C. — Association des travailleurs
Il compte surtout sur l'influence morale et civilisa trice de l'Eglise qui seule peut promulguer « un droit sacré qui règle les affaires du temps en considération <le l'éternité ».
^fa^
La question politique.
Tout en marquant la place prépondérante de la question sociale, Ozanam ne pouvait pas. dans les milieux d'étudiants où les questions politiques sont l'occasion d'éternelles et âpres discussions, ne pas exposer ses idées ; il le fit dans une de ses lettres avec une grande franchise et non sans hauteur de vues :
...J'ai, sans contredit, écrit-il en 1835 à un arui,rpour le vieux royalisme toutle respect que Fou doit à un glorieux invalide, mais je ne m'appuierai pas sur lui parce qu'avec sa jambe de bois il ne saurait marcher au pas des générations nouvelles. Je ne nie, je ne repousse aucune combinaison gouvernementale, mais je ne les accepte que comme instruments pour rendre les hommes plus heureux et meilleurs.
Si tu veux des formules, en voici :
— Je crois à Fautorité comme moyen, à la liberté comme moyen, à la charité comme but.
Il y a deux espèces principales de gouvernements, ces deux espèces de gouvernements peuvent être animés de deux esprits opposés.
— Ou c'est l'exploitation de tous au profit d'un seul ; et c'est la monarchie de Néron, monarchie que j'abhorre.
— Ou c'est le sacrifice d'un seul au profit de tous ; et c'est la monarchie de saint Louis, que je révère avec amour.
— Ou c'est l'exploitation de tmt* au profit de chacun ; et c'est la république de la Terreur, et cette république, je la maudis.
— Ou c'est le sacrifice de chacun au profit de tous • et c'est la république chrétienne de l'Eglise primitive de Jérusalem ; c'est peut-être aussi celle de la fin des temps, l'état le plus haut où puisse monter l'humanité.
Tout gouvernement me semble respectable en ce sens qu'il représente le principe divin de l'autorité ; en ce sens je comprends l' Omnis potestas a Deo de saint Paul. Mais... je pense qu'on doit avertir d'une voix courageuse et sévère le pouvoir qui exploite au lieu de se sacrifier... L'opposition est chose utile et louable, mais non l'insurrection. Obéissance active, résistance passive : les Prisons de Silvio Pellico et non les Paroles d'un croyant.
Trop souvent dans lesderniers siècles, particulièrement eu notre pays, les rois avaient cherché à transformer 1 alliance entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux en une servitude pour 1 Eglise De ce fait, celle-ci avait souffert, dans l'opinion publique, d'un certain discrédit. L'attitude pleine de réserve du clergé sous la monarchie de Juillet eut pour premier résultat de manifester la pleine indépendance de l'Eglise. Ozanam s'en réjouit. Dans une de ses lettres (9 avril 1838), où il montre la lutte en différentes contrées entre le Souverain Pontificat etla monarchie absolue, il ajoute: «...Pour nous, Français, esclaves des mots, une grande chose est faite : la séparation de deux grands mots qui semblaient inséparables : le trône et V autel. » Il écrivait d'autre part (1840) : « Je n'ai pas foi à l'inamissibilité du pouvoir. Les dynasties ont, à mes i/eu.r, une mission dont F accomplissement fidcle est la garantie de leur durée, dont l'infraction entraine leur déchéance. . » Aussi, quand se produisit la
révolution de 1848, qu'il avait prévue avec d'autres catholiques clairvoyants, comme Lacordaire, de Melun, et qu'avaient provoquée les légitimistes, donna-t-il une adhésion sincère à la nouvelle forme de gouvernement. Quelques mois auparavant, Pie IX. récemment élu pape, avait tenté de réformer l'administration pontificale. Des esprits chagrins en avaient profité pour lancer d'amères critiques. Ozanam , alors à Rome, avait vu avec quel enthousiasme les réformes avaient été accueillies. Il publia dans le Correspondant (10 février 1848) un article, sur les Dangers de Rome et ses espérances, qui eut un grand retentissement. Il établissait une sorte de parallélisme entre l'attitude de l'Eglise à l'époque du Bas-Empire et de l'invasion des Barbares, et celle que prenait le nouveau pape. et que devraient prendre à sa suite les catholiques, vis-à-vis de notre société contemporaine où s'écroulent les empires et surgissent les démocraties. Il rappelait la longue magnanimité des souverains pontifes à l'égard des Césars byzantins dont les trônes vermoulus v pliaient sous le poids des eunuques et des courtisanes». Après avoir donné longtemps un exemple de patience et de respect pour les droits vieillis du pouvoir, un jour vint « où la tyrannie avait comblé la mesure ». Grégoire III se tourne vers les barbares, il envoie un ambassadeur à Charles Martel pour lui offrir le titre de protecteur de l'Eo-lise.
