‹ Frédérix, OzanamChapitre 2 sur 5 · LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE

J. GABALDA ET Cie

90, Rue Bonaparte, 90 PARIS

Ozanam est un des plus fiers catholiques du xixe siècle. En lui s'unissent, dans une admirable harmonie, la science, la grandeur morale, un dévouement actif pour le bien et cette bonté rayonnante qui gagne tous les cœurs (1).

Ce qui caractérise sa noble et sympathique physionomie, «'est une foi ardente et une inaltérable charité. Ces deux vertus ont été les inspiratrices de tous ses actes. Son apostolat ne fut si l'écond que parce qu'Ozanam était croyant. Sa foi lui fit comprendre, dès la jeunesse, que l'on doit à Dieu et au service de ses frères, non pas seulement le déchet de son temps, mais sa vie tout entière, que nos devoirs d'état, notre profession, loin de nous détourner de cette impérieuse mission, ne font que déterminer la sphère

(1) Lamartine, avec son lyrisme, voit ela beauté et la noblesse de son âme s'épancher abondante et suave sur les hommes « comme les soleils • l'Orient ruissellent le matin et le soir de rosée ».

« Il y avait autour de lui, disait-il encore, comme une atmosphère de tendresse pour les hommes. Il respirait et aspirait je ne sais quel air balsamique qui avait traversé le vieil Eden. Chacune de ses respirations •et aspirations vous prenait le cœur et vous donnait le sien. »

« Comme, nous l'aimions... » dira Renan.

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où s'exercera notre zèle en nous offrant « les moyens originaux d'utiliser l'énergie de la grâce et nos talents personnels (1) ». C'est sa charité qui lui dicte la création des admirables conférences de Saint-Vincent de Paul ; c'est « dans les profondeurs de sa foi qu'il alla puiser ses convictions politiques et sociales (2) »: c'est cet amour profond de la vérité uni à un respect délicatement chrétien des âmes qui lui permit d'exposer courageusement et de défendre partout ses croyances sans jamais blesser personne, et d'exercer, dans le milieu difficile des adversaires de ses idées religieuses où il avait planté son drapeau, le plus fructueux des apostolats, sans rien sacrifier de la sévérité du dogme et des droits de l'Eglise (3).

C'est encore sa foi qui lui fit accepter avec une amoureuse résignation les souffrances dont ses dernières années fuient abreuvées et le sacrifice complet de sa vie que Dieu lui demanda au moment où semblaient devoir se réaliser de bien chères espérances.

Mort à quarante ans, l'illustre professeur de la Sorbonne n'a pu donner la mesure d'un talent que de brillants débuts faisaient présager très grand (4) : mais du fait

(1) Un maître chrétien : — Frédéric Ozanam, par Michel Moncarey., Êtudi s, 20 novembre 1912, p. 493*.

(2) ld. Éludes, :> décembre 191% p. 630. «... Il faut dire qu'alors comme toujours il vit les choses de haut, que c'est dans les profondeurs de sa foi qu'il alla puiser ses convictions politiques et sociales et qu'il resta sur ce terrain un catholique avant tout et un apôtre. »

(3) Lamartine, rappelant leur controverse, écrira : fi Son orthodoxie parfaite pour lui-même était une charité d'esprit parfaite aussi pour les autres... On pouvait Hitiérer,on ne pouvait disputer avec cet homme sans fiel ; sa tolérance n'était pas une concession, c'était un respect. ï

(4) Un juge assez sévère, M. Jordan, professeur à la faculté des lettres de Rennes, vient d'écrire de l'Œuvre d'Ozanam : « Les progrés de la science en ont pu retoucher ou accentuer beaucoup de traits, sans

même de cette mort précoce il nous apparaît avec 1 auréole d'une jeune gloire que le temps, loin de ternir, a rendue plus éclatante.

Il vécut en un temps troublé auquel ressemble singulièrement le nôtre. Ce temps, il l'aima et remercia la Providence de l'y avoir fait naître. Par la. il nous apparaît tout près de nous comme un vaillant ami qui nous encourage de ses conseils et de son exemple.

On ne saurait proposer plus séduisant modèle aux catholiques, surtout aux jeunes hommes d'aujourd hui qui, au lieu de se contenter de gémir paresseusement sur les tristesses de l'heure présente, veulent travailler avec toute l'ardeur de leur foi au règne de la justice et de la vérité (1) !

Ozanam nous a dit lui-même ses rêves d'apostolat, ses luttes, ses réalisations, ses enthousiasmes, ses épreuves, sa résignation. Nous n'avons lait, le plus souvent, en cette étude, que reproduire ces pages éloquentes, bien certain qu'en les lisant nos amis éprouveront le 4èsir de connaître l'œuvre de cet admirable et fier chrétien. Au contact de son âme généreuse, ils sentiront se développer en eux les nobles passions qui furent toute la vie d'Ozanam : l'amour du vrai, du beau, du bien ; l'amour de l'Église, de la famille, des travailleurs et des pauvres.

effacer les grandes lignes... 7) El encore : « II y a dés livres qui restent mémorables parce qu'ils ont marqué un progrès, qu'ils eu ont provoqué

d'autres, et qu'à défaut d'une infaillibilité impossible ils ont eu la fécondité'. Ceux d'Ozanam sont du nombre. »

(I) « Je n'ai pas de désir plus ardent, di-ait récemment Pie X. que celui de voir porter jusqu'aux confins du monde L'espritet la vie d'Ozanam. »

Famille. — Adolescence.

Frédéric Ozanam naquit le 23 avril 1813 à Milan, alors ville française, où sa famille s'était retirée après des revers de fortune.

Son père, Jean-Antoine Ozanam, avait été destiné à la magistrature : mais, comme tout Français qui avait vingt ans en 1793, il s'enrôla. Il combattit sur les champs de bataille d'Italie, y gagna cinq blessures et l'estime de l'empereur. « En passant par les révolutions, par les camps, par les adversités, il avait gardé la foi, un noble caractère, un grand sentiment de la justice, une infatigable charité pour les pauvres. » Voici deux traits qui le peignent sur le vif. Pendant la Terreur, alors que son régiment campait en Dauphiné, il apprend que son père est arrêté et conduit dans les prisons de Bourg. Jean-Antoine saute à cheval, part ventre à terre, entre, pistolets au poing, dans la salle où délibère le Comité révolutionnaire, fait immédiatement élargir son père qu'il met en sûreté. Chalamont, le pays d'origine, est tout près; il court y porter à sa mère la bonne nouvelle. Le Comité, revenu de sa frayeur, se lance à sa poursuite pour le faire arrêter ; mais déjà il

est revenu à son régiment, où l'on n'a pas eu le temps de s'apercevoir de son absence. — Lorsqu'en 1813, année de la naissance de Frédéric, le typhus fit d'effroyables ravages à Milan, Jean-Antoine Ozanam, qui. après son départ de l'armée et la perte de sa fortune, avait étudié la médecine, alla s'établir à l'hôpital militaire) dont les deux médecins avaient succombé, et soigna seul plus de trois cents malades. Comme on peut en juger, le fils devait recevoir au lover paternel d'héroïques leçons.

En 1810, Jean-Antoine Ozanam avaitépousé une Lyonnaise, Marie Nantas, qui lui donna quatorze enfants dont trois seulement lui survécurent. De sa mère dont il avait le culte, Frédéric disait à Dieu avec une pieuse émotion : « J'ai appris sur ses renoua; votre crainte, et dans son regard votre amour. » Femme d'élite, élevée dans le luxe, éprise des joies des lettres et des choses de l'esprit, elle fut une épouse modèle que les heures d'épreuves ne troublèrent pas. Elle ne faiblit point devant la pauvreté et travailla de ses mains. — Dieu a fait l'homme pour être formé de la main d'une femme, a-t-on dit. A l'homme qui n'a point connu sa mère, il manque toujours quelque chose, ce je ne sais quoi de tendre et d'affiné qui complète si bien les plus mâles vertus, cette délicatesse aussi dans la foi et le sentiment religieux qui est comme la fleur de l'esprit chrétien. Mme Ozanam imprima de bonne heure dans le cœur de ses enfants les sentiments élevés et la piété ardente qui étaient dans le sien. Elle les gouverna avec une fermeté qui ne fléchit jamais, avec une douceur, une tendresse qui en fit jusqu'à son dernier jour la plus obéie et la plus adorée des mères.

La famille revint à Lyon en 1816. C'est an collège royal de cette ville que Frédéric fit ses études. Grâce à la vigilance de sa mère qui dirigea son éducation et à la surveillance pleine de tact du proviseur, l'abbé Rousseau, une gloire lvonnaise, Ozanam put éviter les répugnants contacts dont eurent tant à souffrir dans les établissements universitaires delà Restauration les âmes d'élite : un Lacordaire, un Gratry, un Montalembert. Il étudia avec ardeur. D'une nature affectueuse et sympathique, il aima beaucoup ses maîtres : et, quoiqu'il s'accuse d'avoir échangé nombre de coups de poing avec ses camarades, c'est là que se forma ce groupe d'amis choisis dont il était presque toujours entouré et qui lui sont demeurés fidèles au delà de la vie.

Au terme de ses études littéraires, il eut le bonheur de rencontrer un maître capable d'éveiller sa raison. L'abbé Xoirot, que Cousin proclama un jour le premier professeur de France (1), obligeait ses élèves à penser et à se faire des convictions personnelles. C'est à ce maître qu'Ozanam dut de sortir vainqueur d'une violente crise de la Foi (2). Souvent dans la suite il parlera de cet le crise avec une poignante angoisse, et il écrira dans son testament : « ... J'ai connu les doutes du siècle

(1) L'abbé Noirot, le premier, dès 1828, introduisit, dans ses cours de philosophie, des leçons d'économie politique et sociale.

(2) o Une philosophie élevée, en lui ouvrant sur l'homme les mêmepoints de vue que la foi, avait produit dans son intelligence cet accord tout-puissant des révélations <■! des facultés, qui agrandit et fortifie les unes par les autres, fait du chrétien un sage, du sage une créature qui m- -'enorgueillit ni de la science ni de la vertu.... » Lacordaire, Notice sur Ozanam.

présent. .. niais toute ma vie m'a convaincu qu'il n'y a de repos pour l'esprit et le cœur que dans la foi de l'Eglise et sous son autorité. »

Son épreuve ne fut point inutile ; elle lui servira plus tard à tranquilliser des âmes inquiètes et à les guider dans la recherche de la vérité. En 1852, répondant à un de ses amis qui lui dit ses doutes, il donne comme conseil « de faire en matière de religion ce qu'on fait en matière de science : s'assurer' d'un certain nombre de vérités prouvées et ensuite abandonner les objections à l'étude des sapants. » Et il poursuit :

... La vérité doit être à la portée des petits et la religion reposer sur des preuves accessibles au dernier des hommes. Pour moi, après bien des doutes... j'ai assis ma foi sur un raisonnement qui peut se proposer au maçon et au charbonnier. Je me dis que tous les peuples ayant une religion bonne ou mauvaise, la religion est donc un besoin universel, perpétuel, par conséquent légitime de l'humanité. Dieu, qui a donné ce besoin, s'est donc engagé à le satisfaire; ilya donc une religion véritable. Or entre les religions qui partagent le monde, sans qu'il faille ni longue étude ni discussion de faits, qui peut douter que le christianisme soit souverainement préférable et que seul il conduise l'homme à sa destinée morale ? Mais, dans le christianisme, il y a trois églises : la protestante, la grecque, et l'Eglise catholique, c'est-à-dire l'anarchie, le despotisme et l'ordre. Le choix n'est pas difficile, et la vérité du catholicisme n'a pas besoin d'autres démonstrations.

Voilà, mon cher ami, le court raisonnement qui m'ouvre les portes de la foi. Mais, une fois entré, je suis tout éclairé d'une clarté nouvelle, et bien plus profondément convaincu par les preuves intérieures du christianisme. J'appelle ainsi cette expérience de chaque jour qui me fait trouver dans la foi de mon enfance toute la force et la lumière de mon âge mûr, toute la sanctification de mes joies domestiques, toute la consolation de mes peines. Quand toute la terre aurait abjuré le Christ, il y a dans l'inexprimable douceur d'une communion, et dans les larmes

qu'elle fait répandre, une puissance de conviction qui me fet\iil encore embrasser la croix et défier l'incrédulité de toute la terre... Indépendamment de cette évidence intérieure, depuis dix ans l'étudié l'histoire du christianisme et chaque pas que je fais dans cette étude affermit mes convictions. Je lis les Pères, et je suis ravi des beautés morales, des clartés philosophiques dont ils m'éblouissent. Je m'enfonce dans les âges barbares et j'y vois la sagesse de l'Eglise et sa magnanimité. Je ne méconnais pas les désdïdres du moyen âge, mais je m'assure que la vérité catholique y lutta seule contre le mal et tira de ce chaos les prodiges de vertu et de génie que nous admirons. Je suis passionné pour les conquêtes légitimes de l'esprit moderne : j'aime la liberté et je l'ai servie ; mais je crois que nous devons à

l'Évangile la Liberté, l'Égalité, ia Fraternité Tout ce que ma

raison peut exiger, c'est que je ne la force pas à croire à l'absurde. Or il ne peut pas y avoir d'absurdité philosophique dans une religion qui a satisfait l'intelligence de Descartes et de Bossuet, ni d'absurdité morale dans une croyance qui a sanctifié saint Vincent de Paul. Quelques modernes ne peuvent supporter le dogme de l'éternité des peines, ils le trouvent inhumain. Mais pensent-ils aimer plus l'humanité ou avoir une conscience plus exacte du juste et de l'injuste que saint Augustin et saint Thomas, saint François d'Assise et saint François de Sales. Ce n'est donc pas qu'ils aiment plus l'humanité^ c'est qu'ils ont un sentiment moins vif de l'horreur du péché et de la justice de Dieu....

Ses goûts entraînaient Frédéric vers la littérature ; pour se conformer au désir de son père, il n'hésita pas cependant à s'adonner à la jurisprudence : il entra chez un avoué, ne gardant pour ses études préférées que ses heures de loisir.

Dès ce moment, Ozanam se rend compte des mouvements profonds qui agitent la société et des transformations qui s'annoncent; il se prépare au rôle que lui réserve la Providence : « Hàtons-nous. et pendant que la tempête renversera bien des sommets, grandis

sons dans l'ombre et le silence pour nous trouver hommes faits, pleins de vigueur, quand les jours de transition seront passés et qu'on aura besoin de nous. Quan-t à moi, mon parti est pris ; ma tâche est tracée pour la vie.. . Comme vous, je sens que le passé tombe, que les bases du vieil édifice sont ébranlées et qu'une secousse terrible a changé la lace de la terre. Mais que doit-il sortir de ces ruines ? La société doit-elle rester ensevelie sous les décombres des trônes renversés, ou bien doit-elle reparaître plus brillante, plus jeune et plus belle!... Voilà la grande question. »

En même tempsqu il collabore aux petits journaux de Lvon, ce « pauvre clerc de la basoche » de dix-sept ans, qui sent percer sa vocation d'apologiste, rêve d'un grand ouvrage pour la défense de l'Eglise et déjà il en donne le titre : Démonstration de la vérité de la religion catholique par l'antiquité des croyances histo- /iques, religieuses et morales. »

En attendant, il essaye ses forces en répondant à la propagande des saint-simoniens par ses Réflexions sur la doctrine de Saint-Simon, dont il dit justement : « Dans cette petite brochure, j'ai jeté le germe de l'idée qui doit occuper notre vie. »

Arrivée à Paris. — L'Apcstclat.

