tenir compagnie à son travail et bavarder. |
Au mois d'avril 1896, un petit événement, presque inaperçu d’abord, décida de l’avenir des deux jeunes filles.
La chambre isolée, qui avait été un temps la chambre de Sûrier, fut alors louée — ainsi que Christine lapprit par les ouvrières de Mme Legros, — à une étrangère, « une boscotte, une
originale, qui n’avait pas l'air d’avoir les pieds trop chauds. » Tels furent les renseignements : que Christine communiqua à ses filles, un soir, comme l’on dinait. On n’en parla pas davantage. Quelques jours plus tard, l’usine Duramberty chôma quarante-huit heures pour réparations au moteur. Frédérique, rentrant chez elle vers onze heures du matin, joignit sur le palier du second étage, — où elle paraissait reprendre sa respiration, — une toute petite personne, vétue de noir, un peu contrefaite, pâle comme un pain à chanter, dépourvue de seins et de hanches, sans rien de la femme que des mains fines d’une touchante maigreur, dont l’üne s’appuyait à la rampe.
Cer être chétif laissa passer Frédérique qui montait de son pas alerte et ferme. Sur le palier, où les deux vêtements noirs se frolèrent, l’étrangère regarda un instant la jeune fille.
Pourquoi ce regard troubla-t-il Frédérique?
Elle le sut plus tard quand elle eut vu s’exercer ailleurs la même puissance magique. Maintenant, — seule dans sa chambre, le regard mystérieux la poursuivait comme des taches de soleil qu’elle eût gardées sur la rétine. C'était par un matin d’avril d’une délicieuse fraîcheur. - Frédérique, la poitrine agitée, subissait une réaction violente, qui ne peut vraiment se comparer qu’au coup de foudre de l'amour... Dans la pénombre de l'escalier, les prunelles de cette ché-
tive femme en noir l’avaient sondée, avaient semblé la reconnaître. Elles étaient bleues et cependant ne ressemblaient ni aux yeux de Léa, ni à ceux de Christine. Elles avaient le bleu d’un ciel oriental; elles disaient la miséricorde, la tendresse, avec une innocence enfantine. Comment expliquer leur pouvoir? Frédérique n’y parvenait pas, et à mesure qu’elle s’y efforçait, son trouble grandissait. Comme l’étrangère l'avait regardéel... Tel, sans doute, le Christ lorsqu'il disait: « Si tu veux être parfait, laisse tout et suis-moi... » Oui, la clairvoyance de la jeune fille ne pouvait s’y tromper : il y avait une volonté d’appel en ce regard tranquille et persuasif.
D’appel vers quoi ?
Vers quoi la sollicitait l’étrangère ?
Frédérique déjeuna distraitement, insensible aux inépuisables récits de sa mère sur les mœurs de Mn: Legros, dépeintes par les ouvrières.
— Je vais au Musée du Louvre, dit Léa à sa sœur. Viens-tu avec moi, Frédérique ?
— Non... j'ai des lettres à écrire.
Elle souhaitait la solitude... Dés que Léa fut partie, elle écrivit, en effet, quelques lettres; puis, saisie à son tour d’un désir de mouvement, elle prit le prétexte d’un achat pour sa mère et sortit. Elle marcha dans ce gai Paris que rajeunit le printemps, par la rue Royale, par la place de la Concorde, par le boulevard Saint-
Germain. Malgré son absence de coquetterie, malgré ses vêtements noirs, si simples, et son effort d’être inaperçue, — sa taille haute, l’élégance de ses formes, son visage noble et pensif valaient souvent à Frédérique les exclamations flatteuses, parfois des avances cauteleuses ou brutales des hommes. Elle n’avait du reste qu’a fixer ses yeux graves sur le suiveur trop entreprenant, pour que celui-ci abandonnât la partie. Mais chacune de ces tentatives la blessait comme une injure. Cette fois, elle se laissa suivre, elle subit les admirations sans même y prendre garde.
__ Une aurore se levait devant elle. Quelque chose d’inconnu, de neuf mais de grand, allait advenir. Son émoi était à la fois sentimental et religieux. Cette femme aux yeux d’apôtre l’entrainerait-elle dans une nouvelle secte? Étair-ce une de ces évangélistes qui faisaient alors retentir Paris de leurs apostolats, d’ailleurs reçus par des lazzis? Frédérique, bien qu’elle continuât d’accomplir ses devoirs de cacholique, n'était point portée vers l'Église. Elle s’en tenait à un minimum de pratiques extérieures. Îl n’y avait guère de chances qu’on l’attirât par des cantiques, des génuflexions et des prêches.
Alors, que lui voulait cette inconnue, où la mènerait-elle ?
Frédérique fit des emplettes dans un grand magasin de la rive gauche et regagna la rue de la
Sourdière en omnibus. Il était environ quatre heures et demie quand elle rentra. En passant sous l’étroite voûte du corridor, elle entendit la voix de sa mère, une jolie voix juste, un peu tremblante, qui fredonnait la Chanson des Blés d'Or... Cette gaieté l’attrista. « Chère mère, chère mère-enfant! » Combien sa légèreté contrastait avec les soins puissants qui agitaient Frédérique! « Si j'avais eu une mère pareille à cette étrangère... » Elle surprit cette pensée et la repoussa aussitôt, comme.une absurdité et un blasphème.
Au tournant du second étage, elle dut s’arrêter, son cœur battait trop tort. « Sicette femme était là, encore? » L’escalier, le palier étaient vides. Elle continua sa montée, elle entra. Christine, assise à côté de la fenêtre, en lâche peignoir mauve, du soleil dans ses cheveux blonds, tenait à distance, pour en juger l'effet, son poing coifté d’une toque de tulle gris, parée de myosotis… Elle se retourna :
— Comme tu es pâle! Es-tu souffrante ?
— Non, mère, répondit Frédérique, se maïtrisant.. Voici mes achats... J'ai trouvé un coupon de velours grenat... Mais les fleurs sont trop chères; il n’y a pas d'occasions... J’ai pris ces épis verts. On pourra toujours les rendre. Où est Léa?
- Christine, qui palpait le coupon de velours grenat, répliqua d’une voix absente :
— Léa? Elle est rentrée de bonne heure, mais, depuis, je ne sais ce qu’elle est devenue.
