‹ FrédériqueChapitre 7 sur 8 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

ROCÈS-VERBAL de la séance du 22 septembre : | « Étaient présentes: Mlle de Sainte- Parade, présidente; sœur Odile, assistante; Mies Pirnitz, Heurteau, Hespel, Frédérique et Léa Sûrier, membres; Geneviève Soubize, secrétaire.

« Empêchée : Mlle Daisy Craggs.

« Miles Heurteau et Frédérique Sürier rendent compte de la visite qu’elles ont faite la veille aux bâtiments de lécole, rue des Vergers, à Saint-Charles. Elles étaient accompagnées de MM. Couderc, architecte, et Michel, homme d’affaires.

« L'architecte a fait visiter aux deux délépuées

l'ensemble des constructions. La maçonnerie, le faitage, la canalisation des eaux sont terminés. Les parquets et dallages seront achevés au commencement de la semaine prochaine. On procède à la peinture extérieure et intérieure.

« Si la température se maintient exceptionnellement chaude, comme en ce moment, on pourra livrer vers les premiers jours de novembre la totalité des bâtiments, prêts à l'installation du mobilier.

« Les déléguées ont soumis à l’architecte des observations au sujet de la nécessité d’isoler complètement l’école de l'usine Duramberty. L’'architecte a promis d'étudier... »

La voix juvénile de Geneviève Soubize émiettait les lignes du rapport, sur la table au tapis vert, autour de laquelle les figures attentives de Mile: de Sainte-Parade et de son état-major s’éclairaient d’une belle lumière d’automne, tamisée par des rideaux de calicot à travers es fenêtres entr’ouvertes.

Une brise tiède agitait les rideaux, qui se gonflaient, se soulevaient, laissant apercevoir les arbres déjà dorés par l’arrière-saison. Rien n’était changé, dans la salle où, près d’un an auparavañt, Frédérique et Léa, guidées par Pirnitz, avaient pénétré un dimanche matin, si émues.. Rien n’était changé, ni l’aspect monastique de la vaste pièce aux baies cintrées, ni l'attitude sé-

rieuse de lassemblée. Frédérique et Léa s’y retrouvaient, l’une à droite, l'autre à gauche de Pirnitz : Frédérique plus méditative encore, Léa plus pâle, plus spiritualisée. |

L’impassible visage de sœur Odile s’immobilisait, comme naguère, dans la cornette, guettant Mie de Sainte-Parade, ratatinée sous les volants de Chantilly; à côté de Mlle Heurteau coiffée de l’invariable capote à rose rouge, la jolie Duyvecke Hespel offrait son sourire de blonde, ses yeux bleu-gris où l'effort de comprendre se concentrait.

Toutes écoutaient avec un intérêt sincère les paroles proférées par Geneviève. Et nul, sinon Celui qui sonde les reins et les cœurs, n'aurait pu croire que, dans aucune de ces âmes, vécût un autre souci que le souci des moellons et des briques, des ardoises et des parquets destinés à l’école de Saint-Charles. Sans doute la plupart d’entre elles croyaient aussi ne rien vouloir, ne rien souhaiter que la gloire de l’œuvre.

Tant est contagieux pour des esprits de femme l'ardeur apostolique d’une Pirnitz!

Geneviève conclut son procès-verbal en ces termes :

« Sur la proposition de Mile Frédérique Sürier, Mis Heurteau et Duyvecke Hespel sont chargées de préparer dès maintenant les listes pour le recrutement des premières élèves.

« Mile Heurteau a pleins pouvoirs pour les

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démarches à faire auprès du ministre de l’Instruction publique, afin d'obtenir les autorisations officielles nécessaires.

« La séance est levée. »

— C'est très bien, ma petite Geneviève, clama la voix aiguë de Me de Sainte-Parade. Mieux rédigé que quand c'est Duyvecke... On n’a pas d'observations à faire sur le procès-verbal ? Non? Eh bien! passons aux affaires courantes. Avezvous déja vu le ministre, mademoiselle Heurteau ? :

L’intelligent, énigmatique visage de l’ancienne institutrice s'anima :

— Non, mademoiselle... Le ministre est préoccupé, en ce moment, de l'interpellation sur l'enseignement moderne, annoncée pour jeudi.

J'ai pensé qu’il valait mieux attendre... D'autant plus que rien ne presse. L'autorisation sera accordée, ce n’est pas le moins du monde douteux.

— Bon. Nous nous en rapportons à vous. J’aimerais mieux, pour mon compte, n'avoir aucune relation avec ce monsieur. Comment l’appelezvous? Boislevé? Painlevé? oui, Painlevé.…. le ministre. C’est même étonnant qu’on n'ait pas le droit de faire du bien sans la permission de la République. Enfin!

On rit, autour de la table, avec cette complaisance que les meilleurs, les plus désintéressés, témoignent aux plaisanteries des chefs.

— Et les élèves ? reprit la vieille demoiselle.

— Duyvecke a spécialement étudié la question, fit Mile Heurteau.

— Eh bien, qu’elle parle!

— J'ai dressé le tableau des écoles profession-

nelles gratuites de la Ville, dit, de son ton posé, calme, la charmante fille grasse et blanche, aux

cheveux de lin. Elles comptent ensemble environ deux mille élèves apprenties; chaque rentrée est de trois cents environ, pour toute la ville. Une école ne doit pas prévoir une rentrée annuelle de plus de trente élèves nouvelles.

— Comment, trente ? nous n’aurons quetrente élèves? Et les bâtiments sont faits pour cent cinquante! |

Duyvecke répondit :

— Je ne dis pas, mademoiselle, que nous n’aurons que trente élèves. Je dis qu’il n’y a, par école, chaque année, à Paris, qu’une trentaine de nouvelles élèves appelées par leur vocation vers les arts industriels que nous voulons ensei. gner.

— Mais on la leur inculquera, la vocation!

interrompit la présidente, un peu nerveuse.

Pirnitz prit la parole à son tour :

— Étant donné que nous exercerons sur nos recrues une sélection morale, outre la sélection d’aptitudes, — dit cette douce voix, si bien timbrée qu'elle se faisait écouter aussitôt, malgré sa faiblesse apparente, — je crois que nous ne

devons pas chercher le nombre... Je propose de fixer comme chiffre maximum une cinqhantaine, pas plus. Et j’aimerais mieux quarante.

— C'est peu, quarante, fit piteusement Mile de Sainte-Parade.

Il lui fallait la réalisation immédiate de son rêve. Elle voyait l’école toute bâtie, toute habitée, la ruche pleine de laborieuses abeilles en travail. |

Frédérique, pour achever de la convaincre, émit l’argument financier :

— Peut-être vaut-il mieux, dit-elle, faire l’expérience du début sur un faible nombre. Les frais de notre apprentissage administratif coûteront, de la sorte, moins cher à l’'OEuvre.

Mais la présidente se fâcha presque.

— Les frais! les frais! cette petite Sûrier croit toujours, depuis qu'elle est revenue d'Angleterre, que la question d'argent prime tout! Eh bien! moi, Française, avec des moyens français, de l'argent français, je me charge de payer l’éducation de toutes les élèves qui nous viendront... Car, vous ne savez pas, Pirnitz — et sur ces mots, le visage de la vieille demoiselle s’éclairait — vous ne savez pas? Nous continuons à devenir plus riches tous les jours! A la fin de l’année, j'aurai doublé le capital dont je disposais au mois de janvier dernier. C’est alors que nous pourrons faire de grandes choses! Nous pourrons nous moquer « des frais », comme dit Frédérique.

Personne ne répondit. Depuis plusieurs semaines, il ne se passait pas de séance sans que Mie de Sainte-Parade fit allusion à cet argent énorme qu’elle était en train de gagner. Elle ne s’expliquait pas sur la source de ces gains. L’opinion des personnes avisées qui entouraient la table verte était que la présidente spéculait. On voyait constamment chez elle le sieur Michel, agent d’affaires, à qui elle accordait toute sa confiance et qui passait pour lui avoir fait encaisser de beaux bénéfices.

Frédérique avait déja confié la-dessus ses inquiétudes à Pirnitz. Mais que faire? Comment aborder l'entretien avec l'excellente et irascible présidente ? |

Pirnitz dit après un silence :

— Je me permets de rappeler l'importante question de la clôture de notre école, du côté de la fabrique Duramberty. |

Ce fur Mie Heurteau qui répliqua : .

— Je me suis rendue, dit-elle, personnellement, chez M. Duramberty, hier matin.

— Ah! firent plusieurs assistantes, intéressées.

L'ancienne institutrice poursuivit :

— M. Duramberty m’a accueillie courtoisement. Îl ne m’a paru animé d’aucune intention hostile à notre œuvre.

— Parbleul interrompit la présidente... Il ne pourrait rien contre nous. Îl y a des papiers signés.

— Ce sont justement ces papiers qu’il in-

voque pour nous refuser le droit de remonter le mur de séparation, ou d’édifier au-dessus aucune clôture provisoire.

— Comment! il refuse? s’écria Frédérique.

— Ïl refuse. Voici l’article du contrat par lequel il prétend justifier son refus :

Art. 38.— Les concessionnaires ne pourront en aucun cas modifier la nature ou la disposition des clôtures mitoyennes. Les réparations nécessaires à celles-ci seront, le cas échéant, exécutées par les soins et aux frais de M. Duramberty.

— Nous avons signé cela? dit Mie de Sainte- Parade.

— Oui, mademoiselle.

La présidente agita les bras sous ses dentelles noires.

— Mais c’est absurde, il fallait m’avertir, Frédériquel Vous m'avez laissé signer cette chose absurde?

— J'avoue, répondit Frédérique, que j'aurais

u, dans l’ancien état de mes relations avec M. Duramberty, laisser signer l’article 38 sans y prendre garde. Cependant, je suis certaine qu'il ne figurait pas sur le projet qu’on m’a montré.

— Ah! s'écria Mlle de Sainte-Parade, je me rappelle, à présent! On a ajouté cela au dernier moment. Je n’y ai pas fait d'opposition, parce qu'il était dit que M. Duramberty prenait les réparations à sa charge. Est-ce que ça a une grande importance?

— Ça a l'importance que nous ne sommes plus chez nous, dit Pirnitz. Les fenêtres de M. Duramberty regardent sur nos cours. On verra tout ce qui s’y passera.

Duyvecke objecta paisiblement :

— Îl ne s'y passera rien de répréhensible. Alors?

— Mais oui, mais oui, Duyvecke a raison, conclut Mile de Sainte-Parade.. Nous nous embarrassons d’un tas de choses; le principal est que les bâtiments soient finis, que les élèves viennent et que les classes, les exercices com-

mencent.. Entrezl.…

On frappait rudement à la porte de la salle.

La cuisinière de Mlle de Sainte-Parade, la grosse Maria Montesnac entra, son tablier blanc arrondi sur son ventre, ses bras polis et dorés hors des manches troussées, son foulard noir, un peu bousculé, découvrant les mèches luisantes de ses cheveux. Sans aucune marque de respect pour le lieu où elle pinétrait, elle dit, du seuil de la porte : «

— Mademoiselle, on vous demande,

— Qui ça, Maria?

— Hé bé! M. Michel, té!

La vieille demoiselle fut si émue par ce nom, qu’elle en oublia un instant son infirmité et fit le geste de se lever.

Sœur Odile la retint.

— Ah! reprit la présidente, Michel est là.

Faites-le entrer dans ma chambre.

Visiblement désireuse de renvoyer son comité, elle ajouta :

— Eh bien! mais. nous sommes au bout de notre ordre du jour, n'est-ce pas? Maria, dites à Michel que je viens dans une seconde. Voila... c’est fini pour aujourd’hui. Dimanche, réunion dans la matinée, après la grand’messe de Saint-François-Xavier. Au revoir! Ma sœur Odile, aidez-moi.

La religieuse dégagea le fauteuil. Maria Montesnac l’aida à emporter sa maîtresse hors de La salle. Tout le monde fut debout autour du tapis vert. Des groupes se formèrent. Frédérique, Duyvecke et Mlle Heurteau s’isolèrent, causant chiffres; Léa, pâle et sérieuse, appuyée sur Pirnitz, alla demander à Geneviève Soubize, qui relisait ses notes, des nouvelles de Daisy Craggs. e

— Elle ne va guère bien, répliqua la jeune fille, serrant ses papiers dans une sorte d’étui à musique. Elle s’est foulé le poignet, l’autre soir,en voulant relever un homme ivre-mort qu’elle avait rencontré, tombé au pied d’un arbre, au Champde-Mars. Depuis, elle ne peut se servir de son poignet.

— Elle souffre?

— Elle souffre quand elle remue, et, La nuit, la fièvre l'empêche de dormir,

— Que dit le médecin?

— Il faudra huit jours de repos. Vous devriez venir la voir. Elle s’impatiente tellement de son inaction! Songez que sa sœur arrive d'Angleterre la semaine prochaine.

Léa, qui avait rougi, interrompit.

— Edith vient à Paris?

— Oui. Elle est déléguée à à un Congrès méthodiste qui se tient ici à la fin du mois.

Pirnitz, qui comprenait, sans avoir besoin de confidences, quelles douleurs ravivaient ce nom d’Edith et l'annonce de son arrivée, serra tendrement le bras de Léa. On quitta la salle, Duyvecke et Mile Herrteau en tête, puis Frédérique qui rejoignit Geneviève. Léa et Pirnitz sortirent les dernières.

En traversant le vestibule, des bruits de voix parvinrent, par la porte entrebaillée de la chambre, la voix en chanterelle de la présidente, la voix mielleuse de Michel.

— Vous croyez? disait Mlle de Sainte-Parade.

On peut acheter encore?

— J'en suis sûr, mademoiselle, Londres achète plus que Paris.

— Mais ça va-t-il durer?

— Jusqu'à la fin de l’année, au moins...

En bas, tandis que les jeunes femmes reprenaient leurs ombrelles et leurs collets dans le

vestibule, Maria, aidant Romaine Pirnitz à endosser son humble mantelet de soie noire, lui dit à l'oreille :

— Vous les avez entendus, tous les deux, hein, Mademoiselle Romaine? Croyez-vous qu'il retourne la présidente, ce coquin-làf Bou Diou! si j'étais maîtresse ici, il n'y reviendrait pas souvent, cet oïseau de misère.

Et comme Pirnitz souriait :

— De misèrel ouil mademoiselle Romaine.

Je dis de misère. Vous verrez si Maria Montesnac se trompe. |

Bougonnant, grommelant des: « Bou Dioul », des « Macquaréoul! », alternés sans malice, la servante reconduisit les membres du comité jusjusqu’au perron de l’hôtel. La cour aux gros pavés, décorée de fragments de colonnes et de bas-reliefs, une fois traversée, on se sépara sur le trottoir de la rue de Grenelle. Frédérique et Mie Heurteau se rendaient aux chantiers de la rue des Vergers, Duyvecke accompagnait Geneviève chez Daisy Craggs pour lui faire prendre son mal en patience.

— Tu ne viens pas aux chantiers avec nous, Léa? demanda Frédérique.

— Non, chérie, répondit Léa. Je suis un peu lasse, je vais rentrer avec Pirnitz, tout doucement.

— À tantôt!

— À tantôt!

Silencieuses, marchant à petits pas lents, Pirnitz et Léa gagnèrent le boulevard Saint-Germain, puis descendirent vers la Seine, par la rue de Solférino.

Cette après-midi d’octobre était radieuse; elle enveloppait les sens comme d’une longue caresse. Le doux soleil, encore brillant, mais atténué, parait le paysage du fleuve, ses quais, ses ponts et ses jardins, d’un air de luxe et de joie, — l'air d’une ville où tout serait aménagé pour le plaisir du regard. Les rares promeneurs, sous les platanes jaunissants, ne pressaient point leur marche, sans but, sans affaires. Un fiacre en maraude, mené par un cheval maigre à un trot co- “mique et languissant, invita les deux passantes, du sourire de son cocher qui brandissait son fouet comme un sceptre.

— Hél les petites mères? un tour au Bois?

Elles gagnèrent le trottoir du quai, s’attardèrent au décor des rives. Les bateaux omnibus, pimpants, coquets comme des yachts de plaisance, glissaient sur l’eau de la Seine, d’un beau vert de malachite. Les ponts enlevaient leur silhouette de pierre ou de fer, toujours élégante et sobre; les balustrades, les arbres des Tuileries arrêtaient la vue sur d’harmonieuses architectures, sur des verdures nuancées du roux au bleu foncé. Depuis les campaniles du Trocadéro jusqu'aux tours de Notre-Dame, c’était le pano-

rama d’une ville d’heureuses vacances; — où le labeur se cachait, où seuls avaient droit de cité, par une journée splendide comme celle-ci, le repos, la promenade, le loisir aisé.

Pirniez et Léa, séduites en même temps par cette suprême grâce d'automne épandue sur la ville et le fleuve, s’accoudèrent sur le parapet. Un bateau de bains était amarré juste au-dessous de leurs pieds. La tiédeur de l'air y gardait la clientèle; entre les bâches tendues que faisait frissonner la brise apparaissaient des clapotis moirés d’eau, et parfois. une pâleur de chair hu- . maine.

Pirnitz ét Léa regardaient ces choses et ne se regardaient pas l’une l’autre. Pirnitz pensait à tous les êtres de cette immense ville, qui ne pouvaient goûter cette joie de vivre, et son cœur les eût tous souhaités là, respirant avec elle cet air pur, s'enivrant de la sérénité du ciel. Léa, appuyée sur la pierre fraîche, patinée et polie par le temps comme un vieux marbre, rêvait d’une autre ville, auprès de laquelle celle-ci semblait par comparaison, petite et jolie, une ville de brumes éparses, de maisons sombres, — coupée par un fleuve jaune et large, où circulent des navires haletants.

Londres! Tower Bridgel Les wharfs plongeant dans l’eau d'ocre leurs murailles de charbon. Big-Benl! et les innombrables aiguilles de

Westminster-Hall! Et les parcs, sans doute d'une moins belle ordonnance que ces Tuileries, mais combien plus vastes, plus campagne, plus nature, mieux propices aux longues promenades à deux, à l'isolement des étreintes!

Tout cela était hier, et n’était plus.

Les yeux fixés sur un remorqueur poussif qui tirait trois radeaux chargés de barriques, Léa s’attardait en réalité dans le passé, revivait les derniers temps de Londres, après la soirée voluptueuse de Richmond...

Dans la chambre sans fenêtres d'Apple-Tree- Yard, elle se reconnaissait, prostrée trois jours durant sur son petit lir, la bouche scellée, farouche. Au bout de ces trois jours, d'accord avec Pirnitz, consultée à la hâte, le retour en France avait été décidé. Alors Léa était soudain redevenue forte; elle n’avait plus ressenti que le besoin de partir au plus vite — elle avait eu l’affreux courage de partir sans revoir Georg.