A la fin de l'année où parut ce travail 1831), Ozanam était envoyé à Paris pour v continuer son droit. — Tendre, sensible, il devait commencer par souffrir loin des siens et encore sans les consolations de l'amitié. Une circonstance aggrava la peine de la séparation. Un vieil ami, aussi inexpérimenté que bien intentionné et qui s'était chargé de trouver un logement pour le jeune étudiant, avait assez mal réussi dans son choix. Ozanam écrit à sa mère :

... Ma gaieté passagère a totalement fait naufrage. A présent, que me voilà seul, sans distraction, sans consolation extérieure... moi, si habitue aux causeries familières, qui trouvais tant de plaisir et de douceur à revoir chaque jour, réunis autour de moi, tous ceux qui me sont chers, qui avais tant besoin de conseils et d'encouragements, me voilà jeté sans appui, sans point de ralliement dans cette capitale de l'égoïsme, dans ce tourbillon des passions et des erreurs humaines...

Muni de recommandations, il va visiter son illustre compatriote J.-M. Ampère. Celui-ci, gagné par le jeune homme, lui fait dire ses petits ennuis, se lève brusquement, le conduit à la chambre occupée jusque-là par son fils, et. s'improvisant tout bonnement hôtelier, offre l'appartement ainsi que la table de famille ii Ozanam stupéfait et ravi.

Quel réconfort ce fut pour l'étudiant quelques jours après, alors qu'accablé par le découragement il était entré dans l'église Saint-Etienne-du-Mont, d'apercevoir dans un coin reculé, parmi les « bonnes femmes », humblement agenouillé et priant dans un profond recueillement, Ampère reconnu alors pour le plus illustre savant du monde ! Ampère se prit d'affection pour le jeune étudiant que la Providence lui avait envové; il conversait souvent avec lui, le prenait à part dans son cabinet et lui exposait sa philosophie des sciences. Ces entretiens amenaient dans l'àme du savant, à propos des merveilles de la nature, des élans d'admiration pour leur Auteur ; quelquefois, mettant sa large tète entre ses deux mains, il s'écriait tout transporté : « Que Dieu est grand, Ozanam. que Dieu est grand ! et que nous savons peu de choses ! »

Pendant deux ans, Ozanam reçut l'hospitalité d'Ampère. Cette hospitalité fut féconde pour lui ; elle ouvrit à son intelligence de larges horizons en même temps qu'elle fut une occasion de rapports avec des hommes éminents. — On connaît la visite qu'il fit à Chateaubriand dès son arrivée dans la capitale. Le grand écrivain l'accueillit avec amabilité, le questionna sur ses études, ses dispositions, ses projets, et, le regardant d'un œil attentif, lui demanda paternellement s'il allait au théâtre. Ozanam avait promis à sa mère de n'y pas mettre les pieds. La question l'embarrassait : répondre oui, c'était manquer à la vérité ; répondre non, c'était, du moins il le craignait, paraître bien étroit au prince de la littérature. Sincère avant tout, simplement il avoua sa promesse, et aussitôt Chateaubriand de l'embrasser en lui disant : « Je vous en conjure, mon ami, suivez le conseil de votre mère ; vous

ne gagneriez rien au théâtre et vous pourriez v perdre beaucoup. »

Ni ces illustres relations, ni même les attentions d'Ampère ne pouvaient prendre dans le cœur d Ozanam la place delà famille. « Oh ! je vous assure que vous me manquez bien, écrit-il mélancoliquement à sa mère, le 23 décembre L831 : les lieues qui sont entre vous et moi me semblent bien longues ; je pense à ma bonne ville de Lyon, à ceux que j'y ai laissés et que j'aime tant... Ainsi je verrai passer le jour de 1 an, ce jour tant aimé, je le verrai célébrer autour de moi par une famille heureuse, un père accablé de caresses,... je verrai tout cela et je songerai que, moi aussi, j'ai un excellent père, que j'ai une mère chérie et des frères bien-aimés et que je ne les embrasserai pas. Oh ! si vous saviez tout ce que ces réflexions ont d'amer pour mon âme !... Comme il fera bon nous embrasser dans huit mois d'ici !...» Quelques jours après il raconte sa vie à son ami Falconnet. et il ajoute : « ... Eh bien, me crois-tu heureux? Oh ! non, je ne le suis pas ; car il s'est fait chez moi une solitude immense, un grand malaise : séparé de ceux que j'aimais, je sens chez moi je ne sais quoi d'enfantin qui a besoin de vivre au loyer domestique, à l'ombre du père et de la mère, quelque chose d'une indicible délicatesse qui se flétrit à l'air de la capitale. Et Paris me déplaît parce qu'il n'y a point de vie, point de foi, point d'amour, c'est comme un vaste cadavre auquel je nie suis attaché tout jeune et tout vivant, et dont la froideur me glace et la corruption me tue...»

La situation était alors infiniment grave, surtout pour un jeune étudiant. Montalembert nous apprend

qu'à la fin de la lîestauratlon la vue d'un homme dans une église produisait autant d'étonnement que la visite d'un voyageur chrétien dans une mosquée. Jamais peut-être la tentation du découragement n'aurait été plus excusable qu'à l'époque qui suivit la révolution de 1830. L'ancienne monarchie semblait entraîner l'Éolise dans une seconde tourmente et le vénérable édifice qui les avait si longtemps abritées l'une et l'autre paraissait tout en ruines. L'Église se relèverait-elle ? A cette question le monde philosophique, littéraire, politique, répondait parl'éclat de rire de Voltaire, et les catholiques baissaient la tète.

« Quand Ozanam arrivait à Paris, écrit Lacordaire, on sortait de la guerre terrible que l'opposition politique avait faite à la religion au nom de la liberté. Tout sous la main de ce parti avait été une arme contre le Christianisme: la tribune, la presse, l'enseignement, la poésie ; et, par un malheur digne d'être pleuré, aucune voix populaire ne s'était élevée pour le Christ durant la tempête; non pas que l'Église de France eût manqué (1 orateurs ou d'écrivains, mais parce que tous avaient marché, bannière déployée, dans le sens contraire à celui qui emportait la nation...»

Ozanam ne se fit aucune illusion:

Ne sommes-nous pas comme les chrétiens des premiers temps, jetés au milieu d une civilisation corrompue et d'une société croulante ? Jetons les yeux sur le monde qui nous environne. -Les riches et les heureux valent-ils beaucoup mieuxqueceux qui répondaient à saint Paul : « Nous vous entendrons une autrefois» ? Et les pauvres et le peuple sont-ils beaucoup plus éclairés et jouissentils de plus de bien-être que ceux auxquels prêchaient les apôtres ? L'humanité de nos jours me semble comparable au voyageur dont

parle l'Evangile ; elle aussi, tandis qu'elle poursuivait sa route dans les chemins quele Christ lui atraeés, elle a été assaillie par des ravisseurs, par les larrons de la pensée, par des hommes mé— chauts qui lui ont ravi ce qu'elle possédait : le trésor de la foi et de l'amour; et ils l'ont laissée nue et gémissante, couchée au bord du sentier. Les prêtres et les lévites ont passé, et cette fois, comme ils étaient des prêtres et des lévites véritables, ils se sont approchés de cet être souffrant et ils ont voulu le guérir. .Mais dans son délire il les a méconnus et repoussés. — A notre tour, faibles samaritains, profanes et geus de peu de foi que nous sommes, osons cependant aborder ce grand malade. Peut-être ite s'effrayera-t-il peint de nous : essayons de sonder ses plaies et d'y verser de l'huile, faisons retentir à son oreille des paroles de consolation et de paix ; et puis, quand ses yeux seront dessillés, nous le remettrons entre les mains de ceux que Dieu a constitués les gardiens et les médecins des âmes, qui sont aussi, en quelque sorte, nos hôteliers dans le pèlerinage d'ici-bas puisqu'ils donnent à nos esprits errants et affamés la parole sainte pour nourriture et l'espérance d'un monde meilleur pour abri.

Quel magnifique apostolat ! Il tente l'âme vaillante clu jeune homme. « Je me dis qu'il est grand le spectacle auquel nous sommes appelés ; qu'il est beau d'assister à une heure aussi solennelle : que la mission d'un jeune homme dans la société est aujourd'hui bien grave et bien importante... »

L'œuvre première pour Ozanam est de grouper des jeunes gens sentant et pensant comme lui. d'organiser u une réunion d'amis travaillant ensemble à l'édifice de la science sous l'étendard de la pensée catholique ». C'était une œuvre difTîcile. Sans doute la courageuse et véhémente campagne de l'Avenir avait réveillé les énergies chez quelques jeunes hommes au cœur généreux toujours capable de se donner aux saintes et nobles causes, mais à cette époque l'étudiant catholique arri-

vanta Paris ne trouvait presque aucun point de ralliement.

Pas de cercles, pas de conférences, aucun de ces lieux de réunion où l'on trouve, en même temps qu'une Tranche camaraderie, un secours pour sa loi, une sauvegarde pour sa moralité et un aliment pour son enthousiasme.

A peine est-il installé, qu'Ozanam écrit à son ami Falconnet : « J'espère parvenir à fonder la réunion dont je t'avais parlé. » Après quelques mois d'efforts, il a réussi. «... Nos rangs sont plus nombreux que nous ne le croyons. J'ai trouvé ici des jeunes gens forts en pensées et riches en sentiments généreux qui consacrent leurs réflexions et leurs recherches à cette haute mission qui est la nôtre. »

Ces jeunes gens commencent par fortifier leurs croyances. A leur demande, l'abbé Gerbet institue des conférences: «Tous les quinze jours il fait une leçon de philosophie de l'histoire ; jamais ne retentit à nos oreilles une parole plus pénétrante, une doctrine plus profonde. Il n'a donné que trois séances et la salle est pleine d'hommes célèbres et de jeunes gens avides. J'y ai vu MM. de Poter, de Sainte-Beuve, Ampère fils recevant avec transport les enseignements du jeune prêtre. »

Bientôt on s'impose aux Maîtres qui attaquent l'Eglise dans leurs cours. Un jour, Jouffroy, le plus illustre des rationalistes de l'époque, se livra dans sa chaire de philosophie à des digressions déplacées sur la Révélation. Ozanam lui adressa par écrit quelques observations; le philosophe promit de s'expliquer, mais n'en continua pas moins ses attaques. Ozanam rédigea une

nouvelle protestation signée de quinze de ses camarades. Au cours suivant, il se leva et dune voix ferme il lut la protestation. Le philosophe s'agita en vain pour y répondre et finit par déclarer : « Messieurs, il y a cinq ans, je ne recevais que des objections dictées parle matérialisme : les doctrines spiritualistes éprouvaient la plus vive résistance ; aujourd'hui les esprits ont bien changé: l'opposition est toute catholique. » — « Il était triste de le voir s'eserimant à résoudre par les seules forces de la raison le problème des destinées humaines, poursuivait Ozanam : chaque jour des contradictions, des absurdités, des aveux involontaires lui échappent. Dernièrement il osait soutenir qu'il était faux qu'il veut des justes malheureux et des méchants épargnés dans ce inonde; hier, il confessait que les besoins intellectuels sont immenses, que la science, loin de les combler, ne sert qu'à en faire voir toute l'étendue et conduit l'homme au désespoir, en lui montrant l'impossibilité d'arriver à la perfection... Cher ami, ils font peine, ces philosophes du rationalisme : si tu savais combien grand est leur orgueil, quelle haute idée ils ont d'eux-mêmes, quel mépris pour les autres, quel amour-propre anime leurs paroles et leurs écrits ! Si tu les voyais briguer les applaudissements de la jeunesse qui les écoute, et. au milieu de leurs forfanteries, reconnaître à chaque instant leur faiblesse et proclamer le désespoir qui les roua le désespoir !... Courage donc, car nos ennemis sont faibles... Pour toi. prépare-toi à la lutte parla pratique de cet Evangile que tu es appelé à défendre. Prie, prie pour nous qui commençons à prendre carrière et qui te tendons la main avec une grande et fraternelle amitié...

Les conférences de Saint-Vincent-de-Paul.

Ce premier résultat obtenu, Ozanam rêve d'un autre apostolat :

A Paris, nous sommes des oiseaux de passage, éloignés pour un temps du nid paternel, et sur lesquels l'incrédulité, ce vautour de la peusée, plane pour en faire sa proie. Nous sommes de pauvres jeunes intelligences, nourries au giron du catholicisme et disséminées au milieu d'une foule inepte et sensuelle. Nous sommes des fils de mères chrétiennes, arrivant un à un dans des murs étrangers où l'irréligion cherche à se recruter de nos pertes ; eh bien ! il s'agit, avant tout, que ces faibles oiseaux de passage se rassemblent sous un abri qui les protèges que ces jeunes intelligences trouvent un point de ralliement pour le temps de leur exil, que ces mères chrétiennes aient quelques larmes de moins à répandre, et que leurs fils leur reviennent comme elles les ont envoyés... Or le lien le plus fort, le principe d'une amitié véritable, c'est la charité... et l'aliment de la charité, ce sont les bonnes œuvres.

Une autre pensée tournait Ozanam et ses amis vers les œuvres d'assistance.

Nous étions alors — disait-il vingt " ans plus tard — envahis par un déluge de doctrines philosophiques hétérodoxes qui s'agitaient autour de nous ; nous éprouvions le désir et le besoin de fortifier notre foi au milieu des assauts que lui livraient les systèmes divers de la fausse science. Quelques-uns de nos jeunes compagnons d'études étaient matérialistes, quelques-uns saint» simoniens ; d'autres fouriéristes ; d'autres encore déistes. — Lorsque nous, catholiques, nous nous efforcions de rappeler à

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ces frères égarés les merveilles du christianisme, ils nous disaient tous : <( Vous avez raison si vous parlez du passé: le christianisme a fait autrefois des prodiges : mais aujourd'hui le christianisme est mort. Et, en elfet, vous qui vous vantez d'être catholiques, que faites-vous ? Où sont les œuvres qui démontrent votre foi et qui peuvent nous la faire respecter et admettre ? » lis avaient raison : ce reproche n'était que trop mérité. Ce fut alors que nous dîmes : « Eh bien ! à l'œuvre ! et que nos actes soient d'accord avec notre foi ! Mais que faire ? que faire pour être vraiment catholiques, sinon ce qui plaît le plus ,i l)ii m : S 'courons donc uotre prochain et mettons notre foi sous la protection de la charité »

La création de la Société de Saint-Vineent-de-Paul fut le résultat de cet élan. — Ils étaient huit étudiants à la première réunion. Inexpérimentes, ils s'adressèrent à Sœur Rosalie, la providence des malheureux de Paris, qui organisa le côté matériel de l'œuvre : et l'on vit. spectacle inouï pour l'époque, nos jeunes gens prodiguant leur dévouement aux humbles, aux déshérités, portant dans les réduits les plus infects, avec des aumônes, les consolations qui jaillissent des âmes chrétiennes.