Frédérique fit vivement le tour du logement.
— Je ne la vois pas.
— Elle est peut-être repartie; demande à Émilie. |
Émilie, c'était la bonne, une grosse Berrichonne de vingt ans, une face rubiconde et ronde de fromage hollandais, montée sur un corps trapu de fermière.
— Oh! maman! s’écria Frédérique d’un ton de reproche. J’espère que vous ne l’avez pas envoyée chez Mne Legros |... |
C'était pour elle une inquiétude perpétuelle, soustraire Léa aux avances des ouvrières, que sa jolie figure et son air d’ingénue tentaient. Christine rougit, décontenancée, comme toujours, quand Frédérique témoignait d’un souci moral qui lui était étranger. Elle allait répliquer des mots acerbes, quand, par la porte de l’appartement, laissée entre-bâillée, on entendit la voix de Léa.
— Tiens, elle n’est pas loin, ta sœur! dit Christine, boudeuse.
Frédérique courut sur le palier. Au même moment, la porte de l’ancienne chambre de Sûrier s’ouvrit; l’on vit, encadrées dans le chambranle lumineux, la silhouette déviée de Pirnitz et la silhouette longue, harmonieuse de Léa.
Pirnitz avait posé sur le bras de la jeune fille
sa main douloureuse, aux doigts grêles, aux frêles muscles visibles sous la peau.
Frédérique fut aussitôt jalouse et irritée. Léa s'empressa vers elle. L’étrangère, sans passer la porte, sans parler, observait les deux sœurs. Frédérique reprit assez possession de soi pour dire à Léa d’une voix basse où tremblait un reproche :
— J'étais inquiète, je te cherchais.
— Je ne t'ai pas entendu rentrer. Pardonnemoi, dit Léa. Ma sœur Frédérique, ajouta-t-elle ; Mademoiselle Romaine Pirnitz. |
Frédérique s’inclina en silence. Pirnitz répondit à la pensée qu’elle n ‘exprimait pas.
— Oui, nous nous connaissons, Léa et moi.
— Oh! pas beaucoup encore, fit Léa en rougissant.. J'ai rencontré mademoiselle à plusieurs reprises; nous nous disons bonjour. Aujourd’hui, pour la première fois, je me suis permis d’entrer dans sa chambre.
Frédérique pensait : « Elle aussi a subi le magnétisme de cette femme, et elle me l’a caché... » Elle ne sut si elle était contente ou fâchée. Si prompte d'ordinaire à se résoudre, et d’esprit si présent, avant de décider ce qu’elle allait faire, sa main était prisonnière dans la longue main souffrante de l’étrangère. Celle-ci ne lui fit pas de compliment de bienvenue, n’usa pas de formules. Elle lui dit simplement :
— Je suis heureuse de vous voir et de vous connaître. Cela devait être, n’est-ce pas ?
Frédérique, qui se sentait en présence d’une volonté supérieure à la sienne, tenta de s’y soustraire :
— Excusez-moi, j'ai laissé ma mère seule et elle ignore où est Léa...
Romaine Pirnitz sourit, comme si elle connaissait l’indifférente Christine :
— Oh! votre maman ne dira rien.
Sous la double pression de Léa et de la dame, Frédérique pénétra dans: la chambre autrefois redoutée, haïe… Et soudain, elle eut le sentiment qu’il était bon, qu'il était providentiel que cette noire silhouette d’apôtre vécüt là, er que, maintenant seulement, le sort qui pesait sur cette chambre était conjuré. Elle poussa un grand soupir. Un serrement de main lui répondit.
— Asseyez-vous, mademoiselle, dit Romaine Pirnitz. Laissez-moi vous regarder. Je vous connais un peu déjà, et je veux vous connaître parfaitement. |
De sa voix charmante, l’inconnue raconta que, leur voisine depuis une quinzaine de jours, elle avait pris tout de suite en sympathie le ménage laborieux et honnête des Sûrier. Frédérique, caressée par la musique des mots, se demandait :
« Pourquoi suis-je ici? Pourquoi ai-je du plaisir à m'y trouver? Pourquoi suis-je troublée et joyeuse ? »
Elle inspectait cette chambre, si différente de
l’ancienne chambre de Sürier. La tapisserie avait été renouvelée: elle était maintenant de couleur crème avec des pâquerettes et des marguerites semées en bouquets çà et là. Un étroit lit de cuivre, bordé carrément comme un lit de militaire, meublait le tympan à droite de la fenêtre. Deux bibliothèques, en bois blanchi, s’encastraient dans les panneaux laissés libres par le lit et par une large table d’architecte, couverte de papiers. Une carpette très modeste, très propre, décorait le centre de la pièce; sur la cheminée, deux vases contenaient des fleurs de la saison, giroflées et lilas. Au milieu, dans un cadre de peluche, se voyait la photographie d’une femme d’une trentaine d’années, un peu forte, — avec une dédicace signée, si grosse et si nette, que Frédérique la lut de sa place : c4 ma chère Romaine Pirnirz : Herminie Sang. Les notes dispersées sur la table étaient noircies d’une petite écriture rigide. Sur les rayons des bibliothèques, quantité de livres s’étageaient, presque tous brochés. |
L’étrangère disait :
— Je vous observe chaque matin, quand vous partez pour votre travail. Vous allez, si alertes et si rieuses.… Et toujours seules! N’avez-vous
$ aucune compagne de votre âge ?
à De toute autre que de cette femme, qu’elle connaissait depuis quelques heures, Frédérique eût repoussé une pareille question avec dédain.
Mais il était si clair que nulle envie de scruter inutilement, égoïstement, les affaires d’autrui, n’animait Pirnitzl.… C'était l'affectueuse anxiété d’une sœur de charité, demandant à la malade: « Ne souffrez-vous pas ainsi? » Frédérique, dont le trouble se fondait maintenant dans une sensation de bien-être confiant, répondit, le cœur doucement attendri :
— Oui, nous vivons seules, nous n’aimons pas beaucoup faire des connaissances... Léa et moi, nous nous suffhisons parfaitement.
