‹ FrédériqueChapitre 8 sur 8 · SAR · texte numérisé non relu

SAR

gnage : espérer faire mieux que d’autres en faisant un peu autrement? Enfants, quelles garanties vous apportons-nous ? Vos jeunes âmes ont-elles quelque raison de se confier à nous?

« Mon Dieu, nous sammes assurément de très humbles femmes. Nous ne prétendons ni à plus d'intelligence, ni à plus de savoir, ni à plus de moralité, ni même à une bonne volonté exceptionnelle;: — bonne volonté, moralité, savoir, intelligence, tout cela se trouve abondamment parmi les éducatrices de l’enfance à Paris, soit dans les écoles libres, soit dans celles de l’administration. |

« Alors, était-ce la peine de vous bâtir une maison, de cueillir chacune d’entre vous, petites filles, dans le milieu où déjà elle s’acclimatait, de la transplanter ici, d’entreprendre sur elle une culture qui n’a pas de brevet, pas de diplôme, qui n’a pas fait ses preuves encore, du moins sur aucune de vos compatriotes ?

« Je réponds hardiment : Oui.

« Oui: c’était la peine. L'argent que des mains généreuses ont donné, le concours que des efforts : désintéressés nous prêtent, tout cela n'aura pas été dépensé en vain. Nous sommes de très humbles femmes, absolument comparables, pour leurs facultés, à la moyenne des éducatrices : cependant nous apportons à l'éducation de la jeune fille une idée bien à nous, une idée nouvelle en laquelle nous avons une foi absolue.

« Nous ne condamnons aucune méthode d’enseignement. Qui dit méthode dit ordre, et tout enseignement ordonné est fructueux.

« Mais notre méthode a ceci pour elle, qu’elle est fondée sur la nature même de la femme, sur les nécessités sociales de l'heure présente, sur des faits d'observation incontestables. Nous sommes des femmes qui avons regardé autour de nous; nous avons consciencieusement cherché ce qui était bon. Ce que nous avons trouvé, nous vous l’offrons, sans arrogance, mais non sans confiance. La tradition est chose précieuse et sainte : s’'emmurer dans la tradition comme dans un invariable rite est une inertie périlleuse. Toute éducation qui oublie la tradition est frappée d’impuissance. Toute éducation qui s’y tient jalousement et ne se transforme ‘pas selon les temps successifs est caduque.

« Nous sommes donc traditionnelles, en ce sens que nous n’arrivons pas avec un système tout fait, prétendant l'appliquer n'importe où, sur n'importe quelles pupilles.

« Nous avons horreur, au contraire, de ce propos trop souvent entendu en France : « Voici « une méthode d’éducation qui réussit à mer- « veille aux États-Unis, ou bien en Allemagne, « — vite, appliquons-la à de petites Françaises. » Nous jugeons cela périlleux et absurde. Autant vaudrait dire : « Voici une plante qui réussit

« merveilleusement aux Antilles — le caféier, « par exemple:— plantons-la hardiment à Paris, « cultivons-la comme aux Antilles : nous aurons « du café des Antilles. »

« Avec ce beau calcul, on r’aurait point de café et la plante mourrait. Pas un agriculteur, heureusement, ne commet pareille sottise. Mais bien des éducateurs en conseillent d'aussi graves.

« Ils nous disent, par exemple :

« Les jeunes Anglo-Saxons sont une plante « humaine supérieure. Éleyons nos jeunes Français « comme de jeunes Anglo-Saxons. » Et cette belle méthode appliquée, ils s’étonnent d'obtenir de jeunes Français sans qualité de race, et qui, dans la vie française, sont désarmés et désorientés.….

« C’est que nulle plante n’est plus diverse, selon les climats, que la plante humaine. Donc, regardons d’abord avec attention à quelle variété nous avons affaire, quelles sont ses racines, quelle fut sa culture traditionnelle. Là est le premier grand secret à surprendre : car, si nous ignorons ou si nous nous trompons, la plante mourra : je veux dire que l'éducation sera manquée. .

« Une race est un ensemble de faits qui a pour lui d'exister, d’avoir de la durée antérieure et des aptitudes à durer. Respectons cette vertu de durée, qui sans doute résulte de tant d'essais infruc-

tueux de la naturel... Demandons à la race pourquoi elle fur, d'où lui vinrent et sa spécialité et sa persistance. Si nous arrivons à le connaître, nous saurons ce qu'il faut à tout prix conserver et cultiver dans les qualités de la race, afin qu’elle persiste en s’améliorant. Une éducation qui étouffe les qualités spécifiques d’une race est une éducation de mort.

« Mes chers enfants, quelles sont vos qualités héréditaires’ Nous croyons le savoir un -peu : mais nous sommes convaincus que nous l’ignorons encore en partie. C’est vous qui nous l’apprendrez. N’avais-je pas raison de dire tout à l'heure que les vraies maîtresses de notre entreprise, c’est vous, Ô petites Âmes toutes neuves? Notre effort tendra, d’abord, à vous découvrir.

« Afin que les qualités héréditaires apparaissent bien nettement, nous tâcherons d’encourager, parmi nos élèves, l'initiative personnelle et la franchise. Elles détesteront la dissimulation et le mensonge; nous voulons instruire et gouverner des êtres réels, non des ombres. Nous exalterons l'énergie individuelle : il faut qu’une jeune Française moderne n’ait pas peur d'être seule en face des hommes, et qu'elle ne s'imagine pas que, dépourvue de parents, de maîtresses, ou d’un mari pour la guider et la défendre, il est périlleux pour elle de faire un pas.

« Quand de telles idées leur seront entrées

dans l’esprit, nos élèves seront bien près de nous indiquer elles-mêmes le meilleur système d’éducation : ce sera celui dont elles auront l'envie, — celui qu’elles inventeront.. Tout naturellement, les plantes trouvent un chemin vers l'air et vers le soleil. Il faut seulement ne pas contrarier leur pousse : il faut aussi avoir de l'air et du soleil à leur donner.

« Ainsi, nous arrivons à l'enseignement, pourvues de principes directeurs très fermes, très nets, — mais sans aucun préjugé concernant telle ou telle méthode spéciale. J’ai appliqué ailleurs ce mode de procéder : j’ai constaté que

c’est le meilleur. Il a pour lui de copier les façons de la nature elle-même.

« Nous n’avons aucune doctrine invariable et préconçue en matière d’éducation; en revanche, nous avons étudié soigneusement, et dans beaucoup de pays, les divers systèmes en usage.

Toutes les fois que nous avons vu réalisé sous nos yeux ce type admirable : une vraie jeune fille — en quelque contrée que ce fût, nous avons tâché d'apprendre, de comprendre comment il s'était formé. Car si la plante humaine se diversifie extrêmement selon les pays, c'est cependant partout la plante humaine : certaines lois de son développement sont universelles. Tant qu’on ne les a point surprises, on marche au hasard... »

Pirnitz se reposa un instant au milieu du silence religieux de l'auditoire. Puis elle reprit:

« À cette heure de l’histoire du monde, qui précède de bien peu, sans doute, celle où sera défini l’idéal commun, les procédés d'éducation féminine sont très divers selon les contrées. Une Américaine du Nord, une Slave, une Allemande, une Anglaise, sont élevées suivant des principes fort dissemblables. Pourtant, il y a, entre toutes les éducations méthodiques, un traitcommun que l’on découvre à la longue, à force de les pratiquer : c’est l’idée-mère qui les inspire, et qui, hautement proclamée ici, ailleurs admise implicitement, fait converger les méthodes vers une limite identique.

« L’idée-mère est que la femme a le droit d’être élevée, éduquée pour elle-même, — et non pas seulement pour être agréable ou serviable à un homme hypothétique qu’elle ne rencontrera peut-être jamais.

« C’est, en un mot, que la femme est une personne, qu’elle doit offrir à la société, non pas une sorte de cire molle que le premier venu, après certaines formalités d'acquisition, aura le droit de pétrir, — mais bien une figure dessinée, fixée. Faire de La jeune fille, faire de la femme une personne, avec la liberté, la volonté, l'initiative individuelle que signifie ce simple mot: voila le trait essentiel de l'éducation dans

les contrées du Nord, en Angleterre, aux États- Unis.

« La personne, ainsi dégagée, se différenciera assurément selon les lieux d’origine, les hérédités,

- les formes constitutives de la société ambiante.

« L’Allemande naît dans un pays de belle et

- ancienne culture intellectuelle : elle apporte à la

vie un tempérament affectueux, sensible à la poésie et aux arts, mais tempéré par une certaine mollesse de muscles et de caractère. Un double idéal la sollicite dès que sa pensée se débrouille : l’idéal militaire et féodal s’est substitué à l’ancien idéal légendaire, philosophique, scientifique. L’Allemande - hésite entre ces extrêmes. Qui l’attirera ? Le soldat ou le savant? l'artiste ou l’homme d’action ?.. Elle hésite; elle voudrait tout connaître, tout comprendre, tout aimer. Aussi l'idéal féminin est-il bien moins net en Allemagne qu'il ne l’est dans les contrées analogues par la race et les mœurs, — par exemple dans les pays Scandinaves. Cependant, une robuste discipline scientifique règne dans les écoles germaniques, enseigne à la plus humble écolière, avec un peu de pédantisme inutile, le goût et le respect du savoir humain. Et puis PAllemande naît dans une contrée où règne un art national : la musique. La musique, pratiquée et goûtée par tout le monde, en Allemagne, — quel admirable excitant de la sensibilité, quel interprète précieux des légendes, des aspirations

d’un peuple! On pourrait ajouter : quel merveilleux instrument d’éducation!… Par la musique allemande, véhicule des traditions, l’âme allemande communie, se fond, s’unifie.. Par elle, la jeune fille d'Allemagne, encore incertaine de son idéal, tend vers cet idéal, infailliblement.

« Mais quelle conscience supérieure du but à atteindre, quelle sûreté dans l'emploi des moyens nous manifeste l'éducation de la femme anglaise!

« S’il est une contrée au monde où l’on sache bien quelle femme on veut obtenir par l’école, c'est l'Angleterre. Ces mots : une véritable Anglaise — ont un sens précis pour tous les Anglais, un sens respecté. Îls ÿ enferment un idéal de santé, de souplesse, de hardiesse physique, — du bon sens pratique, le goût de la liberté et du contrôle personnel, la loyauté et la fidélité vis-à-vis de l’homme choisi pour compagnon, la résolution de fonder une famille ample et féconde.