Le lendemain de la première reunion, un ami d'Oxanam, qui occupait un haut rang- parmi les saintsiiuoniens, lui disait dédaigneusement : « Qu'espérezvous donc faire? Vous êtes huit pauvres jeunes gens et vous avez la prétention de secourir les misères qui pullulent dans une ville comme Paris ! Que feriez-vous, d'ailleurs, quand vous seriez beaucoup plus nombreux? Nous, au contraire, nous élaborons des idées et un système qui réformeront le monde et en arracheront la misère pour toujours ! Nous ferons en un instant pour l'humanité ce que vous ne sauriez accomplir en plusieurs siècles ! » ■ — - Aujourd'hui le saint-simonisme

OZANATU 23

a disparu et la Société de Saint-Vincent-de-Paul compte plus de cent cinquante mille membres. Mais alors les apparences ne semblaient-elles pas donner raison aux contradicteurs d'Ozanam ? D'autant que les épreuves ne manquèrent pas à la jeune société ; elle eut de suite ses détracteurs. Ce furent d'abord ces hommes néfastes dont chaque époque connaît le rùle malfaisant. Voilant hypocritement des rancunes de coterie sous le couvert du zèle religieux, ils dénaturent les œuvres, calomnient les personnes qui n'ont pas la bonne fortune de leur plaire et n'ont de cesse qu'après avoir réussi à jeter la suspicion sur l'objet de leur haine. « Il n'est pas possible de se faire illusion, écrira Ozanam en 1838, la Société a rencontré des défiances partout. Sicile n'a /a/nais encouru le blâme de Vautorité ecclcsiastique, si même quelques prêtres vénérables Vont encouragée, elle n'a cessé d'être l'objet de ve. rations de beau coup de laïques, gros bonnets de F orthodoxie, pères de concile en. frac et en pantalon éi sous-pieds, docteurs qui prononcent entre la lecture du journal et les discussions du comptoir, entre lu poire et le fromage, qui font de leur opinion politique un treizième article du symbole, qui ^approprient les ouvres de charité comme leur chose et disent, en se mettant modestement à la place de Notre- Seigneur : « Quiconque n'est pas avec nous est contre nous. » — Vous ne sauriez croire les mesquineries, les vilenies, les arguties, les minuties, les avanies, dont ces genslà, avec lu meilleure foi du monde, ont usé contre nous... » Y l'autre extrémité de l'opinion, ce furent — en attendant les tracasseries de l'Empire et les perquisitions de M. de Persigny — les critiques des socialistes sur l'assis-

tance et laumône. Ozanam leur répondit souvent. Il le fit d'une façon particulièrement heureuse, en 1848, dans deux articles de «I'Ère Nouvelle » : De l'assistance qui humilie et de celle qui honore (1) ; — De V Aumône, où il

(1) « ... Oui, l'assistance humilie, quand elle prend l'homme païen bas, i > ; 1 1- lis besoins terrestres seulement, quand elle ne prend garde qu'aux souffrances de la chair, au cri de la faim et du froid, ou à ce qui faitpitié, à ce qu'on assiste jusque chez les bètes... L'assistance humilie, si .die n a rien de réciproque, si vous ne portez à vos frères qu'un morceau de pain, un vêtement, une poignée de paille que vous n'aurez probablement jamais à lui demander si vous le mettez dans la nécessité douloureuse pour un cœur bien fait de recevoir sans rendre : si, en nourrissant «eux qui souffrent, vous ne semblez occupé que d'étouffer des plaintes qui attristent le séjour d'une grande ville, ou de conjurer les périls qui en menaient le repos. Mais l'assistance honore quand elle prend l'homme par en haut, quand elle s'occupe, premièrement, de son âme, de son éducation religieuse, morale, politique, de tout ce qui 1 affranchit de ses passions et d'une partie de ses besoins, de tout ce qui le rend libre et de tout ce qui peut le rendre grand. L'assistance honore quand elle joint au pain qui nourrit la visite qui console, le conseil qui éclaire, le serrement de main qui relève le courage abattu : quand elle traite le pauvre avec respect, non seulement comme un égal, mais comme un supérieur, puisqu'il souffre ce que peut-être nous ne souffririons pas, puisqu il est parmi nous comme un envoyé de Dieu pour éprouver notre justice et notre charité et nous sauver par nos œuvres.

« Alors l'assistance devient, honorable parce qu'elle peut devenir mutuelle, parce que tout homme qui donne une parole, un avis, une consolation aujourd'hui, peut avoir besoin d'une parole, d'un avis, d'une consolation demain, parce que la main que vous serrez serre la vôtre à son tour, parce que cette famille indigente que vous aurez aimée vous aimera et qu elle se sera plus qu'acquittée quand ce vieillard, cette pieuse mère de famille, ces petits enfants auront prié pour vous.

« Voilà pourquoi le christianisme place les œuvres spirituelles de miséricorde au-dessus des temporelles, et demande que les premières accompagnent les secondes. Voilà pourquoi, lorsque le vendredi saint le pape va à l'hôpital des pèlerins laver les pieds des pauvres et les servir à table, après qu'il a versé l'eau sur le pied de quelque misérable paysan devant lequel il s'agenouille, il le baise avec vénération, apprenant par cet exemple au riche que son or est bien froid, s'il n > joint l'aumône des lèvres et du cœur: au pauvre, qu'il n'est pas de con-

montre et la nécessité et la grandeur de l'assistance chrétienne (1).

Dans l'esprit de son jeune fondateur, la Société de Saint-Vincent-de-Paul était surtout une école de formation. « ... L'utile leçon pour fortifier les cœurs amollis, écrira-t-il à la fin de sa vie au Père de Pendohi, le bienfaisant spectacle de leur montrer des pauvres, de leur montrer Notre- Seigneur Jésus- Christ non seulement dans des images peintes par les plus grands maîtres ou sur les autels éclatants d'or et de lumière; mais de leur montrer Jésus-Christ et ses plaies dans la personne des pauvres ! Nous avons souvent parlé de la faiblesse, de la frivolité', de la nullité des hommes même chrétiens dans la noblesse de France et d'Italie. Mais je m'assure qu'ils sont ainsi parce qu'une chose a manqué à leur éducation ; il y a une chose qu'on ne leur a point enseignée, une chose qu'ils ne connaissent que de nom et qu'il faut avoir vu souffrir aux autres, pour apprendre à la souffrir quand elle viendra tôt ou tard. Cette chose, c'est la douleur, c'est la privation, c'est le besoin...

ditioii plus honorable que la sienne, puisque la religion met à sespieds Celui qui est le vicaire de Dieu et le chef spirituel de l'humanité.

« Voilà pourquoi enfin lEglise avait donné à l'assistance telle qu'elle la voulait ce doux nom de Charité, qu il ne faut plus repousser comme on l'a trop fait, qui exprimait plus que ce nom même si populaire de fraternité : car tous les frères ne s'aiment pas, et Charité signifie Amour. » (1) Ozanam a marqué ailleurs l'opposition qui existe entre la philanthropie et la charité.

La philanthropie est une orgueilleuse pour qui les bonnes actions sont une espèce de parure et qui aime se regarder au miroir. La charité est une tendre mère qui tient les yeux fixés sur son enfant qu'elle porte à la mamelle, qui ne songe plus à elle-même et qui oublie sa beauté pour son amour. >

// faut que ces jeunes seigneurs sachent ce qu'est la faim, lu soif, le dénûment d'un [/renier. Il faut qu'ils voient des misérables, des enfants malades, des enfants en pleurs. Il faut qu'ils les raient et quils les aiment...» Les résultats de ce contact avec la misère. M. de Mun les proclamait dans un discours prononcé au congrès de Liège en 1886 : « Quand Frédéric Ozanam, à vingt ans. au milieu d'un monde affamé de puissance, de richesses et d'intérêt personnel, appelait à lui ses amis, ses compagnons d'étude, pour tendre avec la sienne leurs mains aux déshérités de la vie, quand il leur montrait la lutte engagée entre ceux qui ont trop et ceux qui ont peu. et qu'il les adjurait, au nom de leur titre de chrétiens, de se jeter entre eux comme des médiateurs, assurément il mettait le doigt sur la plaie : il dénonçait le mal, ouvrait la voie par où devraient nécessairement passer ceux qui voudraient y porter remède. Voilà pourquoi l'œuvre d'Ozanam reste l'œuvre maîtresse et comme 1 atelier d'apprentissage où toutes les œuvres sociales vont chercher leurs ouvriers. »

Institution des prédications de Notre-Dame.

L'activité d'Ozanam ne s'épuisait pas dans le petit groupe d'étudiants devenus ses amis. Il avait l'ambition de faire connaître et partager sa loi à toute la jeunesse studieuse, à toutes les intelligences désireuses de la vérité. Il lui sembla qu'un enseignement d'une rigoureuse orthodoxie, mais adapté aux besoins et à la mentalité de l'époque, aurait sur ses contemporains une heureuse et profonde influence. La chaire seule pouvait donner à cet enseignement toute la répercussion désirable. Or, un homme paraissait avoir été préparé par la Providence pour être le héraut de cette prédication : Lacordaire. Ozanam alla le trouver. C'était pendant l'hiver de 1833- 1834. Lacordaire était alors séparé de Lamennais ; il venait de publier Les Considératio/is sur le système philosophique de M. de Lamennais, ouvrage dans lequel il montrait les faiblesses des théories du maître. Il avait parlé avec le plus grand succès devant les élèves de Stanislas. Ses idées, son éloquence attiraient autour de sa chaire les illustrations de la politique et de la littérature : Berryer, Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Odilon Barrot. Ozanam lui parla de ses projets; Lacordaire acquiesça au désir de son jeune visiteur. Une pétition avait déjà été adressée à Mgr de Quélen,

archevêque de Paris, pour lui demander d'instituer un enseignement catholique qui pût contre-balancer dans la jeunesse l'influence néfaste de certains professeurs de la Sorbonne. Comme elle était restée sans réponse, une seconde, signée de nombreux étudiants catholiques, fut présentée, en janvier, par Ozanam. Les pétitionnaires exposaient leur désir d'un enseignement « qui sortit du ton ordinaire des sermons et où l'on traiterait les questions qui préoccupaient alors la jeunesse, où la religion serait présentée dans ses rapports avec la société, et répondrait, au moins indirectement, aux principales publications de France et d'Allemagne (1 » . Ils insistèrent pour avoir 1 abbé Lacordairequi avait pour lui les vives sympathies des étudiants. L'archevêque répondit assez vaguement (2). Homme d'un autre

(1) « On lisait dans ce rapport : « ... La religion seule peu! donner à l'homme cette virilité d'âme nécessaire pour accomplir sa mission. Voilà pourquoi non* eussions désiré des conférences.. . où Ion eût développé le christianisme dans toute sa grandeur, dan< soti harmonie avec I<-~ besoins de l'individu et de la société. Là trouveraient leur place une philosophie de sciences et des arts qui nous découvrît dans le catholicisme la source de tout ce qui >•>( vrai et de tout ce qui est beau, afin qu'à cette source chacun de nous vint puiser suivant ses forces et sa vocation, enfin une philosophie de la vie qui. sondant les problèmes de la vie humaine. expliquât à l'homme son origine, dirigeât sa marche et lui fit envisager sa tin. Nous eussions désiré que cet enseignement fût tombé de la chaire sacerdotale, parce que sur les lèvres du prêtrise trouve une grâce qui fortifie et qui convertit... >■

(2) Au moment où Ozanam et les délégués se retiraient, un visiteur entra : ( Voilà, dit 1 Archevêque en le prenant par la main, l'homme qui vous conviendrait : si la faiblesse de sa voix lui permettait de se faire entendre, il faudrait ouvrir les grandes portes pour laisser entrer la foule, et la cathédrale ne serait pas assez vaste

temps, dit un historien, Mgr de Quélen n'avait que des regrets là où l'abbé Lacordaire n'avait que des espérances. Ce ne fut qu'en 1835 qu'Ozanam « arracha à sa timidité la fondation des conférences de Notre-Dame et gagna l'honneur, par son initiative généreuse et féconde, de faire monter Lacordaire dans cette chaire illustre qui vibre encore de son souvenir ».

pour contenir tous ceux qui accourraient autour de sa chaire. — « Oh ! moi, maintenant, Monseigneur , répondit tristement M. de la Mennais — car c'était lui — ma carrière est finie... » Quelques jours plus tard paraissaient les Paroles d'un croyant, qui marquaient la séparation définitive du grand écrivain avec l'Eglise.

Les défections.

Épreuves et activité confiante.

Dès les premiers temps de son séjour à Paris, Ozanam avait été mis en relation avec Montalembert. Le jeune pair de France l'avait attiré à ses soirées où se rencontraient nombre d'hommes sur la sympathie desquels les catholiques semblaient devoir compter. Il y vit Lamartine auquel il rendit ensuite visite au château de Saint-Point pendant les vacances de 1834. Il fut d'abord séduit : mais bientôt il s'inquiète des tendances du grand poète : et, après le voyage de celui-ci en Orient, il tremble pour sa « muse virginale ». C'est l'heure où, par sa défection, Lamennais est détrôné des hauteurs où son génie et sa loi l'avaient placé.

Nous sommes punis, catholiques, d'avoir mis plus de confiauce dans le génie de nos grands hommes que dans la puissance de Dieu. Nous sommes punis de nous être enorgueillis eu leur personne, d'avoir repoussé avec quelques fiertés les affronts de 1 incrédule et de lui avoir montré, pour nous justifier à ses yeux, nos philosophes et nos poètes au lieu de lui moutrer l'éternelle Croix. Nous sommes punis de nous être appuyés sur les roseaux pensants quelque mélodieux qu ils fussent ; ils se sont brisés dans nos mains. C est plus haut désormais que nous devons chercher notre secours ; ce n'est point un bâton fragile qu'il nous faut pour traverser la terre : ce sout des ailes, ces deux ailes qui portent les anges, la Foi et la Charité — Mais il est douloureux de voir

OZAXAM

le génie déserter solennellement et passer transfuge dans le camp opposé, transfuge inutile, car en abdiquant la foi il abdique son passé, et par conséquent sa gloire et sa force, double sujet de deuil pour ceux qui les aimaient. Et maintenant qui remplira la place que ceux-ci laissent vide .' Où sont les Ambroise, les Jérôme, les Augustin qui viendront s'asseoir surle siège désert de Tertullien ? Qui osera ramasser la lyre tombée dans la pous, sière et achever l'hymne commencé ? Je sais que Dieu, que l'Églisen'ont pas besoin de poètes ni de docteurs ; mais ceux qui en ont besoin, ce sont les faibles croyants que les défections scandalisent; ce sont ceux qui ne croient pas et qui méprisent notre pauvreté d'esprit; c'est nous-mêmes qui avions besoin parfois de voir devant nous des hommes plus grands et meilleurs, dont le pied frayât notre sentier, dont l'exemple encourageât et enorgueillît notre faiblesse. Ps'ous ne pouvons pas, jeunes gens chrétiens, penser à remplacer ces hommes ; mais ne pourrions-nous pas en faire la monnaie et combler par le nombre et le travail la lacune qu'ils ont laissée dans nos rangs ?...