Léa, sur ce mot, embrassa sa sœur avec une tendresse passionnée. L'entretien continua, sans que Léa y prit part, entre Frédérique et Pirnitz. La chétive femme en noir recroquevillée dans son fauteuil d’osier, parlait de toute sa personne contrefaite et pourtant agréable, de ses mains
mobiles, de ses beaux yeux mats, autant que de ses lèvres de miséricorde qui, s’agitant, découvraient de petites dents d’enfant, bousculées et saines. Quant à Frédérique, si peu expansive d'habitude, elle conta, dès ce premier jour, beaucoup de sa vie. Elle dit qu’elle avait perdu son grand-père; elle expliqua le travail de sa sœur, et le sien, à l'usine Duramberty. Elle avoua qu'elle savait le latin, un peu de grec et d’algébre; mais, sauf quelques mots d’anglais, elle ignorait les langues vivantes.
— Moi, je vous les apprendraï... J’en connais cinq! Oh! ce n’est pas difficile, ajouta l’étran-
gère avec un sourire d’'humilité sincère. Et puis, ‘moi, c’est toute ma science.
Elles causèrent du passé; Romaine Pirnitz dit qu’elle était née en Hongrie, qu'elle avait voyagé en Amérique, en Angleterre, dans l'Europe septentrionale, — qu’elle venait à Paris pour des affaires dont elle n’expliqua pas le détail, mais qui semblaient concerner l'éducation des femmes. Elle demanda à Frédérique : -
— Ÿ a-til longtemps que vous avez perdu votre père ?
La question, certes, était bien naturelle. Mais Frédérique en fut si troublée et rougit si fort qu’elle ne put répondre. Romaine Pirnitz détourna aussitôt la conversation sur sa famille à elle, famille de bourgmestres aux environs de Pest. Elle avait étudié au collège de Bude, où elle connut cette Me Herminie Sanz dont le portrait ornaït la cheminée.
Mais, depuis qu'il avait été question de son père, Frédérique, devenue sombre, se taisait. Pirnitz cessa de parler. Les deux jeunes filles se levèrent et prirent congé. Pirnitz leur serra affectueusement les mains. Du seuil, elle leur dit :
— Puisque vous aimez à lire, je vous prêterai tous les livres que vous voudrez. J’en ai beaucoup.
2 contrôler et de se gouverner, pour ne pas corriger très vite un élan qu’elle considéra comme une lamentable faute d énergie. Le soir même, avant le premier sommeil, à cette heure silencieuse où elle avait coutume d’exercer sur soi-même une sorte d'examen critique, elle se gourmandh : :
— Comme je suis peu maîtresse de moil Comme je me connais mal!
Elle s’irritait d’avoir découvert brusquement un coin de son cœur où pouvait germer une sympathie irréfléchie. Elle trembla en songeant que, peut-être un jour, au lieu de l’inoffensive et chétive voisine, un homme pourrait en provoquer une pareille.
— Pauvre maman! pensa-t-elle. je suis aussi faible qu’elle. et je la jugeais!
Elle se prouva cependant, en cette occasion, combien elle était différente de la volage Christine. Malgré le sentiment confus, puissant, qui l’attirait vers l’étrangère, elle l’évita; elle eût souhaité imposer la même loi à Léa. Les deux jeunes filles, comme embarrassées l’une en présence de l’autre, parlaient peu de Pirnitz. Léa avait seulement dit le lendemain :
— N'est-ce pas qu’elle est aimable?
— Oui, répondit Frédérique, c’est une femme.
gracieuse et intelligente.
Elle avait envie d'ajouter :
— Je n'aime pas beaucoup, par exemple, sa façon de contraindre les gens à se lier avecelle.
Mais la force d’équité qu’elle portait en ellemême lui ferma la bouche. Sans savoir exactement ce qui lui avait valu les avances de Pirnitz, elle était tellement sûre que ce n’était point une basse curiosité!
Il fut d’ailleurs impossible, désormais, d’empêcher que des relations de voisinage s’établissent entre le logement de Christine et ce qui avait été la chambre de Sürier. Christine eut bientôt fait connaissance avec Romaine : il ne se passa guëre de jour sans que, de porte à porte, l’on se visitât.
Christine et Léa allèrent souvent chez Pirnitz. Pirnitz vint plus rarement chez Christine, et jamais sans y être appelée. On l'invita à diner; elle s'y refusa longtemps, puis, craignant de faire
FRÉDÉRIQUE . 8$f
de la peine, elle accepta. Elle parut une étrange convive. Elle ne mangeait pas de viande, ne buvait que de l’eau, grignotait à peine quelques légumes... Elle parlait volontiers, avec un léger “accent très doux, narrait mille histoires sur ses voyages en Europe et en Amérique. Elle aimait l’ Amérique, particulièrement Boston, dont elle dépeignait avec admiration l'activité grave, l’aristocratique intellectualité.
— Vous étiez... professeur dans des érablissements? demandait Christine.
Pirnitz répondait sans embarras :.
— Il m’est arrivé de donner des leçons, quand les circonstances s’y prêtaient. Mais mon désir était surtout de m’instruire.
— On est heureux, répliquait Christine, ses yeux bleus remplis d’une vague rêverie, quand on a les moyens de faire des voyages!
— Oh! cela ne coûte pas bien cher à qui sait se contenter de peu. Le prix de la vie est le même, dans toutes les contrées du globe, pour les humbles. | |
Pirnitz se ramenait ainsi, constamment, et d’une parfaite simplicité, au niveau des humbles qui l’écoutaient. Mais, malgré tout, Christine et ses deux filles avaient conscience de n'être point, il s’en fallaic! les égales de cette petite souffreteuse si modeste, qui buvait de l’eau, se nourrissait de légumes, en racontant ses pérégrinations.
PC
Personne, autour delle, ne savait encore exactement ce qu'elle faisait. La tête bourrée d'histoires romanesques lues dans les feuilletons et de commérages de modistes, Christine opinait : | | |
— C'est peut-être une grande dame qui a eu des aventures et qui vient se cacher à Paris.