« Tout cela est, pour l’Anglais, contenu dans ces mots : « Une femme vraiment Anglaise... »

« L'éducation britannique réalise-t-elle tout cet idéal? Sûürement pas tout entier. De puissantes qualités de race aident l’éducateur : ces qualités d'énergie et d’initiauve, honneur de tout Anglais. Mais, dans ce vieux pays conservateur, bien des routines sont encore à combattre. Une tendance à un esprit pratique exces-

sif, une certaine hypocrisie dans l'énoncé et l'application des principes moraux, quelque insuffisance dans l’enseignement proprement dit, et surtout un dangereux penchant à encourager chez la jeune fille la course au mari, — à tout prix, sans réflexion dépassant le mariage : — voilà des défauts bien anglais, terriblement enracinés dans l’âme de la jeunesse anglaise... De louables éducatrices se sont vouées à les réformer, tout en conservant à la femme d'Angleterre ses qualités distinctives.

« Je sais un collège féminin à Londres où toute idée de flirr, même honnête et, si l’on peut ainsi dire, « conjugal », est soigneusement combattue. On s’y efforce de prouver à la jeune fille que son bonheur et sa sécurité sont en elles-mêmes, non dans l’époux problématique qu’il faudra disputer à vingt concurrentes. On s’y applique également à faire la jeune Anglaise plus détachée des nécessités immédiates de la vie, plus idéaliste, plus artiste — tout en développant en elle les magnifiques aptitudes d’honnéteté et d’énergie qui sont le fonds national.

« Ailleurs, sur une terre plus neuve et plus large que la vieille Angleterre, la même race, perfectionnée par d’heureux croisements, nous montre quels superbes spécimens féminins peut fournir l’Anglo-Saxonne.

« Les États-Unis d’Amérique sont par excel-

lence le champ d'essai des nouvelles cultures, et, déjà, les résultats obtenus y sont surprenants.

« Seule de toutes les contrées du monde, l'Amérique du Nord a organisé l’éducation de la femme sur ce principe de l'égalité des sexes. Seule, elle a créé des universités féminines prospères et nombreuses, où d’un seul coup l’ensemble des vieux préjugés masculins est balayé, remplacé par une méthode rationnelle.

« Pour se rendre compte dela beauté absolue de la vierge nouvelle ainsi créée, il faut avoir visité Willesley, Vassar ou Bryn-Mawr; il faut y avoir as- sisté à la genèse de celle que le doux prophète Tennyson définit: « Maîtresse d'apprendre tout, de devenir tout, sans sortir de sa nature de femme. »

« Assurément l’on pourra railler, ici, la fringale un peu désordonnée de science, de toutes les sciences, qui possède ces jeunes filles en robes de docteur... Assurément, il est aisé de relever l'extrême surcharge des programmes, de signaler le péril du surmenage, de montrer que des nerfs de femmes ne résistent pas toujours à un afflux ” de pensées si fortes et de sensations si neuves.

« Mais que valent les objections et les ironies contre la réponse inéluctable des faits? Ces jeunes filles, instruites dans les universités de femmes, arrivent à la vie armées comme les hommes, capables de lutter contre eux et de les vaincre. Ces doctoresses soignent et guérissent des malades; ces avocates plaident devant le.

tribunal et gagnent leurs causes; ces ingénieurs en jupons inventent ou perfectionnent des machines.. Elle sont la preuve vivante que tout assujettissement d’un sexe à l’autre est inique et absurde, qu’il suffit de donner à des femmes les mêmes armes qu'aux hommes pour qu’elles combattent sans désavantage.

« Elles sont la preuve d’autre chose encore : du respect imposé à l’homme par une femme qu'il sent son égale. Nulle part, la jeune fille, la femme ne jouissent d’une liberté aussi absolue qu'aux États-Unis : mais, nulle part au monde, la femme et la jeune fille ne sont mieux respectées. Dans ce peuple trop robuste et trop actif, enclin à la violence, à la concurrence brutale, — la femme, reconnue légale de l’homme, a cependant gardé sa place privilégiée, d’autre manière, assurément, que parmi les peuples latins, mais de façon plus enviable, il me semble, et en tout cas plus digne.

« Il faut proclamer ces magnifiques résultats de léducation féminine en pays anglo-saxons.

Gardons-nous, cependant, de l’aveuglement spécial qui ne consent à rien voir d’utile, de généreux en dehors de cette race.

« On s'efforce ailleurs aussi; je ne dis pas que l’on fasse mieux, mais l’on fait autrement, et c’est le devoir des éducateurs de considérer ces autres efforts.

« Un des endroits du monde où la transformation des idées sur la femme, sur la jeune fille, sur l'enfant, a été singulièrement prompte et digne d'intérêt, c’estl’ensemble des paysseptentrionaux.

« En Suède, en Norvège, en Danemark, en Finlande, l’affranchissement de la femime a trouvé des apôtres parmi les écrivains de génie; il en a trouvé aussi parmi les hommes d’État. En Russie, pays d’oppression intellectuelle, la femme a été naturellement sollicitée par la cause de la liberté; son émancipation a été surtout politique. Elle a montré ce que sa faiblesse musculaire comporte de courage viril. Elle a aidé l’homme dans les tâches libératrices, tout en restant fière et indépendante en face de lui.

« Cependant, dans les contrées boréales de l'Europe, un être vraiment nouveau venait à la lumière, à la vie; un type inconnu de femme se créait.

« La Scandinave réfléchie, méditative, un peu mystique, anxieuse de vérités et de scrupules moraux, apparaissait à la fin de ce siècle comme une incarnation inattendue de cette splendeur d’âme, conservée, dans les temps les plus obscurs, par certains êtres féminins privilégiés, au milieu de lavilissement des hommes. Il fallait qu'à notre époque de scepticisme pratique, de désenchantement religieux, quelques femmes d'élite entretinssent le feu du sanctuaire.

« Les Scandinaves nous donnent l'exemple d’un culte vraiment pieux pour les vérités éternelles de la Morale, pour les droits sacrés de la conscience humaine. Elles seules ont osé proclamer que ces droits de la conscience individuelle priment tout, qu’on doit leur sacrifier toutes les commodités, toutes les nécessités de la vie pratique, et même les prétendus devoirs sociaux.

« La femme a d’abord le droit d’être une conscience indépendante, et son premier devoir est de défendre cette conscience : telle est la vérité radieuse proclamée par l’enseignement et par la vie de tant de nobles femmes du Nord.

« Elles ont ainsi fourni un avertissement et un exemple précieux aux modernes éducateurs. Elles ont affirmé que tout l’avenir de la femme n’est pas d'exercer des métiers d’homme, de conquérir les privilèges sociaux des hommes, de posséder la même science et d’exercer les mêmes fonctions.

« Elles ont élargi l'avenir devant les pas de la Femme nouvelle. Elles ont, comme il convenait, dépassé d’un bond l’idéal masculin... »

Tandis que Pirnitz parlait, l'auditoire qui l’écoutait était passablement curieux à observer. La prise de possession en avait été immédiate; mais on pouvait attribuer cette conquête aux dons physiques extraordinaires du regard, du

geste et de la voix... Ce qui était vraiment notable, c'était la patience attentive avec laquelle ces gens, la plupart indifférents ou sceptiques en face du problème de l'éducation, écoutaient une thèse si nouvelle pour eux.

Oui, tout ce monde avait subitement ressenti ce que les apôtres seuls savent communiquer : la Foi. Tous, au moins pour le temps où elle parlerait, croyaient en Pirnitz. Ils étaient sûrs de ce guide, ils avaient confiance. Ils voyaient bien que cette petite souffreteuse en humbles vêtements noirs ne les induirait pas en erreur. Ils sentaient qu’elle avait médité et qu’elle avait vu; que réellement elle avait parcouru le monde, penchée sur l’âme des jeunes filles; qu’elle avait couvé de son regard magnétique la délicate plante féminine, étudié partout ses conditions de germination, de croissance, de prospérité ; qu’elle avait tout vu, tout lu, tout réfléchi, et qu’elle distribuait maintenant avec simplicité le trésor de ses observations.

Quand elle eut ainsi caractérisé brièvement les principaux systèmes de l’éducation contemporaine, Pirnitz s'arrêta un instant pour reprendre haleine. Aucun bruit, aucun chuchotement ne se fic entendre durant cette pause. Elle continua alors à voix plus basse, comme si elle eût voulu entrer, avec ses auditeurs, plus avant dans la communion de confidences.

« Ainsi, dit-elle, dans les deux mondes, et diversement selon les contrées, la femme moderne prend conscience de ses destinées.

« L'égalité de ses droits avec les droits des hommes n’est déjà plus en question. Elle veut, partant de là, égaler véritablement, pratiquement, l’homme en activité intellectuelle, en influence morale. Elle veut la même science, le même labeur, la même participation au progrès uni- . versel.. Et de ces principes s’est formé un

système d'éducation qui peut varier de l’Amérique à l'Angleterre, de l'Allemagne à La Norvège, mais qui est Un dans ses aspirations, — divers seulement par l'expansion plus grande ou moindre de l’appétit idéal, par le plus ou moins d'importance attachée aux conquêtes pratiques.

« Dissemblables comme les espèces des roses, les jeunes filles des deux mondes s’offrent à la nouvelle culture.

« Toutes?... Non pas.

« Il en est une qui semble réfractaire, ou du moins indifférente à l’action de l’Esprit nouveau. Et, chose merveilleuse, c'est precisément celle qui fuc longtemps, et à si juste titre, considérée comme le type le plus parfait de la plante féminine, — la fleur par excellence, que l'univers admurait, respirait, enviait : la fleur latine.

« Disons-le hardiment : la jeune fille latine, la

jeune fille française ne participent point encore au puissant mouvement qui emporte un sexe tout entier vers l'avenir. Tandis que ses sœurs d’Europe et d'Amérique tressaillent, s’émeuvent, s’agitent, impatientes de grands lendemains, la jeune Latine s’assied obstinément devant le vieux foyer, sans s’apercevoir qu’aucun feu n’y brille plus etque les cendres mêmes en sont refroidies.…. Se croit-elle donc encore à l’époque où le monde entier avait les yeux fixés sur elle pour la célébrer et tâcher de limiter?

« Certes, la Française fut, pendant deux siècles, le modèle offert par les philosophes, par les éducateurs de l'humanité... Une Mn de Lafayette, une Sévigné, une Mn: Dacier ou une Mn: Roland furent à bon droit des reines de l’espèce; elles primèrent leurs contemporaines par leur intellectualité ou leur énergie supérieures. La Française fut longtemps la plus pure, la plus loyale, la plus instruite; et sa grâce, sa modestie, trempérèrent, alors, l'éclat de sa perfection.