Maintenant, à Paris, elle tâchait passionnément d'oublier, de dompter son cœur, de se donner tout entière à l'OEuvre. Elle tâchait de partager l'émotion de Frédérique, lorsqu'elle voyait les toits de l’École se couvrir d’ardoises. Elle tâchait de chérir les rêves humanitaires de Pirniz. Son cœur eût souhaité ne battre, lui aussi, que pour le bonheur des pauvres, pour la moralisation, l’enseignement des humbles, Elle ne voulait pas penser à Londres. Elle s’interdisait de demander

à Frédérique, qui certainement eût pu répondre : « Où est Georg, à présent? »

Pauvre Léa! Elle avait désiré l’opération radicale, le membre tranché d’un coup. Elle se donnait à elle-même l'illusion que tout cet effort était utile, que vraiment elle oubliait, qu'elle guérissait. Et voilà que ces simples mots, prononcés par Geneviève : « Edith va venir », la replongeaient dans le passé.

Une main, douce malgré cette maigreur qui semblait en avoir consumé toute la chair, s’appuya sr le bras de la jeune fille. Léa tourna les yeux vers sa compagne, et ceux de Pirnitz lui répondirent par ce profond regard où la grande âme passionnée de l’apôtre se révélait. Elles ne se parlèrent point. Vaines, les paroles qu’elles eussent pu se dire, et Pirnitz ne prononçait jamais de vaines paroles. La main de l’ apôtre glissa jusqu’à la main fine de Léa, la saisit, la détacha doucement du socle de pierre. Ainsi unies par la pression de leurs doigts, elles reprirent lentement leur marche le long du quai.

Ce quai était pour un instant tout à fait désert; presque vide aussi le pont Solférino, qu’elles traversèrent dans l’haleine fraîche du fleuve. Le mouvement et la vie recommençaient de l’autre côté de la Seine, et le jardin des Tuileries, où elles entrèrent, palpitait de la joie gracieuse de

toute une enfance enivrée de soleil, d'air tiède et de jeux.

Toujours silencieuse, Pirnitz conduisit Léa à l'écart de la foule, sur cette terrasse des Feuillants où ne se promènent d'ordinaire que quelques vieillards, et des amants en attente de rendez-vous. Un banc solitaire s’offrit, elles s’y assirent côte à côte. Il était enclos d’un cercle d'arbres, et du réduit qu'ils formaient, l’on découvrait les choses environnantes à travers une colonnade de troncs, un enlacement de rameaux drapés de feuillage.

Léa regardait devant elle, avec des yeux fiévreux; au bord de ses paupières, les larmes de tout à l'heure s’étaient séchées. Pirnitz observair Léa. Et nul passant n'eût pu manquer d’être frappé du couple étrange formé par ces deux femmes : l’une que sa beauté romanesque, affinée par la consomption sentimentale, faisait maintenant ressembler aux vierges primitives; l’autre, à peine femme, par le corps misérable, fondu et rordu, par les pauvres membres grêles et souffrants — toute sa vie réfugiée dans la ferveur passionnée des prunelles. Qu’étaient-elles l'une pour l'autre, se fût-on demandé ? Mère et fille? Deux sœurs? Pirnitz était vêtue d’une robe de cachemire noir et d’un mantelet de soie élimée. Léa restait élégante, comme toujours,

sous des vêtements sans recherche. Et cependant, l’autorité appartenait visiblement à la petite femme frêle..

La mollesse de l'air et le fluide calmant que dispensaient les doigts de Pirnitz, apaisaient la jeune fille. Elle put enfin se retourner vers l’amie, lui sourire.

— Ma Léa!

— Vous êtes bonne, dit Léa.

Elle ajouta :

— Cette heure est douce. J'aimerais qu’elle durât toujours. Je n'ai de repos maintenant que quand je suis seule avec vous.

Tandis qu’elle prononçait ces derniers mots, un écho de sa mémoire lui rappela les paroles échangées avec Georg, touchant de tels projets de solitude, sous les chênes géants et les érables de Hampstead-Heath. Alors elle ne pouvait concevoir la vie sans Frédérique! Maintenant, elle sentait une barrière invisible, mystérieuse, se dresser entre elle et la sœur chérie. Quelque chose, comme une irritation secrète, inavouée, travaillait à l’écarter de l’ainée.. Et il lui semblait aussi que Frédérique s’écartait d'elle.

Jamais, d’un accord tacite, les deux sœurs, entre elles, ne prononçaient plus le nom de Georg. Peut-être était-ce cette contrainte qui embarrassait leur confiance. En sorte que, désormais, auprès de Pirnitz seule, Léa avait le courage de

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conter sa misère; auprés d'elle seule, comme elle venait de le dire, elle goûtait encore un peu de relâche.

— Hélas! murmura Pirnitz, vous voyez bien que je ne vous sers point selon mon envie, puisque je ne parviens pas à vous consoler. Je voudrais tant, ma Léa, souffrir à votre place! Qu'elle est belle, cette idée chrétienne du rédempteur qui se charge de la peine d’autruil Moi, je ne puis pas assumer votre peinel

— Ce que j’éprouve auprès de vous, répondit Léa, sans suivre l’idée de Pirnitz, est singulier. A votre côté, j’ai la sensation de me racheter, d'effacer le passé. Vous rayonnez, Pirnitz, une telle quiétude moralel Je me baigne, je me lave dans votre pur esprit.

Elle poursuivit, après une courte méditation :

— Quand j'étais à Londres, les premiers mois, j'admirais ainsi Tinka. et lui, qui vraiment me paraissaient, comme vous, inaccessibles à tout sentiment trouble. Mais. c’est étrange.

Mon admiration pour eux était mêlée d’incertitude. Il me semblait qu’ils étaient ainsi parfaitement purs, mais qu'ils ne le seraient pas toujours. Eux-mêmes s’avouaient enveloppés comme de limbes qui, peut-être un jour, se dissiperaient. Ils se sentaient capables d’être autres, ailleurs. Leur innocence était celle d’un en: fant que la vie instruira, et qui déjà le présage. Vous, Romaine, vous êtes la noblesse, la pureté

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inaltérables. Vous êtes la preuve vivante qu'on

peut être inaccessible. Ah! quelle tranquillité s’exhale de vous! Si je ne vous avais pas retrouvée en revenant d'Angleterre, si je n'avais pas pu me baigner en vous, j'aurais roulé dans le désespoir, sans rémission|

Elle appuya sa joue contre l'épaule maigre de Pirnitz, le visage levé vers la figure de l’apôtre. Pirnitz la contemplait.

— Je vous laisse dire, mon énfant, murmurat-elle en souriant. Croyez-moi parfaité, si cela vous fait du bien.

— Vous êtes parfaite.

— Non, Léa.

— Alors, qu'est-ce que la perfection? Vous êtes la pureté parfaite et la charité parfaite.

— Non, Léa. Je n’ai point de vraie vertu. car je ne fais pas d'effort. J'ai seulement une foi si puissante en certaines vérités qu’elle me violente. Si c’est de la vertu, c’est une vertu toute de logique. Je n’y ai pas plus de mérite qu’un savant à poursuivre obstinément ses expériences dans son laboratoire. Qu'est-ce que ma charité auprès de celle d’une Daisy Craggs ?

— La charité de Daisy me touche moins que la vôtre. La charité de Daisy est de la manie. Elle a besoin de soigner des malades. Elle a envie de donner ce qui lui appartient. C’est une manie sublime. Et puis, l’âme de Daisy n’a pas le puissant rayonnement de la vôtre. Oh! ma chère

sainte... toute blanche! blanche plus qu’un lys! blanche comme une lumière!

— Léa, je ne puis pas vous laisser me dire ces choses, et vous laisser les croire, répliqua Pirnitz. Je sens que vous vous comparez à moi. Vous vous dites : « Moi, j'ai failli, j’ai cédé à l'amour ordinaire. Un homme m'a troublée en me tenant dans ses bras et en me baisant sur la bouche... »

— Romainel

— Mais, reprit l’apôtre en caressant les doigts de Léa, savez-vous que j’admire, moi, l’héroisme par lequel vous vous êtes arrachée à cet homme pour revenir à une abstinence qui est le plus haut degré de l’intellectualité ? Je vous admire, et j'ignore si j’eusse été héroïque, comme vous.

— Vous blasphémez contre vous!

— Non! Car jamais je n’aurai l’occasion d’un tel sacrifice. Vous êtes belle, vous animez le désir dans les yeux de tous les hommes qui vous rencontrent, le ferment de l'amour est en vous plus qu’en aucune autre femme que j’aie connue. Moi, regardez-moil Regardez-moi! Je suis à peine une femme. On ne saurair dire mon âge. Je suis difforme.

Léa mit sa main sur la bouche de Pirnitz.

— Taisez-vous! Taisez-vous! supplia-t-elle.

Je vous aime et J'aime votre visage. Et Frédérique et nous toutes, nous ne pouvons nous lasser de vous regarder.

— Comme on regarde avec pitié une pauvre bête infirme. Je vous disais que je suis à peine une femme. C'est la vérité stricte. Si jamais la pensée démente de m'aimer était venue à un homme, je n’aurais même pas pu me laisser aimer. Tout ce qui fait de moi une femme n’évoque pour moi qu’une idée de misère exceptionnelle, de souffrance et de ridicule physique... Regardez

ce corps, Léa, tant bien que mal dissimulé par

les vêtements, et pire que ne le révèlent les vêtements! Et dites encore si nous méritons, l’une-et l’autre, la même appellation de « femme! »

— Oh! pourquoi, pourquoi parlez-vous de la sorte? gémit Léa, lui prenant la main.

Elle souffrait de cet aveu de difformité et d’infirmité de la sainte, comme une épouse dont on insulterait l'époux. Mais Pirnitz, la voix affermie, se dégagea doucement de l’étreinte de Léa, et, regardant le ciel, les arbres, la lumière, poursuivit, comme si elle se fût parlé à elle-même :

— Oui, depuis l’enfance, tout ce qui fait de moi quelque chose d’analogue à une femme, a été une source de souffrance et de ridicule physique... Je remercie le hasard qui m’a déformée ainsi dès le ventre de ma mère, et qui m'a préservée, en échange, des défaillances morales de mon sexe. Si j'avais été vraiment une femme, et belle comme cette petite Léa, que serais-je devenue? J’ai vécu dans mes chères douleurs... L'idée de l'amour, quand j'essaye de

la comprendre, m'épouvante comme celle d’un supplice cruellement raffiné... Tout ce que j'ai d'intelligence et de volonté est protégé contre la passion égoïste par cette infirmité salutaire. Je ne suis vraiment qu'une pensée capable de se mouvoir et de s'exprimer. Je ne veux être rien de plus. Et je me suis juré d'amener mes sœurs, celles qui sont de vraies femmes, à cet état d’insensibilité et d’immatérialité... Mais, hélas! Elles sont des femmes! Elles ont des corps de femmes et des sensibilités de femmes! Elles ont à lutter là où je ne connais point la lutte! Chère débilitél Que ma mère soit remerciée pour avoir fait de moi le pauvre animal frêle et sans sexe que je suis! Je te bénis, chère mère qui m’as enfantée infirme, et, par là, libre!

Léa écoutait, le cœur battant, cet hymne étrange : à linfrmité féminine. Au point de spiritualisation où elle était maintenant parvenue, elle n’en était point étonnée. Elle désira passionné:ment l’anéantissement de sa propre beauté. Elle envia la difformité de Pirnitz.

Pirnitz, un instant exaltée, se ressaisit, redevint

la simple petite femme affectueuse qui cachait

aux yeux des foules l’âme de l’apôtre. Elle regarda Léa. Elle se repentait déjà d’avoir peutêtre, par ses paroles, attisé la flamme nerveuse qui la consumait.…

La jeune fille, adossée au banc, songeait. Pirnitz se remit debout.

— Allons, ma Léa, venez. Rentrons à la maison où nous avons à travailler. J’ai une idée nouvelle pour notre programme de seconde année,

Léa se leva à son tour sans répondre; elle suivit Pirnitz à travers le jardin des Tuileries et le quartier Saint-Roch, vers l’humble, antique maison de la rue de la Sourdière qu'elles habitaient toujours. |

Non loin de la grille qui borde la rue de Rivoli, elles croisèrent un couple de jeunes amants qui descendait à petits pas, les bras enlacés, vers la place de la Concorde. Le rêve de Léa dévia, elle n’en eut plus la maîtrise. Elle regarda des . images dans le passé, tandis que, machinalement, elle se laissait guider par Pirnitz. Les lointains de Richmond Park... Les nobles groupes d'arbres embrumés de fumée bleue... La flèche aiguë d’un clocher sur le fond vermeil du couchant...

Sa main serra le bras de Pirnitz.. Elle venait de ressentir, par l’impérieuse mémoire des sens, le baiser de Georg sur ses lèvres — l'unique baiser qu’elle eût reçu de sa vie,

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1E logis de Daisy Craggs, disposé en couronne, comme la lanterne d’un AN phare, au faîte d’une haute maison d'angle, avenue de Ségur, étincelle de soleil matinal.

Parmi le désordre invraisemblable des quatre pièces qui le composent, les livres couvrant les meubles et les vêtements dispersés par-dessus les livres, Francine, la vieille servante bossue, a réussi à dresser une table à trois pieds, dont un mobile. Elle l’a recouverte d’une serviette de toilette pelucheuse, la seule parfaitement propre qu’on ait retrouvée dans les armoires, et maintenant la voici qui sert le thé aux deux sœurs, Edith et Daisy : car Edith est arrivée la veille à Paris et a déjà dormi une nuit sous le toit de son aînée.

Daisy est en robe de chambre violette, trois boùtons boutonnés par en bas, une épingle rem-

plaçant celui du haut, qui manque. Son bras droit, qu’elle porte en écharpe, s’évade de temps en temps de la gaine de lustrine pour ébaucher un geste, secourir le bras gauche; et alors la douleur lui arrache un gémissement qui, pour un peu, ressemblerait à un juron.

Edith, droite et calme, en costume olive à empiècements et manchettes de velours noir, les mouvements anguleux et méthodiques, boit son thé par petits coups. Puis, reposant sa tasse, elle parle avec une volubilité mesurée, sans arrêt, sans saccade, ne s'interrompant jamais aux interpellations de sa sœur.

Deux races sont là, en présence, aussi dissemblables que possible, malgré la parenté du sang et l’identité de la langue parlée. L’aînée, de père et mère irlandais, élevée à Galway jusqu'a dixsept ans, est bien la fille celte aux vives allures, réveuse et sceptique à la fois, désordonnée, spirituelle et charitable. Edith, née en Angleterre, après l’émigration du père Craggs compromis dans les ligues agraires, façonnée par une mère anglaise et protestante que Willy Craggs avait épousée en secondes noces, est l’Anglo-Saxonne, nette et raisonnable, d’allures sages et de fermes propos, professant à l’égard de l’Irlande le dédain du fort pour le faible. Toutes ces dissemblances, profondes déjà au temps où les deux sœurs vivaient encore ensemble à Londres, lab-

sence, le séjour en pays différents, les ont accentuées. Maintenant, après les premiers embrassements de l’arrivée, après une nuit passée sous le . même toit, Edith et Daisy s'appliquent, de bonne volonté, à se retrouver, à se comprendre, à redevenir les deux petites camarades dont l’aînée con-

duisait l’autre à l’école, jadis, dans le quartier

d’Albert Road. Et elles constatent de plus en plus, avant même d'avoir abordé aucune discussion de principes, qu’elles n'ont pas deux idées communes.

… Daisy, s’étant versé une tasse de thé, s’aperçut que le pot au lait était vide. Elle interrompit sa sœur qui exposait minutieusement l'organisation du Congrès méthodiste de Paris.

— Francinel

Un fracas de casseroles tombées et de chaises bousculées préluda à l’arrivée au pas de charge de la bossue, qui encadra dans la porte de la salle a manger sa silhouette difforme et sa face de vieille enfant.

— Mademoiselle!

— Il n’y a plus de lait, ma fille.

Le visage de Francine exprima une surprise infinie.

— Oh! dit-elle, c'est la première fois que je vois Mademoiselle boire tout son lait.

Daisy questionna :

— Avez-vous pensé qu’il en fallait davantage aujourd’hui, à cause de Me Edith?

— Ah! non...

— Vous n’en avez plus?

— Non, je vais courir en acheter.

— Non! non! ma fille. Ce n'est pas la peine de descendre et de remonter cinq étages pour deux gouttes de lait qui manquent. Edith, tu en as assez? Oui? Eh bien, moi, je boirai ma tasse sans lait... Allez, Francine... Tâchez d’arriver à faire le déjeuner pour midi et demi, hein?

Etcomme la vieille ne bougeait pas, s’efforçant de comprendre la nouveauté ardue des choses exprimées par ces propos, Daisy s’impatienta.

— Allons! Fiche le camp, voyons! A ta cuisine, vitel

Elle se retourna vers Edith, qu impassible, beurrait sa cinquième rôtie.

— Tu disais, Edith, que tu veux emmener Léa au meeting ?

Edith, d’un ton de prédication qu elle ne quittait guère, répliqua :

— Cette pauvre âme m'est chère. Elle avait commencé à marcher dans le sentier de vertu quand nous travaillions ensemble à Londres, chez Clariss and Sons. Elle a été troublée par l'amour de la créature, et la peur de choir dans l’iniquité l’a arrachée à tout ce qu’elle chérissait là-bas. Maintenant je suis sûre qu’elle est bien malheureuse. Je voudrais l’amener à Celui qui la consolera. Si je puis la remettre aux mains de nos amis d'ici, elle sera guérie.

Me

Daisy, malgré les efforts sincères qu'elle faisait pour offrir à sa cadette, outre l’hospitalité, un visage souriant, était horripilée par cette phraséologie cléricale. Elle-même, peu à peu, d’un catholicisme ardent, encombré de pratiques et d’images, avait glissé à une indifférence religieuse presque égale à son indifférence politique. Mais le sang de l’Irlandaise s'irritait toujours aux froides prêcheries anglicanes.

— Sérieusement, dit-elle, son bras malade agité dans la gaine noire, tu crois que c’est ton meeting qui consolera Léa ?

Edith répliqua d’un air piqué :

— Je n’espère pas dans mon meeting, comme tu dis, maïs dans l’amour de Celui qui console tout.

— Bien sûr, bien sûr, dit Daisy... Si le bon Dieu veut, Léa oubliera ses amours. Mais le bon Dieu n’en fait qu’à sa tête dans ces matières-la, tu sais! Alors, je me demande si, de te revoir, d'entendre des choses qu’elle a entendues quand elle était près de ce Georg Ortsen, ça ne va pas, au contraire, lui mettre les sens à l’envers?

— Ïl faut avoir confiance dans Christ, dit Edith. Christ ne peut trahir ce qui vient à lui. Il ne peut.

Daisy ne répondit pas. Que répondre? Elle se contenta de boire d’un trait sa tasse de thé sans lait, fit une grimace en la reposant dans la soucoupe.

— Pauvre petite Léa! murmura-t-elle.

— Elle est venue trop tard parmi nous, reprit Edith, poursuivant son idée. Elle est Française; elle a dans le sang la paieté, le goût de coquetterie, de câlinerie des Françaises.

— Frédérique est Française aussi, répliqua Daisy, et celle-là est aussi forte contre les hommes que n'importe qui. |

— Crois-tu? questionna Edith.