Cependant les défections impressionnent Ozanam plus que le laissent voir ces lignes. Il est plus qu'attristé : il se sent pris par instant d'un découragement profond. Il souffre d'un certain état d'esprit qui se manifeste alors ; il est blessé dans sa noblesse de caractère par les procédés d'une répugnante délation : « ...Même en relision nous n'entendons que controverses ; nous voyons les disputes où la charité manque et le scandale abonde. Pas de réunion littéraire qui ne soit observée par des espions du gouvernement ou de certains journaux soidisant religieux... »

Mais les heures de découragement sont brèves ; c'est lui qui remonte ses amis abattus :

Tu es inquiet de ton avenir, écrit-il à Falconnet resté à Lyon; en vérité, voilà le malaise de la plupart des jeunes hommes. Pauvres gens que nous sommes, nous ne savons pas si demain nous serons en vie, et nous voudrions savoir ce que nous ferons dans

vingt ans.... Considère ceci : A quoi sert de savoir ce qu'on doit faire — sinon à faire bien ? A quoi sert de connaître sa destination — sinon à l'accomplir ? A quoi bon voir le chemin — sinon à marcher ? Or, pourvu que le voyageur voie à dix pas devant lui, n'arrivera-t-il pas aussi bien que s il avait tout le reste en perspective... Ne nous suffit-il pas de connaître notre devoir et notre destinée pour le moment le plus prochain de l'avenir, sans vouloir étendre nos regards jusqu à l'infini ? Si nous savons ce que Dieu veut faire de nous demain, n'est-ce pas assez, et qu'avonsnous besoin de nous soucier de ce qu'il nous commandera dans dix ans ? Je ne dis pas pour cela qu'il faille être insouciant et paresseux à suivre une vocation indiquée; mais je dis qu'il faut se contenter d'en connaître une partie et la poursuivre avec énergie et calme, sans s'inquiéter de ce qui est eacare caché.

La pensée de l'incertitude des choses humaines ne doit point briser nos courages et éteindre notre activité ; elle doit, au contraire, nous attacher plus fort au devoir du présent, en nous convainquant de l'ignorance de l'avenir. Tu trouverais bien de la paix et du contentement si tu pouvais te pénétrer de ces idées : que nous ne sommes ici-bas que pour accomplir la volonté de la Providence ; que cette volonté s'accomplit jour par jour, que celui qui meurt laissant sa tache inachevée est tout aussi avancé aux yeux de la suprême justice que celui qui a le loisir de l'achever

tout entière Les plus grands hommes sont ceux qui n'ont

jamais fait d'avance le plan de leur destinée, mais qui se sont laissé mener par la main. Un peu de confiance au Père céleste, sans la volonté duquel pas un cheveu ne tombe d une tête humaine '.

... Depuis quelque temps, depuis surtout que j'ai vu quelques jeunes gens mourir, la vie a pris pour moi un autre aspect. J'ai sentique je n'avais pas porté assez avant dans mon cœur la pensée du monde invisible, du monde réel. J'ai pensé que je n'avais pas prêté assez d'attention à deux compagnons qui marchent toujours avec nous, même sans que nous les apercevions : Dieu et la mort. J'ai trouvé que le christianisme avait été pour oioi jusqu'ici une sphère d'idées, une sphère de culte, mais pas assez une sphère de moralité, d'intention, d'action —

Dès son arrivée a Paris, Ozanam avait pris l'habitude de chercher dans la prière et les sacrements la force

qui lui manquait. Faisant allusion aux bienfaits de la confession fréquente et à l'appui que lui donnait le prêtre auquel il avait confié la direction de son âme, il écrivait:

En vérité, s'il y a parmi les protestants quelques jeunes gens de lionne foi, éclairés et religieux, je les plains bien de manquer d'un secours dont ma jeunesse a tant besoin....

La pensée de sa sanctification, celle de ses amis revient continuellement dans sa correspondance. Il craint, ou plutôt il s'accuse avechumilité, d'avoir manqué à la grâce :

Peut-être personne ne reçut plus que moi de généreuses inspirations, personne ne ressentit de plus saintes jalousies, de plus nobles ambitions ; il n'est pas de vertus, il n'est pas d'œuvre morale ou scientifique à laquelle je n'aie été convié par cette voix mystérieuse qui retentit au fond de soi-même, il n'est pas d'affection louable dont je n'aie ressenti l'attrait, pas d'amitiés et de relations précieuses qui ne m'aient été ménagées, pas d'encouragements qui m'aient manqué, pas de brise favorable qui n'ait soufflé sur ma tige pour y faire éclore des fleurs. Il n'est peut-être pas dans la vigne du Père de famille éternel un cep qu'il n'ait entouré de plus de soins et dont il puisse dire avec plus de justice : Quid potui facere vinese mese et non feci. Et moi, plante mauvaise, je ne me suis point épanoui au souffle divin, je n'ai point plongé mes racines dans ce sol qu'il remuait autour de moi, je me suis flétri et desséché ; j'ai su le don de Dieu, j'ai senti l'eau vive baigner mes lèvres, et je ne les ai point ouvertes, je suis resté un être passif, je me suis enfermé dans ma lâcheté... Je vois les jeunes gens de mon âge s'avancer tête levée dans les voies du progrès réel, et moi je m'arrête et je désespère de pouvoir les suivre... »

A un ami qui a visité Assise, il parle du séraphique saint François :

11 était, celui-là, fou d'amour. Son immense charité embrassait Dieu, l'humanité, la nature : et considérant que Dieu s'était

fait pauvre pour habiter la terre, que le plus grand nombre dans l'humanité est pauvre, puisqu'elle est sujette à la mort, il avait voulu être pauvre lui-même. Le propre de l'amour est de s'assimiler autant qu'il est en soi aux choses aimées. — Et nous, mon cher ami, ne ferons-nous rien pour ressembler aux saints que nous aimons et nous contenterons-nous de gémir sur la stérilité de la saison présente, tandis que chacun de nous porte dans le cœur le germe de la sainteté que le simple vouloir suffirait à faire éclorë ? Si nous ne savons pas aimer Dieu comme ceux-là l'aimaient, sans doute ce uous doit être un sujet de reproche ; mais encore notre faiblesse peut y trouver quelque ombre d'excuse : car il semble qu'il faille voir pour aimer, et nous ne voyons Dieu que des yeux de la foi et notre foi est si faible ! Mais les hommes, mais les pauvres, nous les voyons des yeux de la chair, ils sont là et nous pouvons mettre le doigt et la main dans leurs plaies, et les traces de la couronne d'épines sont visibles sur leur front : ici l'incrédulité n'a plus de place possible, et nous devrions tomber à leurs pieds et leur dire avec l'apôtre : Tu es Dominas et Deus meus : « Vous êtes nos maîtres et nous serons vos serviteurs ; vous êtes pour nous les images sacrées de ce Dieu que nous ne voyons pas, et ne sachant pas l'aimer autrement, nous l'aimons en vos personnes...» Hélas ! si au moyen âge la société malade ne put être guérie que par l'immense effusion d'amour qui se fît surtout par saint François d'Assise ; si plus tard de nouvelles douleurs appelèrent, les mains secourables de saint Philippe de Néri , de saint Jean de Dieu et de saint Vincent de Paul, combien ne faudrait-il pas à présent de charité, de dévouement, de patience, pour guérir les souffrances de ces pauvres peuples, plus indigents encore que jamais, parce qu'ils ont refusé la nourriture de l'âme en même temps que le pain du corps venait à leur manquer !...

Sous ces impressions, il comprend mieux le rôle de.couvents de religieux. Après une visite à la Grande-Chartreuse, il écrit :

Là, on ne se souvient plus du tumulte du monde et de la lutte des systèmes... Religieux contemplatifs, on les a accusés d'égoïsme et d'oisiveté, mais, s'ils ne contribuent pas au bien social par leur action directe et immédiate, ils y contribuent

par leurs vœux, leurs supplications, leurs sacrifices. Ce que la froideur et la faiblesse de nos prières ne pourraient obtenir de Dieu, leurs oraisons et leurs larmes pieuses l'achètent pour nous ; et lorsque la rosée tombe sur nos champs ou qu'une bonne pensée s'élève dans notre àme, sans que nous sachions d'où elle vient, c'est peut-être du haut de ces montagnes sacrées qu'elle nous est venue. J'ai assisté aux matines chantées à onze heures du soir dans leur chapelle solitaire. J'ai entendu le concert de soixante voix innocentes, et j'ai songé à tous les crimes qui se commettent à cette heure-là dans nos grandes villes ; je me suis demandé si véritablement il y avait là assez d'expiation pour effacer tant de souillures, et je me suis souvenu des dix justes à la présence desquels Dieu eût accordé le salut de Sodome. Je suis donc revenu l'espérance au cœur.

Ozanam ne resta à Paris que trois ans. Pendant ce court séjour, on le reconnaît comme leehel desEtudiants catholiques. Il est de toutes les manifestations, et lorsqu'il y a une démarche plus difficile à faire, c'est sur lui que l'on met le fardeau. L'Episcopat de Belgique fonde une université, c'est lui qui rédige l'appel des Etudiants catholiques de Paris en faveur de cette université, proteste contre les injures de quelques anticléricaux belges et quête des signatures et des souscriptions. Il aide a la fondation de nouvelles conférences de Saint- "\ incent-de-Paul, va lui-même porter aux malheureux ses aumônes et ses consolations. Il développe les Conférences philosophiques et historiques d'étudiants. Impossible qu'il y ait une réunion, une conférence de droit ou de littérature sans qu'il la préside ; cinq ou six recueils ou journaux s'arrachent ses articles.

Retour à Lyon.

Ozanam avait vingt-trois ans lorsqu'il revint à Lyon Malgré certaines répugnances, il se fit inscrire au barreau. En même temps j il travailla les lettres et étudia particulièrement Dante. V Pâques 1837, il retourna à Paris préparer ses thèses; mais quelques jours après, il était rappelé brusquement près des siens. Son père, qui consacrait un cinquième de son temps à soigner les pauvres, était tombé en descendant le sombre et tortueux escalier d'un indigent et était mort de ses blessures quelques heures après. L'épreuve lut cruelle au cœur d'Ozanam :

... Lorsqu'on vivait si paisible à l'ombre de cette autorité paternelle, de cette providence visible en qui l'on se reposait de toutes choses, en la voyant disparaître tout à coup, en se trouvant seul chargé d'une responsabilité inaccoutumé au milieu de ce monde mauvais, on éprouve un des plus douloureux sentiments...

Mais la vie chrétienne de son père, cette mort dans l'exercice de la charité lui apportent une bien douce consolation :

Si nous sommes bons, nous le retrouverons au rendez-vous éternel où ne sera pas la mort. Plus se multiplie dans ce monde invisible le nombre des âmes qui nous furent chères et qui nous ont quittés, plus puissante se fait sentir l'attraction qui nous y entraîne.

A Lyon comme à Paris, Ozanam s'occupe activement des Œuvres et en particulier des Conférences de Saint- Vincent-de-PauI (1). — Alors qu'il souffre lui-même, il tranquillise ses amis. Rappelant les tracasseries auxquelles étaient en butte les Conférences de la part des censeurs sans mandat, il ajoute simplement :

... Au reste, nous n'avons pas à nous plaindre quand nous avons affaire à un monde où M. Lacordaire est anathématisé, M. de Ravignan déclaré inintelligible et l'abbé Cœur suspect.

Il suggère des résolutions à prendre. Il se réjouit du mouvement religieux qui commence à se manifester et gourmande les jeunes catholiques de ne pas savoir profiter des événements :

11 me semble que Lacordaire est le Pierre l'Ermite de la croisade dont il vient si bien de marquer les camps et les bannières. Voyez comme des villes d'Irlande à celles du Rhin les signes de ralliement se répètent, c'est à nos cités de les répéter a leur tour à l'Espagne, à l'Italie défaillantes. J'aurais voulu une manifestation de la jeunesse parisienne au sujet de l'affaire de Cologne. Vous rappelez-vous le jour oi'i Lacordaire demandait à

(1) Ozanam travailla alors également à la fondation de la Propagation de la Foi et fut un des premiers à organiser des cercles militaires. .

Dieu des saints ? On vous donne des Thomas de Cantorbéry (1) et vous ne les saluez pas d'un cri d'admiration...

... Voici une heure bien solennelle pour cette catholicité d'Allemagne, dont on annonçait tout haut la perte prochaine. Voici l'Irlande qui donne la main à Cologne à travers la Belgique et les provinces rhénanes. Je lisais, il y a quelques jours, une énergique protestation de l'archevêque de Tuam contre le système de pervertissement que le protestantisme anglican exerce sur la jeunesse irlandaise. Avant-hier, j'avais entre les mains la lettre de l'archevêque de Poseu. et hier je voyais la bulle du Pape à 1 archevêque de Malines chargé de la transmettre au clergé prussien. X'est-il pas admirable de sentir s'ébranler tout le Nord, d entendre le craquement des glaces que le protestantisme y avait amoncelées ! La débâcle est proche. Alors ou verra entraînées, broyées, ces superbes et paresseuses existences que s'étaient faites les faux pasteurs, ces autorités usurpées des rois ; on verra ces couronnes qui ont voulu devenir des tiares, ces (•Lusses qui ont voulu devenir des épées, flotter eu débris sur l'abîme avec les inuombrables richesses dont la Réforme s'était engraissée, avec ces millions de livres menteurs ou défigurés dont elle leurrait les peuples. N'est-ce pas aussi un remarquable événement t/ue cette lutte nécessaire, désespérée, entre le souverain pontificat et la monarchie absolue, au moment ou des ami.-. insensés ou d habiles ennemis s'appliquaient à confondre leurs causes ? Dans lequel des deux camps est la liberté ? Dans celui où se réunissent sous les drapeaux de Frédéric Guillaume toutes les traditions de Joseph II, de Louis XIV, d'Henri VIII, avec le rationalisme de Kant, de Hegel, de Gœlhe ? ou dans celui où, derrière Grégoire XVI, reparaissent les grandes figures de Pie VII, d'Innocent XI, d'Innocent IV. de Grégoire VII, avec la foi de saint Ambroise, de saint Jean Chrysostome, de saint Thomas ?... L'époque qui finit, c'est celle de la Renaissance, celle du Protestantisme pour le dogme, de l'Absolutisme pour la politique, du Paganisme pour les lettres et les sciences. Chez nous, c'est l'école de Louis XIV, celle du xvme siècle, celle de la Gironde, celle de l'Empire et de la Restauration qui...

(1) Mgr de Droste, archevêque de Cologne, venait de résister au

eurent ce vice originel commun de prétendre remonter brusquement à 1 antiquité et de renier le moyen âge...