« Pourquoi sa royauté est-elle abolie? Pourquoi les éducateurs de l'humanité la négligentils, pourquoi cherchent-ils ailleurs la parfaite jeune fille?.. Loin de la citer comme modele, ils la présentent comme le type des vieux errements qu’il faut à tout prix éviter. Et 1ci, je me hâte d'affirmer qu’ils la calomnient, mal renseignés comme on l'est si généralement sur ce qui se “passe hors des frontières de son propre pays...

Allez en Angleterre, en Allemagne, danses contrées du Nord, aussi bien qu’en Amérique, on sourira un peu dédaigneusement quand vous parlerez de la jeune Française.

« C’est, pour l'étranger, une petite personne qui s’habille très bien, bavarde énormément, ne songe qu’à danser et ne sait rien de sérieux.

« Voilà ce que signifie la moue de dédain des Anglo-Saxonnes, par exemple. Et ce dédain est absurde, je ne l’ignore pas, et il est mêlé d’un peu d’envie — car la grâce et la politesse de la jeune Française n’ont tout de même pas été égalées. Mais sachons le dire, il y a, comme dans toute rumeur universelle, un écho de vérité en celle-ci. |

« La vérité, c’est que l'éducation de la jeune fille, en ce pays, n’est ni bonne, ni mauvaise : elle n’existe pas. Le hasard et la fantaisie y président. Il n’y a aucune éducation nationale, rationnelle, en France. On retient, soi-disant, les anciens principes, savoir : la jeune fille élevée absolument à l'écart de la vie, ignorant ses devoirs futurs, ignorant la lutte qu’elle aura à soutenir contre les hommes... On prétend faire de la jeune fille une page blanche sur laquelle l'époux écrira ce qu’il voudra — comme au temps où la petite Française quittait le couvent juste pour ses noces.

« On prétend cela; mais l'éducation réelle contredit ces prétentions.

« Rien n’est tenté, dans le fait, pour aveugler d’une façon si anormale la compréhension de la jeune fille. Vivant de la vie de tout le monde, et cela, quel que soit son milieu — elle a tôt fait de deviner ou d’apprendre ce qu’on prétend lui cacher; seulement, l'hypocrisie sociale la contraint à ignorer en apparence ce qu'elle sait en réalité.

« Affreuse conception de la pureté virginalel Fausse pudeur qui corrompt les sources mêmes de l’honnêéteté et de la modestie! Enseigner à dissimuler, masquer l’âme de la vierge au moment où elle devient femme, quel contresensl quel crimel.. |

« De cette menteuse pudeur, nous ne voulons à aucun prix. La première qualité que nous exigeons de la jeune Française, comme de toute autre jeune fille, c’est la sincérité et la confiance. Si elle connaît les réalités de la vie, — qu'elle ose regarder les gens en face et dire : « Je les connais... » Si elle les ignore, qu’elle préfère une loyale et prudente explication à des investigations sournoises.

« Arrière la jeune fille dont les yeux et les lèvres affectent une innocence qui n’est point dans son cœur... On ne fonde rien sur le mensongel »

Ces fortes paroles, si peu habituelles dans un milieu scolaire, firent une puissante impression.

Peut-être même eussent-elles provoqué quelque révolte, si Pirnitz les eût prononcées au début de son discours. Mais cette espèce de voyage autour du monde entrepris tout à l'heure avec l'auditoire avait préparé celui-ci à entendre des doctrines neuves; une émulation pour le bien fermentait dans ces âmes indifférentes, momentanément excitées par un verbe d’apôtre.. Loin de choquer, Pirnitz provoqua les applaudissements.

Tranquille, ses beaux yeux fixés en avant comme sur une lumière visible pour elle seule, elle attendit que le calme se rétablit. Elle poursuivit alors :

« Le mensonge, la fausse ignorance, voilà un vice fondamental que les éducateurs philosophes ont raison de reprocher à la mode française d’élever les jeunes filles. Il n’y a pas à discuter làdessus: il faut hardiment bouleverser les doctrines caduques et mettre à la base de tout la sincérité, la vérité.

« Est-il exact, d’autre part, que la jeune Française soit plus coquette, plus galante, — disons le mot, — que les jeunes filles de tels autres pays, les pays anglo-saxons par exemple? L’homme qui la choisit est-il dupe? La fidélité, l'honnêteté de la Française sont-elles fragiles ?

« Je réponds hardiment : Non. La calomnie commence ici.

« Des qualités admirables de femme de foyer sont l'apanage de la Française, à tel point qu’aucune étrangère ne peut lui être comparée. Au régime désordonné auquel est soumise la jeune fille en France, — nulle étrangère ne donnerait une compagne aussi stable, aussi sûre. L'âme de la petite Française est pleine de générosité, de fidélité, de grâce, d’idéal et de dévouement. Élevée sans principes définis, elle se reprend, presque toujours, s’éduque elle-même pour la réalité et y apporte une énergie, une endurance qu’on ne lui a pas enseignées... De celles qui cèdent devant la vie, qui ploient, qui succombent, — l'éducation insuffisante, non sincère, non adéquate à la vie vraie, est, le plus souvent, responsable. Il n’est point d’âme plus éducable, plus aisément conduite à la perfection que l’âme de la petite Française.

« Et cependant l'étranger a raison, — en partie raison, — lorsqu'il prétend que la petite Française court des dangers spéciaux à sa race. Oui, la petite Française, plus généralement la petite Latine, sont plus sensibles que d’autres races à la crise morale subie par toute jeune fille, à l'heure de choisir son compagnon d’existence. C’est qu’elles sont nées, c’est qu’elles ont vécu dans des pays où la galanterie est traditionnelle, où elle est en honneur, où il est dit couramment (sinon pensé), que rien n’est

plus digne d’une femme que d’avoir beaucoup de courtisans.

« Élevez une jeune fille avectousles soins possibles : si vous lui laissez croire que son rôle providentiel consiste à séduire les jeunes hommes, tout. votre effort d'éducation est compromis. Surtout si, comme en France, votre jeune fille est destinée à rencontrer des hommes dont précisément la galanterie est la grande affaire.

« Quelle terrible aventure, cette rencontre d’une innocence troublée, à demi renseignée, et d’un séducteur professionnel, fier de son métier de séducteur!... Contre cette aventure, doit tendre le plus énergique effort de quiconque élèvera la jeune Française. Pour l'y préparer, il ne faudra pas craindre de lui dire toute la vérité sur les périls imminents. Il faudra lui dépouiller à l’avance de toute parure sentimentale ou romanesque ces mots : galanterie, séduction, — qui sont de vilains mors. Il faudra développer son énergie et exercer sa volonté, afin qu’elle ne se laisse pas convaincre par de mensongères et funestes glorifications de la faiblesse féminine. Enfin, 1l faudra lui extirper du cerveau, presque dès l'enfance, cette idée que la femme est élevée pour l’homme, — pour un homme. La femme est élevée pour elle-même, ou si l’on veut, pour l'humanité.

« Il faut que la jeune Française soit élevée pour l'humanité — non pour un homme : tel est

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le principe de l’éducation que nous nous proposons d’appliquer à nos élèves. Vit-on jamais un éducateur de jeunes hommes s'attacher uniquement à préparer ses disciples au mariage? Une telle entreprise ferait rire. On estime qu'un homme est suffisamment préparé à faire un mari, s’il est honnête, loyal, sain, et capable de gagner sa vie.

« Eh bien! nous le proclamons hardiment :

. n’y pas lieu de procéder différemment pour les jeunes filles. Saines, honnêtes, instruites, laborieuses, elles sont suffisamment aptes au mariage. D'ailleurs, il importe que ces jeunes filles nouvelles soient indépendantes de l'argent masculin, qu'elles comptent uniquement sur elles-mêmes pour gagner leur vie : c’est la condition de leur liberté; à cette condition seulement, elles seront de véritables personnes humaines.

« Élevez une jeune Française en de tels principes : vous pouvez vous fier aux qualités héréditaires de la race, pour qu’elle soit épouse et mère parfaite. Elle comprendra toujours son mari, car elle n’est, de race, que tropintelligente; elle saura lui rendre la maison agréable, car elle est, par tradition, à la fois, gracieuse et ménagère... Elle sera mère passionnément : ce n’est pas elle, mais bien l’égoisme et la lâcheté des hommes qui inventérent les familles courtes. Elle sera mère avec une passion excessive; et peut-être là

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encore l'éducation pourra-t-elle efficacement s'exercer.

« À la jeune fille, qui déjà tressaille au lointain espoir de la maternité, il conviendra de faire entendre que l'enfant né de ses entrailles sera, comme elle le fut, un être libre, une personne humaine, — et que la pire façon de l'aimer serait d’entraver, par une affection trop jalouse, le libre développement de cette personnalité. Comme la jeune fille fut élevée pour l'humanité, la mère devra élever ses enfants pour l'humanité. Dès que l’aube de leur compréhension s’éveillera, nous tâcherons d'inculquer à nos élèves ces vérités primordiales. |

« IL faut qu’elle soit épouse et mère, la petite Latine; mais 1l faut qu’elle le soit avec conscience et sang-froid, sans sacrifier à une sorte d’emportementmaternelses devoirsenversle paysetl’espèce.

« Enfin, à côté de celles qui se marieront, il convient de ne pas perdre de vue la troupe déjà nombreuse, toujours croissante, des jeunes filles qui ne se marieront pas.

« Grave problème : négliger de le prévoir, serait bien mal connaître les nécessités de l’heure présente. Le célibat, certes, est peu goûté des femmes en général, des françaises en particulier. Avec raison, la Française estime que la majorité des femmes doit se marier, mettre au monde des enfants et les élever.

« Loin de moi la chimère de plaider contre ce sentiment. Il faut l'encourager, au contraire, et le glorifier.… Mais peut-il prévaloir contre l’évidence de certains faits économiques indiscutables? Ces faits, les voici dans leur simplicité redoutable :

« Premièrement, il naît plus de femmes que d'hommes dans tous les pays européens, notamment en France. Secondement, la mort frappe plus vite les hommes que les femmes : résultat de la jeunesse moins réglée, et aussi des excès de travail des hommes. Enfin, de plus en plus, par la concurrence au gain, par l’âpreté croissante de la bataille pour vivre, l’homme hésitera à se charger, seul, de deux bouches à nourrir, sans compter celles des enfants. De plus en plus, l’homme hésitera devant les devoirs du mariage.