— Qu'est-ce que tu veux dire?

— Frédérique a plus d'énergie, plus de personnel contrôle que sa jeune sœur, mais je ne la crois pas insensible non plus. Et je suis sûr que Georg Ortsen n’a pas fait moins d’impres- . sion sur elle que sur Léa.

— Frédérique amoureusel exclama Daisy.

Et, du coup de sa surprise, son bras malade s'émancipa, commença un geste qui se termina sur un « Nom del... »

Edith baissa les yeux, fit semblant de n'avoir pas entendu.

— Parmi nous, dit-elle, après un silence, j'ai toujours recommandé ce précepte de l'apôtre Paul : « Il vaut mieux se marier que de brûler. » Quand je vois une des nôtres qui se consume d'amour pour un homme qu’elle peut épouser, je lui dis : « Mariez-vous! Vous serez un peu inférieure dans les voies de Christ, mais au moins vous ne causerez pas de scandale. »

— Et cela fait deux misérables de plus, grom-

mela Daisy. Non, décidément, moi, je ne pousserai jamais mes semblables au mariage.

— Cela vaut mieux que de brûler, répéta Edith.

— Bah! dit Daisy, se levant de table; si on brûle, on s'éteint. J’ai bien brûlé, moi, comme tu dis. Est-ce qu’à vingt ans je n’étais pas amoureuse de Michaël Pratt, le secrétaire de l'Irlande libre? Quand je me suis aperçue que j'étais seule des deux à brûler, j’ai passé le détroit et, au bout de quelques années, je me suis éteinte.

— Michaël Pratt, ma chère sœur, ne t’aimait pas. La vertu est facile dans de pareilles circonstances. Mais Georg Ortsen aime Léa et, de plus, c'est un grand caractère et un haut esprit. On peut oublier Michaël Pratt, on n’oublie pas Georg Ortsen.

— Est-ce que, par hasard. toi aussi? demanda Daisy, un peu ironique.

Mais Edith, brusquement violette de pudeur, coupa la phrase de sa sœur d’un tel « Fi donc, Daisy! » que celle-ci n’acheva pas.

Edith, rodant dans la chambre, lisant le nom des livres qui s’arc-boutaient en pile contre les murailles et s’entassaient sur les chaises, mêlés aux objets les plus divers du ménage et de la toilette, tomba en arrêt devant quelques brochures rouges. Celle du sommet avait un coupe-papier. en bois fiché à même les tranches. Avec un accent

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britannique exagéré, comme tous les caractères de sa comique petite personne, elle déchiffra le titre:

« La Société mourante et l’Anarchie », par Jean Grave.

— Oh! ft-elle, c’est un affreux livre que celuicil Tu lis cela, toi, Daisy? Lis-tu ?

— Non! dit Daisy avec une indifférence parfaite; ce sont des lectures de Geneviève Soubize.

— La jeune fille qui est venue me chercher avec toi à la gare?

— Oui. | |

— Pourquoi lui permets-tu de pareils mauvais livres, ma sœur? Cette « petite chose » a l'air déja si exaltée, presque folle! Oh! c’est effroyablement dangereux! Je veux jeter ces livres.

Elle les prenait déjà, vivement, à même le tas.

— Ah! non, par exemple, déclara Daisy en retenant la main de sa sœur. Ici, la règle, c’est l’indépendance d’esprit : je te prie de l’observer. Je ne critique pas ta religion, Edith; laisse-moi et laisse à Geneviève la liberté... |

Edith reposa silencieusement les livres sur la pile. Les deux sœurs échangèrent un regard où chacune, dans les yeux de l’autre, vit sans doute la profondeur de l’abîme qui séparait leurs façons de penser. Îl y eut un moment de silence pénible.

— Alors, tu sors tout de suite? demanda Daisy.

— Oui, fit Edith.

Elle alla se coiffer dans la pièce voisine, où

se trouvait la couchette qui, d'ordinaire, servait à Daisy, et que celle-ci lui avait cédée. Elle revint, tendit ses joues rondes et rouges, sur lesquelles Daisy mit deux baisers affectueux. Déjà l’ainée s'inquiétait d’avoir peut-être froissé sa cadette. Mais celle-ci dit simplement, tandis que sa sœur l’'accompagnait jusqu’au vestibule :

— Le lunch est à une heure?

: — Non, à midi et demi. Seras-tu rentrée?

— Je serai. |

Par la porte demi-ouverte, Daisy vit la robe olive empiécée de velours noir et la capote de paille noire disparaître dans la vis de l'escalier. Elle la suivit quelque temps du regard, médita, immobile sur Le seuil, secoua sa tête où les cheveux blonds grisonnaient.. En se retournant, après avoir refermé la porte, elle se trouva face à face avec Francine, ceinte d’un tablier bleu, congestionnée par le feu du fourneau.

— Qu'est-ce qu’il y a, Francine?

— Mademoiselle... j’ai oublié... j’ai oublié. si c’est dans la poêle ou au four... le poisson.

Daisy contempla cette figure niaise, cet être infirme tendu à la compréhension des choses élémentaires. Elle frappa amicalement sur l’épaule bossue :

— Pauvre Francine! lui dit-elle, pauvre busel Tu es bien bête. Tu ne comprends rien, tu ne te rappelles pas ce qu'on vient de te dire deux minutes avant. N'importe, j’aime mieux t'avoir

toujours près de moi que ma sœur Edith. Allons, je vais l'aider. File devant : je te rejoins.

Geneviève Soubize n'apparaissait guère que le soir chez Daisy Craggs, et souvent, après le diner seulement. En même temps qu’elle achevait ses études de sage-femme à la Faculté, elle était dame de compagnie chez lady Mary Jackson, veuve d’un sir Joseph Jackson, grand propriétaire irlandais, qui, aux dernières années de sa vie, avait représenté aux Communes le district de Clifden. Député du parti unioniste loyaliste, sir Joseph, nouveau converti, avait été le plus unioniste, le plus loyaliste, le plus antiparnelliste des membres du Parlement, d’accord en cela avec sa femme. Vers 1890, 1l avait dû, menacé par la consomption, se rendre avec lady Mary sur les côtes de la Riviera. Il y était mort sans avoir pu retourner en Angleterre. Depuis, sa veuve vivait de la vie cosmopolite des Anglaises libres : ne demeurant en Angleterre que pendant la saison de Londres et le premier mois des chasses, consacrant le reste de l’année aux pays plus ensoleillés, avec une prédilection marquée pour Paris, qu’elle insultait dans chacune de ses phrases, mais dont elle ne pouvait se passer.

Il y avait actuellement trois semaines que Geneviève Soubize était lectrice et dame de compagnie de cette femme sèche, intelligente, dominatrice et bavarde. Le métier, payé deux cents

francs par mois, était rude. Il fallait abdiquer toute volonté. On n'avait même pas le droit de penser, sinon l’on s’attirait un : « A quoi révassez-vous, petite chose? » — prononcé d’un ton cinglant comme une chiquenaude... I] fallait lire quelquefois trois heures durant, écrire sous la dictée à n'importe quel moment, même en voiture, même en marchant, car lady Mary notait ses impressions de choix.

Geneviève goûtait une âpre joie à cette domesticité — si excessive qu’elle était presque un esclavage. Chaque heurt avait un contre-coup de haine logique dans son cœur — fait pour aimer. Chaque phrase hostile aux pauvres, hostile aux. ouvriers, hostile aux tenanciers d’Irlande, hostile à l'esprit libéral de la France, la confirmait dans sa fringale d'égalité, de révolution, — dans son goût d’anarchie. Un artiste au service d’un bourgeois aurait des joies analogues à le voir agir, à l'entendre parler en bourgeois. De sa maïn infatigable, Geneviève devait écrire des maximes dans le ton de celles-ci :

Le peuple à mesure qu'on l’instruir apprend à hair ceux qui le gouvernent.

Il n'y a pas d'autorité reelle sans un sentiment d’inférioriré morale chez le subordonné.

Puisqu’il existe, paratr-il, une doctrine de la revolurion par la force, nous avons bien le droit de réduire par la force ceux qui la propagenr.

En lui dictant cela, en lui faisant lire les livres

les plus monstrueux que l'autoritarisme exaspéré ait jamais inspirés, Lady Mary se proposait assurément d'inculquer de saines idées à La « petite chose », en même temps qu’elle se berçait d'une musique agréable. Elle guettait pourtant Geneviève, attentive à l'effet que produirait sur une enfant du peuple parisien l’apologie de la tyrannie, dans ce qu’elle a de plus inique, de plus blessant.. Mais la figure chiffonnée, spirituelle, tachée de son et toute auréolée de boucles rousses de Geneviève, ne trahissait rien de ses réflexions, tandis qu'elle lisait. Cette enfant avait une énergie imbrisable, une énergie d’apprentie martyre — comme tous ceux qu’anime une grande pitié universelle. Rien ne transparaissait de son bouillonnement intérieur. Que si parfois lady Mary Jackson la forçait à parler, la questionnait sur tel point précis d’une lecture, sur tel événement de l’actualité ou de l’histoire, elle répondait sans varier :

— Oh! moi, madame, je ne sais pas. Je ne sais rien!

Ou bien encore :

— Dans ma situation, madame, il faut avoir l'opinion de ses maîtres.

Elle ne quittait pas ce terrain, quelque impatience que lui témoignât sa maîtresse, trop intelligente pour ne pas comprendre que la réplique avait deux sens, dont l’un n’était pas précisément l'expression de la docilité.

De ces séances de servitude où tout ce qu’elle voyait, entendait, lisait, écrivait, — signifiait le contraire de son intime foi et de ses désirs, Geneviève rentrait chez Daisy Craggs avec une réelle frénésie de liberté, de justice, d’amour des humbles et des opprimés, — avec une passion ‘de bouleversement social et d’anarchie. Alors, elle forçait Daisy à lui raconter les drames de la lutte irlandaise, les évicrions, les crimes agraires. Elle se plongeait avidement dans toute la littérature néo-anarchique, séduite par la forme artiste que revêtent, chez les modernes écrivains du parti, les anciennes revendications. Elle prenait la sa revanche, dans ce foyer de pauvreté, de charité, où le désordre même était aimable. Elle adorait sa bienfaitrice, Daisy Craggs, pour laquelle elle se fût fait tuer sans une seconde d’hésitation, sans même songer qu’elle se dévouait — avec l’irréflexion des mains parant pour défendre le corps. Daisy l’avait recueillie, associée à son existence laborieuse; Daisy gardait le secret des terribles crises d’hystérie qui avaient agité l’adolescence de Geneviève, et dont, peu à peu, sa maternelle tendresse avait guéri la jeune fille. Pour Geneviève, Daisy Craggs représentait l'antipode de lady Mary. Geneviève évoquait Daisy, sans cesse, à chaque vilenie d’âme que la douairière éralait orgueilleusement.

Assez misanthrope, lady Mary voyait peu de monde à Paris : sa relation la plus étroite était un certain sir James Bartlett, propriétaire dans le comté de Sligo, qu’il avait renoncé à habiter, après avoir à grand’peine échappé à une vengeance agraire.

Sir James, figure rouge, soigneusement rasée, surmontée d’une brosse de cheveux blonds, était son « doux cœur », comme elle le disait ellemême avec une impertinence ironique; elle le recevait à sa table deux fois par semaine, allait déjeuner chez lui deux fois. Après ces agapes, les deux respectables amis partaient ensembie, pour visiter les curiosités de Paris, qu’ilsinventoriaient, de leur inlassable activité d’Anglo-Saxons. Geneviève n’assistait pas à ces promenades dont 1a dame et le baronet voulaient sans doute goûter le charme en tête à tête. Elle avait alors congé pour quelques heures de l'après-midi, et elle en profitait pour courir avenue de Ségur, déjeuner avec Daisy et se retremper dans la littérature anarchique, dans les récits révolutionnaires.

Le lendemain de l’arrivée d’Edich fut précisément un de ces congés.

Sa tâche achevée, Geneviève revint en hâte chez Daisy; — elle y arriva au moment où l’on s’attablait pour le lunch. Frédérique et Léa l'avaient précédée de quelques minutes, troublées et joyeuses de retrouver Edith.

Rien de bizarre comme l'agencement du couvert improvisé pour ce déjeuner d’un nombre inusité de convives. On avait adjoint à l’ordinaire table à trois pieds un petit bureau rectangulaire dont Daisy se servait pour écrire. Un drap de lit masquait le tout, découpait un contour blanc analogue à la forme d’un cerf.volant, sur lequel le couvert le plus disparate — argent, étain, ruolz et même, pour Daisy, une cuiller en bois, était dressé tant bien que mal. Un écroulement de livres s’amoncelait contre Le mur opposé à la fenêtre, et dans le ras, une niche était pratiquée pour le tabouret de cuisine sur lequel allait trôner la maîtresse de La maison.

Celle-ci, coiffée, corsetée avec soin, sa figure poupine embrasée par la chaleur du fourneau quitté depuis peu, s’écria, en voyant Geneviève :

— Ahl voilà la mômel Tu sais que tu nous fais attendre? On a faim, ici, surtout Edich qui a bavardé avec ses collègues toute la matinée.

Geneviève répondit :

— L'infime vieillard n'est arrivé qu’à midi.

Ça m’a retardée.

Et, tout en prononçant ces paroles avec simplicité, Geneviève serra les mains. Ensuite, elle Ôta son chapeau.

— Qui appelle-t-elle : « Pinfâme vieillard » ? demanda Edith à Daisy.

— L'infime vieillard? C’est le baronet de sa maîtresse...

— Dites : son amant, ajouta Geneviève.

— Oh! je n'aime pas cette façon de parler; je n’aime pas, dit Edith. |

On s’assit. La lumière qui, maintenant, ne donnait plus de face sur les vitres, mais pénétrait obliquement, plus tiède et plus dorée, par la porte ouverte de la pièce d'angle, échauffait l’intimité de ce modeste repas. L’air était si doux que l’absence de feu, malgré la saison avancée, ne se faisait même pas sentir. Geneviève prit place à côté de Frédérique. Elles se plaisaient, bien que le contraste de leur caractère surpassât encore celui de leurs visages. Edith se mit, naturellement, entre Frédérique et Léa.

Le menu fut insensé. Un poisson tellement desséché qu’il parut impossible de reconnaître, par la vue, quelle chose c'érait, précéda des biftecks d’une viande bizarre qui n’était pas, à coup sûr, du bœuf; le tout couronné par un pâté de foie gras acheté dans le quartier, et dont les bords s’ornaient de légères moisissures vertes.

Heureusement, toutes les convives étaient, on ne saurait plus, indifférentes à la chère. Edith, seule, se montra forte mangeuse, mais, sans exigence, contente pourvu qu'elle pût avaler, à discrétion, des tartines largement beurrées, arrosées d’eau claire. Daisy, ravie de ce monde autour d'elle, déclara que son seul regret, c'était de ne pouvoir, chaque jour. réunir une foule d’amis à sa table.

— Et encore, ajoutait-elle, vous autres, c’est parce que je vous aime, car on n'a pas de plaisir à vous regarder manger. Vous. vous moquez de la nourriture. Vous n’avez pas faim. Ce qui est bon, c'est de voir manger des pauvres. N’être pas certain d’avoir son repas du lendemain ou n’avoir pas dîné la veille, — voilà qui inspire le culte de la mangeaille!.. Hein, Geneviève, les deux femmes que nous avons « levées » l'autre dimanche au puits de Grenelle? Tu te rappelles leurs yeux devant notre reste de bouilli? Et devant la bouteille de vin?

— Il y en avait une, dit Geneviève, la blonde à capeline bleue, qui disait: « Quand on a mangé à sa faim, assise devant une table, et bu un fort coup de vin, on peut durer trois jours, sans crever. »

— C'étaient des femmes respectables ? questionna Edith.

— Ma foi, dit Daisy, je ne le leur ai pas demandé… Elles étaient jeunes; si elles n'avaient pas été si mal fichues, peut-être eussent-elles paru jolies... Que veux-tu leur reprocher, quand elles sont si misérables ?

— Celui qui donne seulement au corps ne donne rien, dit Edith.

— Ça, c’est une doctrine, répliqua l’ainée. La mienne est celle du Parer, qui demande d’abord le pain quotidien, et ne pense qu’ensuite à la tentation.

Il y eut un silence. Frédérique, pensive, murmura : |

— Vous avez raison toutes deux. Cette vieille société est épouvantable. On ne sait pas où commencer, pour la guérir. C’est comme ces lépreux d’Asie-Mineure dont je lisais l’histoire hier. Pendant qu’on leur soigne le pied, tout à coup les doigts de la main tombent en poussière. Si l’on essaye de sauver ces malheureuses de la faim, on est inquiet, après, d’avoir peut-être empêché de s’éteindre des foyers de vice, de misère morale.

— Il faut s'occuper de l’âme, fit Edith. Sauvez l'âme; le reste est sauvé par surcroît.

— C est bon à dire, grommela Daisy... Moi, quand je vois une pauvresse qui meurt de faim, je me hâte d’abord de la faire boire et manger.

— Nous, Anglais, dit Edith, nous nous efforçons de donner les deux en même temps.

— Oui, fit Daisy, je sais. La pitance pour qui va au prêche! Je connais cela. La charité qui

demande quittance d’hypocrisie, décidément, je :

ne puis m'y mettre.

Un mutisme un peu gêné plana sur la table, Heureusement, Francine desservait. Daisy se leva pour l'aider... On versa le café, seule chose que fit bien la bossue qui l’aimait et en avalait d'énormes tasses en cachette. Cependant, Frédérique exposait sa théorie favorite : la solution de l’horrible antinomie exposée tout à l'heure,

— Ayons le courage de nous décider. Je ne dis pas qu'il faille limiter sa pitié : il faut la concentrer. La société ne peut se refaire d’un seul coup, mais nous pouvons recommencer l'œuvre sociale sur quelques-uns de ses éléments nouveaux : les enfants. L’âme innocente des petites filles nous appartient. Il nous appartient d'en faire des êtres robustes, en même temps que des cœurs exempts de mauvaises passions. Le placement de notre effort sur ces petites têtes est le plus « avantageux » du monde, — si l’on peut parler ainsi.

Là-dessus, toutes tombèrent d’accord. Être des femmes comme Mne Sanz et Pirnitz, des sortes de religieuses laïques, sans autre famille que les fillettes à élever, c'était la conception qui les séduisait toutes. Et, peu à peu, perfectionner le type féminin, le rapprocher de cette Êve future que toutes entrevoyaient. Pouvait-on imaginer quelque idéal plus noble? |

Geneviève et Daisy, malgré leur sens « peuple » des nécessités pratiques, se grisaient ellesmêmes d’un tel rêve.

Edith, qui, depuis quelque temps, ne s'était plus mêlée à l'entretien, demanda :

— Une question? L’Éve future est célibataire, selon votre idée, n'est-ce pas?