Ses thèses de doctorat es lettres prêtes (1), Ozanani vint

roi de Prusse pour des ordonnances relatives aux mariages mixtes entre catholiques et protestants el contraires au droit canon. L archevêque

lut emprisonné.

il H publiait en même temps des études sur les Origines du droit français: — les biens de TÉgUse : — le protestantisme et la liberté. Voici quelques passages d'un article sur Deux chanceliers d'Angleterre qui montrent quelle maturité de pensée et de style possédait déjà Ozanam :

-v ... L'Europe présentait à cette époque Xe siècle)un spectacle solennel. Partout des peuples enfants s'agitant dans leur berceau : non pas même des peuples, mais des débris de races barbares, des tribus venues de loin, refoulées les unes sur les autres, différentes de noms, de langues et de mu-iirs, pleines d'une ignoranee sauvage et de passions haineuses, chaos d mu devait sortir le monde moderne. Au-dessus deux, l'Eglise étendant ses ailes sur ces éléments orageux, les rassemblant sous une même loi d'harmonie et versant sur eux des rayon» de lumière. Parmi les peuples, les seigneurs, les princes, le» rois bons H mauvais, chacun tendant à se taire le centre d'un fie ces tourbillons vivants, à rattacher autour de soi li- plus grand nombre passible d'atomes humains afin de tes entraîner dans l'orbite incertaine de son caprice et de son bon plaisir. Au -'inimet de l'Eglise, au contraire, l'unité personnifiée dans le Pontife romain s'efforcant de maintenir Tordre universel, retenant d une main virile chaque prince et chaque peuple dans le cercle sacré, de peur que la force de> grands n opprimât le droit des petits, de peur que 1 esprit national, grandissant outre mesure, n étouffât l 'esprit catholique d'amour. Alors commença la querelle entre l'Eglise et la féodalité, entre le saeerdeee et Fempire. La cause Se ! Égliseetàït celle des pauvres et des faibles, sa liberté était leur liberté. Tons ceux qui pouvaient échapper au servage des barons venaient se réfugier autour des abbayes ou sur les terres épiscopales et y trouvaient un service facile, une protection assurée, et souvent du pain aux jours mauvais plus d une fois, de ces chaumières réunies sous un patronage religieux se formèrent de grande- ville». Si quelque âme généreuse ne se sentait pv.< faite pour sécher sur la glèbe seigneuriale, elle conquérait son indépendance en franchissant l'enceinte d'un monastère. En même temps les

les soutenir à Paris devant un jury et une assistance qui comprenait les hommes les plus marquants d'alors : Cousin, Villemain, Jouffroy, Saint-Marc Girardin, Damiron, Fauriel. Son succès fut considérable et marqué par ce mot de Cousin: « Monsieur Ozanam, il est impossible d'être plus éloquent que vous. » Sa thèse française était sur Dante et la philosophie catholique au xm° siècle. « C'était plus qu'un succès, a écrit Lacordaire. La sombre figure de Dante qu'il avait évoquée du xme siècle avec sa triple auréole de poète, de docteur et de proscrit, avait elle-même éveillé son £>énie. »

cours ecclésiastiques étaient les seules où siégeassent la science et la charité : elles appliquaient un système pénitentiaire d'où la peine de mort et la mutilation étaient bannies, el qui réalisait tout ce qu'on a rêvé de nos jours. Non seulement leur juridiction s'étendait sur le clergé et quelquefois sur les nombreux vassaux du clergé, mais la confiance publique leur ramenait par des voies indirectes beaucoup d'affaires qui au premier abord semblaient leur devoir rester étrangères. L'Eglise se prêtait avec complaisance à ces efforts du pauvre peuple pour se soustraire à la rigueur et à la corruption des tribunaux séculiers. La féodalité se vengea de ces empiétements. Son principe était la subordination de ceui qui possédaient la terre au seigneur dont ils lavaient reçue, la tenure des propriétés du clergé fut assimilée à celle des fiefs ordinaires : les rois et les barons prétendaient intervenir dans l'élection des évêques el des abbés et leur conférer l'investiture ; on exigea d'eux l'hommage el le service militaire: leur juridiction fut subordonnée à celle de suzerain et le pouvoir pénal dont ils étaient armés fut paralysé sous prétexte que le vassal ne pouvait tirer contre son seigneurie glaive même spirituel. 11 y eut plus : 1 empereur d'Allemagne, chef de la féodalité, avait le nom de roi des Romains, et Othon Ier s'étant fait céder par quelques nobles familles de Rome le droit qu elles s'étaient arrogé de placer leurs créatures sur le Saint-Siège, l'empereur durant trois siècles créa tour a tour des papes et des antipapes et se joua des déchirements de la chrétienté... »

OZA.NAM l]

On proposa alors à Ozanam d'enseigner la philosophie à Orléans. Pour rester près de sa mère, il fit encore abstraction de ses goûts et accepta la chaire de professeur de droit commercial que la ville de Lyon venait de créer

^(êîçyr

Ozanam et la mort de sa mère.

Une nouvelle et bien douloureuse épreuve attendait Ozanam. Dès 1835, il s'inquiétait de la santé de sa mère ; clans les années qui suivirent, ses appréhensions allèrent en augmentant. Après la mort de son père, il écrivait à un de ses amis :

... Ma bouue nière est toujours bien souffrante, ia tristesse lui dévore le cœur... Sa vertu, pieusement résignée, fait l'admiration de tous ceux qui l'environnent. Heureux l'homme à qui Dieu donne une sainte mère ! — Mais pourquoi faut-il qu'à mesure que l'auréole de la sainteté entoure plus brillaute cette tète chérie, l'ombre de la mort semble s'en approcher ?... Pourquoi Dieu ne donne-t-il rieu ici-bas et ne fait-il seulement que prêter ? Mon cher ami, prie pour moi, pour que ma mère me soit conservée...

Bientôt il redoute « une terrible catastrophe », et cependant quand l'issue fatale se produit, il ne s'attend pas à la voir si prochaine. C'est avec une angoisse inexprimable et une douleur sans nom qu'il voit cette chère mère lui « échapper ».

La mort de cette grande chrétienne fut belle. « Aux derniers moments l'énergie intérieure s'est ranimée, et le Christ, en descendant pour la dernière fois dans le cœur de sa bien-aimée servante, y laissa la force des suprêmes combats. » Le fils aimant est anéanti !

OZAXAM

... Quelle perte pour les intérêts religieux de mou âme ! Douces exhortations, puissants exemples,., c'était elle dont les premiers enseignements m'avaient donné la foi, elle qui était pour moi comme une image vivante de la sainte Église, notre mère aussi, elle qui me semblait la plus parfaite expression de la Providence. Aussi je crois me sentir à peu près comme les disciples devaient être après l'Ascension du Sauveur, je suis comme si la Divinité s'était retirée de moi... Oh ! demandez pour moi au Seigneur qu'il m'envoie comme à ses disciples, orphelins aussi, l'Esprit qui console, le Paracletl...

Dieu donna, en effet, à cette grande douleur le doux réconfort qu'apportent les espérances chrétiennes : « Comment vous dire alors la désolation et les larmes qui éclatèrent au dehors et cependant l'inexplicable paix intérieure dont nous jouissions, et comment le sentiment d'une béatitude nouvelle s empara malgré nous, non seulement de notre cœur, mais aussi des personnes les plus chères de la famille ? Jusque dans ma solitude actuelle, au milieu du marasme qui ronge mon âme. la pensée de cette auguste scène me revient pour me soutenir, pour me relever ; considérant combien courte est la vie, combien peu éloignée sera sans doute la réunion de ceux que sépare la mort... tous mes désirs se confondent en un seul : mourir comme ma mère...» En janvier 1842, consolant son ami Falconnet, Ozanam, toujours plein du souvenir de sachère morte, écrit, après avoir rappelé les premiers moments où toute pensée de consolation semble impossible, injurieuse même :

Bientôt d'autres moments sont venus où j'ai commencé à pressentir que je n'étais point seul, où quelque chose d'une douceur iufinie s'est passé au fond de moi ; c'était comme une assurance

qu'on ne m'avait point quitté, c'était comme un voisinage bienfaisant quoique invisible, c'était comme si une âme chérie, en passant, m'eût caressé de ses ailes. Et de même qu'autrefois je reconnaissais les pas, la voix, le souffle de ma mère ; ainsi quand un souffle réchauffant ranimait mes forces, qu'une idée vertueuse se faisait entendre à mon esprit, qu'une salutaire impulsion ébranlait ma volonté, je ne pouvais m'empècher de croire que c'était toujours elle. — Maintenant après deux années... il y a des instants de tressaillement subit, comme si elle était toujours Jà, à mes côtés ; il y a surtout, lorsque j'en ai le plus besoin, des heures de maternel et filial entretien, et alors je pleure peut-être plus que dans les premiers mois, mais il se mêle à cette mélancolie -une ineffable paix. Quand je suis bon, quand j'ai fait quelque chose pour les pauvres qu'elle a tant aimés, quand je suis en repos avec Dieu qu'elle a si bien servi, je vois qu'elle me sourit de loin. Quelquefois, si je prie, je crois écouter sa prière qui accompagne la mienne, comme nous faisions ensemble le soir au pied du crucifix. Enfin souvent... lorsque j'ai le bonheur de communier, lorsque le Sauveur vient me visiter, il me semble qu'elle le suit dans mon misérable cœur, comme tant de fois elle le suivit, porté en viatique, dans d indigentes maisons ; et alors j'ai une ferme croyance de la présence réelle de ma mère auprès de moi. — ht comment, en effet, elles qui ont été ici-bas comme des an mais des anges souffrants, qui ont connu les chagrins et les douleurs sans avoir à expier pour elles-mêmes, comment ne seraient-elles pas entrées en immédiate possession de la gloire et du bonheur ? Et pour elles, est-il une autre gloire que leurs enfants, un autre bonheur que le nôtre ? Qu'est pour elles le ciel même, si nous n'y sommes pas ?...(!)

(1) Quatorze ans après, en 1851, alors qu'il était mortellement atteint, il écrivait encore : « ... Bénies soient nos saintes mères qui les premières nous ont enseigné ce chemin (du ciel) ! Quand, tout petits, elles nous apprenaient à croire, à espérer, à aimer, elles posaient, sans y penser, les degrés par où nous remontons jusqu'à elles maintenant que nous les avons perdues. »

Concours d'Agrégation. — Mariage.

Comme il le disait, Ozanam marchait au jour le jour par les chemins que la Providence lui indiquait sans lui en laisser apercevoir le terme. Pour obéir à sa famille, il avait suivi une carrière pour laquelle il ne se sentait aucun attrait ; sa piété filiale et ses devoirs professionnels semblaient lavoir fixé pour toujours à Lyon, quand, en 1840, Cousin, qui venait d'instituer le concours d'agrégation, le pressa d'y prendre part. Après beaucoup d'hésitation, il accepta et fut classé premier, l'emportant sur des professeurs éminents : MM. Egger et Berger. Modestement Ozanam expliquait ainsi ce brillant succès :

Dieu m'avait fait la grâce d'apporter dans cette lutte, une foi qui, même quand elle ne cherche pas à se produire au dehors, anime la pensée, maintient l'harmonie dans 1 intelligence, la chaleur et la vie dans le discours. Ainsi puis-je dire : In hoc vïci, et cette idée, qui peut au premier abord sembler orgueilleuse, est pourtant celle qui m'humilie et en même temps me rassure. Un succès si merveilleusement providentiel me confond ; j'y crois voir ce que vous-même y avez vu : une indication d'un dessein de Dieu sur moi, une vocation...

Cette dernière ligne semble faire allusion à deux faits d'ordre différent. Immédiatement après son concours, on avait offert à Ozanam l'entrée de la Sorbonne comme suppléant de M. Fauriel. professeur de littérature étrangère : il avait accepté et était parti visiter les bords du llhin pour préparer un cours sur la littérature allemande au moven âçre.

D'autre part, il avait été jusqu'alors dans une grande incertitude au sujet de sa vocation. Il s'en était particulièrement ouvertaLacordaire au moment où celui-ci, alors à Rome, s'occupait de restaurer pour la France l'ordre des l'i ères-Prècheurs. « Si Dieu me voulait bien appeler à lui, je ne vois pas de milice dans laquelle il me lût plus doux de le servir que celle où vous êtes engagé, » lui écrivait Ozanam. « L'espérance «le vous voir un jour des nôtres, lui répondit son ami. me serait bien chère.» Cette espérance ne devait pas se réaliser. « Il y eut un piège qu Ozanam n'évita point », écrira le grand dominicain ; et cependant Ozanam. à ce moment encore, se sentait peu attiré vers le mariage. En parcourant sa correspondance, on est étonné de ses boutades, de son pessimisme, quand il aborde ce sujet. Annonçant en 1835 les fiançailles d'un ami, il le fait sur un ton plus qu'ironique : « C..., à L'âge de vingt et un ans, s'apprête à allumer incessamment les torches de L'hymen avec quelques billets de cent mille francs. C est une bénédiction ; la fin du monde annoncée par les esprits sombres de notre époque est ajournée jusqu'à nouvel ordre ! » Un peu plus tard il déclare qu'il ne comprend pas les femmes:

«...Leur sensibilité est quelquefois admirable, mais leur intelligence est d'une légèreté et d'une inconséquence désespérantes... Et puis s'engager à une société sans réserve, sans fin, avec une créature humaine, mortelle, infirme, misérable, si parfaite qu'elle soit ! C'est surtout cette perpétuité de l'engagement qui est pour moi une chose pleine de terreur, et c'est pourquoi je ne puis m'empèeher de verser des larmes quand j assiste à un mariao-e...» 11 dissuade son ami Lallïer de se marier : « L'homme abdique beaucoup de sa liberté le jour où il s'enchaîne au bras de la femme. » Par ailleurs Ozanam était fier, et à bon droit, de sa « virginité virile ». Mais bientôt une transformation se fait. Après la mort de sa mère, il écrit : « Je sens en moi se faire un grand vide que ne remplissent ni l'amitié ni l'étude. » Et un peu plus tard, félicitant plusieurs de ses amis qui viennent de se marier, il pense à celle qui l'attend :

Je prie qu'elle ne se présente que tard, quand je m'en serai rendu digne. Je prie qu'elle apporte avec elle ce qu'il faudra de charmes extérieurs pour ne laisser place à aucun regret ; mais je prie surtout qu'elle vienne avec une âme excellente, qu'elle apporte une grande vertu, qu elle vaille beaucoup mieux que moi, qu'elle m attire en haut, qu'elle ne me fasse pas descendre : quelle soit généreuse parce que je suis pusillanime : qu'elle soit fervente, parce que je suis tiède dans les choses de Dieu ; qu'elle soit compatissante enfin, pour que je n'aie pas à rougir dev-ant elle de mon infériorité : voilà mes vœux, voilà mes rêves...