« Il convient donc que l'éducation s'occupe des jeunes filles qui, volontairement ou non, ne se marieront pas; et, comme nul ne saurait dire à l'avance laquelle se mariera, laquelle restera fille, il convient que la jeune fille moderne prévoie le célibat, comme elle prévoit le mariage. Il convient que les délaissées du mariage ne se considèrent pas comme d’irréparables déshéritées; on leur doit une parole d'espérance... Non, les femmes célibataires, les bachelor-women, comme

on dit en Angleterre, où elles occupent une large place, fort enviable, — non, ces délaissées du mariage ne sont pas, par là, exclues de toute

influence dans la société de l'avenir. Elles y ont un rôle bien marqué; ce rôle est si important, si noble, que beaucoup le choisiront, j'en suis sûre, de préférence au mariage : et cela est désirable, puisqu'il faut, ne l’oublions pas, il faur des femmes célibataires.

« Le rôle des vierges contentes de leur célibat, des bachelor-women, est grand dans la société de l'avenir : peut-être est-1l plus grand encore dans cette société en transformation qui est la nôtre.

« Tant que la cause de la femme n’est pas entièrement gagnée devant l'humanité, il importe que certaines femmes prennent spécialement cette cause en main, s’en fassent à la fois les avocates et les prêtresses. Et qui donc s’adaptera mieux à ce double objet que la femme volontairement exclue du mariage et de la famille, ou du moins acceptant avec sérénité, sans arrièrepensée, une exclusion imposée par les circonstances ?

« Pour celle-ci, toutes les femmes seront des sœurs, et toutes les jeunes filles seront une famille immense, à laquelle elle donnera son dévouement désintéressé. Sorte d’idéal mélange de la femme forte et de la vierge sage de l’Écriture, cette célibataire fière de son célibat traversera la vie sans en connaître pour elle-même les périls : elle montrera la voie de liberté et de sérénité.

« Elle sera vraiment la femme nouvelle prévue par Tennyson, ou l’Eve prochaine que toutes les sociétés contemporaines devinent, annoncent, sans oser ni pouvoir encore la définir.

« Elle sera plus que l’Éve prochaine : elle sera la Vierge Forte, offrant à ses sœurs la grâce innocente de sa virginité et l’appui de sa force.

« Certes, la foule la j ugera toujours une ExCeption grandiose, et il n’y a pas de péril qu une telle exception se change en règle. Mais je persiste à croire qu'elle apparaitra peu à peu comme une sorte d’aristocratie féminine, indispensable agent de liaison, pour ainsi dire, entre les divers groupes sociaux, annonciatrice, inspiratrice, consolatrice de l'humanité. La Vierge Forte, telle que je la conçois, se trouvera naturellement investie, parmi l'humanité de demain, d’une sorte de magistrature souriante. »

La voix de Pirnitz, sur ce thème qui lui était cher et familier, s’éleva, dépassa le ton de l’insi nuante causerie qui avait déjà capté l’auditoire :

« J'entends, fit-elle, j'entends, ou du moins je pressens cette réplique à nos espoirs : « Rêverie! Utopiel... » Les sages lèvent les épaules; les docteurs raillent... Nous sommes des chimériques, paraît-il. Pourquoi? Parce que nous amplifions notre rôle, non seulement à égaler celui de l’homme dans la vie sociale, mais encore à le surpasser? Parce que nous comptons sur

la femme libre, instruite, pour hausser l’étiage moral de l’homme, pour être, à son tour, son éducatrice? Une pareille ambition est-elle donc insensée ?

« Est-ce que, même dans cette société vieillissante où l’on omet de nous enseigner l’énergie, la volonté, la liberté, — nous ne demeurons pas cependant les gardiennes des plus nobles vertus humaines, pureté, fidélité, abnégation, foi spiritualiste? Lorsqu'elle est dévoyée, j'en conviens, la femme roule plus bas que l’homme; mais ne devons-nous pas admirer précisément la rareté relative de ces chutes, alors que l’éducation donnée à la jeune fille semble la destiner à déchoir?

« Est-il chimérique d'espérer que ce rôle de gardienne et d’observatrice des lois morales, la femme le prendra plus à cœur encore lorsqu’on l'y dirigera? Est-ce une utopie, — ce rêve d’une humanité nouvelle recevant une suprême impulsion, accomplissant un progrès suprême, par l’effort de la femme, de celle qui, par excellence, est la séduction et le dévouement?

« Et n'est-ce pas en France, plus que partout ailleurs, qu’on a le droit d'attendre cette rénovation morale, cette résurrection par l'influence adorable de la jeune fille chaste et forte? La France n’a-t-elle pas enfanté la Vierge Forte symbolique? Quel autre pays peut se glorifier d’une Jeanne d’Arc? Et quelle autre qu’une vierge forte

eût pu, au temps de Jeanne d’Arc, sauver ce pays 2... » |

Les applaudissements éclatèrent sur tous les rangs de l'assistance. Pirnitz les apaisa d’un geste de la main.

« La terre qui a faic germer Jeanne d’Arc n’a pas épuisé sa vigueur. Il peut paraître imprudent, dérisoire, que d’humbles femmes comme nous osent L’affirmer : pourtant, je l’affirme avec confiance, je le crie à cette foule qui m’écoute : je connais ici, à Paris, je connais parmi les collaboratrices mêmes de notre OEuvre, des jeunes filles qui sont la parfaite expression de la féminéité supérieure.

« Elles ont la pureté, la sérénité, la force et la grâce. Elles ne demandent rien à l'humanité en échange de ce qu’elles accomplissent pour le bien de l’humanité. Elles ont la science d’un homme d'élite et n’ont rien perdu pour cela de leur séduction. Elles sont la gloire de notre entreprise et le gage du succès.

« Nous vaincrons par elles. Par elles, nous ferons germer la moisson de l'avenir.

« Ces têtes blondes, levées vers ma parole qu’elles n’entendent pas encore clairement, mais dont leur instinct pressent la vérité fraternelle, — ces fillettes que nous allons enseigner, — qu’il plaise aux passants ironiques d'y compter seulement trente petites filles destinées à vivre d’un art industriel!

« ILest vrai que nous donnerons tous nos soins : à leur enseigner cet art: on arme, on munit le soldat avant la bataille. Un métier pratique, pour une femme, c’est la condition de la liberté.

« Mais ce serait étrangement restreindre notre rôle que le limiter à un enseignement professionnel. Nos élèves apprendront leur métier d’ouvrières d'art; mais en même temps, surtout, elles apprendront à être de$ femmes. On leur définira leur rôle idéal; on le leur fera aimer : soyez certains que la plupart d’entre elles, sorties des portes de cette école, s’efforceront au moins d’y atteindre.

« Et plusieurs y atteindront...

« Oui, parmi ces petites âmes neuves offertes à nos soins, je devine, je sais qu'il se prépare des femmes nouvelles et des vierges fortes, pour l’œuvre de la rédemption prochaine. Les unes arriveront au mariage, à la maternité, conscientes de leurs devoirs, mais sans rien abdiquer de leur dignité personnelle. Elles choisiront l’homme qui leur plaira, et non celui qui consentira à les entretenir dans une paresse luxueuse : car elles auront acquis l’horreur de l’inaction, et l'outil qui gagne le pain quotidien, nous le leur aurons donné.

« Les femmes que le mariage délaissera ou qui, volontairement, délaisseront le mariage, n’iront pas pour cela s’imaginer que leur vie est brisée et que l’avenir ne leur garde qu’amertume.

« Sachant dès l’entance que cette destinée est fréquente et pouvait les attendre, elles seront à la mesure de leurs nouveaux devoirs. Chastes prêtresses de la féminéité nouvelle, elles traverseront le monde en faisant le bien, en incarnant la moralité la plus haute, le désintéressement le plus absolu... Qu'il y en ait, de celles-ci, une abondante armée, qu'importe? C’est la loi de l’avenir qu’il y en ait beaucoup, — et, ne craignez rien : elles ne seront jamais trop.

« Plus nombreuses que nous, épurées sans doute par l'inévitable sélection, façonnées par l’inévitable progrès, elles seront éducatrices à leur tour : meilleures éducatrices, car elles auront coordonné ce que nous allons observer au hasard des découvertes.

« Elles seront plus proches que nous de la femme nouvelle. Elles enseigneront mieux que nous. Et parmi celles qu'elles enseigneront, ce type idéal de l’kve prochaine se reproduira encore en s’épurant. De nouveau, la sélection et le progrès feront le triage des êtres; d’autres éducatrices plus parfaites apparaîtront pour enseigner de plus parfaites élèves. À mesure qu’elles se multiplieront, comme un froment épais et vigoureux, elles étoufferont, rien que par la force de végétation, les mauvaises pousses féminines autour d'elles.

« L’Éve ancienne, l’ve perverse, hypocrite, sournoise, vénale et perfide, créée par d’infâmes

choix de l’égoisme masculin, — peu à peu, comme une herbe nuisible dans un champ bien sarclé, — s’abolira; sa fleur se fanera, sa tige sera coupée, ses racines mêmes étoufferont faute d’air.

« L’Eve prochaine apparaîtra rayonnante, mai. tresse de la terre.

« Petites âmes d’enfants, vous êtes la semence. Germez, grandissez, prospérez pour la moisson bénie de l'avenir... »

Une émotion puissante, à mesure que Pirnitz avançait vers sa péroraison, s'était emparée de l'auditoire. Des femmes pleuraient. Des curieux qui, d’abord, avaient raillé, se taisaient, étonnés de leur propre attendrissement. Une acclamation unanime salua les derniers mots. Le délégué du ministre, M. Roudier, vint serrer, avec effusion, les mains de l’apôtre, et après lui, d’autres mains, des centaines de mains, cherchèrent cette main souffreteuse.

Pirnitz, doucement, insensiblement, se dérobait, entourée de petites élèves qui, magnétisées à leur tour, se pressaient contre elle, comme une couvée de poussins. Mile de Sainte-Parade, sur le conseil de Frédérique, déclara la séance levée..Et tandis que le public se retirait, encore tout vibrant, les surveillantes conduisirent les élèves dans la cour de récréation, plantée de jeunes acacias. L’état-major de l’école se rendit dans la salle destinée aux séances du comité.

— Quel triomphe! dit Mie de Sainte-Parade.

Je crois que voilà une inauguration réussie! Ce M. Roudier, le délégué du ministre, comme ila bien parlé... Et vous aussi, Heurteau.… Quant à Pirnitz, c’est de l’enchantement. Elle a convaincu les plus sceptiques.