Daisy et Geneviève regardèrent Frédérique, qui leur semblait mieux qualifiée pour exprimer la Loi. Frédérique, avec un sourire, répondit :

— L'Eve future est d’abord une jeune fille, comme le fut l’Éve initiale, à son apparition légendaire: mais comme celle-ci, elle peut devenir épouse. La Vierge forte, au contraire, est un type d’idéalité, de liberté féminines. Il est certain que les passions émoussent le goût de la liberté, qu’elles Ôtent aussi une part de la lucidité intellectuelle. D'ailleurs, rien n’est plus aisé à la femme que de pratiquer le célibat. Rien ne lui coûte moins. En Angleterre, le nombre des filles qui ne se marient pas, des bachelor women, est énorme...

— Près de vingt pour cent, confirma Edith.

— Dans les pays catholiques, d'immenses communautés de femmes vivent éloignées des hommes... Maintenant, nos élèves ne feront point de vœux, bien entendu. Nous leur proposons un idéal. Nous leur donnons, en leur apprenant un état, le moyen de l’atteindre et de le garder. Pour le reste, elles sont libres; soyez sûres que celles qui se marieront apporteront dans le mariage même une dignité qui le restaurera.

Edith murmura :

— L'idée que le célibat est une dignité est d'invention papiste. Toutes les nations prospères honorent le mariage et la maternité.

— Pourquoi ne te maries-tu pas? dit Daisy avec un peu de brutalité.

Les joues rouges d’Edith devinrent deux bourrelets violacés.

— Fi donc! dit-elle. Ceci est impropre. Il ne s’agit pas de moi. On ne peut pas discuter aveu vous, Daisy!...

Un peu décontenancée, elle prit le bras de Léa. Elle l’entraîna par le balcon, jusqu’à l’angle de la maison. De là, on découvrait toute l’averue de Ségur, Le dôme des Invalides, l’École militaire, le puits artésien de Grenelle, les clocherons du Trocadéro. Les arbres à demi défeuillés semblaient, de cette hauteur, d’infimes jouets, et les passants, les voitures, se projetaient sur le sol en bizarres ombres naïînes, mouvantes dans le clair soleil.

— Chère Léa, dit Edith, levant ses yeux brouillés sur la jeune fille, il me paraît que vous avez mal. Oh! chère Léa, ‘confiez-moi la vérité.

Léa, partagée entre l'anxiété de souffrir davantage et un désir confus de parler de ses soutfrances, secoua la tête et murmura :

— À quoi bon*.….

Edith reprit :

— J'ai pensé à vous, chère, bien souvent, presque sans relâche, depuis que vous avez quitté Londres. Et je me suis sentie bien perplexe, bien incertaine à votre sujet.

— Pourquoi, Edith?

— Parce que je n’oserais dire si vous avez bien fait de partir. Non, je n’oserais. De votre départ, n'est-il pas résulté un mal plus grand?

— Pour moi, oui. Mais cela n’a guère d’importance!

— Pas seulement pour vous.

Vivement, Léa se rapprocha d’Edith.

— Que voulez-vous dire?

Edith médita un peu et, après une pause :

— Georg n'est plus à a Londres... Écouter, Léa, poursuivit-elle... J’ai bien prié. J'ai demandé la lumière à Celui qui est la lumière même. Et IL m'a dit : « Ce qui s’est fait ne s’est pas fait pour le bien. J'avais choisi ces deux êtres pour s’appartenir et demeurer ensemble. Il ne fallait pas séparer ce que j'avais uni. » Voilà ce que m’a dit Christ. Je l’ai entendu comme vous m’entendez à présent, un jour que je l’invoquais dans la chapelle de Walworth Road.

— Bonne Edith! murmura Léa, en pressant dans ses mains la moite petite main de la méthodiste... Vous me dites cela pour me faire du bien, et vous me faites du mal. Je ne pouvais pas. je ne pourrais pas demeurer auprès de Georg, et c’est par ma faute, parce que je suis un être faible et sensuel... C’est moi qui l’entraînerais au mal... moi seule... Que ne suis-je pareille à Frédérique? Je ne vaux rien.

Dans un silence, elles entendirent le bruit de la conversation qui continuait entre Frédérique, Daisy et Geneviève Soubize. On parlait de l’école et ces mots : — « clôture, plancher, cheminée, chauffage à la vapeur, installation du laboratoire », — parvenaient aux oreilles des deux jeunes filles. Léa mesura combien tout cela, au

fond, l’intéressait peu. Comme elle restait attachée au passé! Elle admira la noble sérénité de Frédérique : elle rougit d’elle-même.

— Non, dit-elle, la résolution que j’ai prise, d'accord avec ma sœur, était sage. D’autres, plus forts que moi, pourront être des époux mysriques. Hélas! j’ai fait l’épreuve de ma débilité. : Au lieu de la sœur d’élection, j’ai été pour Georg la tentatrice.

— Mais, dit Edith, 1l y avait un autre parti... Pourquoi n’épousez-vous pas Georg, simplement, pour avoir des enfants, comme un ménage ordinaire?.. Vous ne m'en voulez pas de dire cela, chère Léa?

Léa, qui avait pâll comme une morte, reprit peu à peu la force de répondre :

— Je ne me marierai jamais. C'est le vœu que j'ai fait à Pirnitz et à Frédérique. Je le tiendrai.

— Même si elles vous délient?... N’avez-vous pas entendu ce que Frédérique disait tout à l'heure, à propos du mariage ?

— Si, mais elle le disait pour d’autres que pour elle ou pour moi. Quand on a entrevu la gloire de l’Éve prochaine, on a honte de déchoir d’un tel idéal... Je ne pourrais pas. Le jour où j'ai commis cette faute que je vous ai avouée, j'ai senti une telle horreur de moi que je n’ai pu revoir Georg.

Edith ne répliqua pas. Toutes deux regar-

dèrent quelque temps des enfants qui, se tenant par la main, au milieu de la chaussée, dansaient au soleil une ronde de pygmées. Leurs voix parvenaient claires jusqu’en haut, comme une musique aiguë de fifres.

— D'ailleurs, reprit Léa, il n'a jamais été question de mariage ordinaire entre Georg et moi. Georg a plus de force que je n'en at... Et je suis sûre que lui s’est déja ressaisi.

— Non, fit Edith.

La voix tremblante de Léa murmura :

— Il vous l’a dit?

— Je ne l’ai pas vu depuis longtemps... Il a quitté Londres.

— Avec Tinka?

— Seul. Tinka est toujours à Londres.

Les joyeux pygmées de la ronde enfantine se dispersaient maintenant et se poursuivaient dans toutes les directions avec des cris perçants.

— Tinka est à Londres, répéta Edith. Georg est parti seul pour l’Italie. Comme vous, il râche d'oublier. Mais il ne le peut pas plus que vous. Non. Pas plus que vous, il n’oublie..

— Qu'en savez-vous ?

— Il a écrit à Tinka.

Léa comprit qu’Edith avait la lettre sur elle et que Tinka l’avait chargée de la lui remettre. Elle dit seulement : |

— Quelle est l'opinion de Tinka?

— Tinka écoute ce que lui dit Georg, comme

elle l’a toujours fait; elle puise sa foi et sa lumière dans la conscience de Georg : en quoi elle a tort. Il faut un contrôle personnel de la conscience. Mais elle est ainsi. |

Léa, les joues maintenant ranimées, allait demander à Edith: « Que disent ces lettres? à quand Frédérique parut sur le balcon.

— Léa?

— Fédi?..

— Voici l'heure d’aller aux ateliers, chérie. Si tu veux, nous marcherons jusque-là. Cela te fera du bien... N'est-ce pas?

— Je viens, répondit Léa.

Frédérique quitta le balcon et rejoignit Geneviève et Daisy dans l'appartement. Comme Léa se disposait à la suivre, Edith la retint par le bras :

— Vous lirez ceci, dit-elle, lui mettant un paquet de lettres dans la main.

Léa, d’un geste instinctif, sans considérer ce qu'elle faisait, glissa le paquet dans la poche de sa jupe,

Stenne, 3 septembre. Villa Tolomes.

GE, EUL, ma Tinkal Être seul ici, tandis que

l'Angleterre te garde! Ne voir plus

X les choses que tu vois, ne plus sentir

ta pensée en communion constante avec la

mienne! C’est être deux fois seul que d’être sé paré de toi.

Ne me demande pas de te raconter mon voyage, je n’ai de force que pour me plaindre. Ma détresse, loin de toi, est telle que je ne pouvais l’imaginer à l'avance. Plus tard, je tâcherai de débrouiller le songe, actuellement confus, de cette succession d’images changeantes, — bateau, wagon, diligence, — qui m'ont mené en si peu d'heures de l'Angleterre à la Toscane. Pour le moment, je suis meurtri et grisé.

Je suis arrivé, hier, à Sienne, comme un colis qu'un facchino a traîné où il lui a plu. J’ai dormi

brutalement, et ce matin, réveillé à demi, encore enfumé de sommeil, la tête douloureuse, je n’ose pas sortir de ma chambre. Je n’ai pas même la curiosité de descendre, d'affronter cette ville que j'ai tant désirée, dont le nom séduisait notre rêve quand nous étions enfants, parce que nous aimions cette vierge de Matteo da Siena, dans notre petit musée municipal...

Le croirais-tu, TinKa? il m’en a coûté un effort pour t'écrire.

Je suis demeuré près d’une heure assis devant la table où le papier attendait, avec l'encre et la plume... Je te voyais, je te parlais, et je ne pouvais me décider à commencer ma lettre. Il me semblait que tu devais comprendre ma misère, sans que j'eusse besoin de te la dire. Ne sommes-nous pas les deux moitiés du même être? Pourquoi, mon Dieu, avons-nous décidé de nous séparer ?

… Sienne!

L'Italie est autour de moi... Je vois son ciel, ardent comme en juillet à la veille de l'automne, Un air parfumé pénètre par les deux fenêtres ouvertes de la pièce où je suis. La terre rougeître est tapissée d’herbe grillée; les oliviers, les mûriers, autour desquels s’enroulent les vignes jaunissantes, alternent avec les cyprès.

Voilà que je respire dans cette Italie que nous avons souhaitée, ma Tinkal

La sensation que je suis vraiment et completement seul a un fond de délicieuse amertume. Je suis seul, mais en plein dans le rêve le plus passionné que nous ayons fait : seul dans le pays de la lumière et de l’art. Je souffre, mais ma souffrance même m’est précieuse.

Ainsi, quand à Londres, après le départ de Léa, nous nous regardions dans les yeux, nous tenant les mains, tâchant de résoudre ensemble le problème de conscience que nous posait la destinée, notre angoisse et le doute qui nous travaillaient nous valaient tout de même de la fierté et de la joie morale. Ensemble, nous avons cherché le chemin de la Vérité; je ne voudrais pas être de ceux qui n’ont jamais connu l’angoisse d’une telle recherche.

… C’est dimanche, aujourd’hui. Des cloches infatigables tintent çà et là dans la ville qui abonde en chapelles. Le beffroi du Dôme les domine toutes. Je le vois, de la table où j'écris. Ce Dômel comme il surprend et heurte mes yeux! Comme je suis offusqué par cette architecture, toute blanche et noire sous le soleil trop cru Elle trouble mes notions d’harmonie, je ne veux plus la voir. C’est un art que je n’imaginais point.

Mon souvenir s’est élancé vers les pierres grises et les formes sveltes de nos cathédrales du Nord, tandis que sous mes fenêtres les gens s’en

vont à la messe, mal vêtus et joyeux de vivre, fortifiés par cet air capiteux qui me grise et m’alanguit.

… J’ai fait quelques pas dans la ville, après avoir déjeuné. Au bout d’une demi-heure, j’ai ressenti une telle fatigue, un tel désarroi que je suis rentré. Tout, autour de moi, me surprenait, m'irritait : la forme inusitée des maisons, le pavé dallé des chaussées sans trottoirs, la clameur, l'agitation de ce peuple qui vit dans la rue.

Je suis venu ici, décidément, trop brusquement. La transplantation, trop rapide, me fait mal.

J'ai déroulé la toile de mon tableau; je contemple l’Aino légendaire, qui a les traits de notre Léa. Et je la souhaite tout contre moi, la Léa réelle, que j’ai tenue un instant contre mon cœur. Oh! pourquoi n’y est-elle pas : pourquoi me laisse-t-elle seul, en détresse? Qui lui enseigna cette pudeur scrupuleuse à l'excès, alarmée de ce qui n’alarme aucune jeune fille ?

Et qui nous a fait, toi, Tinka, et moi-même, capables de comprendre ses scrupules? La plupart des gens qui m'entourent, ici, si je leur racontais notre histoire, me traiteraient de fou... Est-ce donc le climat qui crée les consciences, et certains scrupules moraux, comme certaines de nos plantes arctiques, seraient-ils incapables de vivre sous le ciel du Midi?

27 septembre.

J'ai fait connaissance avec le musée de Sienne, et j'y ai retrouvé, cent fois reproduite, la madone au visage affiné, avec le Bambin et les deux anges mystiques, — le Matteo da Siena de notre enfance.

J'avais pénétré là transi d’un respect religieux... J'ai été ému autant que je l’attendais. Ce musée a cela de spécial qu’il est l'histoire complète d’une école... Tout le quartrocenro de la Toscane y est représenté comme il ne l’est nulle part ailleurs.

La, j’ai vu, pour la première fois, l’œuvre d’un peintre que j’ignorais, que je n'avais rencontré dans aucun musée du Nord : Giovanantonino :

Bazzi, dit le Sodoma. Élève de Léonard, il symbolise la transformation de l’art siennois au xvi® siècle. Plus de volupté et moins d’idéalité.… Son art me séduit et m'inquiète. Mieux que ses troublantes madones, mieux que ses Eves languides, j'aime toujours la vierge pensive de notre petit musée municipal.

Deux commensaux de la villa, un homme d’âge mûr et une toute jeune femme, qui dinaient à une table voisine de la mienne, ont eu pitié de mon

isolement. Maintenant, nous prenons ensemble nos repas. Cet homme, qui m'avait frappé par son visage rude et romantique, cette jeune femme qui le dévore du regard, m'ont choisi pour ami et m'ont conté leur aventure.

L'homme est peintre comme moi. Né dans les Abruzzes, il eut une jeunesse ardue. Après de longs efforts, il finit par s'établir à Rome, où il gagne un peu d’argent en exécutant pour des étrangers, ordinairement Américains ou Anglais, des copies de tableaux anciens — et en faisant quelques portraits de gens de la ville.

Le mois dernier, il s’est épris d’une jeune Romaine dont il faisait le portrait : elle ne l’a point repoussé. Mais la famille étant sur le point de quitter Rome pour voyager en France, il a enlevé la jeune fille et est venu tranquillement s’installer à Sienne.

Là, libres comme des époux, ils attendent, dans la ferveur de leur amour, les inévitables catastrophes que leur ménage le destin.

Eh bien! ils sont admirables! Ils montrent un dédain de l’argent, des conventions, de l’autorité et même de la vie, qui les défend du blâme. Ils ne se parlent, l’un à l’autre, qu'avec les témoignages d’une admiration exaltée :

— cAdolfo-è l’unicol dit à tout propos la jeune femme. « Adolphe est l’uniquel » Adolphe, en retour, appelle Adelina des noms les plus poétiques : « Mio tesoro, mia joia, mio paradiso…. »

On sait leur histoire, dans la villa; elle passionne tout le monde, on s’y intéresse comme à une aventure familiale. Personne ne songerait à les critiquer : ils s’aiment, donc ils ont tous les droits.

Je suis certain que cela te paraît monstrueux : nous avons toujours professé un tel mépris pour quiconque suit aveuglément l'impulsion du désir sensuel! Mais dans cette ville moyen âge et renaissance où tout raconte les violentes amours d'autrefois et les glorifie, je t'assure que cela parait naturel et normal.

Même à moi...

Car, déjà, je m'acclimate.. L’engourdissement des premiers jours se mue peu à peu en un étrange bien-être. Je commence, comme un arbuste transplanté, à m’adapter, à pousser des racines dans la terre nouvelle. Dalles sonores des rues, hauts palais aux belles lignes sobres, visages expressifs ec mobiles des citoyens, et cette langue, cette divine langue toscane, dépourvue de toute âpreté — tout ce qui m’entoure devient moins étranger au Barbare en exil.

Et je commence aussi à m’évader de cet envoûtement que nous fit subir la vierge de Matteo. Tinka, ces figures immatérielles, ces attitudes hiératiques, — cette pensée peinte, — ce n’est pas tout l’art.

Le Sodoma ec Vinci sont grands aussi pour

être plus proches de la nature, plus humains, plus voluptueux. IL y a de la noblesse et de la beauté dans l'excès même de l'amour...

Je crois cela à certaines heures. Puis le vent tourne sur mon esprit et me ramène brusquement à la grâce mélancolique, au crépuscule de notre pays, — à la séraphique pureté de ma Tinka. |

Et j’invoque la Léa invincible qui m’a repoussé. |

27 septembre.

Non, Tinka : je ne veux pas que tü me dises ue tu bois mes paroles comme du soleil et qu'elles font fermenter ton cœur et ton cerveau! Je ne veux plus te raconter ce qui se passe en moi, car le sentiment de ma propre personnalité, ou plutôt de ma propre « continuité », m'échappe. Ce qui se passe en moi est indicible. Jamais afflux plus soudain d'émotions neuves ne m'a pénétré.

Je suis violenté par un climat, un art, une sensibilité que j'ignorais.

Mais toi, ma pure Tinka, j'éprouverais une angoisse mortelle, si je te savais soumise à la même épreuve. Ce ne serait plus toi, ma lumière! Je ne saurais imaginer, te rêver autre-

ment que je t’ai connue depuis l’enfance, une âme infiniment blanche, dont la blancheur transparaît à travers l'enveloppe du corps puéril et charmant.

Petite sœur de génie et d'amour, je t'en conjure, reste ce que tu es, ne te transforme pas d'après moi. Je ne sais pas encore, moi, si je me perfectionne ou si je déchois.

Un bouillonnement étrange, à la fois douloureux et délicieux, m’agite : voilà tout ce que je sais... Mais dans cette crise, je te veux à part, lointaine, indemne... C’est trop déjà que le souvenir vivant de Léa me torture. Oh! Tinka... Je rêve de Léa, de façon à me rendre indigne de la revoir jamais. Je pense à Léa comme cet Italien pense à son Adelina.

30 septembre.

. Je suis vaincu, et je jouis de ma défaite.

Les églises, qui m'ont d’abord tellement choqué avec leur aspect de musée superstitieux, m'attirent.. Je connais toutes celles de Sienne, et je cours à de véritables rendez-vous chaque jour, avec telle ou telle chapelle. J’y reste seul, après avoir subi les inévitables explications du cicerone, seul avec quelque vieille pauvresse en prière, en face duchœur, merveilleusementsculpté et orné, en face de tel tableau du Sodoma, de

Péruzzi, ou de quelque faïence de Della Robbia. Déja, je ne suis plus l’homme qui, il y a quatre semaines, débarquait à Sienne, hostile, se demandant s’il n’allait pas, dès le lendemain, reprendre la route vers l'endroit d’où il était venu. Déja, le désordre mental infligé par le premier choc, a fait place à un équilibre nouveau, encore instable, mais qui va s’affermissant. Je m’acclimate au milieu étranger; des parties de mon cerveau qui demeuraient, ailleurs, incompréhensives, s’'émeuvent, s’éveillent.