L'hypothèse d'aventures amoureuses advenues à cet être sans sexe, habillé de cachemire noir et portant en plein hiver un petit chapeau de paille noire était si peu vraisemblable, que Christine, après l'avoir émise, riait aux éclats. La concierge, la modiste et Maxime, coiffeur pour dames, à la suite de conférences tenues dans la loge, se demandèrent si cette Pirnitz n'était point une espionne allemande. L’invention ne tint pas longtemps contre la sympathie mystérieuse qu'inspirait Pirnitz. Ils proclamérent dès lors qu’elle devait être une révolutionnaire, une nihiliste russe : ce qui satisfit tout le monde. On expliquait ainsi sa réclusion presque absolue, sa frugalité, sa discrétion. On n'eut d’ailleurs pour elle que plus d’égards : le petit peuple de Paris adore les révolutionnaires.
Seule, Frédérique, bien qu’elle s’imposät de ne jamais interroger Pirnitz, commençait à pénétrer les vraies causes, le véritable objet de son activité. Elle avait beau s'isoler de la Hongroise, entrer rarement chez elle, ne lui parler jamais
avec intimité, elle était trop perspicace pour ne pas relier ensemble ses observations presque involontaires. - |
Elle avait vu les titres de plusieurs ouvrages que Pirnitz lisait et annotait. C’étaient d’abord
des brochures d’économie sociale : l’cAllairement :
artificiel, — l'Assurance maternelle, documents sur les œuvres des libérées, — La Société américaine,
— Rapport de M. le ministre belge de lin-
struction publique sur les écoles libres de femmes en
Angleterre. Outre ces livres, Pirnitz s’entourait de traités sur les arts manuels, l’ébénisterie, la décoration, les étoffes, la céramique, la tapisserie. Elle étudiait aussi l'architecture, copiait et annotait des plans d'écoles, d’universités, de prisons. Frédérique en conclut que l’étrangère étaic ‘ce qu’on appelle une philanthrope, c’est-à-dire une personne qui travaille gratuitement pour Le bien de l'humanité.
Outre la préoccupation nouvelle et profonde que fournit à Frédérique l’idée d’un tel dévouement au bonheur d’autrui, apparition de l’étrangère eut sur elie un autre effet : elle lui découvrit un vice de son propre cœur. Frédérique dut s’avouer qu'elle était jalouse. Certes, Léa restait toujours soumise à son aînée, incapable de penser et de vouloir sans elle. Frédérique gardait les clefs de cette jeune âme. Mais, tout de même, elle n’était pius le seul être humain dont la société plüt à Lea.
Léa travaillait volohtiers avec Pirnitz, parlait volontiers à Pirnitz. Or, Frédérique souffrait de voir ces deux êtres se connaître et se complaire. « Je suis jalousel » Elle se jetait à ellemême cette injure. Oui, jalouse de Pirnitz autant que de Léa. Pourquoi? Elle n’avait jamais souffert ainsi quand Léa embrassait sa mère, et pourtant Léa, plus expansive, embrassait Christine avec une tendresse fervente. Mais Pirnitz disputait une partie du domaine de Frédérique : l'esprit de Léa. De cela, l’aînée en voulait à Pirnitz; elle en voulait à Léa de communier avec Pirnitz plus qu’elle-même.
Six mois passèrent ainsi, qui furent pour Frédérique une dure école de douleur intime et de discipline volontaire. Elle était précisément à l’âge où, chez la plupart des jeunes filles, la sensibilité s’éveille. Tout le drame qui se joue dans ces cœurs épanouis autour de l’inévitable amour, gravita pour elle autour de l’unique amour de sa vie, plus que fraternel, plus que maternel: celui qu'elle donnait à sa sœur. Nos chagrins sont proportionnés, non pas seulement aux causes qui les produisent, mais à la résonnance de nos âmes: La grande âme de Frédérique souffrir, et de penser que Léa pouvait aimer une autre qu’elle, et de combattre un violent attrait, et de sentir que l’ivraie de l’envie germait obstinément en elle, malgré ses efforts pour l’extirper.
Or, la jalousie de Frédérique se trompait, tant sur Léa que sur Pirnitz.
L'affection que lui portait Léa n’avait subi aucune altération de son commerce avec l’étrangère. Ce que Frédérique ignorait, ce ‘que Léa, d’une extrême pudeur sentimentale, n’avait pas - avoué à sa sœur, c’est que toutes deux s’entretenaient surtout de Frédérique. Frédérique ignorait aussi que Léa, plus obéissante aux mouvements de son cœur, avait confié à Pirnitz le triste secret de leur naissance. L'accord absolu de Léa et de Pirnitz était donc scellé dans la tristesse et dans la joie, par l'orgueil que Frédérique inspirait à sa caderte, par Phumiliation du . passé. Frédérique devait être vaincue par cette coalition d'amour.
Au cours du mois d'octobre 1896, l’année belle, chaude et fructueuse, finissait dans le resplendissement d’un automne parisien, égal en splendeur aux arrière-saisons méridionales. Christine, de plus en plus sédentaire, aimait à passer la soirée assise à sa fenêtre où elle travaillait tout le jour entre ses filles, dont l’une, parfois, lisait à voix haute. Pirnitz, depuis quelque temps venait plus souvent s'installer auprès d’elles. Par la tiédeur amollissante de ce calme automne, tandis que la rue envoyait son léger brouhaha de causeries en plein air, elle se laissait aller à conter ses voyages, si simplement, si abondamment, qu’on se gardait de l’interrompre,
et que Christine, ravie, s’écriait, quand elle se taisait :
— Encorel Encore!
Ce soir-là, on avait parlé de Londres; Pirnitz avait évoqué la ville aux faubourgs infinis, grande comme un monde, avec son fleuve jaune, chargé de navires, ses brouillards, ses parcs verts. Elle disait sa surprise, le premier matin où elle y arriva venant. d'Allemagne, — il y avait bien des années de cela!
— C'était un dimanche; j'errais dans la Cité vide, cherchant cette foule agitée dont on m’avait parlé.
Elle se tut quelque temps. Frédérique, les yeux fixes, Léa tenant une des mains de sa sœur aînée, Christine, un sourire d’amusement sur ses lèvres fraîches encore, rêvaient.
— Îl y a quinzé ans, murmura Pirnitz.. Depuis, je n’y suis pas retournée. Et j’ j'y serai de nouveau dans quatre jours.
On ne comprit pas bien ces derniers mots, tant ils étaient peu attendus. Frédérique demanda :
— Vous retournez à Londres?
— Oui, après-demain. J’y vais revoir une amie à moi qui dirige une institution de jeunes filles dans Kensington-Road. Cette Mme Herminie Sanz...