Dans la cour aux acacias, les voix joyeuses des fillettes, libérées d’un long silence, faisaient explosion, s’alliaient en fraîches clameurs de ronde.

Mie Heurteau dit pensivement :

— Je ne connais rien de plus touchant qu’un

discours de Pirnitz, ni de plus persuasif. Elle a un don merveilleux. C’est la vraie éloquence, faite on ne sait de quoi.

On avait servi sur la table, ornée d’une nappe pour la circonstance, du thé et quelques tartines beurrées : le menu habituel des réunions chez Mie de Sainte-Parade. Les groupes se formèrent autour de ce goûter frugal. Léa, quand tout le monde fut engagé dans des conversations particulières, prit Pirnitz à part.

— Oh! je vous remercie, dit-elle, Vous m’avez réconfortéel J’avais besoin de vous entendre, d'entendre votre chère voix redire la bonne doctrine.

— J'ai beaucoup pensé à vous, tandis que je parlais, répondit Pirnitz. Ma chère fille! je sais combien vous avez souffert. Je ne vous demande pas d'aveux ni de confidences; je sais que vous

me les ferez un jour; aujourd’hui il vous en coûterait trop...

— C'est vrai, dit Léa.

— Ét puis, votre conscience s'exerce mieux, à lutter dans la solitude. Vous vous approchez sans cesse de cette Eve prochaine dont je parlais tout à l’heure. Quand je nommais ces jeunes filles qui réalisent un type de féminéité supérieure, ne vous êtes-vous pas reconnue P

Léa sourit, les yeux brillants de fierté. A ce moment, une petite élève toute blonde, envoyée par la surveillante de la récréation, entra, après avoir frappé, et, figée par la timidité, s’arrêta sur le seuil.

— Que veux-tu? mon enfant, lui demanda Pirnitz.

La petite, déconcertée, détourna le regard, n'osa répondre. Pirnitz lui posa la main sur l’épaule.

— D'abord, il ne faut pas baisser les yeux.

Regarde-moi... en face... allons! bien en face. On doit toujours parler les yeux dans les yeux, quand on a une conscience droite!

L'enfant murmura :

— On demande Mie de Saint. madame...

madame la présidente. Il y a sa voiture, à la porte.

Pirnitz embrassa l'enfant.

— Bien! tu vois que la langue se délie, quand les yeux regardent en face. Va jouer, mignonne,

tu as très bien fait ta commission. Je vais prévenir Mie de Sainte-Parade…

Mie Heurteau et sœur Odile accompagnèrent la présidente. Duyvecke remonta dans sa chambre; elle avait du travail en retard, car, même à l’école, elle continuait à poursuivre ses diplômes d’enseignement supérieur. Daisy Craggs et Geneviève Soubize, qui habitaient encore pour quelques jours l'avenue de Ségur, partirent à leur tour. Il ne resta plus, dans la grande salle, que Pirnitz, Léa et Frédérique.

À se sentir seules, toutes trois ensemble, après:

cette journée de foule, elles éprouvèrent une sorte de joie recueillie. Le soir était venu. Comme de bons ouvriers qui ont accompli leur rude besogne en commun, elles resplendissaient d’une joie si intense, que le souci de leur propre bonheur, — d’un bonheur égoïste, — n’aurait pu avoir de prise, à cette heure, sur aucune d'elles. Pirnitz sourit à ses deux disciples, qui, d’un geste filial, l’encourèrent de leurs bras et la couvrirent de carésses.

Frédérique dit :

— Romaine, vous nous avez créées, autant que notre mère. Où allions-nous sans vous? Nous souhaitions le bien, mais nous marchions dans la nuit.

— Romaine, dit Léa, toutes les fois que j'ai été troublée, j’ai pensé à vous comme à une sainte, et j'ai retrouvé de la force.

Frédérique, se rappelant sa fuite tragique à travers Regent’s Park, songea :

« Elle aussi! » |

Pirnitz, souriante, se débattait sous les caresses de « ses deux grandes filles », comme elle les appelait. Elle finit par s’asseoir dans un fauteuil, à l’angle de la cheminée de pierre qui figurait un âtre campagnard. Léa et Frédérique, chacune d’un côté, s’assirent auprès d’elle sur des chaises plus basses, lui tenant une main. Elles formaient un groupe adorable de grâce, la douceur souffrante de lapôtre contrastant avec la grave

beauté de Frédérique et le charme romanesque de Léa.

La porte de la salle s’entr’ouvrit doucement, et la même petite blonde qui, tout à l’heure, avait annoncé la voiture de la présidente, s’approcha, le pas décidé, et, levant cette fois fran-

chement les yeux, dit à Pirnitz :

— Madame... il y a un monsieur qui veut entrer.

— Un monsieur? il se trompe, C'est sans doute pour l'usine, dit Pirnitz.

L’enfant répliqua :

— Non, il demande à voir M'ie Léa.

Calme par l'effort concentré de sa volonté, Léa dit simplement :

— C'est Georg. Il est à Paris. Je le savais. Si vous voulez, nous le ferons entrer ici. Il importe

que je l’entende et que je lui parle; et j'aime mieux que ce soit devant vous.

Joie ou peur, Frédérique reçut de ces mots :

« Georg est à Paris » une telle commotion qu’elle dut garder le silence. Pirnitz, après une minute de réflexion, dit à la fillette :

— Conduis ce monsieur ici, mon enfant,

UCUNE des trois femmes assises auprès

de la haute cheminée ne changea de posture. Léa et Frédérique gardèrent chacune l’une des mains de l’apôtre.

Quand Georg entra, amené par l'enfant, quand il s’avança dans la clarté vive de la salle, il se sentit appelé devant un tribunal, prêt à le juger.

Il vint en pleine lumière, observé par les trois femmes. Sa haute stature, que Léa avait mal entrevue, quelques jours auparavant, dans la pénombre de la chambre de Pirnitz, s’était élargie, comme redressée, pendant les mois d’absence.

C'était le même visage de héros septentrional, aux cheveux blonds, aux moustaches fauves, au front ample, aux lèvres rouges, aux yeux bleus. Et c'était un autre homme cependant: le

héros transformé par l’amour, redevenu accessible à l'émotion, aux désirs, aux passions de l’humanité.

Il était vêtu d’un costume de velours noir côtelé, qui, porté par tout autre, eût semblé presque celui d’un ouvrier, mais qui prenait, sur lui, on ne savait quoi d’héroïque et d'artiste à la fois,

| sans rien qui fit songer à l’apprêt, au déguisement.

Georg s’arrêta contre la cheminée, à quelques pas des trois femmes. Pirnitz le couvait de ses yeux mystérieux, apaisant ce qui peut-être grondait en lui de colère, à trouver deux gardiennes auprès de Léa. Léa et Frédérique fixaient, elles aussi, leurs prunelles anxieuses sur ce visiteur inattendu qui, pour toutes deux, représentait l'Homme, c’est-à-dire l’adversaire, et le plus dangereux, puisqu'il s’offrait comme un appui, un refuge de tendresse. Mais elles se savaient fortes contre lui, — et d’être ensemble à l’accueillir, et de la présence de celle dont on ne triomphait pas : de Pirnitz.

Tous quatre étaient trop en dehors de l’habituelle convenance pour s’attarder à des présentations ou à des formules de courtoisie. Georg jeta son chapeau de feutre sur la table et s’adressa directement à Léa.

— Léa, dit-il, je viens vous chercher.

— Je ne puis pas vous suivre, répondit Léa, absolument calme. Vous n’ignorez pas, Georg, que tous mes devoirs sont ici.

— Vous le croyez, répondit Georg. J'étais là pendant la séance, j’ai entendu le discours de Romaine Pirnitz... Elle a dit des choses très belles; elle a dit quelques choses vraies. Mais elle a conclu contre la vérité. C’est cela que je viens vous dire, Léa. Je viens vous reprendre à l’erreur.

Les mains de Léa et de Frédérique serrèrent celles de l’apôtre, comme pour protester :

« Non, vos paroles n’enseignent pas l'erreur. Nous sommes avec vous, nous croyons en vous, on ne nous prendra pas à vous! »

— Georg Ortsen, dit Pirnitz avec douceur, à quoi bon revenir troubler cette enfant? Vous la voyez heureuse, abritée contre les orages, décidée à se dépenser pour ses sœurs. Quel sort plus noble et plus heureux venez-vous lui offrir? Et de quel droit?

— Je suis son mari. Je lui offre d’être ma femme : ce qu’elle avait choisi librement.

— Oh! Georg! murmura Frédérique, qui, jusque-là, n’avait pu prendre sur soi de parler. Vous vous donnez donc le change à ce point?

Quoil c’est vous, le Georg que j'ai tant admiré, c’est vous qui voulez corrompre la conscience de Léa? Étes-vous bien l’homme que nous avons chéri, le frère de Tinka?

Georg répliqua :

— Tinka n’est plus tout à fait la même Tinka. Comme elle l’annonçait déjà dans nos entre.

tiens d’Apple-Tree-Yard, elle s'éveille aujourd’hui dans le printemps. Pour moi, grâce à Dieu, vous dites vrai : je ne suis plus, oh! non! le jeune homme... ou plutôt je ne suis plus l'enfant indécis qui vivait sans trouble parmi les limbes crépusculaires, séparé de la vie. Non! Frédérique, vous ne vous trompez pas : je ne suis plus le même... L’adolescent indécis s’est transformé dans l’absence, il s’est virilisé. Seule, ma sincérité n’a pas changé. Je vous parle aujourd’hui d’aussi bonne foi qu'au temps d’Apple-Tree- Yard. Seulement, je vous parle en homme. Je connais ce que je ne connaissais pas.

Frédérique et Léa, malgré leur propos de résister à Georg, écoutaient sa parole avec joie. Pirnitz comprit-elle que cette influence menaçait Frédérique autant que Léa? Avertie pour Léa, perçut-elle l'émotion anormale de l’aînée? Elle arrêta successivement sur les deux sœurs le magnétisme de ses yeux, puis regarda en face le dangereux messager qui venait lui disputer . la proie de son dévouement. Elle se résolut à l’affronter seule.

— Georg Ortsen, fit-elle, vous savez que notre œuvre est l’œuvre de volontés libres. Des femmes se sont réunies pour élever des petites filles. Elles n’ont pris d'engagement qu’envers elles-mêmes. Chacune de nous, à chaque heure, peut s’affranchir. Léa est libre comme les autres; il n’est pas

question parmi nous de vœux ni de contrat.