Le croirais-tu, Tinka? Parfois, je m'efforce de penser à notre pays, à Larmsoë, à à la maison de ton mari Ébner, et déjà, je ne les vois plus comme des objets de réalité.

Pays et gens ne m’apparaissent pas plus clairs que tel songe que j’ai fait enfant, ou telles aventures que nous imaginions alors dans nos jeux.

Nous les avons aimés, pourtant, et notre cœur s'en est nourri; maintenant encore, je me les remémore avec tendresse. Mais en même temps, une peur angoissante de les revoir m 'oppresse,

m'étouffe. La nuit, s’il m'arrive de rêver que je reviens à Larmsoë, j’en souffre comme d’un cauchemar.

Même avec toi, Tinka, ; je ne souhaiterais pas d’y retourner.

Il faut encore que je te confesse une chose

extraordinaire, qui, peut-être, te causera quelque peine; mais notre affection ne vaut rien, si elle n’est appuyée sur l’absolue sincérité. Plus calme, moins en détresse, aujourd’hui, je n’ai pas un besoin extrême de ta présence.

Toi aussi, tu m’apparais fondue dans le rêve, avec le reflet des fiords et la brume des nuits de Larmsoë. Es-tu vraie? Es-tu vivante? Je ne le sais plus, ma Tinka. Peut-être n’es-tu qu’une forme imaginaire, peut-être t’ai-je songée avec ce passé qui se détache de moi.

Seule, dans le passé, Léa m'apparaît vivante. Oui, Léa vit. Elle n’est point une forme de ma pensée. J’ai senti son sein frémir contre ma poitrine et le baiser de ses lèvres a brûlé mes lèvres. La première, elle m’a suscité de mon engourdissement!

Pourquoi, Tinka, m’as-tu ensuite rendormi avec des paroles de magicienne ? Léa existe quelque part où je ne suis pas : et non pas la Léa que j'ai vue, timide, affolée, parce qu’elle m'avait livré sa bouche, mais la vraie Léa, cachée derrière le masque façonné par Frédérique et Pirnitz, la vierge latine pareille à celles de Sienne aux rouges murailles.

… Hier après-midi, dans la rue déserte qui longe le musée, une femme qui me guettait sous le volet relevé d’une persienne, m’a souri et m’a envoyé un baiser.

1Z octobre.

Que v’ai-je dit ? J'ai meurtri ton cœur; je t’ai fait pleurer. Tu as pleuré, Tinka, parce que tu as senti, dis-tu, « qu’un abîme s’ouvrait entre nous ». Et tu ajoutes : « Moi, du moins, je ne. cesse pas de te comprendre. Tout ce que tu ressens éveille un écho dans mon cœur. Laisse-moi te rejoindre! »

Non, Tinka, j je ne veux pas que tu viennes, et je me demande si je ne vais pas cesser de t’écrire, puisque mon trouble te trouble à ce point

12 octobre.

Ma sœur bien aimée, je ne me pardonne pas d’avoir inquiété ta sérénité... Que valent mes confuses sensations au prix de tes intuitions de fée? Demeure pareille à toi-même. Je ne veux pas que Tinka change. Ma Tinka toute blanche, mystérieuse comme nos glaciers et nos crépuscules.. Oh! elle mourrait si elle changeait! Et son erreur même, et les limbes où végète sa sensibilité me sont adorables.

Moi, je suis retombé dans l'incertitude. J'ai reperdu, d’un coup; ma trompeuse sécurité morale et le goût de labeur qui m'était venu ici.

L’art que j’ai chéri me semble absurde, enfantin et faux.

Je me suis promené, hier, autour des remparts, l’ombre venue, en compagnie d’Adelina et d’Adolfo.

Ils se tenaient étroitement serrés; ils n’éprouvaient aucune gêne de ma présence, et même ils me disaient qu’ils en étaient ravis, assez fiers l’un de l’autre pour souhaiter un témoin à leurs caresses.

Ils s’entrebaisèrent comme des colombes, le long du chemin en arc de cercle, qui va de l’une à l’autre des portes opposées : moi, je les regardais avec une curiosité émue, mais sans répugnance.

Je me suis souvenu qu'a Hampstead-Heath, le jour même de mes fiançailles mystiques avec Léa, nous vimes un homme et une fille joindre aussi leurs lèvres dans un délire sensuel. Alors, un dégoût amer nous saisit en même temps; l'idéale splendeur de l'amour sans caresses nous attira davantage.

« Pourquoi, pensais-je, — tandis que les vagues lueurs d’une nuit lunaire me montraient Adolfo et Adelina enlacés, les lèvres unies, — pourquoi cette même caresse, qui me fut odieuse, m’échauffe-t-elle le cœur aujourd’hui? »

Et je compris que c'était parce que ceux-ci étaient beaux et qu’ils accomplissaient sous le

ciel de leur amoureuse Toscane le geste ancestral, avec la grâce héréditaire.

Mais je compris aussi que je ne suis plus le même homme, et que ce ciel, cet air, cette langue sonore m’ont déjà modifié. Des choses meurent en moi et d’autres naïssent. Peu à peu, je retrouve, pour ainsi dire, ce pays et ces mœurs que notre enfance avait souhaités et qui, d’abord, au lendemain de la transplantation, m’avaient surpris, heurté.

Tel fut toujours le sort des barbares du Septentrion, quand leurs pieds touchèrent cette terre sacrée.

Mais nous deux, Tinka, sans doute une vie antérieure avait laissé au fond de nos âmes le mirage de ce pays, car, je te le répète, je l’ai retrouvé. De plus en plus, le passé réel s’estompe dans mon souvenir, et le non réel efface ce qui a été. Je deviens, comme si vite le devinrent ces barbares, un vrai Toscan. En un mois, j’ai appris à parler la langue, avec une telle exactitude que, l’autre jour, visitant la villa d'été du collège de Sienne, le vieux portier m’a dit :

« Je vous reconnais; vous avez été élève ici... »

14 octobre.

Aujourd’hui, je me suis rendu à ce monastère

de Monte-Oliveto, admirable par son paysage et par les trésors d’art enfermés dans son cloître.

Toute l'aventure du moine Benoît y est retracée, depuis le jour où il quitte la maison paternelle pour aller étudier à Rome, jusqu’au temps où, prieur vêtu de bure, il gouverne son monastère. Luca Signorelli et le Sodoma ont peint ces fresques. |

La belle richesse de forme et de ton! La glorieuse humanité qui se meut dans ce décor claustrall Et comme Ia forte vie des muscles et du sang s'affirme malgré la piété du décor!

Tinka, je t’écris ceci de la table modeste que l'unique surveillant de ce couvent abandonné a mise à ma disposition, et je voudrais imprégner ce papier de la fièvre qui me dévore. Mais tu ne peux pas m’entendre, blanche Tinka, sœur réelle de lirréelle Hilda! Ton art étrange, — minutieux et idéal à la fois, — est si dissemblable de celui qui m’attire à présent!

O Tinka, décidément je ne souhaite plus ta présence près de moi. Elle me troublerait. Elle retarderait l’éclosion que je sens poindre en moi. Ne m'écris pas de quelque temps! Je ne veux plus ta pensée proche de la mienne. J’ai caché tes portraits et je m'impose de ne plus les regarder. Aucun lien ne doit me rattacher à un passé de chimère.

Je vais à la lumière, à la vérité, à la vie.

Si Léa était près de moi, l’éclosion serait déjà consommée. Léa m'offrirait ses yeux à regarder et sa bouche à respirer, et je m’éveillerais tout à fait. Léa est absente : mais j'apprends déjà à me complaire au sourire des femmes qui, volontiers, soulèvent pour moi le volet des persiennes.

Tout moi s’agite et se transforme. Je souffre de la courbature délicieuse, alanguie, des jeunes garçons en mal de croissance. Je suis un arbre qui, pour la première fois, va, — de ses fleurs naguère stériles, — donner des fruits.

Tinka! Tinka! Te souviens-tu de ces paroles.

que tu disais à Frédérique, un soir, à Londres ?

Moi, elles chantent en moi sans cesse : il me semble qu’aujourd’hui, enfin, voici que « je tressaille dans le printemps. »

Ces pages étaient écrites sur du papier écolier plié en quatre. Elles ne portaient aucune des formules ordinaires de la correspondance.

De tout le jour, après les avoir reçus d’Edith, Léa ne put y jeter les yeux. Elle dut accomipagner sa sœur à Saint-Charles, visiter les bâtiments, s'occuper de l'aménagement des classes. Le soir, dans sa chambre, elle eut enfin le loisir de lire sans témoins. Elle commença très émue, presque défaillante : mais quand elle eut fini, elle était calme, un peu déçue.

Non, ces lettres n’étaient pas ce qu’elle attendait. Georg y parlait à peine de sa fiancée, et d’une façon que celle-ci jugeait choquante.

Tinka semblait lui manquer davantage. D’autres femmes étaient près de lui, l’intéressaient.

Ces lettres, en un mot, ne lui parurent pas écrites par le Georg qu’elle connaissait. Elle eut un chagrin vague, une rancune confuse : « Le Georg que j'ai aimé, en qui j’ai cru, n'existe plus... » Mais elle se sentit en même temps rassurée : elle ne risquait pas de faiblir pour l’homme qui avait écrit cela. L’orgueil de sa sécurité la fortifia. |

Elle s’endormit, quelques larmes séchées au bord de ses yeux. Son sommeil fut paisible.

Le lendemain était le 1° novembre. Huit heures sonnaient quand Frédérique, demi-vêtue, ses cheveux noirs sur les épaules, pénétra dans la chambre de sa sœur. Léa se réveilla sous la caresse de cette chevelure dénouée. Elle embrassa le cou de Frédérique.

— Oh! Fédi, murmura-t-elle.. je n’ai que toi au monde! Je t'aime... tu es jolie et tu es bonne!

Frédérique la berça, la baisa comme un petit enfant. Elles devisèrent quelque temps ainsi, Léa couchée, Frédérique assise sur le lit. Puis l’aînée se remit debout :

— Il faut se lever, chérie! Nous allons làbas. Il fait très beau.

Lä-bas, c'était le cimetière de Bagneux, où re-

posait la pauvre Christine Sûrier. En ce jour de la Toussaint, les jeunes filles voulaient prier sur la tombe lointaine de leur mère, et l’orner de fleurs.

Elles firent leur toilette ensemble. Léa ne parla pas à Frédérique des lettres de Georg, mais elle fut plus que jamais affecrueuse... Elle avait la sensation d’être abandonnée, de ne plus posséder que cette sœur, immuablement fidèle et sereine. Vers dix heures du matin, après avoir traversé Paris dans sa largeur, elles descendirent du tramway qui mène à la gare de Montrouge. De là, par des rues d’un aspect provincial, on atteint la porte d'Orléans; puis, la zone militaire franchie parmi des cultures, — les maisons se groupent de nouveau, forment une longue rue ombragée de platanes.

Elles suivirent cette rue. D’autres visiteurs, presque tous simples et « peuple » gagnaient, parallèlement, le cimetière. Vêtus de noir, ils portaient des chrysanthèmes, des marguerites, des géraniums, des bégonias en touffe. Quelques-uns s'étaient pourvus de modestes couronnes de perles, sur lesquelles on lisait: « c4 notre enfant! c notre pèrel »… ou simplement ce mot, vide comme l’absence : « Regrers ! »…

La splendeur de cette Toussaint lumineuse, les tons bleutés de l'air baignant les arbres nus et la façade des maisons, Ôtaient à ce pèlerinage tout aspect lugubre. Les pélerins participaient à la

quiétude, à la clarté du jour : ils étaient sérieux sans tristesse, aucun ne pleurait; les enfants, leur petitbouquet à la main, se pressaientjoyeusement vers la ville des morts, tandis que les parents, un peu en arrière, causaient, réglant sur eux leur marche. Des gens du quartier, qui n’avaient pas de tombes de famille au cimetière, s’y rendaient par promenade.

Léa cheminaïit, sa main sur le bras de sa sœur aînée. Il lui semblait que chaque pas qu’elle faisait l’éloignait de Georg, et que Georg, dans la distance et le passé, s’effaçait peu à peu, cessait d’être réel. Elle se sentait inondée de grâce volontaire; elle se retrouvait puissante pour agir, pour suivre Frédérique et limiter.

« Ce soir, pensa-t-elle, je montrerai les lettres à Fédi.. »

Elle les lui eût montrées tout de suite sans une sorte de pudeur que lui inspirait la date de ce jour et le lieu où l’on se rendait.

— Pauvre maman, dit alors Frédérique, comme une pareille journée de novembre l’eût ravie! Elle avait tellement horreur de l'hiver!

— Oui, répartit Léa... Les jours de soleil lui donnaient seuls toute sa bonne humeur. Pauvre maman|

Elles atteignirent la porte du cimetière — large baie monumentale comme l'entrée d’un parc : et

vraiment, avec ses allées sablées, ses groupes de bosquets, ses massifs de fleurs soigneusement tenus, le cimetière semblait, sous cette riche lumière d'automne, un parc de château. Les tombes, dans l’immense espace, se voyaient à peine, écartées des allées, abritées par les buissons de plantes vertes, parmi lesquels elles revêtaient de blanches apparences de statues, de portiques ou de fontaines.

Le chemin fut long avant d’arriver à la pierre, ornée d’une croix debout, sous laquelle reposaient Christine Legay et le père de Léa. Quand les deux jeunes filles y parvinrent, la marche leur avait donné chaud et la caresse de l'air animait leur visage. La tombe était décorée de buis, de fusains, de quelques plants de marguerites. Un rosier rouge, d’une poussée vigoureuse, dominait tout, chargé de fleurs encore en cette arrière-saison.

Elles s’agenouillèrent côte à côte sur le gravier fin. Ce coin du cimetière, entre deux rangs de cyprès parallèles, était presque désert. Une vieille à bonnet, tout près de là, faisait le ménage d’une tombe blanche de nouveau-né. Plus loin, on voyait deux silhouettes noires agenouillées à même une dalle, le paquet de crêpe d’une femme en deuil et les deux petits mollets noirs, les deux bottines noires d’un garçonnet à genoux près

d'elle.

ICI REPOSENT JoAcHIM-CHARLES-CONSTANT SÜRIER Décédé à Paris, le 15 mars 1879 Priez pour luil CLAIRE-VALENTINE-CHRISTINE LEGAY, VEUVE DE CONSTANT SÜÛRIER Décédée à Paris, le 3 septembre 1896 Un De profundis s. v. p.

Les yeux de Léa lisaient lentement ces lignes. Tandis que le visage de Frédérique, incliné vers le sol, ne laissait rien paraître des émotions intérieures, déjà les traits de sa sœur se troublaient, s’amollissaient, et bientôt des larmes coulérent le long de ses:joues.

« Maman! maman! » prononçait une voix au dedans de La jeune fille.

Christine s’évoquait, et Léa elle-même se revoyait petite fille, et autour d'elle revoyait tout ce qui avait été et ne serait plus : l’enfance insoucieuse et joyeuse, les baisers fougueux de la mère; — cette jolie créature potelée et indolente, à cheveux blonds coquettement dépeignés, encadrée dans la fenêtre basse de la salle à manger...

« Maman! ma maman! »

Et c'était le reproche angoissant que semblent vous faire tous les absents, tous ceux que la mort a fauchés, de ne pas les avoir assez chéris, de ne

pas avoir assez joui d’eux quandilen était temps encore...

« Maman... »

Comme Léa se sentait plus proche de l’humble morte cloîtrée sous cette pierre, maintenant qu'elle avait connu la joie de s’appuyer ellemême sur une poitrine aimée et d’être serrée dans les bras d’un frère d’élection!

« Est-ce donc mal, mon Dieu, est-ce mal? As-tu été coupable, ma pauvre chère mère, et devais-tu être condamnée, punie poursipeudebonheur?.. »

À cette minute, Léa tourna d’instinct son regard vers sa sœur. Dans les yeux de Frédérique, secs, mais pleins de tristesse, elle lut la même pensée, comme si en même temps les deux sœurs se fussent senti une même parenté de faiblesse avec la morte.

Elles se rapprochèrent et, les bras enlaçant les tailles, joue contre joue, elles murmurèérent les prières de leur enfance, les formules susurrantes auxquelles la force du sentiment prête une ferveur renouvelée et un sens distinct : l’edve Maria, le doux Souvenez-vous! de saint Bernard.

Quitter La tombe d’un être aimé, pour regagner la vie ambiante, — il semble, à qui le fait, que c’est une sorte d’impiété, et que les pauvres morts désespérés nous crient, au moment de retomber dans leur solitude : « Oh! ne partez pas! ne nous laissez pas seuls une fois de plus! »

Léa et Frédérique, s’éloignant de la pierre où

elles avaient déposé des bouquets, n’osaient, ne -

pouvaient se parler, comme si chacune d’elles eût redouté un reproche de l’autre. Côte à côte, elles marchaïent dans les allées, parées, pour la

fête mortuaire, de ces mêmes fleurs, de ces mêmes

} verdures qui signifient aussi la joie humaine. Mais la vie les ressaisissait déja, après ce contact avec la tombe, et leur jeune sang réchauffait leurs veines; le franc soleil tiédissait l’air qu’elles respiraient, et lillusion d’exister de nouveau les enchantait, surgie du milieu même de cette patrie des morts.

— Mademoiselle Léa! mademoiselle Frédérique!

Au tournant de la grande allée, une voix les appelait... Un garçon trapu, vêtu gauchement de drap noir luisant, son chapeau rond roulé entre ses doigts gourds, les rejoignait. C'était Rémineau, l’ami, le voisin de Duyvecke Hespel. Dès qu’il fut près d’elles, il parla, haletant, intimidé :

— Nous étions là-bas. avec le gosse et Mie Duyvecke... On venait de visiter la tombe de ma pauvre défunte. (Excusez-moi, j’ai couru vivement, ça me coupe le fil...) C’est le gosse qui vous a vues. « Tiens, qu’il a dit, regarde, maman Vecke! (comme il appelle Mile Duyvecke); il y a les jolies dames, là-bas. » Les

DO

jolies dames, c'est vous... Alors on a essayé de courir, vu que vous étiez loin... Mais Mie Duyvecke est trop forte pour courir, et le gosse a les jambes trop petites. Alors ils se sont arrêtés, et moi j'ai continué. Ça ne vous offense pas, mesdemoiselles ?

— Mais non, Rémineau, pas du tout, dit Frédérique, vous avez bien fair Ahf voilà Gaston.

Le fils de Rémineau, en paletot fourré d’astrakan, avec une canne et un chapeau melon qui lui donnaient l'air d’un drôle de petit homme, accourait à son tour, puis se plantait devant les deux jeunes filles, yeux et bouche grands ouverts, sans parler, essayant de glisser ses mains dans ses poches.

— Allons, salue donc ces demoiselles, paquet lui dit son père en le poussant.