Quelques mois à peine sont écoulés qu'il est fiancé à Mlle Amélie Soulacroix. fille du recteur de la Faculté de Lyon. « En même temps que la Providence me rappelle

sur ce terrain glissant de la capitale, elle semble vouloir m'y donner un ange gardien pour consoler ma solitude... Vous me trouverez bien tendrement épris ; mais je ne m'en cache pas, encore que je ne puisse m'empêcher quelquefois d'en rire. Je me croyais le cœur plus bronzé... »

Son mariage a lieu en juin 1841. Il chante son bonheur et sa reconnaissance :

Mercredi dernier, 23 juin , à dix heures du matiu. dans l'église Saint-Nizier, votre ami était à genoux,... A ses côtés vous auriez vu une jeune tille, blanche et voilée, pieuse comme un ange, et déjà elle me permet de le dire, attendrie et affectueuse comme une amie... Je ne sais plus où j étais. Je retenais à peine de grosses mais délicieuses larmes et je sentais descendre sur moi la bénédiction divine avec les paroles consacrées... Je me laisse être heureux. Je ne compte plus les moments ni les heures. Le cours du temps n'est plus pour moi... Que m'importe l'avenir '.' Le bonheur dans le présent... c est l'éternité... Je comprends le ciel. — « Mon bonheur est bien grand, dira-t-il encore, il dépasse toutes les espérances et tous les rêves... Je suis dans un enchantement calme, serein, délicieux. L'Ange, qui est venu à moi avec tant de grâces et de vertus, est comme une révélation nouvelle de la Providence dans mon obscure et laborieuse destinée... »

Quelques années, après en 1845. à la naissance de sa fille Marie, ce sont encore des chants d'allégresse :

Un bienfait nouveau est venu me faire counaitre la plus grande joie probablement qu'on puisse éprouver ici-bas : je suis père !... Quel moment que celui où j'ai entendu les premiers cris de mon enfant ! où j'ai vu cette petite créature, mais cette créature immortelle que Dieu remettait entre mes mains ! qui m'apportait tant de douceurs et aussi tant d'obligations ! Avec quelle impatience j'ai vu venir l'heure de son baptême !... Je ne puis voir cette douce ligure

toute pleine d'innocence et de pureté, sans y trouver l'empreinte sacrée du Créateur, moins effacée qu'en nous. Je ne puis songer à cette âme impérissable dont j'aurai à rendre compte, sans que je me sente plus pénétré de mes devoirs... Je ne sais rien de plus doux sur la terre que de trouver en rentrant chez moi ma femme bien-aimée avec ma chère enfant dans ses bras. Je tais alors la troisième figure du groupe, et je demeurerais volontiers des heures entières dans l'admiration, si tôt ou tard des cris ne venaient me rappeler que la pauvre nature humaine est bien fragile, que sur cette petite tête bien des périls sont suspendus... et que toutes les joies de la paternité ne sont données que pour en adoucir les devoirs...

^fe*^

La Sorbcnnc. — Travaux historiques.

Après son mariage, Ozanam partit pour l'Italie qu'il avait déjà visitée plusieurs fois et dont il avait goûté le charme mélancolique, grâce à sa foi de chrétien et à sa connaissance de l'histoire de l'antiquité. Ce voyage eut un caractère particulier. Comme il l'écrivait : « Ce n'est pas impunément qu'on s'agenouille aux tombeaux des apôtres et qu'on prie à deux devant la simple dalle qui couvre les restes de saint Pierre ; ce n'est pas en vain qu'on descend aux catacombes et qu'on descend pour ainsi dire dans les entrailles de la Rome catholique. ... Je sens une nouvelle vie circuler dans ma pensée, et mes idées, un peu épuisées par un épanchement précoce, se ranimer et s'étendre.»

Revenu à Paris, Ozanam reprit sa vie d'études et ses cours (1). J.-J. Ampère et Lacordaire nous ont dit quel merveilleux professeur il fut : « Défiant de lui-même, il se

(1) Pendant les quelques années où il fut suppléant de .M. Fauriel, Ozanam enseigna en même temps la rhétorique au collège Stanislas, ù la demande du P. Gratry qui en était alors directeur.

préparait à chacune de ses leçons avec une fatigue religieuse, amassant des matériaux sans nombre autour de sa pensée, les fécondant par ce regard prolongé de l intelligence qui les met en ordre, et enfin leur donnant la vie dans ce colloque mystérieux de l'orateur qui se dit à lui-même ce qu'il dira demain, ce soir, tout à l'heure, à l'auditoire qui l'attend. Ainsi armé, tout pâle cependant et défait, Ozanam montait à sa chaire. Il n'avait rien de bien ferme, de bien accentué dans son début ; sa phrase était laborieuse, son geste embarrassé, son regard mal assuré et craignant d'en rencontrer un autre : mais peu à peu, par l'entraînement que la parole se communique à elle-même, par cette victoire d'une conviction forte sur 1 esprit qui s'en fait l'organe, on vovait de moment en moment la victoire grandir, et lorsque 1 auditoire lui-même était une fois sorti de ce premier et morne silence si accablant pour l'homme qui doit le soulever, alors l'abîme rompait ses digues et l'éloquence tombait à flots sur une terre émue et féconde. » Il préparait ses leçons comme un bénédictin et les prononçait comme un orateur, double travail dans lequel s'est usée et brisée son ardente constitution.-

Dès 1845, Ozanam était atteint par la maladie ; il lutta sans relâche pendant près de dix ans, accomplissant un travail qui devait l'écraser.

Il désirait beaucoup publier ses cours. Son -œuvre aurait porté comme titre : Histoire de la Civilisation au<v temps barbares. Les deux volumes sur La Civilisation au. Ve siècle placés en tète de ses œuvres étaient, dans sa

pensée, l'introduction de ce vaste travail (t). Il ne put en corriger lui-même que les premières leçons. Son but était de répondre à certaines opinions — il serait plus juste de dire à certains préjugés — -du temps. Les adversaires prétendaient que le christianisme avait arrêté l'éclosion de la civilisation et replongé le monde dans les ténèbres des premiers siècles. Ozanam relève l'accusation et en fait voir la fausseté. Il montre comment le christianisme sut tirer « des ruines romaines et des tribus campées sur ces ruines une nouvelle société capable de posséder le vrai, de faire le bien, de trouver le beau ». Il ne s'illusionne pas sur les tares de ces temps lointains : « Il faut savoir louer la majesté des cathédrales et l'héroïsme des croisades, sans absoudre les horreurs d'une guerre éternelle, la dureté des institutions féodales, les scandales de ces rois toujours en lutte avec le Saint-Siège pour leurs divorces et leurs simonies. » En historien impartial, il ne cherche pas à cacher les misères des hommes d'Eglise, fussent-ils placés au premier rang : sa loi de catholique trouve dans ces tristesses même des marques de la divinité de l'Église : « Il n'y a peut-être point de spectacle plus rassurant pour les destinées futures de VEglise que celui de ses épreuves passées. Quelle merveille que V Evangile ait été livré entre des mains rapaces sans qu'il en ait été

(1) A ce plan général se rapportent différents travaux d'Ozanam : Les Études germaniques ; La Civilisation chrétienne citez les Francs ; Les Poètes

franciscains; Dante et la Philosophie catholique au IXe siècle.

déchiré une pa*>e ! Que la parole divine ne se soit point altérée en se transmettant par des bouches impures ! Que tant de séductions n'aient jamais pu faire rendre un oracle menteur, et que V autel, miné dans ses fondements, soit resté debout, soutenu par une invisible main. »

Il n'est pas dans notre plan d'entrer dans le détail de cette œuvre considérable ; nous devons cependant en indiquer au moins les grandes lignes :

Les Romains, maîtres du monde, ont donné « le spectacle de l'intelligence disposant des plus grandes forces qui furent jamais »; mais le jour est venu où le vieil empire se trouve en face des barbares. Dépeuplé, affaibli, surtout par ses cruautés et ses corruptions, il doit renoncer h se défendre. C'est l'heure du châtiment et de l'expiation. Ivres de sang, des jouissances de la volupté, de la convoitise de l'or, les barbares, comme un torrent dévastateur, se ruent sur les riches provinces romaines ouvertes de toutes parts. Il semble que c'en est fini du monde civilisé, que c'est le grand soir, l'éternelle nuit. Mais les évèques sont là comme « pour relever de la garde de l'Empire les légions fatiguées ». A la place du pouvoir qui s'efface, une autre majesté, sainte et vénérable, s'élève. Alaric, Attila, Odoacre, les Vandales, les Huns, les Hérules s'arrêtent devant saint Innocent, saint Léon qui prennent en pleine tempête le gouvernail des cités (1). « Il fallait, dit Ozanam, un amour

(1) « De toutes les fondations romaines, on n'en voit point qui se fussent conservées, si le christianisme ne (ùt venu les purifier et y mettre son

infini des hommes pour ne pas abandonner avec horreur les restes de cet empire romain qui avait lait tant de martyrs et pour ne pas désespérer de ces conquérants du Nord qui avaient fait tant de ruines. » L'Eglise s'attacha à cette longue et laborieuse éducation d'une nouvelle société.

Les Romains de l'Empire n avaient jamais su ce qu'il y a de sacré dans le sang- et les larmes de leurs semblables : le christianisme ellaca de leur législation

signe. Les défrichements commencés par les colons militaires étaient perdras sans Ibi cokmies monastiques qui en héritèrent et qui les ]wiisèrent plus loin. Les villes restèrent debmit : mais parée qu'elles eurent les saints, comme saint Aignan, saint Loup, saint Séverin, pour relever le «•■ •iit«Lr<» dos habitants et ffëi hir là colère des barbares-.

g LfiS institutions municipales ne p> Tirent pas : mais paire que, an milieu de leur décadence, elles furent protégées par un pouvoir nouveau, eelui de l'évèque -devenii défenseur de la eité. La monarchie impériale recommença avec CharJ&magne ; mai- les peuples, qui avaient droit de se défier d'un pouvoir <i dangereux, voulurent que cette monarchie nérée s'appelât le Saint-Iîmpire : ils voulurent que l'Empereur, au .pur de son couronnement, tut ordonne diacre, c'es4-<à>dire serviteur des pauvres.

« On est moins surpris de l'autorité des lois romaines au moyen âge, quand on les trouve déclarées saintes et vénérables par les canon- de l'Église. Lutin, pendant que les lettres s'éteignaient à l'ombre des , dégénérées, l'éloquence se réfugiait dans la chaire évangélique. où elle retrouvait les grands intérêts et les grands auditoires qui l'inspirent. La poésie, cet art religneux et populaire, invivait dans les hymnes- sacrées cl dans les légendes... L'histoire n'a peut-être pas de plus beaux moments que eelui où le christianisme intervient delà sorte entre le monde civilisé et la barbarie, atin .l'achever un rapprochement préparé de loin, mais arrêté par des ressentiments terribles. L'Église, dont la mission est de réconcilier les ennemis, conclut cette pacification : elle en dicta les termes, elle resta gardienne du pacte sur la foi duquel la -ociété européenne sie constitua. »

OZANAM 5b

les turpitudes et les cruautés qui la déshonoraient. La royauté barbare était sans cesse compromise par le meurtre et l'abus de l'arbitraire; le christianisme lui apprit à commander en s'appuyant non sur la force, mais sur la justice, et sur la justice- tempérée par la charité (1). Tout en reconnaissant l'es vertus des races germaines, Ozanam en dit les défauts et les vices :« Certes ce fut un grand jour que celui où Clovis avec trois mille Francs sortirent du baptistère de Reims. Cependant ils ne furentpoint magiquement transformés en d^autres hommes : le fier Sicambre ne renonça ni au meurtre ni au pillage, il laissa après lui deux cents ans de fratricides et de guerres impies.» Ce n'est que par un insensible et persévérant travail que l'Église procéda à son œuvre. « Le christianisme mesura les siècles qu'il mit à ses ouvrages sur la durée qu'il leur promettait. 0n ne regardait pas à trois cents ans ponrbàtir une cathédrale. ... L'édifice des libertés publiques voulait plus de temps... a Au moment des invasions, à côté des grands Papes, des saints Evêques. au premier rang des pionniers de la civilisation furent les moines. «Leurs armes sont la pauvreté au milieu d'une société qui meurt d'opulence, la chasteté au

(1) « La monarchie régénérée a ce premier caractère qu'elle exclut la pensée même d'un pouvoir absolu ; ... en second lieu, cette autorité limitée est en même temps consentie : elle a son fondement lég-al, sinon dans l'élection proprement dite, du moins dans l'assentiment du peuple:... troNièniement, la royauté est conditionnelle et par conséquent amissihle, puisqne le serinent du prince devient la condition de rengagement du peuple, puisque le premier s'oblige à bien régner afin que le second s'oblige à obéir. » La Civilisation chrétienne' chez, les Francs, ch. vit .

milieu d'une société qui expire d'orgie, l'obéissance au milieu d'une société qui périt de désordre... (1) » Aux heures de tempêtes, les monastères furent autant d'asiles de paix, « où s'abritèrent, comme l'alcyon sous une fleur marine, la science, la foi, l'amour du pauvre et du faible, tout ce qui console, enchante et régénère l'humanité... » Cette civilisation que le christianisme a sauvé, il continua à la développer en la purifiant : ce lut le travail du moyen âge. La maladie qui ne permit pas à Ozanam de continuer ses cours ne lui laissa pas le temps d'achever son œuvre, et nous n'en avons sur cette période que ses belles et intéressantes études sur Les poètes franciscains ; Dante et la Philosophie catholique au XIIIe siècle. Dans cette œuvre admirable, que de pages éloquentes il y aurait à détacher sur les institutions chrétiennes, les mœurs chrétiennes, les femmes chrétiennes, sur l'éloquence, la poésie, les arts, le droit, la philosophier la théologie, sur le rôle social des Papes, des évèques, des moines ! Nous devons nous restreindre, bien à regret, à quelques fragments où Ozanam montre l'influence bienfaisante du christianisme en faveur des esclaves et ouvriers.

...Nous savons ce que les lois anciennes avaient fait de l'esclave, nous ne savons pas assez ce qu'il était devenu dans les mœurs, ce

(l)«Ces hommes sans possession, en réhabilitant la culture, commen — cèrent à reconstituer la propriété ;... ces hommes sans famille ramenèrent dans le monde une pureté de mœurs qui devait régénérer la famille ... quand la force était maîtresse du monde, les moines inaugurèrent. le rèsrne de la conscience; ces hommes d'obéissance rétablirent la liberté.»

qu'était devenue cette créature humaine ou plutôt cette chose dont on se servait pour assouvir les plus lubriques passions, pour essayer des poisons comme Cléopâtre, ou pour nourrir des lamproies comme Asinius Pollion. Mais l'humanité n'a jamais perdu ses droits, et Sénèque, quelque part, avait osé produire cette opinion téméraire que les esclaves pourraient bien être hommes comme nous. Sénèque cependant possédait vingt mille esclaves et on ne voit pas bien que son stoïcisme lui en ait fait affranchir un seul. Bien mieux, ce stoïcisme avait passé dans les écrits des jurisconsultes romains, et cependant ne cherchent-ils pas à diminuer le nombre des manumissions qu'ils regardent comme menaçantes pour la sûreté publique.

Une moitié de la population romaine était esclave, et, chez l'esclave, on flétrissait l'àme en même temps que le corps. C'était, en effet, un proverbe reçu de dire qu'à ceux à qui Jupiter enlève la liberté, ilote aussi la moitié de 1 intelligence. Les esclaves euxmêmes en étaient persuadés : ils se croyaient destinés à cette condamnation éternelle, sous le poids de laquelle ils se sentaient écrasés et flétris...

Le christianisme trouva les choses à ce point. On lui a reproché de ne pas avoir affranchi les esclaves sur l'heure. Mais il eut deux raisons pour cela : d'abord il a horreur de la violence, il déteste le sang- versé : voilà pourquoi Celui qui mourut sur la Croix n'enseignait pas à Inhumanité le chemin de Spartacus. Une autre raison, c'est que l'esclave n'était pas capable de la liberté. Avant d'en faire un homme libre, il fallait en faire un homme, reconstituer en lui la personne, retrouver la conscience étouffée et le relever à ses propres yeux. C'est par là, en effet, que le Christ avait commencé en prenant la forme d'un esclave et en mourant sur la croix. Tout homme, à son exemple, par cela qu'il devenait chrétien, devenait esclave volontaire : Qui liber vocatus est, servus est Christi.