Donc, si Léa désire vous suivre, elle le peut à l'instant même. *

— Léa, dit Georg, je vous en conjure, venez avec mol.

— Attendez, interrompit Pirnitz, sans laisser à la jeune fille le temps de répondre. Léa est libre; mais je pense que vous rougiriez de la capter à l'improviste, dans une surprise de sa sensibilité? Je pense que vous voulez la tenir de sa conviction et de sa volonté résolue, consciente ?...

Léa, réconfortée, avait noué ses bras autour du bras der apôtre. Georg hésita un instant.

— Léa est ma femme, déclara-t-il. Qu'elle me suive parce qu’elle m'aime, — je n’en demande pas davantage. Pourtant, si elle ne voit pas aussi nettement que moi où est son bonheur, si elle croit avoir ici des devoirs, eh bien! je me charge de l'éclairer. Qu'elle m'écoute seulement, et elle me suivra. __.

— C'est justement, répliqua Pirnitz, ce que j'allais vous proposer. Parlez, convainquez Léa, convainquez-nous. Dites-nous par quels chemins vous avez été amené à un point si éloigné de celui d’où vous êtes parti... Nous vous écoutons toutes les trois, de tout notre cœur.

— Soit, dit Georg.

Avec une grâce négligente, il prit une chaise, s’y assit, médita un instant, puis releva la tête.

Il était charmant de virilité et de poésie. Il s’opposait harmonieusement au groupe étroit, attentif, des trois femmes.

Tribunal étrange, devant lequel allait parler le représentant de l’autre sexe, du sexe ennemi, — tribunal partial et pourtantsympathique, où deux des juges aimaient l'accusé!

Georg s'exprima lentement d'abord, avec réflexion, comme un voyageur qui conte ses aventures. Et c’était, en effet, l’aventure de son cœur qu'il racontait, le voyage de sa pensée entre deux pôles extrêmes, l'exploration de la vie par une âme.

— Romaine Pirnitz, dit-il, bien que nous ne nous soyons pas connus, quand vous êtes venue à Londres, il y a deux ans, — vous savez par Mr Sanz et par Léa, un peu du passé de Tinka et du mien. Nous sommes nés à Larmsoë : je suis l’aîné d’une seule année. Larmsoë est un pauvre bourg de Finlande. Notre père était juge; c'était un homme timide et bon. Notre mère, qui nous éleva, Tinka et moi, jusqu’aux environs de la douzième année, possédait un Sspri rare et un grand cœur.

« Dans le ménage de nos parents; nous n'avons jamais rien vu qui püt ressembler à de l’amour. Le mot cependant y était quelquefois prononcé et aussi ceux d’amant et de maîtresse, et l’on ne cherchait aucunement à faire mystère pour nous,

472 LES VIBAGES FORTES

même si jeunes, des rapports. des sexes entre eux... Mais il s'agissait généralement d’une fille abusée par un séducteur ou de quelque drame intime, causé, chez des voisins, par E l'inconduite

-du mari ou de la femme. | « Ainsi, nous fûmes élevés, Tinka et moi, dans

cette idée que l’amour est ou bien un devoir extrêmement rigoureux, ou bien une mauvaise action. Tout attrait de curiosité vers cette chose mystérieuse et tentante pour d’autres nous fut ainsi enlevé.

« On maria Tinka, alors qu’elle n’était encore qu'une enfant; mais comme elle avait consenti au mariage à la condition de n’être point séparée de moi, je vécus auprès d’elle et de son mari pendant sept années. Elle continua de se confier à son frère, plus volontiers qu’à son mari. Ce qu’elle me révélait ingénument de ses devoirs d'épouse confirma mon dédain pour le mariage. J'ajoute que Tinka et moi, nous avions un tempérament plus. calme encore que celui de nos calmes compatriotes. Positivement, durant toute ma jeunesse, j'ai ignoré la tentation qui peut venir d’une femme. Quelques efforts de coquetterie, qu'essayèrent des femmes plus âgées, m'inspirèrent seulement du dégoût. L’amout

. eût pu se glisser en moi par la tendresse, par le

besoin de société féminine; mais l’ardente affecion de Tinka me sufhsait.… Vous savez, Léa, et vous aussi, Frédérique, combien est étroite

notre union. Elle va presque jusqu’à unir nos cerveaux par des liens invisibles, et souvent, sans nous parler, nous pensons les mêmes choses, à la même heure... Au fond, j'étais le véritable mari de Tinka. Son mari selon la loi, qui cependant n’était ni meilleur ni pire que la masse des hommes, ne fut jamais pour elle qu’un compagnon accidentel. Léa vous a-t-elle raconté, Pirnitz, dans quelles circonstances nous le quittâmes, Tinka et moi? - — Oui, dit Pirnitz.

Il se fit un silence. Les voix joyeuses des rondes s'étaient tues. Les élèves regagnaient les études avec un piétinement de troupeau. Des quarts sonnèrent à l'horloge de l'usine Duram-

berty.

— Nous avons accompli cet acte avec sérénité, reprit Georg. Nous avons laissé ces âmes, — le mari et les enfants — sans nul remords.

Au contraire, l'allégresse de la bonne action accomplie a chanté au dedans de nous. C’est vous dire quels principes inflexibles nous gouvernaient. Aujourd hui, je distingue et je hais l'extravagant égoisme intellectuel caché sous ces inflexibles principes.

— Georg! Georg! su pplia Léa, désolée de voir briser ses idoles par celui même qui les avait édifiées.

Mais Georg répéta, s'adressant à elle, cette fois : |

— Si, Léa, ce fut un égoïsme extravagant, encore que noble, j’en conviens. Nous nous conduisimes comme des passants qui, trouvant un blessé tombé dans la boue de la route, refuseraient de le toucher pour ne pas salir et ensanglanter leurs mains.

Il médita un moment, regardant, dans sa mémoire, les images de cet étrange passé.

— Quand je repense, dit-il, à la vie que nous avons menée à Copenhague, Tinka et moi, j éprouve pour nous deux la pitié qu’on donnerait à des êtres qui vous seraient très chers et que la folie aurait dévoyés. L'histoire de l'Église catholique est pleine de tels faits, qu’on admire en même temps qu'ils irritent la raison : saint Siméon Stylite passant vingt ans au faite d’une colonne, — saint Aloysius abandonnant, le soir de ses noces, sa femme pour se faire mendiant et vivre dans la chasteté. Nous fümes, comme eux, des hallucinés de sacrifice. Nous fümes intoxiqués par des idées trop simples sur la vertu et la dignité humaines. D’instinct, nous avions poussé | à l'extrême les doctrines qu’on nous enseignait, , enfants, et qu’on interprétait plus libéralement autour de nous, les accommodant aux nécessités réelles. Nous étions, ma sœur et moi, comme enchantés, dans un palais de rêve, par de surhu-

maines conceptions de la loi morale... Si Frédé. rique et Léa n'étaient jamais venues à Londres, il est probable que tous deux nous dormirions encore dans nos limbes.

« Une révolution fut provoquée dans l’esprit de Tinka et dans le mien par cette venue providentielle. Durant les mois d’Apple- Tree-Yard, vous avez cru, Fédi, et vous aussi, Léa, subir notre influence; en réalité, nous subissions la vôtre... Vous arriviez, vous, de ces terres heureuses où le sens de la vie a été compris depuis tant de générations! Malgré les bandelettes dont on avait essayé d’envelopper votre adolescence, vous apportiez parmi nous l'attrait vigoureux de la femme qui veut, qui doit être aiméel.… Je vous ai d’abord chéries toutes les deux, d’une égale ardeur. Je ne sais encore laquelle de vous deux est la plus belle. Mon cœur s’est peu à peu incliné vers Léa; sans doute ce fut parce que Léa demeure la plus proche de son type primitif + elle est plus femme.

Léa pâlit. Frédérique pensa : « Je ne veux pas être troublée.. Je ne veux pas qu’il me voie troublée.. Ne sais-je pas qu’il aime Léa? »

Georg poursuivit :

— Durant le temps de fraternité amoureuse que nous avons passé à Londres, Léa'et moi, — durant nos fiançailles de libre grâce, — je me suis

laissé délicieusement transformer par elle. Elle était, sans le savoir, plus avancée que moi-même dans la compréhension de la vie; moi, j’ignorais le nom de cette torce obscure qui me modifait. Mais en vain nous essayions de décorer d'apparences mystiques ce qui était l'amour le plus naturel. L'amour a pris sa revanche... Et c'est vous, Léa, qui me l'avez révélé, cette nuit où nous revînmes ensemble de Richmond... Vous vous souvenez ?

Léa détourna le visage et ne répondit pas.

— Alors, reprit Georg, Léa voulut m’abandonner. Elle trouva un appui, un conseil de révolte dans Frédérique. J'étais encore tellement plongé dans mes limbes, que je n’osai pas la retenir, Je ne savais pas si, elle et moi, nous avions commis une faute. À coup sûr, nous avions failli contre notre idéal, et cela suffisait à m'ôter la sérénité. Dans ce désarroi moral, je vous laissai partir, Léa. Je me laissai arracher la promesse solennelle de ne pas vous écrire et de ne pas vous -rechercher. Mais, quand je me retrouvai seul avec Tinka, nous ressentimes tous deux une grande détresse. Nous étions deux croyants, presque deux martyrs d’une même foi, en train de perdre cette foi.

« Oh! Romaine Pirnitz, vous dont l’âme est

haute, éprise des idées, vous imaginerez assurément nos tortures. Au nom de certains principes absolus, nous avions deux fois bouleversé notre vie, et voilà que nous doutions de ces principes! Un coin de notre conscience s’éveillait à l’angoisse, à La douleur, un coin jusque-là insensible et presque insoupçonné de nous... La critique de tout notre passé s’imposait à notre intelligence dessillée,

« Car nous sentions bien, entre l’acte de Tinka abandonnant, pour un scrupüle, son mari et ses enfants, et l'acte de Léa me délaissant par farouche pudeur, nous sentions bien une étroite analogie! Pourquoi, cette fois, souffrions-nous davantage, même Tinka qui, elle, pourtant, n’était point abandonnée? C’est que vous nous aviez déjà réveillés l’un et l’autre, et réchauffés, — vous, Léa, et vous, Frédérique. Tandis que vous croyiez être conquises par les froides chimères de lesprit, ces chimères s’exilaient de nousmêmes. Vous nous aviez, à votre insu et malgré vous, apporté la Vérité.

« Bientôt, Londres me devint odieux. Ma santé, faible depuis de longues années, s’altéra. Tinka prit peur. Elle m'ordonna de voyager.