On l’embrassa. Duyvecke rallia le groupe à son tour. Elle baisa de ses fraiches lèvres les joues des deux sœurs.

— Je ne peux pas, décidément, dit-elle, je ne peux pas courir. Je suis trop grosse. J’engraisse tous les jours; comment faire?

Elle souriait d’un air de dépit enfantin. La maturité de ses vingt-sept ans s'épanouissait en belles chairs rebondies, avec l'innocence char-

mante des yeux et de la bouche, le nez à peine

dessiné, le menton souligné d’un pli juvénile, et la couronne d’épis de ses cheveux.

— Mais non, vous êtes adorable, au contraire! dit Frédérique.

— N'est-ce pas? s’écria Rémineau dont les prunelles étincelèrent sous les sourcils en brosse.

Et il ajouta, plein d’enthousiasme :

— C’est tellement beau, je trouve, moi, d’être bien portant comme elle! Bien que, assurément, ajouta-t-il en rougissant et en regardant les deux sœurs, on peut être très belle et très distinguée sans être forte comme Mlle Duyvecke.

Mais, j'aime bien, moi, un air de bonne santé...

Léa et Frédérique sourirent, Tout le monde se dirigea, par la voie centrale, vers la porte de sortie. Duyvecke raconta comment Rémineau l'avait priée de soigner la tombe de sa défunte, et comment, de temps en temps, « on allait avec le petit » voir si les fleurs se portaient bien, et si la rouille des couronnes n’avait pas taché la pierre du monument.

— C’est un monument magnifique, disait Duyvecke, tout en marbre; c’est Rémi qui Pa dessiné.

Rémineau, la voix troublée d’attendrissement, reprenait :

— Si vous saviez comme Mile Duyvecke a bien arrangé le jardin autour... Ah! elle s’y entend, aux fleurs... comme à tout, du reste... au ménage, à la cuisine, à l’instruction... à tout...

Rien de plus touchant que Padmiration réciproque, fièrement exprimée, de ces deux braves

êtres, sinon leur commune tendresse pour l'orphelin. Un peu pâle, un peu délicat, trop long et trop mince, Gaston levait des yeux passionnés sur celle qu’il appelait: « Maman Vecke » et se serrait contre elle. Duyvecke, c'était visible, Padorait; Duyvecke, si naturellement destinée à la maternité, avec ses belles hanches, ses beaux seins, son parler volontiers enfantin, sa patience inlassable. Et le pauvre Rémineau, qui traitait Duyvecke avec un respect presque exagéré, devenait par moments distrait et sombre, laissant deviner aux moins avisés son naïf amour.

Comme ils allaient atteindre la porte du cimetière, Rémineau montra à ses compagnes, au milieu du large rond-point qui la précède, — un monument en forme d’obélisque, érigé sur un terre-plein tout garni de fleurs, — marguerites, bégonias, géraniums, asters..

— C'est la fosse commune, dit-il.

Rien ne pouvait contraster davantage avec ce nom sinistre, que l'aspect fleuri, parfumé, de ce massif surmonté d’une stèle de pierre blanche.

— La fosse communel répéta Frédérique.

Son grand cœur, sensible à l’universelle pitié, s’émouvait à l’évocation des corps usés de labeurs et de misère, enfouis tous ensemble sous cette terre décorée et parée.. Hélas! le rêve d'égalité, qui hante les âmes généreuses, ne pou-

vait-il donc, dans la société moderne, se réaliser

que pour les pauvres et dans le sein même de la

mort? |

. Suivie de Léa, de Rémineau, de Duyvecke et de l’enfant, elle s’approcha du monument, s’agenouilla et, dans une sincère et muette émotion, fit communier sa pensée avec celle de tous les humbles qui dormaient là pêle-mêle — âmes oubliées — encore indignées et révoltées peutêtre...

Tous sortirent silencieux du cimetière, puis un omnibus les mena jusqu’à Montrouge. La, on se sépara : Duyvecke, Rémineau et le « gosse » regagnèrent le quartier Latin par le tramway; Léa et Frédérique rentrèrent en fiacre. Il était une heure environ quand elles furent chez elles. Avant de déjeuner, elles firent un bout de toilette, chacune dans sa chambre. Léa y pénétra plus joyeuse, après cette visite aux morts. Pourquoi? Le cœur garde ses secrets. Elle entrevoyait l’arrangement des choses, le bonheur possible. « Duyvecke épousera Rémineau », pensa-telle, et cette pensée lui plut. Ce serait bien.

« Chère mère, pensa-t-elle encore, je suis toute pareille à toi, ni meilleure, ni pire; je suis toi... D |

L'idée qu’elle était pareille à sa mère, loin de l'humilier ou de l’attrister, lui fut chère. Elle se

dit:

« Si ma mère avait eu, comme moi, le bon:heur de rencontrer une Frédérique ou une Pirnitz, pour lui montrer le chemin droit et l'y maintenir, — sans doute elle n’eût pas connu la déchéance. Et moi, sans ma sœur aînée et sans Pirnitz, que serais-je devenue, mon Dieu ?.. »

ile rêvait ainsi, sa toilette achevée, attendant que Frédérique l’appelât... Elle rêvait, assise sur une chaise, les mains sur ses genoux, dans un calme, une quiétude qu’elle ne connaissait plus depuis bien des jours. C’est que la communication de nos esprits avec l’esprit des morts, lorsqu’elle ne nous effraie pas, nous apporte un merveilleux apaisement. Léa sentait toute proche l’âme légère de Christine Sôrier, et cette âme la comprenait mieux, s’apitoyait mieux sur elle que des êtres inaccessibles à la tentation, — tels Romaine ou Frédérique. Léa conversa avec Christine; elle lui dit ses misères et ses espoirs :

« Vois-tu, mère chérie, j’ai bien souffert; cependant, je veux vivre pour ta revanche morale, pour que tu voies ici-bas une autre Christine, toute pareille à toi, mais forte de ce viatique d'éducation qui t'a été refusé... »

Frédérique appela :

— Petite sœur!

— Oui, fit Léa. Je viens.

Elle se sentait vaillante, sûre de l’avenir, sûre de triompher d'elle-même. Avant de rejoindre l’aînée, elle rouvrit le paquet des lettres

de Georg, parcourut la dernière, s’arrêta sur cette phrase :

« Si Léa était près de moi, l’éclosion serait déja consommée. Léa m'offrirait ses yeux à regarder et sa bouche à respirer, et je m'éveillerais tout à fait... »

Elle lut aussi la phrase où Georg parlait du sourire des autres femmes et n’en fut point attristée. Elle eut envie de poser ses lèvres sur le papier, n’osa pas, et glissant le paquet dans un tiroir qu'elle ferma à clé, rejoignit sa sœur.

392 LES VIERGES FORTES | mm

NE fièvre d’enthousiasme agita l’étatmajor de Mi: de Sainte-Parade, à LS l'approche du moment où l’OŒEuvre, depuis longtemps préparée, allait se réaliser enfin. | Frédérique, pour l'installation définitive du matériel scolaire et la mise en état des locaux, avait passé un contrat avec une importante maison de Saint-Ouen qui s’engageait à livrer les bâtiments meublés, prêts à l’usage, dès le 20 no-vembre. La rentrée fut fixée au $ décembre.

Trente fillettes de huit à quatorze ans avaient été recrutées par Miles Heurteau et Duyvecke, après une enquête sérieuse dans les écoles libres de Paris et de la banlieue, plus particulièrement dans les orphelinats.

Trois d'entre elles, Alice Aubry, Georgette Vincent, Lydie Ronacker, furent confiées à Léa.

L'activité sentimentale dont fermentait la jeune fille en fut alimentée; cette maternité factice trompa, pour un temps, la faim de son cœur.

Alice Aubry et Lydie Ronacker étaient deux élèves d’un orphelinat de la banlieue de Paris. Elles avaient des visages indécis qui se ressemblaient dans leur insignifiance. L'éducation des orphelinats avait imprimé sur leurs traits un air de timidité, de gaucherie craintive.

Georgette Vincent était une pupille de l’Assistance publique, fille de père et mère inconnus, placée dans une fabrique de corsets de Saint- Denis. C'était une jolie enfant de onze ans, longue et blonde, avec de beaux yeux gris, des traits délicats, des manières vives et affectueuses.

Léa chérit ses pupilles comme trois filles nées de ses entrailles. En revanche, une divertissante émulation, presque de la jalousie, anima les trois fillettes pour conquérir la préférence de leur maîtresse. Léa s’efforçait d’être pareillement attentive pour toutes les trois. Mais un goût plus vif la portait vers Georgette Vincent; elle croyait retrouver quelque chose de sa propre enfance chez cet être délicat, sensible et parfois colère.

Georgette, honnête et caressante, gardait dans son cœur un coin ulcéré, d’où plus tard, peut-être, eussent pu surgir des poussées de révolte. Elle ne pardonnait pas au père et à la mère qui l’avaient mise au monde de l'avoir

jetée à l’oubli, aussitôt née. Son sens droit de l'équité et de la bonté lui montrait l’énormité d’un pareil crime. Elle y pensait sans cesse. Elle souhaitait retrouver ce père et cette mère indignes, « pour leur dire des sottises et leur faire du mal. »

Et, sur ces menaces enfantines, les yeux de la petite noircissaient, devenaient mauvais.

‘Léa s’appliqua à détruire ce levain de rancune et de haine. Elle enseigna d’abord à Georgette cette maxime, — l’une de celles que Frédérique répétait le plus volontiers : « Le passé n’est plus à nous ni à personne, il ne faut pas s’y confiner; on doit marcher les yeux et le front vers l’avenir... »

— Vous voulez vous venger d’avoir été délaissée ?.… Vous voulez que l’iniquité qui a été commise sur vous soit réparée? Réparez-la vousmême.. Faites le vœu de répandre parmi vos semblables, grâce à votre exemple et à vos paroles, l'horreur d’un tel crime. Faites le vœu de vous dévouer aux fillettes sans parents...

Alice Aubry et Lydie Ronacker ne marquaient aucune violence d’âme; mais elles se complaisaient au mensonge, à l’hypocrisie, à la délation. Léa eut beaucoup de peine à leur apprendre cette simple attitude : regarder en face la personne à qui elles parlaient. Elie les convainquit, au prix de longs efforts, de ia bassesse, de la vilenie de

FRÉDÉRIQUE 39f

mentir... L’émulation, le désir de n’être pas moins aimées par Léa que Georgette, — laquelle ne mentait jamais, — convertit peu à peu les deux petites filles à la sincérité.

Ainsi, Léa, réchauffée par l’ardeur de sa charité pseudo-maternelle, se persuada que Père des tentations et des défaillances était abolie. Elle n’avait montré ni à Frédérique, ni à Pirnitz, les lettres de Georg. Non par une résolution méditée, arrêtée : l’occasion avait manqué; et maintenant, il n'était plus temps. Il eût fallu expliquer le retard de la confidence, ce qui eût été plus pénible que la confidence même.

Elle les relisait, les précieuses lettres, dès qu’elle se trouvait seule, bien qu’à force de les relire elle les sût par cœur. Désormais, malgré l’absence, elle vivait près de Georg. Amoureuse innocente, elle se félicitait d’avoir trouvé la solution définitive de leur amour, — une solution qui ne brisait rien, ne reniait rien du passé, et cependant assurait l'avenir.

Elle pensait : « Puisque nous ne nous reverrons jamais et que tant de lieues nous séparent, que puis-je craindre? La véritable union mystique que nous avions rêvée et dont nous n’étions pas capables, la voilà réalisée par l'absence même... Loin de lui, qui, peut-être, m’oubliera, je serai jusqu’au dernier souffle sa sœur d’élecuonl... »

Toute femme a une merveilleuse aptitude à se donner le change sur la nature de ses sentiments; il sufht qu’elle les nomme d’un autre nom. Ce qu'il y avait en elle d’appétit sentimental, de tendresse pour l’amant absent, Léa l’attribua désormais à l’ardeur de sa charité. Elle crut, en conscience, brûler de la même flamme désintéressée qui consumait les deux principales tondatrices de l’œuvre.

Elle se sentait devenir cette sereine affranchie qui, a son tour, devait affranchir toute l’humanité. Elle irait à travers la vie, son cœur cautérisé par la douleur humaine, veuve mystique, n’abdiquant jamais l’amour de l'époux, mais dispensant à toutes les femmes, les pures et les impures, cette débordante dilection qui coulait d'elle, inépuisable.

Pirnitz et Frédérique, à qui cette crise fervente n’échappait point, ne quittaient pour ainsi dire plus Léa, l’encourageaient, l’entretenaient à leur haute température d’enthousiasme. Et le même vertige gagnait peu à peu toutes les autres. L'hôtel Sainte-Parade eût paru à des profanes un véritable cénacle d’illuminés. La régénération de la société par les trente orphelines auxquelles on allait enseigner l’art du dessin, les éléments du français, le calcul et la couture, ne faisait de doute pour personne. Frédérique même, si sérieuse, se laissait convaincre.

Seule, Mile Heurteau, tout en s’adonnant à la réussite de l’effort commun, gardait une certaine mesure, ce qui lui valait les violents reproches de Mile de Sainte-Parade.. Elle les accueillait avec son mystérieux sourire, sans se fâcher jamais.

L'orgueil d’avoir créé une œuvre d’homme — telle qu’une grande école — en si peu de temps et sans avoir même rencontré d’obstacles, enivrait tous ces cerveaux féminins, les confirmait dans leur mépris de l’homme, dans leur certitude de pouvoir mener le monde sans l’homme, contre les desseins mauvais de l’homme.

On avait décidé que toutes les maîtresses principales, — l état-major, comme disait Mile de Sainte-Parade, — habiteraient les bâtiments de l’école. Le rêve de Frédérique était de fonder à Saint-Charles une sorte de Port-Royal féminin, où ne seraient admises que les initiatrices et celles qui seraient reconnues, par la suite, dignes de leur être adjointes, parmi les maïtresses recrutées accessoirement. Il avait fallu, en effet, s’aider d'un personnel étranger, bien que les fondatrices eussent l'intention de se réserver la plus grande part de la surveillance et de l’enseignement. Quatre jeunes filles, Miles Leturc, Weiger, Pouctal, Henriot, furent ainsi affectées au réfectoire, au dortoir, à la lingerie, aux promenades. Tout ce personnel inférieur manœuvrait sous les ordres directs de Mie Heurteau. Frédérique

était administrateur et comptable, et de plus, chargée de l’enséignement des mathématiques.

Duyvecke enseignait la grammaire. Léa, assistée de Mlle Pouctal, s’occupait des classes de dessin. .

Pirnitz gardait la formation morale des enfants. Elle n’avait pas voulu être nommée directrice de l’École; le titre était réservé a Mlle de Sainte-Parade, avec Mlle Heurteau (officier d’Académie), comme administrateur officiel.

Une après-midi que Léa, après avoir, ellemême, vêtue d’une large blouse d'architecte, accroché aux murs des classes les tableaux géométriques et les figures ornementales, remontait par l'escalier central au bureau de sa sœur, elle rencontra Mie Heurteau, qui lui dit :

— Je vais rue de Grenelle, au ministère, où j'ai une audience, à quatre heures et demie, pour la question de l'autorisation. Il ne m'est pas agréable d'y aller seule. Voulez-vous m’accompagner?

— Je veux bien; laissez-moi prévenir Frédérique.

— Frédérique est prévenue. Elle ne bougera pas d’ici jusqu’à notre retour. Venez; nous marcherons jusqu’au tramway du pont de l’Alma.

Cela vous fera du bien.

Léa accepta; les deux jeunes femmes se ren-

dirent ensemble au ministère, où elles arrivèrent un peu avant l’heure qui leur avait été assignée.

On les introduisit dans une antichambre oblongue où se trouvaient déjà un jeune homme d’une trentaine d’années, en redingote noire, son chapeau à la main, et deux dames dont la poitrine rebondie s’ornait d’un ruban violet.

Au bout de cinq minutes, on manda Mile Heurteau; un instant après, le même huissier à chaîne vint prier Léa de le suivre. Il la mena dans une pièce meublée en acajou, avec de beaux bronzes empire, attenant au cabinet du ministre, — et linvita à s'asseoir. Léa attendit là environ une demi-heure. La haute pendule à colonnes qui décorait la cheminée monumentale, entre deux vases de Sèvres, battait son tic tac dans la pièce; on y voyait mal; un seul bec était allumé au lustre du milieu et ronflait doucement.

Deux voix, du cabinet du ministre, arrivaient affaiblies aux oreilles de la jeune fille, car une porte sourde s'interposait au delà de la porte sculptée et dorée.

Léa attendit ; telle était l’activité continue de sa pensée qu'elle ne connaissait plus l'ennui. Elle avait réellement une double existence : l’une, occupée des mille soins de l'OEuvre; l’autre, tout idéale, confinée dans le passé. Elle se plongea dans les souvenirs du printemps dernier, rêva aux promenades innocentes qu'elle avait faites avec Georg... Maintenant elle était

veuve, mais sa vie était tout de même parfumée par cet amour mystique. Elle toucha de la main le précieux paquet des lettres de Georg, qu’elle était résolue à ne jamais montrer à personne et qu’elle enfermait chaque jour dans son corsage. |

« Qu’il soit heureux, pensa-t-elle, même loin de moi! Voilà tout mon désir. »

La porte invisible du bureau ministériel s’ouvrit, une voix jeune, spirituelle, prononça :

— Allons! je vois que vous êtes irréductible. Soyez sûre du moins que, malgré mon scepticisme, je suivrai votre tentative avec beaucoup d'intérêt. Mais je n’ai pas de doute là-dessus : vous nôus reviendrez... Au revoir, mademoiselle!

— Monsieur le ministre! |

La grande porte s’ouvrit à son tour, Léa vit Mile Heurteau saluer respectueusement un homme d’une quarantaine d’années, de petite taille, de physionomie intelligente et fine : c'était le ministre.

Les deux jeunes femmes traversèrent de nouveau l’antichambre, descendirent l’escalier et regagnèrent la rue de Grenelle. Il était trop tard pour songer à revenir à pied à l’école. Elles hélérent un fiacre.

En route, Mie Heurteau dit à Léa :

— C'est fait. Le ministre a accordé l’autorisation. Il m'a même demandé si je voulais qu’il

envoyât un fonctionnaire pour présider à l’ou- | verture.

— Oh! non, n'est-ce pas? fit Léa, pénétrée des doctrines exclusives de Pirnitz et de Frédérique.

— Ce sera peut-être difficile à éviter, répliqua Mile Heurteau, avec un sourire évasif. Du reste, vous savez que la loi nous impose l'inspection de l'Université. Nous serons bien obligées de les accueillir quand il leur plaira. |

Cette phrase de Mie Heurteau étonna Léa.

Elle la rapprocha, et le ton dont elle était dite, — de celle qu’avait prononcée le ministre entre les deux portes :

« Vous nous reviendrez. »

” Elle allait demander à sa compagne quelques explications, mais, déjà, le fiacre quittait la rue Saint-Charles, et ralentissait son allure au coin de la rue des Vergers.