Tous ceux qui mouraient martyrs, mouraient véritablement et légalement esclaves, se/vi prenx. Ainsi, dès les premiers jours, la chaîne de l'esclave, baignée déjà dans le sang du Calvaire, fut purifiée, consacrée encore dans le sang des martyrs ; les esclaves eux-mêmes vinrenty tremper leurs fers et disputer à leurs maîtres chrétiens cet honneur de mourir pour 1 immortelle inviolabilité de la conscience. Dans ces bandes de martyrs bravant le supplice, dès les premiers siècles, il y a toujours quelques esclaves pour

représenter cette partie déchue et maudite de l'humanité. A Lyon, c'est sainte Blandine ; en Afrique, sainte Félicité : sainte P'otamienne d'Alexandrie, qui, sommée par le juge de répondre aux désirs passionnés de son maître : « A Dieu ne plaise, s'écriat-elle, que je trouve un juge inique pour me contraindre à obéir à la luxure de mon maître ! ->

Dès ce jour, la conscience est reconstruite, la personne relevée, et l'esclave ne fera plus qu accomplir une servitude volontaire... Ainsi commençait l'affranchissement de 1 humanité, par l'âme, par en haut, comme le christianisme a toujours commencé, en rendant à l'esclave sa liberté inorale, en préparant ce long et laborieux ouvrage de la liberté civile ; car, par cela se-ul qu'il était relevé à ses propres yeux, l'esclave se relevait aux yeux de son maître. Le dogme de l'égalité native de toutes les âmes reparaissait ; l'esclavage n'avait plus de fondement dans- la nature, mais dans le péché, et le péché avait été vaincu par la Rédemption. Le maître chrétien ne pouvait plus croire qu'il possédait dans son esclave nue nature inférieure à la sienne, sur laquelle il avait tous les droits, même le droit de vie et de mort... Quand le respect de l'homme était rétabli de la sorte, il faut convenir que l'esclavage était bien ébranlé...

Le fondement même de l'esclavage détruit, les siècles suivants en poursuivirent la ruine. Ils l'achevèrent par la faveur attachée aux affranchissements, par la transformation de la servitude personnelle en servages de la terre jusqu'à ce qu'une constitution du pape Alexandre 111 déclarât qu'il' n'y avait pins d'esclaves dans la société chrétienne

Nous avons à voir en second lieu ce que le christianisme fit des ouvriers. Rien n'est plus ennemi ded'èsclavage que le travail libre ; aussi l'antiquité, qui tenait à- l'esclavage, foulait aux pieds le travail libre, le méprisait, le flétrissait des noms les plus durs, et Cicéron, ce grand homme, cet homme si' sensé auquel de nos jours on aime tant à recourir. Cicéron dît quelque part que le travail des mains ne peut rien avoir de libéral, que le commerce, s'il est petit, doit èlre considéré comme sordide...

... Le christianisme réhabilita le travail' libre par l'exemple du Christ et des apôtres, par l'exemple de saint Paul, qui avait voulu travailler de ses mains et s'était associé à Corinthe avec le juif Aquila pour faire des tentes, plutôt que de manger un pain qu'il n'aurait pas gagné à la sueur de son front.

Les premiers chrétiens étaient tous des gens «le travail, e( Celse prenait en grande pitié « ces cardeurs de laine, ces foulons, ces cordonniers, tourbe ignorante et grossière... » Celse n'avait pas assez de mépris pour cette tourbe des premiers chrétiens : mais Le christianisme s'en honorait et il se vantait d'avoir appris à philosopher aux cordonniers, aux bouviers, aux laboureurs.

Ce n'est pas tout : ce travail honoré par la foi, par la doctrine, s'élevait encore par des œuvres sacrées auxquelles il s'était appliqué. Au-dessous des prêtres, des diacres, une condition honorée entre toutes, c'était celle des fossoyeurs parce que c'étaient eux qui creusaient, au-dessous des carrières de pouzzolane que Rome avait ouvertes, les retraites cachées des catacombes, qui multipliaient ces réduits dans lesquels se réfugiaient les communautés chrétiennes...

Voilà comment le christianisme réhabilite le travail, par la puissance de l'exemple. Mais ce n'était pas assez de l'honorer, il fallait le reconstituer ; il fallait le désintéresser, en apprenant aux hommes le travail en commun, les uns pour les autres. C'est ce que fit le christianisme dans les communautés monastiques. Dès le principe, saint Basile avait prescrit à ses moines le travail des mains, et afin que le jeûne ne devînt pas un obstacle au travail : « Si Le jeûne vous interdit le labeur, dit-il, il vaut mieux manger comme des ouvriers du Christ que vous êtes... » C'est là que le travail est organisé dès les premiers temps... L'Empire tombe, et l'on voit les collegia, les scholse (1) se multiplier. Constituées bientôt à Rome, à Ravenne, dans toutes les villes de l'Exarchat et de la Pentapole, ces corporations armées achèveront de briser la puissance des empereurs d'Orient, sauveront la papauté des périls qu'elle court au commencement du huitième siècle, et constitueront les premiers éléments de ces communes, destinées à devenir si fortes et si glorieuses... Plus tard, je reconnais encore le signe civilisateur et chrétien dont elles sont marquées, à cette passion des corporations florentines et des autres corporations

i 1 (. r^l-à-dir»' le commencement d'institutions industrielles, des corporations.

italiennes pour les arts, pour le beau, pour la poésie, pour tout ce qui est grand...

L'enseignement d'Ozanam était une véritable prédication. Ses convictions faisaient des conquêtes. «Il est impossible de ne pas croire ce qu'on exprime si bien et avec tant de cœur (1), lui écrit un de ses auditeurs;... avant de vous entendre, je ne croyais pas ; ce que n'avaient pu faire bon nombre de sermons, vous l'avez fait en un jour, vous m'avez fait chrétien...»

Pendant qu Ozanam «sert Dieu en servant les bonnes études», qu'il défend l'Eglise et en fait l'apologie dans sa chaire de la Sorbonne ^2 . l'Univers l'attaque et lui reproche, comme un crime, de ne pas quitter l'Université alors que les catholiques réclament la liberté d'enseignement !

C'est le commencement d'une perfide campagne contre lui. Vers cette époque, sur les instances de l'archevêque

(1) Achevant eu 1843 la première année de son cours sur l'histoire littéraire de l'Italie, Ozanam lui-même disait: « J'ai éprouvé tout ce qu'on gagne à voir le christianisme de plus près: ses bienfaits, que je n'ignorais pas, je les ai trouvés plus grands encore que je les avais jamais crus plus que jamais je sens combien on devrait aimer 1 Eglise, qui a tant fait pour nous conserver, pour nous préparer, pour rendre possible tout ce que nous avons de savoir, d'intelligence, de liberté et de civilisation, >>

(^)On sait le beau rôle qu'Ozanam eut alors dans l'affaire de son collègue Lenormant. Celui-ci, récemment converti au catholicisme, était violemment attaqué à cause de ses professions de foi par Micheletet Quinet, qui organisèrent sournoisement des cabales contre lui. Ozanam assista à ses cours pour le soutenir, et par son ascendant sur la jeunesse empêcha les manifestations d'étudiants qu'on avait préparées.

de Paris, il prononça au Cercle eathoJi(jue un discours sur les Devoirs littéraires des catholiques. Il rappelait que la première loi des lettreschrétiennes c'est l'orthodoxie : il dit combien cette loi qui semble d'abord un assujettissement devient un principe de liberté et de grandeur parce que, donnant des solutions aux grands problèmes, elle laisse plus de tranquillité et de loisir à l'esprit pour s'occuper des questions secondaires. 11 considérait ensuite les devoirs du « métier des lettres » : [étude ; la production : la controverse. Sur ce dernier point, il apportait les conseils delà charité chrétienne :

Après avoir reconnu la vérité, après l'avoir produite au dehors, il faut savoir la défendre : c'est le devoir de la controverse. La controverse est inévitable ; elle se rencontre à tous les points élevés des sciences profanes. Elle n'a rien d'odieux, si elle se souvient de son origine. La foi a voulu se communiquer sans nuire à la liberté de l'homme : elle n'a pas refusé la discussion, afin d'honorer de la sorte la soumission volontaire des esprits. Il y a en ceci, de la part de la divine Providence, un ménagement plein de bonté... La bonté sera le caractère de la controverse chrétienne.

Le précepte en est écrit dans ces paroles de l'apôtre saint Jacques : « Qui est sage et discipliné parmi vous?... Qu'il le fasse paraître par la mansuétude de la sagesse. Que si votre zèle est amer et que l'esprit de contention soit en vous, ne vous glorifiez point, car ce n'est point là cette sagesse qui vient d'en haut... Mais la sagesse qui vient d'en-haut est d'abord chaste, puis amie de la paix, modérée, docile, susceptible de tout bien, pleine de miséricorde ; elle ne juge point, elle n'est point dissimulée. Or les fruits de la justice sontsemés dans la paix par ceux qui font des œuvres pacifiques. ï

Cette doctrine enseignée au commencement ne cessa point d'être mise en pratique. Quand saint Paul comparait à l'Aréopage, il ne renverse point en entrant les idoles nationales. Mais il a lu sur le chemin 1 inscription de l'autel érigé au dieu inconnu ; il prend acte

de ce témoignage solennel, il cite à ces Grecs des vers de leurs poètes, et c'est parleurs aveux qu'il sait les convaincre... L'Église accueillait la sagesse antique en la discutant. L'Église ne fut point ombrageuse, elle fut, elle est toujours hospitalière... Au moyen âge, Aristote et Platon, dépouillés de leurs erreurs théologiques, sont introduits dans l'école sous le manteau de saint Thomas et saint Bonaventure.

Si l'on a pris soin de faire et de maintenir les règles de la discussion chrétienne, c'est qu il n'est pas permis de s'en écarter impunément (1>. Dans l'emportementdu combat, il y a plus de péril qu'on ne pense. Il est facile d'y offenser Dieu. Les instincts violents de la nature humaine, réprimés par le christianisme, s'échappent et reviennent de ce côté...

La dispute a d'autres dangers pour ceux qu'elle cherche à convaincre. Assurément, quand les chrétiens s'engagent au laborieux service de la polémique, c'est avec la volonté droite de servir Dieu et de gagner les hommes. Il ne faut point compromettre la sainteté de la cause par la violence des moyens...

Il ne faut pas désespérer de ceux qui nient. Il ne s agit pa6 de les mortifier, il s'agit de les convaincre. La réfutation est assez humiliante pour eux quand elle est décisive. Quelle que puis.-e être la Loyauté, la brutalité de leurs attaques, donnons-leur la leçon d'une polémique généreuse. Gardons-nous de pousser a

! Ce sont les insultes et les violences qu'Ozanam condamnait et xttm la polémique, qui pe.'it être chrétienne :« ...Nous avons ce bonheur, anus autres catholiques, dira-t-il. que notre cause veut être servie en même temps de deux manières qui se prêtent à la diversité de6 esprits : il lui faut des hommes de guerre et des hommes de paix, la croisade de la polémique et le prosélytisme de la charité... » S'il critique ailleurs la désunion, ce n'est pas pour exiger que les catholiques marchent dans la même phalange : «... Je pense qu'on est plus fort quand on combat en plusieurs régiments et sur plusieurs points à la fois. Je ne voudrais pas qu'il v eut un parti catholique, parce que nous réaliserions, pour ainsi dire le vœu de Ca'ligula. non- n'aurions qu une tête afin qu on pût l'abattre d un seul coup, .J'aime mieux que Dieu ait répandu ses dons ave. diversité : qu'il y ait bas hommes hardie... qu'il y en ait de prudents... »

bout leur orgueil par l'injure, et ne les intéressons pasàse damner plutôt que de se dédire... X<e nombre est plus grand de ceux qui doutent. Il y a de belles intelligences mal engagées dans la vie par le malheur d'une éducation insuffisante ou par l'entraînement d'un mauvais entourage, beauco.up'ressentent amèrement la douleur de ne pas croire (1). Ou leur doit une compassion qui n'exclut poinl l'estime. Il serait habile, quand il ne serait pas juste de ne les point rejeter dans la foule croissante des impies, de diviser leur cause et de distinguer entre les étrangers et les ennemis.. Il n'est pas sage de dédaigner leurs sympathies et de repousser le concours de leurs efforts... L'œuvre de reconstruction qui honore ce siècle fut commencée par le génie catholique, mais souvent leurs travaux l'ont servie. Us ont beaucoup fait pour le rétablissement de la vérité, pour la restauration du spiritualisme en philosophie et du moyen âge en histoire... Nous ne serons point ingrats. Nous avons fait ensemble la moitié ,de la route ; maintenant, arrivés plus loin et plus haut quenx, souvenons-nous que ce ne fut point sans leuraide et tendons-leur la main. Ne la retirons pas s'ils tardent à la saisir. Quelques-uns, après avoir attendu un peu de temps ces intelligences attardées, ont perdu patience et s'irritent de leur lenteur. Ne perdons point patience, messieurs : Dieu est patient parce qu'il est éternel, et les chrétiens aussi.

Mgr Affre, qui présidait, donna l'approbation la plus formelle aux idées émises par Ozanam : (( Je craindrais d'affaiblir ce que vous venez d'entendre... Je me bornerai à exprimer mes sentiments sur les dernières réflexions qui viennent de vous être présentées ; je les approuve sans aucune restriction, je les approuve de

(I) v On m'accuse quelquefois, écrira-t-il, de traiter avec trop d'indulgence et de douceur ceux qui n'ont pas la foi. Lorsqu'on a passé par les supplices du doute, on se ferait un crime de rudoyer les malheureux auxquels Dieu n'a pas encore accordé la grâce de croire. »

tout mon cœur. Je veux me borner à une parole tirée du livre de ['Imitation qui les résume parfaitement. L'auteur de l'Imitation, dans sa simplicité admirable, dit que l'homme passionné et colère entraine (le latin dit trahit) le bien vers le mal, qu'il change tout en mal : tandis que l'homme pacifique tourne tout vers le bien... » Ce discours fut l'occasion de nouvelles et très violentes attaques de Y Univers, qui désigna l'auteur comme un déserteur de la cause catholique. Ozanam se chagrina de ces attaques moins par ce qu'elles avaient de personnel que parl'indice des dissensions qu'elles manifestaient: « J'aperçois avec douleur de grandes divisions parmi nous, des défiances et des récriminations mutuelles..., les indifférents scandalisés..., les partis politiques profitant des controverses religieuses et y portant leurs détestables habitudes. »

La question sociale.