J'hésitais à la quitter; au moins, je voulais qu’elle m'accompagnât. Elle refusa. — « D'abord, ditelle, l’argent que nous possédons tous les deux suffit à peine à ton voyage. Puis, tu as besoin

d’être seul pour voir clair dans ta conscience. Et peut-être, moi-même, en ai-je besoin autant que toi. » C’était vrai, nous n’osions plus nous parler lun à l’autre. Nous hésitions à nous confier nos doutes.

« J’obéis; je vendis toutes mes ébauches, toutes mes études, à un brocanteur de Haymarket. Tinka demanda une avance à l'éditeur anglais qui allait publier la traduction de son deuxième roman. Elle ne garda que Pargent strictement nécessaire, et me donna le reste... Je partis,

« Ne cachez pas votre visage, Léa! Regardezmoil.… Je vous apporte La vérité. Nous nous sommes trompés de chemin dans la vie, ou plutôt, nous n’avions pas encore vécu. |

« Je partis. Les lettres que j’écrivis à Tinka pendant les premières semaines de mon séjour en Italie, vous les avez lues, Léa, je le sais. Elles vous ont raconté mes angoisses, la détresse de ma solitude: elles vous ont fait assister à a révolution morale que je subis, presque aussitôt après mon arrivée à Sienne.

« Souvent, depuis, j’ai médité sur cette crise Et j'ai compris qu’elle n'avait été violente et brusque qu'en apparence. Ce qui est arrivé pour moi, exilé en Italie, ne pouvait pas ne pas arriver. Que de fois auparavant, Tinka et moi, nous avions pressenti une telle éclosion! Les mains unies, les yeux fixés sur le ciel, que de

fois, en Finlande comme en Danemark, comme en Angleterre, nous étions soudain entraînés vers une Terre promise inconnue, mais devinée, où la lumière de la nature et la Iamière de l’art nous pénétreraient enfin, dissiperaient nos brouillards. C’étaient de brèves visions, des perceptions fugitives aussitôt évanouies.. Le reflet qu’elles laissaient après elles suffisait à inquiéter notre sérénité... Nous ne vivions pas réellement. Nous attendions la vie. Et parfois nous en avions la sensation aiguë.

- IL s'arrêta. Léa répondit lentement, comme si elle se parlait à elle-même :

— Oui, Tinka m'a dit ces choses à Londres, bien souvent, et vous aussi, Georg, vous me les avez fait entendre. Tinka disait : « Georg et moi, nous n'avons pas encore tressailli dans le printemps. » Vous, Georg, quand, sur les bruyères de Hampstead-Heath, l'après-midi de nos fiançailles, ou bien, tant de fois encore, le soir, accoudés sur le Westminster Bridge, quand nous regardions la trouée du fleuve vers la mer, vous souhaitiez d’autres contrées, où une plus grande lumière ferait éclore votre cœur.

Elle disait ces paroles à mi-voix. Frédérique et Pirnitz se taisaient, laissant les deux amants révéler leurs âmes, — conscientes que des choses devaient être dites par eux, sans lesquelles l’avenir ne s’éclaircirait point.

— Vous vous rappelez cela? dit Georg, s’approchant de Léa... Nos paroles à Hampstead- Heath? Nos aspirations confuses, le soir, devant le fleuve? Oh! chère... comme je vous remercie de les avoir gardées en vous! Eh bien! Léa, ces contrées que je pressentais, « où une plus grande lumière ferait éclore mon cœur », je les ai atteintes, enfin; j’ai connu la clarté du grand soleil et de l’art superbe. |

« Comme à tous les étrangers venus du Se tentrion, l’Icalie m’a révélé la vie. Ainsi fit-elle à Gœthe, à Sheiley, ec à notre Bjoernson. J’y apportais d’ailleurs une âme touie préparée, labourée par la souffrance, piête pour l’ensemencement. Jamais Barbare ne se lussa plus aisément conquérir. Dès que j’eus touché au pied la terre sacrée, le passé m’a semblé va svuge puérill Ce que j'avais appelé noblesse d'âme. fermeté de conscience, m'apparut mériter d'autres noms : ignorance, égoïsme, impuissance à sentir... J'avais agi jusque-là comme un enfant qui se glorifierait de ce qu’il ne sait rien ect de ce que ses bras sont débiles.…. Et tous les deux, Léa bien aimée, comme des enfants encore, nous avions joué avec l’amour ainsi qu'avec une arme ignorée.

Les yeux de Léa s’extasiaient. Frédérique et Pirnitz la devinèrent à demi conquise.

Pirnitz dit :

— Alors, Georg, c’est l'Italie qui vous a transformé? Dans cette nation en pleine anarch*e

politique, vous avez trouvé plus de vérité, de virilité, de grandeur que dans cette active Finlande, ou dans cette majestueuse Angleterre d'où vous veniez ?

Elle parlait d’un ton tranquille de controverse, brisant à dessein l'émotion suscitée par les derniers mots de Georg.

Georg répondit :

— Le désordre politique de l'Italie n’est rien. Qu'importe qu'un peuple, politiquement, souffre de sa vieillesse, si l’histoire de sa grandeur vit encore, écrite sur tous ses monuments et dans toutes ses traditions? J’ai entendu, là-bas, des Italiens même prétendre que l'Italie d’aujourd’hui n’est qu’une fausse grande nation. Qu’importe? La grandeur du passé Latin n’est pas un mensonge, ni la violente splendeur de la Renaissancel… C'est avec ce double passé que j'ai vécu. Mais j’ai vécu aussi parmi le peuple qui, lui, n’a pas changé, du moins dans ses mœurs élémentaires. J'ai compris par lui là beauté de l'amour, la grâce de la jeunesse qui se désire, se cherche à travers les obstacles, s'aime et s’unit.

Il s’approcha de Léa qui, peu à peu, enfin gagnée par cette parole fervente, se redressait et levait vers lui un visage anxieux.

Il répéta :

— Léa, Léa, nous nous sommes trompés. La

vérité est qu’üne loi impérieuse, adorable, nous a destinés l’un à l’autre. Notre erreur fut de la méconnaître, de nous désunir quand elle nous unissait. Notre crime serait de persister à vivre séparés, maintenant que l’un de nous possède la vérité. Viens, Léa, laisse-moi emmener... Maintenant je sais, je vois. Nous sommes faits pour vivre côte à côte, chacun pour la joie de l’autre. Viens. Tu seras ma femme et tu seras mère. Comprends-tu cela, Léa ? Tu seras mère par moil Il y aura de jeunes êtres qui seront notre pensée et notre amour faits chair.

— Oh! Georg... murmura Léa.

A demi-soulevée, elle le suppliait de ne plus la tenter; elle s’épouvantait de se sentir reconquise.

Il continua :

— Si les femmes qui t’environnent ici prétendent que tu seras déchue et que tu pècheras par égoïsme, ne les crois pas Il faut être aveugle ec infirme d’âme pour croire que le célibat est une gloire. La gloire de la femme est d’être mère. Viens! ce que tu voulais dépenser d'efforts pour élever de petites inconnues, tu le donneras plus utilement à tes propres enfants. Viens! notre chère vie d’Apple-Tree-Yard recommencera, renouvelée et élargie, car je m'en

vais à Londres détruire le mal que j'ai fait : je

vais rendre Tinka à son mari et ses filles. Nous vivrons tous unis dans la sérénité, dans la vérité,

non plus dans de froids limbes d'erreur. Viens! je l'aime, je t'aime, je t’aime, ma Léa. ma femme...

Il lui tendait ses bras. Léa, tout à fait dégagée de létreinte de Pirnitz, ne regardait plus que lui. La parole de l’aimé la réveillait, rompait l’enchantement. Être femmel... Être mèrel.. Toute son hérédité devenait soudain complice du tentateur… À ce moment, si elle eût été seule, elle eût suivi Georg vers lequel elle s’avançait lentement. Frédérique le comprit. Comme on appelle un être cher proche d’un précipice, elle cria :

— Léa! |

La jalousie, simple et horrible, lui mordait le cœur. C'était Léa que Georg allait emmener et non pas elle. Il lui parut que quand Georg serrerait Léa dans ses bras, et l’emporterait, ellemême mourrait de douleur.

— Léal.. répéta-t-elle.

Léa ne se retourna pas. Georg reculait, les bras tendus. Il semblait vouloir, avant tout, l’éloigner de Frédérique et de Pirnitz. A son tour, Pirnitz prononça doucement ce nom :

— Léa! |

Léa s’arrêta. Elle baissa la tête, indécise, n’osant regarder ni Pirnitz, ni Georg.

— Mon enfant! reprit Pirnitz.

Et chaque syllabe prononcée par cette voix tou-

chait une fibre sensible dans le cœur de a j jeune fille. Léarevintsurses pas, Pirnitz luirepritla main.

— Mon enfant!

— Oh! Romaine, murmura Léa... Que faire ?

Je ne sais plus où est la vérité... Je ne connais plus mon devoir.

— Le devoir n’a pas changé.

— Romaine, vous êtes toujours pour. moi l'exemple de la vertu suprême... J'adore : vos paroles. Mais ce que Georg nous disait m’a remuée toute; ai-je donc entendu par sa bouche parler une autre vérité contradictoire ?..

— Je vai dit la vérité, interrompit Georg, écoute ton cœur et suis-moi.

— Ne puis-je pas le suivre, implora Léa, et cependant travailler encore pour le bien des autres femmes ? Romaine, je vous en conjure, dites-moi que je ne fais pas de malen m’en allant où 1l veut me conduire.

Frédérique, un peu à l’écart, regardait cette lutte singulière de deux forces contraires se disputant une même âme. Elle ne s’y mêlait point, sentant qu’elle n’y aurait aucune action; et elle souffrait d’être ainsi inutile.

« Ainsi, songeait-elle, j’ai élevé cette enfant, j'ai pour ainsi dire façonné son esprit, je lui ai donné le meilleur de moi... et je ne compte même plus pour elle! Pirnitz d’abord, puis Georg Ortsen l'ont conquise : leur double influence occupe

maintenant toute sa pensée. Elle va suivre Georg, et en le suivant, elle ne souffrira que de quitter Pirnitz. »

-Un vent de sécheresse souffla sur le cœur de l’aînée. Elle eut cette révolte que tous les apôtres connaissent, et dont ils ne confient à personne la douloureuse violence. Elle se sentit infiniment solitaire. L'OEuvre accomplie autour d’elle lui fut un instant indifférente.