Charles Martel cependant n'était qu'un homme de guerre peu respectueux pour les immunités ecclésiastiques. La papauté le savait, mais elle avait pressenti tout ce qu'il y avait de vigueur et de sève çjcnéreuse dans cette race carlovinçrienne. Et à la fin du
siècle, Léon III, consommant la rupture avec l'ancien empire, couronna Charlemagne. — La situation présente est semblable. La papauté a vu, d'uu coté, la monarchie absolue, respectable par ses souvenirs, mais perdue comme se perdent tous les pouvoirs, par ses fautes, par le scandale de ses mœurs, par l'usurpation des droits de Dieu, par ses entreprises sur les consciences. Elle la voyait comme un grand corps dont l'esprit se retire, et néanmoins elle lui restait attachée, ainsi qu'à un mourant dont elle faisait respecter les derniers jours, malgré le blâme des impatients qui s'étonnaient de tant d obstination. Maintenant qu'elle a veillé auprès de la couche funèbre et qu'elle a pourvu à la dignité des obsèques, la Papauté se tourne du côté de la démocratie, de cette héroïne sauvage dont le Père Ventura parlait, du côté de ces Barbares des temps nouveaux; dont elle ne se dissimule ni les instincts violents, ni la dureté de cœur. Mais elle y voit, premièrement, le grand nombre, le nombre infini des âmes qu il faut reconquérir et sauver ; en second lieu, la pauvreté que Dieu aime, la pauvreté qui fait la force, qui ne marchande ni son sang ni ses sueurs, à qui l'avenir appartient. Voilà pourquoi la Papauté passe du côté des Barbares.
Mais les Papes du vme siècle trouvèrent en France leurs plus hardis auxiliaires; ils eu tirèrent des milliers d'hommes héroïques pour aller évangéliser les Barbares du Nord, pour leur donner non seulement la foi, mais des lois, des villes et des écoles. Que le pontificat moderne entraîne aussi les catholiques français dans la voie qu'il ouvre. Sacrifions les répugnances et les ressentiments pour nous tourner vers cette démocratie, vers ce peuple qui ne nous connaît pas. Poursuivons-le non seulement de nos prédications, mais de nos bienfaits ; aidons-le non seulement de l'aumône qui oblige les hommes, mais de nos efforts pour obtenir les institutions qui les affranchissent et les rendent meilleurs. Passons aux Barbares, et suivons Pie IX.
Cet article valut à son auteur les adhésions les plus complètes de bien de catholiques zélés, fatigués de la politique étroite et violente des uns et de la politique impopulaire et découragée des autres ; il lui attira aussi des
critiques auxquelles Ozanam répondit que « passer aux barbares ce n'était point passer aux radicaux, mais faire comme le Pape, sortir du camp des rois, des hommes d'État de 1815, pour aller au peuple ».
Et en disant passons aux Barbares, il (Pie IX) demande que nous fassions comme lui, que nous nous occupions du peuple qui a trop de besoins et pas assez de droits, qui réclame avec raison une part plus complète aux affaires publiques, des garanties pour le travail et contre la misère, quiade mauvais chefs, mais, faute d'en trouver de bons, qu'il ne faut rendre^ responsable ni de 1 Histoire des Girondins qu'il ne lit pas, ni des banquets où il ne dîne pas. Nous ne convertirons peut-être pas Attila et Genséiic ; mais, Dieu aidant, peut-être viendrons-nous à bout des Huns et des Vandales.
Lisez le commencement de la Cité de Z)«ei/,Salvien,Gildas,et vous verrez que dès le ve siècle beaucoup de saints avaient plus de goût pour les Gotlis, les Vandales., les Francs ariens et idolâtres, que pour les catholiques amollis des villes romaines. Franchement, n'y avait-il pas quelque indulgence à ne pas désespérer du salut de Clovis ?