A son arrivée à Paris, on avait sollicité Ozanam, jeune étudiant, pour qu'il entrât dans les groupes politiques. Il avait refusé, craignant de se laisser accaparer par un parti. Dès cette époque se posait pour lui une question autrement importante que les querelles dynastiques. En 1835, il écrit avec un grand bon sens et une vision nette des préoccupations de l'avenir : « Je voudrais V anéantissement de l'esprit politique au profit de V esprit social. »

Un peu plus tard il développe ainsi sa pensée :

La question qui divise les hommes de nos jours n'est plus une question de formes politiques. C'est une question sociale ; c'est de savoir qui l'emportera de l'esprit d'égoïsme ou de l'esprit de sacrifice, si la société ne sera qu'une grande exploitation au profit des plus forts ou une consécration de chacun pour le bien de tous et surtout pour la protection des faibles. Il y a beaucoup d'hommes qui ont trop et qui veulent avoir encore ; il y en a beaucoup d autres qui n'ont pas assez, qui n ont rien et qui veulent prendre si on ne leur donne pas. Entre ces deux classes d'hommes une lutte se prépare, et cette lutte menace d'être terrible : d'un côté la puissance de l'or, de l'autre la puissance du désespoir. Entre ces armées ennemies, il faudrait nous précipiter sinon pour empêcher, au moins pour amortir le choc, Et notre âge de jeunes gens, notre condition médiocre nous

rendent plus facile ce rôle de médiateurs que notre titre de chrétiens nous rend obliçratoire.

Ozanam examina les grands problèmes sociaux qui se posent à la conscience contemporaine et chercha les solutions qu'inspirait le christianisme.

Dans un travail sur les Biens de l'Eglise (1835), il étudie le droit de propriété ; il s'arrête à une théorie acceptée par nombre de théologiens, en particulier par Bossu et :

Dieu, qui a tiré la terre du néant, en e6t le seul maître ; il en a laissé seulement la jouissance aux hommes. A l'orio-ine, cette jouissance était commune et à raison de leurs communs besoins. Mais cette belle fraternité ne put durer, le péché changea tout. Après la chute, «toute jouissance dut être acquise par le travail et devenir personnelle comme lui, perpétuelle comme lui, et la propriété se forma ». La possession en propre est donc une imperfection, mais une imperfection nécessaire ; elle est un véritable droit, une extension extérieure de la personnalité.

L'Église dans sa sagesse n'a pas essayé de revenir en arrière, d'imposer le communisme comme voudrait le faire le socialisme. Elle établit, au contraire, la légitimité du droit de propriété ; mais en même temps elle en indique les limites et en condamne les abus. Pour obvier à ses abus, elle a formé, grâce aux offrandes des fidèles et aux dîmes, un patrimoine qui fut vraiment par sa destination un patrimoine commun. C'est ce quOzauam montre, avec sa connaissance du droit et de

l'histoire, dans un remarquable article de 1 Ere Nouvelle (1848) sur les Origines du Socialisme et dont voici quelques passages :

... La fraternité chrétienne n'eut jamais d'image plus parfaite que cette église primitive de Jérusalem où toute la multitude de ceux qui croyaient n'aYaient qu'un cœur et qu'une àme et où l'on ne voyait point de pauvres, parce que tous ceux qui possédaient des terres ou des maisons les vendaient et en apportaient le prix. « Ils le mettaient aux pieds des apôtres, et on le distribuait à chacun « selon sou besoin ». On a beaucoup abusé de cet exemple et reproché aux chrétiens d'être bientôt devenus infidèles aux traditions de leurs premiers jours. On n'a pas pris garde qu'à la différence de la communauté de Platon celle de Jérusalem n'avait rien d'obligatoire, et que non seulement elle n'invoquait point la sanction de la force publique, mais qu'elle n'engageait pas même les consciences. Ainsi, quand Anauie ayant vendu son champ retient une partie du prix et apporte l'autre aux pieds des apôtres, Pierre lui reproche, non d'avoir retenu, mais d'avoir trompé : car, dit-il, i si vous aviez voulu garder votre champ, n'était-il pas toujours à vous ; et vendu, le prix n'était-il pas encore à vous ! »

Ainsi le christianisme poussait jusqu'à ce point le respect de la liberté humaine, et, la sachant faible et facile à vaincre, il ne voulait pas lui ôter le dernier retranchement qu'elle trouve dans ia propriété des biens. Il conservait la propriété en la mettant sous la protection du commandement de Dieu : « Vous ne déroberez point, s 11 faisait, de l'abandon des biens, non pas un précepte, mais un conseil, de la pauvreté volontaire, une perfection : « Si vous voulez être parfait, vendez vos biens et donnez-les aux paus. a Dans l'Eglise, la propriété est de droit commun comme le mariage, la communauté comme la virginité est le partage du petit nombre...

... Ouvrez la Somme de saint Thomas et vous y trouverez celte question formidable : « S'il est permis de posséder en propre. » Tonte l'argumentation du communisme y est résumée; elle s'appuie de cette opinion de Cicéron que la propriété n'est pas de droit

naturel ; elle se fortifie de tout ce que les Pères de lÉglise ont écrit sur le droit des pauvres au superflu des riches. Mais saint Thomas et toute l'école avec lui répondent que si la propriété n'est pas l'œuvre de la nature, il y faut reconnaître une conquête légitime de la raison, une institution non seulement permise, mais nécessaire, et il en donne trois motifs : « 1° que chacun porte plus d'activité à produire quand il produit pour lui seul ; 2° qu'il y a plus d'ordre dans les affaires humaines quand chaque personne a le soin exclusif d'une chose; 3° enfin, qui! y a plus de paix «lans le partage que dans l'indivision, comme on le voit par les éternels procès de ceux qui possèdent par indivis. » En se décidant par des considérations si judicieuses, saint Thomas ne renonce point aux hardies maximes des Pères, ils n'hésitent pas à reproduire ces paroles de saiut Basile et de saint Ambroise : « Le pain que vous gardez, c'est celui des affamés ; le vêlement que vous enfermez, c'est celui de l'indigent qui reste nu : la chaussure qui pourrit chez vous est celle du misérable qui marche déchaussé ; el c'est l/argenl du pauvre que vous enfouissez en terre. » Les socialistes ont connu ces textes, ils en ont abusé. Mais saint Thomas les explique en les complétant par d autres paroles de saint Basile qu'il ne fallait pas détacher des précédentes. « Pourquoi donc avez-vous en abondance pendant que celui-ci mendie, si ce n'est afin que vous ayez le mérite du bon emploi et lui, la couronne de la patience ?» Et il conclu! que de droit naturel le superflu des riches est dû aux nécessités des pauvres ; mais, parce qu'il y a beaucoup de nécessités et que le bien d'un seul ne peut suffire à tous, l'économie de la Providence laisse à chacun la libre dispensation de son bien. Cette distinction, qui se réduit à celle des devoirs parfaits et des devoirs imparfaits, professée par tous les jurisconsultes, contient la solution des problèmes qui font notre inquiétude : elle concilie l'apparente contradiction de la justice et de la charité ; elle conclut au dépouillement volontaire au lieu de la spoliation, et au sacrifice au lieu du vol. Le christianisme n'affaiblissait donc point la propriété: il la conservait, au contraire, comme jla matière même du sacrifice, comme la condition du dépouillement, comme une partie de cette liberté sans laquelle l'homme ne mériterait pas. Mais, en même temps qu'il prenait la liberté sous sa garde, il l'exerçait au dévouement, à l'abnégation de soi, à la pratique de la fraternité. S'il faisait (pi vol un crime, il fit del'aumône un précepte, de l'abandon des

biens un conseil, et de la communauté un état partait dont l'ébauche plus ou moins achevée se reproduisît à tous les degrés de la société catholique.

Pour ne pas abandonner le précepte de l'aumône aux interprétations de l'égoïsme et de l'avarice, l'Église avait procédé à une évaluation approximative du superflu de chacun en la fixant au dixième du revenu. Encore avertissait-elle le riche que ses gerbes, déjà dimées, restaient engagées aux besoins des pauvres dans une mesure que Dieu seul connaissait.

Les dîmes et les offrandes accumulées des fidèles formaient le patrimoine ecclésiastique, dont il ne faut pas juger le caractère primitif par les abus des derniers temps.

Les biens d'Eglise, dans le langage du droit, sont sortis du domaine de la propriété, res nullius ; ils constituent le domaine de Dieu, l'héritage du Christ, patrimonium Christi, et ces qualifications ne sont pas, comme on l'a cru, de vains titres destinés à contenir les usurpations des rois, à encourager la libéralité des peuples. Comme ces biens n'ont de propriétaire que Dieu, l'usufruit en appartient à la communauté tout entière des fidèles, et les titulaires ecclésiastiques n'en sont que les administrateurs et les gardiens. Et, afin d épargner à ces gardiens les tentations d'une administration arbitraire, l'Eglise leur en demande compte. Dès le septième siècle, saint Grégoire le Grand cite déjà les anciennes lois qui font du revenu de l'Église quatre parts : la première pour 1 evêque, ses commensaux et les hôtes auxquels sa porte ne doit jamais se fermer ; la deuxième pour le clergé ; la troisième pour la construction des édifices ; la quatrième pour les pauvres.

... Comme il n'y avait pas de propriété absolue en fait de biens ecclésiastiques, il n'y avait pas de droit d'en disposer. De là 1 inaliénabilité de ces biens, qui ne souffrait d'exception que pour le soulagement des pauvres au temps de famine, pour la rédemption des captifs et pour l'affranchissement des esclaves (1). Dans ces trois cas, la société chrétienne exerçait les droits de Dieu,

suprême propriétaire Et quoi de plus démocratique au fond

que ces biens de mainmorte, que ces bénéfices qui circulaient de

(li Dans sa très belle étude sur les Biens de l'Eglise, Ozanaui cite les

OZAiVÀM

titulaire en titulaire... passant ensuite sur une autre tète pour subvenir à d'autres besoins, seconder de nouvelles vocations et contribuer ainsi à l'élévation successive de ce tiers état, qui trouva souvent dans les rangs du clergé les économes de sa fortune en même temps que les défenseurs de ses droits. Il se peut que les canonistes n'aient pas aperçu cette conséquence de leurs principes. Les vues auxquelles ils s'attachaient avaient plus d'étendue et de hardiesse. Ils considéraient l'Église comme l'aumônière de la Providence, chargée, pour ainsi dire, des frais généraux de la civilisation, de tout ce qui faisait la douceur, la lumière et l'éclat de la société chrétienne. Elle avait la charge de l'hospitalité, et ce nom comprenait tous les devoirs de la bienfaisance publique, toutes les institutions que la charité conçut depuis les diaconies des apôtres jusqu'aux hôpitaux et aux léproseries du moyen âge. Elle avait le soin de l'enseignement et par conséquent 1 entretien des écoles à tous les degrés, à commencer par les leçons du maître qui catéchisait les enfants de la dernière paroisse, et à finir par les universités qui appelaient jusqu à quarnnle mille écoliers autour ries chaires de leurs docteurs. Elle avait enfin le patronage des artH et la conduite de ces travanx immenses qui couvrirent l'Europe de monuments, qui firent eu quelque sorte l'éducation du génie moderne, en même temps qu ils nourrissaient ces générations de tailleurs de pierre, de maçons, d'ouvriers de tout métier qui furent nos pères. Ainsi l'Eglise arrachait une partie

lVrr- sur les paieras dteeesexoeptioas : « Saint Ambroise les avait éloquemment énuuoéiDéiefi : <• Si IfËgBw a de 1 or. ce n estpas pour le garder inutile, «mai? pour le prodiguer en boums u-u\res. Un jour le Seigneur voib g demandera ; Pourquoi avez-vou» souffert que tant de malheureux niou- « laissent de faim ? Vous aviez de 1 or pour les nourrir. Pourquoi tant de o captifs que vous n'avez point rachetés sont.ils tombés sous le fer de «. l'ennemi, désespérant de leur rançon .' Mieux valait sauver des rases «vivants que dès \ ases de métal. — A ces questions que répondrez-vous ?

« J ai evaint que le temple de Dieu ne manquât d'ornements. — Il

« vous sera dit : Mes mystères n'ont pas besoin d'or, et les ornements de « mes temples, ce sont les captifs rachetés ; les vrais trésors du Seigneur « sont ceux qui se répandent comme le sang du Seigneur pour le salut des h àuieSi.. . 3

aes choses terrestres àl'égoïsme de la propriété individuelle pour les mettre au service du bien public. Et c'est lu pensée expresse des canons « que la terre ne fut partagée qu'après avoir été maudite, et que, purifiée par la rédemption, il faut qu'elle rentre, autant que possible, dans la communauté primitive (4) i>.

Dans son cours de droit commercial professé à Lyon en 1840 et dont nous ne possédons que des notes, Ozanam avait parlé de la crise contemporaine et abordé des problèmes particulièrement brûlants. Il y attaquait les théories et les pratiques de l'économie individualiste. En se rappelant l'époque où il professait, on est étonné de la précision de ses idées. Sur la question du salaire, par exemple, nous retrouvons presque intégralement la pensée de Léon XIII.

Nous relevons* dans ses notes:

Taux naturel du salaire.

A. — Conditions absolues :

Le salaire doit payer louvrier, c'est-à-dire tout ce qu'il met au service de l'industrie.

Or, il y a dans l'ouvrier trois choses : la volonté, l'éducation, la force; il y aura donc dans le salaire trois parts :

1° Pour la volonté méritoire, la plus faible des récompenses est de ne pas mourir, les frais d'existence, le nécessaire.

2° Pour l'éducation, l'intérètet l'amortissement ; l'éducation des enfants de louvrier.

3° Pour la force vitale, qui doit tarir un jour, la retraite, sans quoi il ne louerait plus sa vie : il la placerait à fonds perdu.

B. — Conditions relatives :

L'intérêt doit grandir avec l'obstacle.

1° Selon que le travail est pénible, désagréable ou dangereux;

(I) Gratianus, Dccreiu.ni, causa 12.

— réalité des privations ; — augmentation sur le nécessaire.

2° Selon qu'il est ou n'est pas sujet à interruption ; — augmentation sur la retraite ;

3° Selon qu'il nécessite plus de dextérité, d étude, etc. : — augmentation sur l 'intérêt du capital.

Mais, trop souvent, la rétribution réelle du travail est inférieure au taux normal : alors c'est V exploitation.

Il y a exploitation quand le maître considère l'ouvrier, non comme un associé, un auxiliaire, mais comme un instrument, dont il faut tirer le plus de service possible au moins de prix qu'il pourra.

Mais l'exploitation de l'homme par l'homme, c'est l'esclavage. L'ouvrier-machine n'est plus qu'une partie du capital, comme l'esclave des anciens ; le service devient servitude. — Traite des blancs.

Conséquences.

1° Faire pour l'ouvrier ce qui se fait pour une machine : 1 entrelien le plus économique ; réduction des besoins physiques : à la place du pain, les pommes de terre, la nourriture des animaux. Travail des enfants dans les manufactures.

2° Elimination de tous les besoins moraux et intellectuels, suppression de la famille. Doctrine de Maltbus. — Economistes à la solde.

A cet état de choses immoral et dangereux, conclut Ozanam, il faut porter remède par la justice : « La charité publique doit intervenir dans les crises. Mais la charité, c'est le Samaritain qui verse /'huile sur les plaies du voyageur attaqué . — C'est à la justice de prévenir les attaques. »

Pour que règne la justice, Ozanam n'accepte ni « l'intervention dictatoriale du gouvernement» ni «la liberté

absolue » dont « le résultat est de mettre l'ouvrier à la merci de l'entrepreneur » .

Il apporte une plus juste solution :

A. — Conciliation des deux principes d'autorité et de liberté.

B. — Intervention officieuse du gouvernement dans les circonstances extraordinaires.

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