— Vous ne me l'aviez pas au fit Léa d’un ton
de reproche.
— Chère enfant, répondit Pirnitz en la cal-
manñt du regard, j'ai décidé mon départ il y a seulement quelques heures. :
— Mais vous reviendrez bientôt? questionna Christine. | |
— Je n’en sais rien. Peut-être dans un mois, peut-être dans un an... Peut-être...
Elle regardait Frédérique. Elle la vit si pâle qu’elle n’acheva pas, qu’elle ne prononça pas le terrible verbe des éternelles séparations.
Léa, déjà, fondait en larmes, silencieusement, puis, ne pouvant plus contenir ses sanglots, quittait la place. Frédérique ne prononça plus une parole. La conversation continua entre Pirnitz et Christine, banale et pourtant signi- . ficative chaque fois que Pirnitz y mettait sa ré. plique.
Vers dix heures, l'étrangère prit congé de ses voisines. Léa couchait dans la chambre de sa mère. Frédérique avait obstinément conservé son petit dortoir d’enfant, le cabinet d’où jadis elle entendait les répugnantes rentrées de Sürier. Elle embrassa Léa, qu’elle trouva en prières au pied de son lit, effleura les joues de sa mère, et s’en alla fermant sa porte sur elle, comme les autres soirs.
Près de la lampe allumée, elle ouvrit un livre. C'était le troisième volume de la Guerre et la Paix. Elle s’était quelque temps passionnée pour les héroïnes de Tolstoï; puis Natacha, Marie et les autres avaient fini par lui déplaire. Elle les
trouvait trop préoccupées des hommes, trop fatalement promises à l'amour ou au mariage... Sonia seule l’attirait, parce qu’elle: acceptait son .
célibat sans récriminer, comme une loi de l’ave-
nir féminin.
Aujourd’hui, elle s’efforçait vainement d’attacher sa pensée à une lecture. Le départ de Pirnie l’obsédait.
« Elle part. Elle ne reviendra peut-être jamais. Ce n’est pas possible. »
L'impossibilité, c'était que toute relation fût dès lors rompue avec la Hongroise, et qu’elle ne la revit plus, et que rien n’advint dans sa destinée à elle, Frédérique, par Pirnitz.
« Ce n'est pas possible. »
Pour la première fois, elle s’avouait qu’elle avait, depuis des mois, compté sur Pirnitz pour se recréer, pour trouver à sa vie cette issue qu’elle pressentait, mais qu ‘elle ignorait.
« Et la voilà qui me laisse toute seule! »
Tous les projets, même les plus fous, roulèrent alors dans cette tête si sage. Elle pensa à tout quitter, à accompagner Romaine en Angleterre.
Et Léa?.…
« Eh bien, j'emmènerai Léa! »
Elle se sentait déjà la force apostolique de tout laisser en arrière, hormis sa sœur, âme de son âme. Elle résolut de voir Pirnitz le soir même. L’étrangère dormait peu, travaillant tard dans la
nuit Frédérique quitta doucement sa chambre, puis l’appartement, et alla frapper à la porte d’en face. Un peu de lumitre glissait par dessous.
— Entrez!
Pirnitz écrivait, penchée sur le papier, car ses beaux yeux étaient myopes. Elle posa sa plume, et se tournant à demi, regarda Frédérique, debout sur le seuil :
— Je vous attendais, lui dit-elle.
Frédérique le savait. Il y avait eu, dans le regard de Pirnitz, quand elle disait ce « Peutêtre... » qui avait tant ému la jeune fille, un appel inéluctable.
La poitrine agitée, elle ne bougeait pas. Alors Pirnitz lui ouvrit les bras. Elle s’y jeta éperdument, comme à la recherche d’une étreinte marernelle, sûre et réconfortante, que les bras de Christine ne lui avaient jamais donnée.
— Mon enfant! Mon enfant! dit Pirnitz.
Frédérique s’abartit à ses pieds, le front caché dans les mains souffreteuses, qu’elle mouilla de ses larmes.
— Îl ne faut pas pleurer. Il faut me parler à cœur ouvert. Il faut être forte.
— Oui, murmura Frédérique, s’essuyant les yeux avec une violence nerveuse... Je ne sais ce que j’ai... Pardon... Je suis irritée contre moi, contre mes nerfs. Mais j'ai été si troublée, ce soir, quand vous avez dit que vous quitriez Paris...
Elle ne dissimulait plus son besoin de la présence de Pirnitz.
— Et si ce départ au lieu de nous isoler l’une de l’autre, nous unit? O chère enfant, prenez confiance. L'annonce de mon voyage nous a déjà rapprochées; demain, quand j'aurai quitté cette maison, vous me sentirez plus proche encore.
Car, absente, je vous appellerai toujours : et vous ne me résisterez plus. Allons, relevez-vous. Asseyez-vous 1C1.
Frédérique obéit. Elle s’étonnait d’entendre l’étrangère lui révéler à elle-même, si simplement, son propre cœur. Elle balbutia :
— C'est vrai. Je vous résistais. Et pourtant vous occupiez toute ma pensée.
: — Non seulement vous me résistiez, mais vous m'avez détestée, un peu!
— J'ai souffert de sentir que vous me preniez le cœur de Léa, et que vous aimiez Léa mieux que moi.
— Chère Frédérique! Léa et moi, nous parlions de vous seule. Et je ne vous préfère point Léa, que j'aime cependant comme une fille. En vous j'ai foi pour accomplir de plus grandes choses.
— Est-il possible? murmura Frédérique.
moi... moi? Vous avez songé à moi?
Elle regardait le visage mystérieux de l’étrangère, qui lui répondait : Ouil... La joie l’exalta, la joie de l'être jeune qui, ayant aimé dans
une pudeur secrète, apprend soudain qu’il est aimé... Ce fut cela et ce fut davantage : car une illumination de l'esprit coïncida avec l’échauffement du cœur. Toute âme juvénile, dans sa première affection, apporte un besoin infini de se soumettre, de se dévouer. Frédérique immola plus qu’une autre : elle immola sa pensée orgueilleuse et sa sensibilité farouche. Ce fut un abandon absolu, délicieux, le sacrifice aveugle à un être et à une idée confondus, indiscernables l’un de l’autre. Elle s’offrit passionnément à l’idée et à l’apôtre, avec l’irréflexion de l'amour.