Concluons donc qu'il ne s'agit point de ce parti détestable des Mazzini, des Ochsenbein et des Henri Heine, mais des peuples entiers, en y comprenant ceux des campagnes comme des villes.
Ce n'est pas qu'Ozanam se fasse illusion et qu'il ne prévoie les difficultés auxquelles va se heurter rétablissement de la démocratie. L'éducation sera longue, il y aura des retours en arrière, mais n'en a-t-il pas été ainsi dans le passé ? L'Église a mis plusieurs siècles à civiliser les Barbares. Elle recommencera son œuvre et Ozanam a trop de foi en ses destinées même terrestres, pour douter de son succès final.
Je ne me dissimule ni les périls du temps, ni la dureté des -cœursje m'attends à voir beaucoup de misères, de désordre et peutêtre de pillage, une longue éclipse pour les lettres auxquelles j'avais voué ma vie. Je crois que nous pouvons être broyés, mais ce sera bous le char de triomphe du christianisme...
Il faut que tous les chrétiens hâtent ce triomphe en coopérant à l'évangélisation de la classe ouvrière (1). Ozanam écrit à son frère l'abbé (15 mars 1848):
J'ai toujours approuvé et maintenant je suis heureux d'avoir partagé ton penchant pour ces hommmes laborieux, pauTres, étrangers aux délicatesses etaux politesses de ce qu'on appelle les uens bien élevés. Si un plus grand nombre de chrétiens et surtout d'ecclésiastiques s'étaient occupés des ouvriers depuis dix ans, nous serions plus sûrs de l'avenir, et toutes nos espérances reposent sur le peu qui s'est fait jusqu'ici... Ayons du courage,
(1) Dans une lettre de 1844, Ozanam expliquait ainsi l'irréligion de la masse : « Toute l'irréligion en France procède encore de Voltaire et je ne sache pas que Voltaire ait de plus grand ennemi que l'histoire : et comment ses disciples n'auraient-ils pas peur de ce passé qu'ils outragent, et qui les écraserait s'ils osaient s en approcher ? Leur peur fait notre force et notre lumière, elle montre où doivent porter nos coups. Grattons le badigeon que la calomnie a passé sur les figures de nos pères dans la foi et quand tes belles images brilleront de tout leur éclat, nous verrons bien si la foule ne reviendra pas les honorer. Or la foule... n'honore pas sans aimer, elle n'aime pas sans croire. On ne l'a éloignée de nous qu'en nous accusant, forçons-la de nous juger ; elle aura assez de justice pour nous absoudre et de générosité pour réparer son erreur. Faisons-lui voir surtout que nous abhorrons autant quelle ces abus qui firent l'ancien régime, que nous ne voulons point des faiblesses et des violences qui compromirent la société du moyen âge, et qu'enfin notre foi toujours jeune est en mesure de satisfaire aux besoins de tous les siècles, comme de guérir les blessures de toutes les âmes... »
cherchons la justice de Dieu et le bien du pays, et le reste nous sera donné par surcroît...
... Occupe-toi toujours des domestiques autant que des maîtres, et des ouvriers comme des riches, dit-il encore à sou frère ; c'est désormais la seule voie de salut pour l'Eglise de France. 11 faut que les curés renoncent à leurs petites paroisses bourgeoises, troupeaux d élite au milieu d'une immense population qu ils ne connaissent pas. Il faut qu'ils s'occupent non seulement des indigents, mais de toute cette classe pauvre qui ne demande pas l'aumùue et qu'on attire cependant par des prédications spéciales, par des associations de charité, par l'affection qu'on lui témoigne et dont elle est touchée plus qu'on ne le croit...
Comme toujours, Ozanam paie d'exemple. Il rédige des pétitions dans le monde des travailleurs pour provoquer une loi sur le repos du dimanche. Il prend une part active aux cours du soir. Il met avec grâce et savoir-faire à la portée des ouvriers les trésors de sa riche érudition et sait en tirer pour eux des leçons d'une haute moralité.