Un bec de gaz à flamme multiple illuminait le tournant : sa lueur vive montra à Léa un homme, debout, immobile. Il semblait attendre, posté à ce tournant.

Elle fut si émue, qu’elle pensa crier : mais sa gorge convulsée étrangla le son... Si M': Heurteau lui eût adressé la parole, elle n’aurait pas pu répondre. L'ancienne institutrice était ellemême trop absorbée dans ses pensées pour remarquer le trouble de sa compagne. Le fiacre parcourut la rue déserte, atteignit les vitrages largement éclairés de l’usine Duramberty, et

finalement s'arrêta devant la porte de tôle de l’école, au-dessus de laquelle se lisaient déjà ces mots suspendus en un arc de cercle doré, entre : deux réverbères : École des cArts de la Femme.

— Vous gardez le fiacre? demanda Me Heurteau. |

— Oui, répondit Léa... On a tant de peine à en trouver un dans ce quartier. Je vais chez Frédérique, ajouta-t-elle.

En réalité, elle se sauva, comme si on la guettait, courut au vestiaire de la classe de dessin, et sans même allumer la lampe électrique, s’assit dans l’obscurité sur un tabouret, le dos appuyé contre le mur, comprimant la houle de son cœur.

« C’est lui, pensait-elle, » |

Pouvait-elle se tromper, ne pas reconnaître . cette haute et mince silhouette qu’elle contemplait sans relâche dans le miroir de sa mémoire?

« Mais non, voyons! ce n’est pas possible.

Que ferait-il ici? Je sais qu’il est en Italie. Aucune de ses lettres n’annonçait l'intention de revenir. J’ai rêvé... »

La raison lui disait cela et lui rendait un peu de calme; puis, brusquement, la certitude irréfléchie s’imposait :

« C'est lui, c’est lui; je l'ai vu. »

Elle entendit la voix de Frédérique :

— Léa? Es-tu là ?...

— Oui, fit-elle, je viens.

Elle rejoignit sa sœur. Toutes deux, dans le même fiacre, repartirent pour le quartier Saint- Honoré. Au coin de la rue des Vergers, Léa ferma les yeux pour ne pas voir la silhouette qu’elle devinait debout contre le réverbère.

Quelques jours plus tard, Frédérique, Léa et Pirnitz réalisèrent un projet arrêté depuis longtemps. Il s’agissait de quitter la rue de la Sourdière, de transporter une partie du mobilier à Saint-Charles et de vendre le reste. Pirnitz, véritable passante dans la vie du monde, qui ne possédait rien au sens propre du mot et ne considérait rien comme lui appartenant, eût consenti sans difficulté à se séparer de tout, meubles et livres. Mais Léa et Frédérique, à une séance du comité où Pirnitz n’assistait pas, exposèrent que cette humble chambre fut le berceau de l'œuvre; là fut écrite l'annonce qui avait provoqué le concours de Mlle de Sainte-Parade; là aussi furent tracés les premiers plans de l’école. On vota à l'unanimité la somme de trois cent vingt-cinq francs par an pour la location et l’entretien de cette sorte de sanctuaire, qui resterait à la disposition des fondatrices, comme pied-àterre dans le centre de Paris.

Dans la chambre de Pirnitz, les deux sœurs déposèrent le plus qu’elles purent des reliques de

leur passé. L'ancien appartement du père Legay et de Christine fut vidé par une après-midi de la fin de novembre. Le temps avait enfin changé.

Le froid diminuait. La terre devenait humide,

engluée de boue, sans qu’il füt tombé de pluie. Le ciel était bas et fumeux, comme tendu de

nuées immobiles derrière lesquelles s’amonce-

laient des tempêtes. On eût dit que ce firmament noir fléchissait au zénith, allait crever, laisser tomber des tas de neige trop pesants pour lui. Oh! la tristesse de l’humble déménagement, par cette après-midi de fin d'automne!

Les pauvres objets du ménage Sûrier, l’armoire à glace, le lit d’acajou, le lit de fer de Léa, orné. de boules de cuivre, tout cet attirail de la vie d’enfance et de jeunesse s’en allait, sur deux charrettes à bras; il n’y en avait pas assez pour remplir une voiture attelée d’un cheval! Frédérique escorta les charrettes jusqu’à Saint-Charles : Léa demeura dans l'appartement, car tout à l'heure, on allait venir rafler le résidu du mobilier, les objets cédés au revendeur.

De la fenêtre où, tant de fois naguère, Christihe, blonde et potelée, s’était accoudée pour divertir ses yeux puérils au mouvement de la rue, Léa, penchée, vit s'éloigner ces reliques... Au-dessus du lit démonté, les matelas s’affaissaient avec un aspect grotesque et lamentable. Un fauteuil, — le fauteuil du grand-père Legay — en reps bleu, dressait en l'air ses quatre

pieds à roulettes; son ventre de sangles qui 1: __. s’était crevé dans la descente et laissait échapper les intestins de bourre grossière et de ressorts fourbus.

Les charrettes à bras disparurent à l’angle de la rue : Frédérique les suivait comme un convoi mortuaire.

Frédérique les suivait : grave, résolue, mais sans nul regret pour le foyer qu’elle abandonnait. Dans la maison de la rue de la Sourdière, les seuls souvenirs qui lui fussent chers demeuraient enclos dans la « chambre de Pirnitz »; et cette chambre était conservée. Les autres — ceux de de son enfance, — elle eût voulu les effacer de sa mémoire. Et justement, depuis le retour d’Angleterre, ils s'étaient deux fois imposés à elle, mal-

ré elle, de façon inatténdue.

D'abord, au lendemain même de l’arrivée, la concierge informa assez mystérieusement Frédérique qu'un « monsieur bien mis, l'air d’un employé supérieur », avait, tandis qu'elle était absente, demandé des renseignements sur elle. ILse donnait comme un ancien ami de la famille. Or, la famille Legay-Sûrier n’avait pas d’ami répondant à ce signalement. Frédérique eut l’intuition que c'était un émissaire de son propre père, Henri d’'Ubzac. Si résolument qu’elle évitât de songer à ce père indigne, elle n'avait pu ignorer la fortune du séducteur de Christine :

rapide fortune de magistrat intelligent, actif, aidé par la puissance du nom et de l'argent. Elle voyait parfois, dans les journaux illustrés, le portrait d’un homme d’aspect encore jeune et robuste malgré la blancheur précoce des cheveux;

et, sous ce portrait elle lisait : « M. d’Ubzac,

sénateur du Rhône, président de la Cour de cassation »… Si elle avait pu conserver un doute au sujet de la première démarche, un nouvel inci-

dent, l’avant-veille du déménagement, dissipa

ce doute. Le secrétaire particulier du présidentsénateur vint voir Mlle Heurteau à l’école de Saint-Charles; assez adroitement, sans annoncer aucune mission de la part de M. d’Ubrzac, il cita le nom de celui-ci, disant que cette œuvre lui paraissait digne d'intérêt, que, le cas échéant, il serait disposé à y intéresser les pouvoirs publics.

Frédérique était bien résolue à ne donner aucune suite à de telles propositions. « Jamais je ne veux rien recevoir de lui, ni protection ni secours. Qu'il me laisse en repos. »

Loin d’émouvoir son cœur, le double essai de rapprochement l'irritait par une sorte de circonspection blessante, de prudence tout administrative, révélant que M. d’Ubzac demeurait sur ses gardes, ne voulant pas se livrer.

Elle détestait ces tardives velléités d’une conscience égoiste. Et, tandis qu’elle suivait, le long des quais de la Seine, le convoi mélancolique des

meubles enlevés rue de la Sourdière, elle se réjouissait orgueilleusement de briser toute attache avec le .vieux foyer souillé, — de commencer ailleurs une vie nouvelle, dans des lieux sans histoire, hors de l'autorité et de l’influence des hommes.

— Madame? C'est pour les meubles que Mne Dufour a achetés.

Léa, demeurée dans appartement de la rue de la Sourdière, se retourna. |

. — Tout est prêt. Tout est là. Prenez, emportez|

Elle ne voulait pas assister à ce pillage suprême. Elle se sauva dans La chambre de Pirnitz, elle-même méconnaissable. Le lit était enlevé et remplacé par le canapé du « salon » de Christine. Des chaïses obstruaient les bibliothèques à demi-vides. Des paquets s’amoncelaient sur l’ancienne table d’architecte. Léa entrebäilla la porte, de façon qu’elle pût entendre les déménageurs, sans les voir accomplir leur besogne sinistre,

La fenêtre, courte, à carreaux étroits, veuve de ses rideaux d’étamine, découvrait un paysage désespérant : les toits de zinc et d’ardoise d’une très vieille maison voisine, hérissés de cheminées bizarres, de vitrages inexplicables, de mansardes poussées à même le faîtage comme des végétations parasites, tout cela tellement poudreux,

408 LES VIEBRGES FORTES

tellement incrusté de saleté que toute l’eau suspendue en ce moment dans le ciel eût glissé dessus sans laver...

Léa se détourna :

« Non, je ne regrette pas ce quartier, pensat-elle, je ne l’ai jamais aimé. »

Elle ramena ses yeux sur les murs et les meubles de la chambre. D’avoir mis là d’autres objets, d’en avoir ôté quelques-uns, il semblait que l’âme des choses, indignée, — eût fui l'asile accoutumé. Cependant, Léa considérait avec une piété fidèle la table où jadis’ Pirnitz

lui montrait des projets d'école, des modèles de.

dessin ornemental. Le fauteuil d’osier demeurait devant cette table, tourné de trois quarts, paraissant attendre le léger fardeau de ce corps souffreteux, qu’il avait porté durant tant d’heures studieuses. La cheminée n'avait plus pour garniture que ses deux flambeaux de cuivre. L’âtre, ouvert, contenait encore une grille avec quelques ossements de coke à demi consumé. A droite de la cheminée, la table à coiffer était restée, et le miroir mobile, un peu penché sur son axe, s’orientait de telle sorte que Léa y vit reflétés son propre visage et son buste presque tout entier.

Le peu de jour verdâtre qui tombait de la fenêtre lui montra une image d’elle si déprimée, si peu élégante, que son cœur se serra. Elle songea.

« Comme j'ai changé! »

Veuve volontaire, se dévouant corps et âme à l'œuvre, elle ne prenait plus aucun soin de sa beauté ni de sa toilette. En ce moment, elle était vêtue d’une jupe de drap noir râpée; un manteau de fourrure commune, à longs poils, un chapeau de feutre, dont une plume était brisée, complétaient son ajustement.

« Il ne me reconnaîtrait plus », se dit-elle.

Elle fit cette remarque que depuis quelque temps, les hommes, qui jadis la tourmentaient dans les rues, à lui rendre toute sortie pénible, maintenant ne l’arrêtaient guère, ne la suivaient guëre, et sans doute — tant elle était enlaidie — ne la voyaient plus. Une fibre saigna au fond de son cœur. Elle sentit que sa beauté se suicidait. Mais l’orgueil de la vierge forte tressaillit.

« Tant mieux; je ne suis plus une femme, désormais.… »

Le passé de rêve et de tendresse était mort; Georg oubliait sa fiancée mystique. Elle ne reverrait jamais Apple-Tree-Yard, ni Edith, ni, sans doute, la gracieuse Tinka... Et voici que les objets mêmes, témoins de sa jeunesse, se dispersaient. Oh! ce convoi de meubles morts, avec Frédérique qui les suivait! Oui : c’était bien l’enterrement du passé. Maintenant, une autre vie commençait, où mieux valait une âme affranchie, un cœur insensible : il ne fallait plus être une femme pareille aux autres.

« Est-ce que Pirnitz est une femme?

« Est-ce que Frédérique, qui est si belle, est une femme? »

L’ombre descendait de la fenêtre : les gros pas hésitants des déménageurs, leurs « Attrapel.. Tiens coupl… Vasyl!.. » faisaient relâche. La glace s’embuait de crépuscule, tandis que sur l’âtre tombait une clarté mourante, venue d’en haut par l’orifice de la cheminée.

— Madame? On a fini.

C'était le chef de l’équipe qui entrait, poussant gauchement la porte, sa casquette à la main.

— Bien, mon ami, dit Léa se levant. Vous êtes payé, n’est-ce pas?

— Oui, madame; mais si on pouvait boire un verre ed’ vin?

— C'est que. je ne puis rien vous donner à boire... Tenez, voici toute ma monnaie.

Elle mit deux francs dans la main noire et craquelée de l’homme, qui remercia et sortit.

- Elle l'écouta s'éloigner. Parmi l'ombre accrue, elle se retrouva seule avec ses pensées.

Le passé était bien mort. Elle venait de donner lobole aux fossoyeurs. Que serait désormais l'avenir? Elle essaya d’imaginer sa vie dans les vas-es bâtiments de l’École nouvelle où s’accomplirait sa destinée. Elle vit les corridors, les salles

aux claires peintures, la large cour bien sablée, plantée de jeunes acacias, le bureau de Frédérique, celui de Pirnitz, sa propre classe de dessin. Les frimousses « peuple » de ses crois petites pupilles rirent et grimacèrent devant ses yeux. |

« … Quelle vie admirable! Être toujours entre Frédérique et Pirnitz, enseigner à de jeunes êtres le moyen de sauver leur liberté, quoi de plus

beau?.. »

Ainsi méditait-elle : mais soudain une voix parla au-dedans d'elle-même, qui lui dit:

« Non! ce ne sera pas ta vie. Tu n’es pas de la trempe des Frédérique et des Pirnitz, toi, tu es la fille de Sûürier et de Christine, qui étaient des êtres très ordinaires, qui ont subi, outre mesure, La faiblesse sensuelle de la moyenne humaine. Tu as déjà failli succomber... Tu succomberas.

: Quand Georg reviendra! Et il reviendra. Tu le

sais bien. Il est à Paris... »

Depuis le soir de sa visite au ministère, elle n’avait plus rencontré la haute silhouette campée au coin de la rue des Vergers; mais que de fois elle avait tressailli, croyant la reconnaître dans un passant! C'était sa hantise : elle en éprouvait une véritable angoisse. Elle finissait par en concevoir un peu d’irritation contre Georg lui-même. Elle eût souhaité apprendre de façon certaine qu’il était loin d’elle, avec le propos définitif de ne plus jamais revenir la troubler de sa présence.

Et cette voix hostile qui, au dedans d’ellemême, lui répétait : « Tu n’es pas pareille à Pirnitz et à Frédérique. Tu es liée à un homme. Tu es mariée, toi... » — excitait son cœur contre l’absent, l’écartait de lui, tel naguère le baiser de Richmond.

Elle pensa :

« Il faut partir. Il faut rejoindre Frédérique... Je n’ai plus rien à faire ici, tout est fini... Allons!.. »

Elle frissonna. Comme c'était peu le « foyer », cette bâtisse anonyme où, ce soir, elle allait coucher pour la première fois!

« Allons! »

Elle se disait cela et ne pouvait se décider; vraiment elle abandonnait, dans cette pauvre mansarde, le cadavre de sa jeunesse. Son cœur battait à coups lents et douloureux. Elle se sentit guettée par la Destinée.

Des minutes, des minutes coulèrent, dont elle eut à peine conscience, des minutes d'inertie, de lâcheté à vivre et à se mouvoir... Une voix chuchota son nom :

— Léa!

Était-ce encore la voix intérieure? Elle se dressa. Dans a porte ouverte, éclairée par le bec de gaz de l'escalier, elle aperçut une haute silhouette.

— Georg!

Prise de peur, elle recula jusqu'à la fenêtre.

© 0 © mn

Il répéta :

— Léal.… |

Il la rejoignit. Mais il rencontra ses mains nerveuses tendues en avant.

— Léal C'est moi, Georg... Vous me repoussez 1...

— Non, fit-elle d’une voix entrecoupée.. Je ne veux pas vous repousser, Georg, mais pourquoi venez-vous si brusquement? Je vous en prie, ne restons pas ici ensemble.

Ses bras raidis la protégeaient. Georg ne tenta plus d'approcher. Debout, il essayait de la voir, de distinguer ses traits, mais il ne pouvait y parvenir dans l’encoignure pleine d’ombre où elle s'était réfugiée.

— Pourquoi, demanda-t-il, vous attardez-vous ici. Je vous attendais dehors. Quand j’ai vu le déménagement s’achever, et que vous ne veniez point, je me suis décidé à monter. Vous tenez à cette obscurité autour de nous ?

— Non, fit-elle, je vais allumer.

Avec des gestes qu’elle tempérait d’un calme volontaire, elle frotta une allumette et alluma l'une des bougies à demi consumées qui restaient dans les chandeliers de la cheminée. La lueur fut d’abord toute petite, toute bleue, incertaine de vivre; elle diminua encore comme si elle allait s’éteindre, puis ranimée par le dégel de Ia cire, elle s'agrandit soudain, montra l’un à l’autre les deux amants.

Ils ne se dirent rien pendant quelques instants. Leurs yeux cherchaient à se reconnaître à travers le voile mystérieux tissé par les jours d'absence. Ils étaient les mêmes et ils étaient autres. Georg semblait plus grand, plus fort. Avec les mêmes traits, il s’était modifié comme un adolescent tardif qui devient homme. Le hâle de son visage faisait ressortir la claire flamme de ses yeux.

Quelque chose de son ancienne grâce alanguie avait disparu. Il était plus beau, mais plus pareil à la beauté des autres hommes. Léa vit cela avec désenchantement; elle se vit éloignée de cet homme robuste qu'elle n’avait pas connu, * — éloignée par tout le recul de sa débilité présente. Et dans les yeux de son amant d’hier, elle lut en même temps la pitié attristée de la retrouver si affaiblie, si amoindrie, si déchue de sa jeunesse splendide. Cela lui fut amer et pourtant fouetta son orgueil.

— Je suis changée? n’est-ce pas, demandat-elle.

— Oui, dit simplement Georg. J’étais préparé à vous trouver changée... Tinka me l'avait écrit. Elle le savait par Edith. Mais vous êtes plus changée que je ne l’attendais. Il ne faut pas rester ici, etcontinuer à mener la vie que vous menez. Vous tomberiez tout à fait malade.

— Je ne suis pas malade; dit Léa. Jamais je ne fus mieux portanre et plus heureuse.

Georg demanda, ému :

— Vous êtes heureuse ?

— Oui. |

— Plus heureuse... qu’à Londres ?

Il n'osait pas dire : « Qu’avec moi. »

— Oui, dit encore Léa.

Un nouveau silence plana dans la chambre.

Les deux amants, qui ne s'étaient pas embrassés après six mois d’absence, sentaient leur hostilité réciproque près d’éclater en reproches, en paroles douloureuses. Leurs yeux s’évitérent.

Un pas alerte d’enfant bondissait, montant l'escalier; un regard épia par la fente éclairée de la porte... Puis l'enfant passa.

— Pourquoi êtes-vous venu à Paris? dit Léa.

A quoi bon?

— Je voulais vous revoir. |

— Mieux valait ne nous revoir jamais.

— Peut-être. Mais moi, je pensais toujours à vous, je ne savais pas que j'étais oublié.