Elle leva sur Pirnitz un regard vaincu :
— Je ferai ce que vous me direz de faire. Je vous appartiens. Oh! faites-moi servir à ce qui est bon... Je ne sais, moil.. Je voudrais tant savoir!.…
— Le chemin est rude, dit Romaine. Ce qui était exigé des premiers chrétiens n’est rien à
côté de ce que demande la cause de l'humanité.
Voyez quelle vie est la mienne. Je n’ai pas de patrie, pas de foyer... Il est doux pourtant, n’est-ce pas, d’être aimée, d’avoir des enfants ?
— Je ne me marierai jamais, interrompit Frédérique.
— Pourquoi?... Il me semblait bien que vous pratiquiez une austérité peu habituelle aux jeunes filles. Je ne vous ai jamais vue parler à un homme. Pourquoi ?
— Parce que l'union avec les hommes que je
vois, la vie auprès de l’un d’eux me ferait horreur, ceux de ma condition comme les autres, comme les riches. Ma Léa chérie et moi-même, noûs ne saurions faire un pas dans la rue sans entendre des paroles odieuses qui veulent dire : Prostituez-vous!.… Prostituez-vous!.. Oh! Paris! que de fois j’ai pensé à m’enfuir dans le fond d’une campagne avec Léa, pour en être délivréel | |
Elle continua après une pause :
— Ou bien, il y a le mariage... Se marier, accroître le nombre des ménages pareils à ceux qui habitent cette maison et les maisons voisines. La femme, bête de somme, battue et accablée.. La femme allant de son côté, l’homme du sien, et cette infamie double s’étalant sous les yeux des enfants. Non, je ne me marierai jamais!.… J'ai trop vu... trop compris... depuis que je suis toute petite.
— Je le sais, dit Romaine.
— Vous le savez? Léa vous a dit ?.….
— Oui.
Frédérique devint pourpre.
— Elle a bien fait, reprit Pirnitz en caressant
les mains de la jeune fille dont les yeux demeu-
raient baissés. Croyez-vous que j'aime et que j'estime moins votre mère à présent? Loin de là. C’est cette dure épreuve subie par elle qui m’a amenée à la chérir.. Et puis, j'ai retrouvé en elle un peu de ma vaillante Frédé-
rique. Vous l'avez élevée, vous, dans le plus beau sens du mot. |
— Hélas! dit Frédérique, il y a des choses dans le passé que je n’ai pu défaire... Que ma mère ait été séduite et abandonnée, la faute en est au misérable qui l’a trompée... Mais d’avoir accepté cela. pour de l’argent!.…. Pauvre mère! Personne ne lui avait enseigné la dignité de la vie. Elle était une proie, comme tant d’ouvrières. Et le responsable de cet indigne marché, c’est encore l’homme qui, moyennant quarante mille francs, s’est cru libéré de ses devoirs envers elle et envers moi. Dire que cet homme vit, qu’il est marié, qu'il occupe de hautes fonctions. Quelle conscience s'est-il donc faite?
Elle n’était plus haletante ni timide. Elle parlait avec âpreté, sans emphase.
— Il ne faut pas trop longtemps s’attarder dans le passé, dit Pirnitz. Le passé est mort; il ne changera plus. Laissons les morts enterrer les morts! Regardez le chemin qui s'ouvre en face de vous, et non celui qui a été parcouru par vos parents. Des temps nouveaux $’approchent. Ce n'est point en condamnant votre père que vous vous vengerez : c’est en empêchant que le même crime se répète sur d’autres filles innocentes…
— Oh! oui... Empécher cela. Défendre les pauvres filles. Mais il n’y a pas de lois!.…
— Nous aurons un jour les lois... Aujourd’hui,
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attaquons et réformons les mœurs. Oui, l’on peut quelque chose. Vous n’êtes pas la première . ; .
à avoir souffert de l’abaissement de la femme, de son assujettissement. D’autres les ont vus comme vous, en ont pâti, ont résolu d’y faire obstacle. Dans ce coin de vieille Europe, on ignore ou l'on feint d'ignorer que des civilisations nou-
” velles se.créent, existent, prospèrent, avec l'éga-
lité reconnue des deux sexes, la Libération de la femme, sa soustraction à l’odieux état de chair à plaisir, de chair à maternité. Je vous assure, Frédérique, qu’une autre Eve est prochaine, qui régénérera le vieux monde et lui redonnera sa vigueur.
— Parlez, parlez encore, dit Frédérique.
Un coin du voile qui lui cachait la vérité pres-
sentie, espérée, se déchirait. Elle n’avait rêvé jamais que de se soustraire à l’esclavage physique qui menace les filles pauvres, et de préserver aussi sa propre sœur. Or, Pirnitz avait dit : « … Une nouvelle Eve est proche... l’assujettissement de la femme n’est pas éternel... des sociétés existent où les sexes sont égaux... » Maintenant, Frédérique comprenait combien son rêve avait été étroit, chétifl Les prophéties de l'étrangère l élargissaient jusqu’à l'émancipation. intégrale de la femme.
— Parlez! parlez!
Pirnitz parla.
Elle dit les premiers sursauts de l’émanci-
pation féminine, l’histoire de cette Eve prochaine qui se créait à la fin du dix-neuvième siècle, et dont le vingtième verrait sans doute la pléni-. tude de force et de grâce. L’élan jaillit de toutes les races nouvelles. Réveuse et mystique, ardente jusqu’au martyre, la Slave renonce aux privilèges de son sexe pour lutter avec les hommes sur leur propre arène. L’Anglo-Saxonne, musclée, pratique, organisatrice, religieuse, teintée de puritanisme et de méthodisme, non contente de s’affranchir elle-même, veut affranchir les hommes, ses maïtres d’hier, des basses passions dont elle a souffert par contre-coup. L’Américaine, nerveuse et laborieuse, marche, pleine de foi, vers le bonheur, à travers les vieux préjugés abolis. Dans ses steppes boréales, la Scandinave, tourmentée surtout par les problèmes de la conscience, bouleverse pour ainsi dire les conventions héréditaires, se fait une morale plus haute, plus pure, exonère la personnalité féminine des lois intéressées que l’homme a établies.