« Tout quitter. comme Léa... pour vivre de la vie naturelle. suivre celui qu’on aime. Mais personne ne m'aime, moil »

Personne ne venait la tenter dans le sanctuaire, elle! Aucune bouche d’homme ne la provoquait par des paroles et des baisers.

« Soit! je vivrai, je mourrai sans joie. Mais, du ” moins, je n’aurai pas déchu. » |

Elle releva hardiment les yeux vers Georg et vers Léa. Pirnitz, tenant la main de celle-ci dans les siennes, lui disait :

— Mon enfant! vous êtes libre. Vous pouvez quitter la râche que. nous avons entreprise en commun. Georg Ortsen le sait comme vous :

nous ne vous retiendrons pas de force; et, siles engagements que vous avez pris vous pèsent, moi, la première, je vous en délie.

— Tu le vois, Léa, dit Georg... Tu es libre de venir avec moi.

— Attendez, Georg Ortsen, reprit Pirnitz. Léa

est libre de vous suivre, je vous l’ai dit aussitôt que vous êtes venu la réclamer. Mais je vous ai averti qu’elle doit prendre son parti en pleine connaissance. |

— N'ai-je pas tout dit, loyalement ? fit Georg.

— Il y a une chose que vous n'avez pas entièrement expliquée, et dont l'importance est

ande.

— Laquelle ?

— Vous me jurez de répondre la vérité sans détour ?

— J'aimerais mieux perdre Léa que de mentir,

Tous sentirent que les mots décisifs, les paroles de la Destinée allaient être prononcés.

— Georg Ortsen, reprit Pirnitz, vous nous avez dit que par l'effet du changement des lieux, par linfusion de traditions nouvelles pour vous et le spectacle d’un art supérieur, vous avez eu la révélation de la vérité et de la vie. Je vous crois. Je sais trop combien notre conscience est susceptible de varier quand varient les milieux et les événements. Mais je vous demande si, réellement, le climat, les mœurs, l’art d’un pays nouveau ont seuls accompli cette révolution dans votre âme ?

— Que voulez-vous dire ? demanda Georg.

Il sembla à Frédérique et à Léa qu’il se troublait. Pirnitz reprit, détachant nettement chacune de ses paroles :

— Est-ce l’art seul, est-ce la méditation seulement qui vous ont tranformé? Georg Ortsen, vous devez la vérité à cette enfant qui ne sait rien que par vous et se confie à vous. La crise que vous nous avez contée fut-elle purement intellectuelle ?

— Sans doute.

Pirnitz insista :

— Depuis que vous avez quitté votre fiancée, n’avez-vous aimé aucune autre femme?

Georg ne répondit pas.

— Vous n'avez aimé aucune autre femme?

répéta Pirnitz.

— Non, dit Georg. Je n'ai jamais aimé que Léa.

— Et aucune autre femme n’a reçu de vous ces caresses que vous promettez à Léa? Ne trahissez pas votre pensée avec des mots obscurs! Léa sera-t-elle la première femme que vous traiterez comme votre femme ?

Georg hésita une seconde, puis répondit :

— Non.

— Léa! s’écria Pirnitz, en se tournant vers la jeune fille qui chancelait, prise de vertige, — voilà donc ce que vous offre cet homme, qui pourtant est meilleur et plus droit que la plupart des autres hommes! Des caresses de femmes lui ont appris une volupté, il voudrait la goûter de vous, parce que votre visage et votre corps lui font prévoir qu’elle serait plus savou-

reuse. Léa, le secret de cette grande transformation morale, de cette prétendue révélation de la vérité et de la vie, vous le connaissez à présent : une joie physique a été enseignée à cet homme. Par l'effet qu’elle a produit, flétrissant en lui tout ce qui le faisait noble et admirable, jugez si elle est digne de vous! L’éternel marché vous est proposé. L'homme vous dit : « Donnemoi une volupté, et je t'appellerai ma femme...» Vous êtes éclairée à présent. Suivez-le, si vous voulez. | |

Elle s’assit, d’un air désintéressé et résigné, ne regardant plus ni Georg ni Léa. Les yeux de Léa contemplaient Georg avec une expression de seconde en seconde transformée. La surprise, l'incompréhension, s’y changeaient peu à peu en angoisse.

Georg s’avança vers elle :

— Je le jure, Léa, tu as toujours été mon seul amour...

Il voulut lui prendre les mains, mais elle tendit ses bras en avant:

— Ne me touchez pas!

Un instant, ils demeurèrent debout en face l'un de l’autre: Georg n'osait avancer, tant le visage décomposé de Léa l’épouvantait. Elle lui apparut méconnaissable, les joues subitement caves et livides, les prunelles incendiées de fièvre,

la bouche grelottante. Il eut la sensation affreuse

qu’il venait de lui porter un coup mortel.

— Partez, Georg, dit Frédérique. Ne faites pas de mal à Léa; elle vient d’être malade par vous : vous la tueriez.

Léa, sans quitter Georg des yeux, comme si elle redoutait une violence, recula jusqu’à la chaise où Pirnitz était assise. Pirnitz la saisit par la main, lattira, et aussitôt l’influence rivale fut conjurée. Doucement, la jeune fille échoua aux pieds de lapôtre, cachant sa figure dans ce giron plus que maternel, résolue à ne rien voir, à ne rien entendre.

Georg se tourna vers Frédérique : :

— Ah! Frédérique, s’écria-t:il, c’est vous qui tuerez cette enfant!

— Nous la sauvons de l’esclavage, répliqua l’ainée.

— Quelle chimère! Léa est mon égale : je viens chercher ici un être libre, ayant les mêmes droits que moi.

La forme sombre de Léa, écroulée sur le sein de Pirnitz, ne bougea pas. Pirnitz, silencieuse, la caressait.

Frédérique eut un sourire méprisant. Elle répéta.:

— Les mêmes droits]... Vous dites cela et vous le croyez, peut-être? Léa, les mêmes s droits que vous?

— Assurément.

— Eh bien. pendant que vous étiez en Italie, Léa, à Paris, a eu des amants.

— Ah! ce n’est pas vrail

Ce cri jaillit de la bouche de Georg... Comprenant aussitôt le sens des paroles de Frédérique, il baissa la tête.

— Non, reprit Frédérique, ce n’est pas vrai.

Léa est un lys blanc, comme toujours. Mais pourquoi dites-vous que ses droits sont égaux aux vôtres ? Si Léa n’a pas eu le droit de faillir, pourquoi, vous, avez-vous failli sans scrupule ?

Un silence, qui fut long, régna dans la vaste salle. Pirnitz tenait toujours le buste et la tête de Léa contre son sein, et l’on ne voyait de celle-ci qu’une longue forme agenouillée.

Georg regarda Frédérique, regarda le groupe de Pirnitz et de Léa. Il sentit nettement que tout était fini, qu’il était vaincu par la coalition de ces trois femmes, si fortes dans la citadelle des solides principes auxquels elles avaient discipliné leur conscience et leurs mœurs.

IL s’approcha de Léa, et s'adressant à l’immobile forme enveloppée dans les bras de Pirnitz :

— Léa, dit-il, tu ne veux pas me suivre?

Léa ne répondit pas.

Il reprit :

— Léa, je t'en supplie, arrache-toi à ces femmes qui emprisonnent ton cœur. Viens.

Suis ton maril.. Si des choses que j'ai dites, que j'ai faites, effarent ta conscience, n’en prends pas prétexte pour briser nos deux vies. La vérité

n'est point éclatante et tranchante comme on te le: dit. Elle est toute voilée de mystère. Nous la chercherons ensemble. Peut-être me suis-je trompé... Peut-être ai-je failli. Tu me pardonneras et tu me rendras digne de toi.

Viens, Léa.

Mais la forme sombre, protégée par les bras de Pirnitz, ne bougea pas.

Il dit encore :

— Tu ne veux pas me suivre?

Léa ne répondit pas.

— Tu ne veux même pas me laisser voir ton

visage, me dire une parole d'adieu? Sans doute

nous ne nous reverrons plus jamais!

Il sembla que la forme sombre eût un tressaillement... Mais les mains de Pirnitz se joignirent sur les épaules courbées de La jeune fille et, de nouveau, elle fut immobile.

— Georg, supplia Pirnitzà demi-voix, partez!

Par pitié pour cette enfant que vous torturez, partez!.…

— Je pars, répondit Georg...

Pirnitz ajouta :

— Si vous l’aimez, vous ne ferez plus aucune tentative pour la reprendre. Elle ne vous suivrait pas, et ce qui lui reste de force se briserait.

— Je ne ferai aucune tentative pour la reprendre... Qu'elle sache seulement que je me

= pr

regarde comme son mari et que je lui appartiens pour la vie.

— À elle et aux autres femmes que vous aimerez, comme en Italie, dit Frédérique.

Elle dit cela, et aussitôt s’étonna de l’avoir dit, comme si une autre avait parlé avec ses lévres et sa voix. Georg la regarda si douloureusement que, malgré sa rancune, elle ne put soutenir ce regard. Il murmura le mot des ternelles séparations :

— Adieu!

Aucune voix ne lui répondit.

I sortit sans se retourner. On entendit ses pas dans le corridor dallé, puis sur le gravier de la cour aux acacias. Le cordon de la porte de fer fut tiré; le battant cria, se referma lourdement.

Quelque temps, les trois femmes demeurèrent telles que Georg les avait laissées. Puis, Léa releva lentement la tête :

— IL est parti? demanda-t-elle d’une voix que l'anxiété altérait.

Frédérique et Pirnitz répondirent ensemble :

— Oui.

Léa entoura passionnément le cou de l’apôtre et l’embrassa à plusieurs reprises.

— Merci! merci! vous m'avez sauvée.

Elle se mit debout, fit quelques pas incertains encore, puis contempla, la tête haute, les lieux

où elle venait d’être tentée et victorieuse. Frédé. rique et Pirnitz s’approchèrent d’elle, A leur tour, elles prirent chacune une de ses mains et les baisèrent.

L'école, autour de la salle silencieuse, bruissait d’un sourd tumulte. Une cloche sonna allé. grement, annonçant la fin de l'étude du soir... Le piétinement précipité des élèves glissa dans les corridors.

— Comme tu es grandel murmura Frédérique, serrant la main de sa sœur. Comme tu es plus grande que nous!

Tout à l’heure, elle avait pensé : « C’est moi la plus forte; c’est moi l'inaccessible. » Maintenant, elle s’humiliait devant sa cadette.

Les yeux de Léa brillèrent, chargés d’orgueil. Aucune larme n’en avait coulé.

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