— Georg, je ne vous ai pas oublié. Au moment même où vous êtes entré dans cette chambre, je pensais à vous. Mais vous savez bien que vous devez vivre loïn de moi. Vous en êtes tombé d’accord vous-même avec nous à Londres.

Georg s’assit à demi sur la table de Pirnitz.

— Bien des choses ont changé depuis, dit].

J'ai pénétré ce qui était pour moi un mystère. J'ai rencontré la lumière de l’esprit dans la terre lumineuse d’où je viens... Léa, ajouta-t-il en

s'approchant d’elle, maintenant je vous reconnais. Tout à l’heure, j’ai eu une cruelle surprise : celle que je voyais n ’était plus vous. Léa, reconnaissez-moi.

— Moi aussi, dit Léa, je vous reconnais, Georg.

— Hélas! reprit-il. Vous ne m'aimez plus.

Elle hocha la tête et dit :

— Je vous aime de tout mon cœur.

Il poursuivit :

— Je suis votre mari, Léa. Laissez-moi vous reprendre et vous emmener avec moi. La vie que nous ne connaissions ni l’un ni l’autre, la vie de la vérité et de la nature, je l'ai enfin comprise. Je ne suis plus le même homme.

Il s'arrêta. Une expression d'angoisse altérait

les traits de son épouse mystique.

— Ne dires pas, murmura-t-elle faiblement, ne dites pas que vous avez changé...

Imaginer que Georg n’était plus le même lui était aussi douloureux que si, devant ses yeux, elle Pavait vu soudainement mourir.

Georg fit un geste découragé. Non, il n’avait pas prévu une lutte pareille à celle-ci, contre cette jeune femme désarmée, inerte. Après s’être un instant rapprochés, voilà qu’ils s’éloignaient de nouveau et ne s’entendaient plus.

— Pourtant, fit Georg, nous avons été heureux quand nous étions unis. Pouvez-vous l’ou-

blier ?

— Je ne l’oublie pas; ce passé, c’est mon trésor. |

— Recommencez-le! Léa, ma femme, revenez à moi. Laissez-moi vous emporter.

Mais elle recula doucement.

— Non, dit-elle, c’est fini. Il ne faut plus.

— Ah! fit Georg avec colère. Les folles qui vous entourent vous mettent dans l'esprit de pareilles idées. Vous êtes ma femme, je suis votre mari : toutes les rêvasseries de Pirnitz ou de Frédérique ne...

— Taisez-vous, dit fortement Léa. Ou je vous détesterais.

Il se tut. Lui-même se rendit compte qu’il ne savait plus parler à Léa. Elle reprit :

— Georg, ne me torturez pas.

— Vous me repoussez ?

Des sanglots soulevèrent sa poitrine. Il arpenta la chambre, puis vint s’abattre, le front dans ses mains, sur le canapé.

Elle le regardait, étonnée qu’il für si faible, si humain, lui qu’elle avait considéré comme inaccessible aux passions des hommes. Elle-même se sentit grandie. C’était elle, maintenant, femme isolée et débile, qui, des deux, représentait l’héroïsme, l’esprit de sacrifice, la maîtrise suprême de soi. Son cœur s’échauffa d’une fierté heureuse.

— Vous me repoussez? murmurait Georg.

Comment pourrai-je vivre maintenant?

Elle le vit si prostré qu’elle comprit combien il était inoffensif. Elle en eut pitié comme d’un enfant qui pleure. De sa main nue, elle lui toucha le front. Il tressaillit. Aussitôt elle recula, l’abandonnant.

— Votre main, dit-il. Ne m'ôtez pas votre

main.

Elle lui tendit sa main. Il eut encore quelques révoltes; il voulut encore tenter le geste de la saisir et de l’attirer. Mais, chaque fois, elle se dérobait. Alors il céda, et, pour la garder près de lui, demeura immobile, goûtant la caresse légère qu’elle lui accordait. La main de Léa l’effleurait à peine et pourtant lui versait le bonheur. Parfois, elle se soulevait, ne le touchant plus, et, dans ces intervalles, il attendait le retour de la caresse, les yeux fermés dans une anxiété délicieuse.

Mais un intervalle fut plus long que les autres, si long que la durée lui en parut intolérable. Avec lenteur, craignant d’effaroucher la bienaimée, il ouvrit les yeux, releva le front, regarda. La chambre était déserte. La porte à demi ouverte laissait voir l’hélice de l'escalier vide. La bougie s’écrasait sur le chandelier. Georg était seul.

Ce même soir, Léa rentra à l’École de Saint- Charles vers sept heures. Elle s’assit à la table commune des maîtresses; mais 1l lui fut impossible de manger. Elle dut, avant la fin du repas,

monter dans sa chambre, où Frédérique, inquiète, :

la suivit bientot. Elle la trouva déjà blottie dans son lit, la figure rouge et les mains chaudes. Dans la nuit, le délire visita ce cerveau meurtri par trop de chocs... Elle parla, parla.. Les noms de Tinka et de Georg se mêlaient à des divagations sur Londres, sur l'Italie. Léa semblait hantée par l’idée que Georg emportait avec lui tout le mobilier de la rue de la Sourdière et qu’on la laissait seule et nue dans la chambre vide.

Oh! l’horrible angoisse de cette première nuit que Frédérique passait à l’école, auprès de sa sœur délirante! Qu’avait Léa? De quoi parlaitelle? Pourquoi, en plein triomphe de l’œuvre, cette explosion de fièvre et ce retour inattendu des souvenirs d'Angleterre? Nul indice ne guidait les réflexions de l’aînée. Ni Léa, ni Edith ne l’avaient renseignée sur le voyage de Georg. Frédérique n’écrivait jamais à Tinka et ne rece-

vait d’elle aucune lettre. Comment eût-elle soup- |

çonné l’arrivée de Georg?

Dès le lendemain, on manda le médecin qui,

vers dix heures du matin, visitait l’usine Duramberty. Il fut évasif : « La fièvre typhoïde courait dans Paris. aussi la fièvre muqueuse. Peut-être cependant n’était-ce rien, simple effet du chan-

gement de lieu et de vie, de la fatigue ou même

de l’enthousiasme... » | La journée fut mauvaise, et la seconde nuit pire. Frédérique, qui ne quitta pas la malade,

sentait l’ardeur de ce corps brûlant rayonner à distance... Vers le matin seulement le délire cessa : un calme morne détendit les muscles de Léa. Le médecin, cette fois, eut des affirmations rassurantes… « Le danger est passé... ce n’était décidément qu’une sorte de fièvre « traumatique », comme celle d’un blessé, d’un être qui a reçu un choc violent. » Le même jour, Léa se leva quelques heures, faible, mais guérie : surtout plus sereine qu'avant. Cette longue crise fébrile avait été le dernier sursaut d’une émotion extrême : la crise, disparue, emportait l’émotion. La convalescente garda son secret, elle ne dit pas à Frédérique ni à Pirnitz qu’elle avait revu Georg, qu'elle avait subi victorieusement l’épreuve et repoussé la tentation. Elle prévoyait qu’il s’efforcerait encore de la voir, qu’il viendrait la chercher jusque dans l’école.

Mais elle n’avait plus peur de lui, n’ayant plus peur d'elle-même.

Elle était: sûre désormais de ne point faiblir. Ce qui restait en elle de la femme, de l’amoureuse, avait été consumé par les soixante heures de fièvre, et maintenant elle n’était plus un être féminin de chair, de sang et de nerfs : elle était la Vierge forte, que les sollicitations de l’homme ne sauraient détourner de ses voies.

"INAUGURATION eut lieu le ÿ décembre.

Cette date avait été fixée depuis longtemps, et ce n’était pas une des moin-

dres fiertés des fandatrices que d’y arriver sans

aucun retard.

Ainsi l’œuvre admirable, conçue et élaborée dans la modestie et l’obscurité, était enfin édifiée. Déjà elle excitait la sympathie. Sans aucun effort de publicité ni de réclame, il s’était pro- . duit pour l’École des Arts de la Femme un phénomène parisien assez fréquent : Paris s’en était engoué, et, d’un incident d'éducation, faisait un petit événement de sa vie. Pour la séance d’inauguration, toutes les places disponibles dans la grande salle étaient d’avance retenues.

Des reporters avaient frappé, tous les jours précédents, à la porte de l’École. Mile Heurteau s'était chargée de les recevoir. Ils écrivirent des

articles aimables, parfois tempérés d’ironie. Les Français, par galanterie, ne sont pas hostiles au féminisme; mais ils se refusent à le prendre au sérieux et croient montrer par là un scepticisme avisé.

La bienvenue de l’œuvre riait dans les yeux, dans les propos de tous. Il arrivait des dons qu'on n’avait jamais sollicités. Une inconnue envoyait dix mille francs « en souvenir de sa petite Aline, morte à onze ans ». M. Duramberty luimême dépêcha son secrétaire auprès de Mile de Sainte-Parade, déclarant qu'il se chargeait d’une élève tant que l’œuvre fonctionnerait. Il offrit même le concours de ses contre-maîtres pour aider à l’enseignement technique des élèves :

proposition qui fut poliment refusée.

Le matin, à neuf heures, une messe fut dite à l’église de Saint-Charles par l'abbé Minot, premier vicaire. Toutes les élèves et toutes les maïtresses de l’École y assistèrent. Cette mesure avait été arrêtée à l'avance, sur la proposition de Frédérique. On vivrait en bonne intelligence avec la paroisse; mais aucun ecclésiastique ne serait particulièrement attaché à l’établissement. L'abbé Minot fit une courte allocution où il encouragea la tentative nouvelle, la compara auxinstitutions religieuses des couvents, et, tout en attribuant, comme c'était naturel, la supériorité aux pensionnats religieux, donna son approbation et son

encouragement à la jeune entreprise, « sinoble, si désintéressée, si digne de la protection divine. >»

La véritable fête de linauguration occupa toute l’après-midi. Dès deux heures, les voitures commencèrent à affluer dans la rue des Vergers.

La grande salle, décorée par Pirnitz et Léa de sobres ornements, fut bientôt emplie par le public. Public singulier,où se coudoyaient des notabilités de l’Université, des membres de l’Institui, des journalistes, des augures du parti socialiste, des parlementaires et même des gens du monde, séduits par cette idée d’une école fondée, bâtie, administrée par des femmes, quelques-unes jeunes et jolies, disait-on. On avait installé une estrade où présidait Mile de Sainte-Parade, ayant à sa droite le délégué du ministre de l'instruction publique, M. Roudier, à sa gauche, Romaine Pirnitz. Les autres maîtresses les entouraient.

Le délégué du’ministre ouvrit la séance. Il fit un petit discours extrêmement officiel et vague, montrant clair comme le jour aux fondatrices qu’il n’avait rien compris à l’œuvre. On sentait, d’ailleurs, que la chose lui était indifférente; il en parlait par ordre, avec ponctualité et dédain, au lieu d’aller à son bureau comme à l'ordinaire. Il rendit hommage aux « vaillantes femmes » qui avaient mené à bout leur projet, déclara que le gouvernement était toujours prêt à favoriser l'initiative privée, et la preuve en était qu’il fût

là, lui, Roudier, sous-directeur au ministère, pourvu de la rosette violette, et débitât gratuitement des lieux communs devant les bâillements mal étoufiés de l’auditoire. |

L’ennui que distillait ce discours fut un peu secoué lorsque Roudier, se tournant vers Mlie de Sainte-Parade, après une phrase où il célébrait, dans la personne de la vieille fille infirme, le ralliement des anciens partis à une République « sage et libérale », déclara que le gouvernement voulait récompenser les services qu’elle rendait à l'instruction publique en lui décernant les palmes d’officier d'académie.

Il procéda lui-même à cette opération avec assez de maladresse, tandis que la brave demoiselle pleurait de joie, et que l’assistance, debout, applaudissait à faire vibrer les vitres.

Mie Heurteau prit ensuite la parole, que la présidente, dans l’émoi de son ruban violet, oubliait de lui donner. Elle fut très écoutée. Elle parlait bien, du ton un peu magistral d’une institutrice habituée à la chaire : elle disait des choses lumineuses, précises, convaincantes.

Elle laissa de côté, comme à dessein, tout ce qu'il y avait de spécialement féministe dans l'œuvre. On eût dit qu’elle s’efforçait de n’en rien dire, d’assimiler l’école à une école professionnelle quelconque, seulement dirigée sui vant des méthodes supérieures et avec un per

sonnel plus désintéressé, plus dévoué à son œuvre éducatrice. Du célibat volontaire des fondatrices, pas un mot. Les journaux n'avaient fait que trop de commentaires; 11 était convenu que rien ne serait prononcé officiellement là-dessus.

Il s’agissait, disait Mile Heurteau, d'apprendre aux femmes de nouveaux métiers, de les armer pour la concurrence économique.

— Quand je dis « nouveaux métiers », fit-elle observer, je ne prétends pas que nous ayons inventé pour l’activité humaine des formes nouvelles. Nous avons seulement, de parti pris, choisi des métiers où l’affluence des femmes ne soit pas excessive, comme elle l'est à Paris, par exemple, dans les travaux de couture et de mode. L’art de l’'ameublement, le dessin des papiers, des étoffes de décoration, nous ont paru un choix heureux.

Elle cita les résultats obrenus par diverses écoles analogues à l'étranger, principalement aux États-Unis d'Amérique. Elle convia les auditeurs à suivre cet exemple, à fonder des œuvres ailleurs, dans Paris ou én province. Chaque initiateur imprimerait à son entreprise son génie particulier, ainsi que cela se pratiquait dans les milieux anglo-saxons.

Le discours de Mie Heurteau récolta des applaudissements. Les journalistes goûtaient cette claire éloquence qui leur permettait de prendre des notes et fixait les souvenirs. Une fillette de onze ans s’avança ensuite sur l’estrade.

Elle était vêtue du costume noir de l’École, très simple, mais conçu et taillé non sans grâce. Léa Pavait dessiné. Une ceinture rouge lui ôtait cette apparence de deuil, si pénible dans l’uniforme de la plupart des pensionnats.

L'enfant, d’une voix nette, récita une cinquantaine de vers sur la « Femme moderne ». C’étaient de sages vers d’Université, sans éclat et sans envolée, des vers dé manuel civique. L'idéal qu’ils célébraient n’était ni très exalté, ni très distinct. La femme moderne y apparaissait comme une sorte d’institutrice modèle, pratiquant l’ordre, la bonne tenue, respectant la science et les pouvoirs publics. On leur fit néanmoins un très beau succès, pour la gentillesse de l'interprète. Le nom de l’auteur fut demandé. La fillette parut un instant embarrassée. Puis elle courut se jeter dans les bras de Mlle Heurteau. Les applaudissements redoublèrent.

Cependant, autour de Mile de Sainte-Parade, les fondatrices, sur l’estrade, s’entre-regardaient. Léa, Frédérique, Daisy Craggs, Geneviève et Duyvecke ressentaient un peu de gêne et. de tristesse. Elles savaient bien que cette fête d’inauguration était indispensable, qu’il fallait à l’École une sorte de baptême officiel. Tout de même, elles eussent souhaité que cette solennité montrât au public un visage de l’œuvre moins défi guré, moins banal. Insoucieuses de publicité,

cette publicité-là, qui déformait leur idéal, leur répugnait.

C'est alors que Frédérique se leva. Avec autorité, elle s’approcha de la présidente :

— Mademoiselle, ne serait-il pas nécessaire que Pirnitz prit la parole?

La présidente eût été bien embarrassée de dire en quoi cela était nécessaire. Mais elle éprouvait, comme le reste de son état-major, un malaise dont le rayonnement de son ruban violet ne parvenait pas à la distraire.

Elle répondit :

— Certainement! certainement! Il faut que Pirnitz parle. Pirnitz, je vous donne la parole.

. Allez vite!

— Mais tout a été dit! répliqua Pirnitz en souriant.

— Non! non! ma chère. Allez! allez! je vous en priel

Pirnitz obéit. |

On vit, de la salle, avec une curiosité un peu étonnée, s’avancer vers la tribune une silhouette maigre et déformée, qui disparut presque entièrement derrière la table, ne laissant voir que le visage tourmenté, pâle, les épaules débiles et les longues mains de souffrance posées sur le bord du tapis.

On chuchota vivement :

« Qui est-ce? Qui est-ce? »

Les gens du monde trouvèrent que celle-ci

vraiment n’était pas digne de la réputation de beauté qu’on avait faite aux fondatrices..

Mais très vite, tous les chuchotements, tous les ricanements étouffés cessèrent. Les yeux de Pirnitz, ces prunelles célestes qui semblaient regarder d’un mystérieux au delà, avaient pour ainsi dire parcouru l'assistance, ou plutôt s’étaient attachées un instant sur diverses régions de l'auditoire, avaient rencontré çà et là d’autres yeux, les avaientélectrisés de leur singulier magnétisme, les ralliant à elle, faisant passer dans ces curieux et ces indifférents le frisson de l'attente, de l'imprévu.

Les prunelles bleues, après ce ralliement des regards dispersés, s’arrêtèrent sur le groupe un peu agité et impatient des trente petites têtes enfantines, que la fatigue de tant de discours commençait à énerver.

Et soudain les petites têtes se fixèrent, les yeux s’élargirent, les bouches bavardes ne remuèrent plus qu’en silence, suivant le mouvement des lèvres de Pirnitz...

Ces lèvres disaient :

« Je vous parle à vous, mes enfants. C'est vous les héroïnes de la fête... Toute cette grande maison que nous avons bâtie autour de vous, tous ces efforts que nous ferons pour vous élever et vous enseigner, tous les sourires du monde offciel et de l'opinion, tout cela n’est rien au prix de ce que nous apporte la plus petite d’entre

vous : l’âme blanche d’une enfant qui sera une femme. Vous êtes cette chose admirable et un peu effrayante : l'avenir, Oh! que serez-vous ?

« Nous ne le savons pas nous-mêmes. Nous tendons vers un idéal encore confus. Avec quel-

ques certitudes, nous apportons bien des doutes...

Vous apportez, vous, la force infaillible de la nature... Les vraies maîtresses de notre tentative,

c’est vous. Penchées sur le secret de votre en-

fance, nous regarderons, nous écouterons. Vous nous enseignerez... »

Pirnitz n’avait encore prononcé que quelques paroles, ec déja l’assistance était gagnée... La voix, d’un timbre unique, musicale et prenante, contribuait, certes, à cette conquête des âmes, et aussi ce regard, qui ne ressemblait à aucun

‘autre regard. Mais ce fut surtout la spécialité des

paroles dites qui fixa l'attention, et la résonance profonde que l’on sentit, de ces paroles, dans l’âme de celle qui les prononçait. L’ éloquence officielle de Mie Heurteau, goûtée des journälistes, n'avait pas — 1l s’en fallait! — cette sonorité, cet écho. Pirnitz poursuivit :

« Mais, qui sommes-nous donc, nous qui en-

‘treprenons cette œuvre audacieuse : ensemencer

la.terre de semences nouvelles, donner à la récolte des soins nouveaux, hors de la tradition et de l'usage ? Pourquoi nous rendons-nous ce témoi-

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