— Tout cela existe, Frédétique; ce n’est plus de l'utopie. La femme indépendante de l’homme, maitresse absolue de sa destinée, est légion dans le monde anglo-saxon; elle est nombreuse dans le monde slave ou scandinave. Maintenant, il s’agit d’aborder les vieilles civilisations. Or, l'Allemagne, promptement, nous viendra: d’abord l’Allemagne des philosophes et des sociologues, puis l'Allemagne populaire. Londres nous
Ca
raille encore; le féminisme n’y est pas goûté des snobs. Qu'importe ? Sa conquête est dès maintenant certaine. Paris frivole, ironique, sensuel, résistera davantage. Mais nous l’aurons. Nous le vaincrons.
Frédérique écoutait avidement. Elle comprenait à présent le rôle de Pirnitz. Pirnitz était une de ces messagères qui rajeunissent les civilisations caduques... Le féminisme, dont le nom, nouveau pour elle, lilluminait et l’échauffait subitement, lui apparut comme une religion, avec des devoirs d apostolat, des vœux.
— L’Eve prochaine ne doit pas se marier, n'est-ce pas, demanda-t-elle ?
— Pourquoi pas ? fit Pirnitz en souriant. Nous ne condamnons pas le mariage : pour un grand nombre d’entre nous, c’est assurément la condition la meilleure. D’excellentes adeptes du féminisme furent mères de famille.
Et comme le visage de Frédérique exprimait de la surprise et de la tristesse :
— Cependant, ajouta-t-elle, ces épouses avaient presque toutes connu des déboires intimes. Le bonheur conjugal est égoïste; il ne profite pas à l’humanité. Mieux vaut, au moins par ce temps de lutte, s’enrôler libre dans la phalange sacrée. J’ai toujours remarqué plus d’abnégation, plus d’ardeur et de sincérité chez celles des nôtres qui ne connurent point d'homme. La vierge sage peut être une femme forte : la
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vierge forte demeure l’idéal de la femme à venir. Toujours assez de jeunes filles se marieront; Phumanité n’est pas près de décroître. Un jour viendra où l'aristocratie des femmes sera composée de vierges fortes.
— Ni Léa, ni moi, nous ne voulons du mariage, répliqua orgueilleusement Frédérique. Oh! vous pouvez compter sur NOUS, Nous serons avec vous. Mais que faut-il faire ?
— Pour le moment, il faut vous instruire dans l’œuvre que vous voulez entreprendre. Je compte beaucoup sur vous, Frédérique, plus encore que sur votre sœur.
. — Qui m'instruira, si vous partez?
Pirnitz prit dans ses longues mains fraîches les mains de la jeune fille.
— Mon cœur et ma pensée demeurent avec vous. Écoutez. Je ne donne pas congé de cette chambre. Mes livres y restent, mes travaux commencés, toute mon humble vie d'ici... Je vous la
laisse: si vous voulez me complaire, vous lhabi-
terez.
— Oh! vous permettrez ?..
— Je le désire. N'y mettez nulle discrétion.
Au contraire. Je veux que vous usiez de ce qui est à moi, comme si c'était à vous. Vous lirez les mêmes livres, entourée des mêmes objets; vous coucherez dans le même petit lit. De loin, il me sourira de penser que votre âme pure et fervente
échauffe cette cellule, où la solitude me fut
douce. Ainsi, vous vous pénétrerez lentement de moi. |
: Jamais Pirnitz n'avait parlé de la sorte à Fré. dérique. Son visage souffrant, ses yeux se divinisaient. Ses traits laissaient transparaïtre l’ange, le messager céleste. Frédérique baisa ses mains.
— Comme je vous remerciel dit-elle. Comme je vous aime! Hélas! je ne suis pas digne de vous.
Puis, après une pause:
— Pourquoi m’avez-vous choisie ?
— C'est vous-même, Fédi, qui vous êtes désignée. Ce n’est pas moi... Le disciple vient à la foi. Moi-même, comme vous, j'ai senti l'appel intérieur. J’ai entendu un jour la voix qui me disait : « Ne te contente pas de t'affranchir. Vis pour l’affranchissement de tes pareilles. »
— Quand avez-vous entendu cette voix ?.. Il y a longtemps?
— Il y a longtemps... J'étais une toute petite fille, à la pension, avec cette chère Herminie, dont vous voyez ici le portrait. Nous traversions la crise de mysticisme à laquelle une fillette, au couvent, n'échappe guère... Ce fut un vieux maître de mathématiques, dont cette autre photographie vous représente la face étoilée de rides et les cheveux en broussailles blanches, qui, le premier, nous parla de l’émancipation de la femme, nous prêta les livres où commençait à s'agiter la question, entre autres, le plus impor-
tant de tous, celui de Stuart Mill... À nous trois, nous formâmes un petit cénacle: nos compagnes étaient trop vaines; elles se courbaient d’avance avec joie sous le joug de l’homme... Herminie et moi, nous quittâmes la pension à dix-huit ans, J'étais orpheline. J'avais un petit patrimoine. Herminie était pauvre, mais on lui avait trouvé aisément un mari, car elle était très belle. Elle y renonça : nous fimes bourse commune et nous partimes pour l’Angleterre, afin de voir de près les grands collèges de femmes : Queen's College, Girton, etc. premiers échelons de la transformation radicale que doit subir l’éducation féminine. Je me rappelle notre arrivée à Londres... Nous avions pris un paquebot neuf qui faisait le service entre Boulogne et Londres, par la Tamise.
Jusqu'à une heure avancée de la nuit, Pirnitz raconta ce qu elle appelait, comme Meister, ses années d'apprentissage. Herminie et elle, après avoir acquis en Angleterre la connaissance de la langue, et pratiqué les milieux féministes, s’'embarquèrent pour le Nouveau-Monde, où s’acheva leur initiation. Boston, Washington, New-York, et même les villes nouvelles de l'Ouest, leur montrèrent, existantes et prospères, ces sociétés féministes qu'elles n'avaient, jusque-là, connues que par les livres.
— Nous avons vu d’admirables choses, pourtant moins belles que nos rêves. Si l’on ne peut
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égaler l'Amérique dans la réalisation matérielle, nous avons conçu un idéal plus pur, plus élevé à ce qu’il nous semble, du rôle de la Femme en ce monde. L'égalité des sexes, elle l'aura: mais c'est peu. Les hommes ne sont pas des êtres si parfaits que leur ressembler soit l'idéal. Il faut créer des femmes très supérieures aux hommes existants. La femme régénérée doit régénérer ses maîtres. Elle sera la prêtresse de l'avenir, dominant les religions discutées ou mortes. Par elle, le vice mauvais disparaïtra. Les vierges fortes referont le monde.
— Oh! s’écria ardemment Frédérique. Être une de ces femmes! Se dévouer à faire les autres . meilleurs qu'ils ne sont!
— Voilà le but, reprit Pirnitz : mais il faut commencer par de plus humbles préoccupations. Pour former ces apôtres désintéressées de la morale, il est d’abord indispensable d’avoir des jeunes filles libres, indépendantes des hommes, et dont l'esprit soit selon nos idées. De bons métiers, de bonnes doctrines : l’école où se donnera l'enseignement professionnel avec l'enseignement moral, est à la base de tout.
Pirnitz dépeignit à Frédérique, avide d’apprendre, l’organisation des grands collèges féminins d'Amérique. Elle lui montra des photographies de Huskiro-Bédni — le collège libre que Herminie Sanz avait fondé dans sa ville natale, et les nlans de ce Free College, que, naguère,
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elles avaient ensemble installé modestement à Londres et qui, maintenant, allait se transporter dans un magnifique immeuble de Kensington- Road... -
C'était justement pour aider Mn Sanz dans l'installation nouvelle que Pirnitz devait passer quelques mois à Londres.
— Et à Paris, demanda Frédérique, existe-t-il quelque chose comme Free College ?
— Non, il n’y a rien encore de pareil. L’activité et le dévouement féminins sont, pour le moment, orientés ailleurs. Ici, on est à la charité pour les repenties, au sauvetage de l’enfance, à des œuvres excellentes en soi; on est — hélas! — à l'amour libre, ce qui est le contraire de Paffranchissement pour la femme. Mais le problème de l'éducation, la régénération de la jeune fille préoccupent peu la pensée française. Tout est à créer : l’idée et l'œuvre...
— Pourtant, vous espérez ?
— Je suis sûre du succès final. Matériellement, on pourrait commencer demain à bâtir une École des Arts de la femme. L’argent est prêt.
— Une grosse somme ?
— Une somme suffisante. L'argent se trouve aisément ici. Paris est généreux. Mais il me manque encore, ou du moins je n’ai pas encore complété l’état-major enseignant. Et celaimporte par-dessus tout.
— Alors, fit tristement Frédérique, il y a déjà
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d’autres femmes, d’autres jeunes filles, qui colla-
borent avec vous?
— Relisez la parabole des ouvriers de la dernière heure. Pourquoi dépenserais-je à l’a-
yance et sans profit mes plus précieuses ressources, — Léa et vous? Prédestinées l’une-et
l’autre, vous avez choisi vos métiers si heureusement, que je ne saurais vous en recommander d’autres. Vous, chef de la comptabilité d’une grande fabrique, Léa dessinateur industriel, vous occupez deux places d’homme. Vous avez fait
chacune une conquête sur l’exclusivisme mas-
culin. Demeurez ainsi jusqu’au jour prochain où je vous appellerai. D'ici-là, faites-vous, en mon absence, des intelligences de vierges fortes. Vous en avez déja les mœurs.
— Oh! oui, dit Frédérique : nous y consacre-
rons tout notre effort. Et avec quelle joiel Il me semble que, pour la première fois, je comprends l'utilité de ma vie.
— Plus tard, en effet, vous vous apercevrez que votre vie sociale a commencé aujourd’hui. Hier votre horizon se bornait à Léa, à votre mère, à vous-même. Aujourd’hui, vous entrevoyez le grand devoir altruiste qui fait vôtre la cause de toutes les femmes. Mais la nuit s’avance, chère enfant, il est temps que je vous laisse dormir. Respectons le sommeil et les nécessités de la vie physique. Craignons les excès d'efforts qui mènent si vite nos amies
d'Amérique à la neurasthénie... Demain, j'irai vous voir chez vous vers six heures après-midi, vous dire adieu. Je pars-après-demain.
Frédérique se leva. |
— Tous les livres qui sont ici, dit Pirnitz, vous appartiennent. Parcourez-les à mesure que leurs titres vous attireront, pêle-mêle. Je ne veux pas vous enseigner la foi comme une science; seulement, en voici un qu’il faut lire d’abord, et relire ensuite. C’est la clef de tout.
Elle lui mit dans les mains une petite brochure d'environ deux cents pages, recouverte avec le papier d’un journal.
— À demain!
Elles s’embrassèrent.
La jeune fille regagna sa chambre, se dévêtit, fit sa toilette de nuit, se coucha. Avant de souf: fler la lumière, elle ouvrit le livre. Il disait :
« Fe me propose, dans cet essai, d'expliquer aussi clairement que possible les raisons d’une opinion qui fur la mienne dès que mes premières convictions sur les questions sociales er politiques se formèrenr. Bien loin de s’affaiblir et de se modifier par la réflexion, cette opinion n'y a gagné que des forces, Te crois que les relarions des deux sexes, qui, au nom de la loi, subordonnent l’un des sexes à l’autre, sont mauvaises en soi er forment aujourd'hui l’un des principaux obstacles qui s'opposent au progrès de l’humaniré. Fe crois qu'elles doivent faire place à une égalité
parfaire, sans privilège ni pouvoir pour un sexe, sans incapacire pour l'autre. »
Ces nettes paroles de Stuart Mill entrèrent dans le cerveau de Frédérique avec une telle force qu’elle fut comme saturée par ce qu’elles contenaient et ne put en lire davantage.
Elle éteignit sa lampe, ferma les yeux, demeura immobile, se laissant pénétrer par l’Idée. Elle en ressentit une meurtrissure intime et une sorte de joie douloureuse, ainsi qu'une épousée durant la nuit nuptiale.
Son âme virginale et forte avait éprouvé les premiers troubles du cœur à la rencontre de l’apôtre; maintenant elle devenait femme au con-
tact de la vérité nouvelle, de la foi nouvelle, qui la fécondait.
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