^kt^
Collaboration à r « Ère Nouvelle »,
En avril 1848, le P. Lacordaire, les abbés Maret, Gerbet, Cœur, encouragés par l'archevêque de Paris, fondaient I'Ere Nouvelle. Ozanam fut des premiers à leur donner son adhésion : « Puisqu'il y a plusieurs opinions parmi les catholiques, il vaut mieux, écrivait-il, quelles soient fidèlement représentées par plusieurs journaux, et que, par suite de leur diversité même, l'Eglise de France cesse d'être responsable de ce qui se passe dans l'esprit d'un journaliste. »
Le programme du journal portait : Acceptation de la République comme un progrès qu'il faut défendre. « Est-ce que les institutions chrétiennes ne fleurissent pas sous le ciel démocratique des Etats-Unis mieux que sous le sceptre autocratique du Tsar ? » disait Lacordaire.
L'apparition du journal fut l'occasion de violentes critiques. « Vous ne sauriez croire quelle hostilité s'est déchaînée contre le P. Lacordaire et ses amis depuis la publication du prospectus ; quelles suppositions odieuses on a répandues, tout ce qu'ont inventé certains doc-
trinaires, et ceux qui ne veulent de la République que comme un pont ! »
Malgré ces manœuvres, le journal obtint un très grand succès. Il s'en vendit à Paris — chiffre énorme pour l'époque — jusqu'à 10.000 exemplaires. Ozanam fut un des plus fidèles rédacteurs. Il fit du journalisme avec une grande conscience, cherchant à instruire et à moraliser, rappelant à chacun, riche ou pauvre, sans acrimonie comme sans faiblesse, ses droits et son devoir (1).
(1) Nous avons déjà cité de copieux passages de ses articles sur
l'Assistance et le* Origines du\socialismt' : en voici un autre sur l'Aumône : « C'est une thèse préférée dis socialistes, de dénoncer ranmône comme un des détestable* abus de la société chrétienne. Car. disent-iK, L'aumône insulte le pauvre, puisqu'elle ne lui permet pas de rompre son pain sans reconnaître qu'il est redevable à ceux qui se disent ses bienfaiteur*, et quêtant devenu leur obligé il a cessé d'être leur égal. Il* en concluent que lauuuuie, loin de consacrer la fraternité, la détruit. puisqu'elle constitue, pour ainsi dire, le patriciat de celui qui donne. 1 ilotisme de celui qui reçoit... Nous ne saurions méconnaître l'habileté d'une doctrine qui est sûre de ne pouvoir se produire dans les discussion* publiques sans se faire couvrir d'applaudissements, puisqu'elle s'adresse au plus opiniâtre des sentiments humains, à celui qui palpite sou* le haillon comme sm« l'or et la soie: nous voulons dire l'orgueil. Oui, c'esl L'éternel espoir de l'orgueil humain de se dégager de tout ce qui oblige parce que toute obligation implique dépendance, mais c'est un espoir éternellement trompé. -Non, nous ne connaissons pas un homme, si bien partage qu'il soit des biens de ce monde, qui puisse se coucher un soir en se rendant ce témoignage qu'il ne doit rien à personne. Nous ne connaissons pas de fils qui se soit jamais acquitté envers sa mère, pas de père de famille honnête qui ait jamais trouvé le jour où il ne devait plus rien à l'amour de sa femme et a la jeunesse de ses enfants... La Providence n'a pas permis que les rapports sociaux se balaiK assent comme 1 actif et le passif d'un commerce bien conduit et que les affaires de l'humanité fussent réglées comme un livre en partie double. Tout l'ai ) de la Providence, et pour ainsi dire tout son effort, est, au contraire, de lier [\e passé à 1 avenir, les générations aux générations, l'homme à
Pendant les journées de Juin, Ozanam, qui était de service au Luxembourg comme garde national, eut, avec
l'homme, par une suite de bienfaits qui engagent et de services qui ne s'acquittent pas.
« N'e voyez-vous pas, en effet, que les grands services sociaux, ceux dont une nation ne se passe jamais, ne peuvent ni s'acheter, ni se vendre, ni se tarifer à prix d'argent, ei que si la société rétribue ceux qui les vendent, elle se propose non de les payer, mais seulement de les nourrir ? Ou bien croyez-vous avoir payé le vicaire à qui l'État donne ont écus par an pour être Je père, l'instituteur, le consolateur d'un pauvre village perdu dans la montagne, ou le soldat qui reçoit un sou par jour pour mourir sous le drapeau ? Mais le soldat fait à la Patrie l'aumône de son sang, le prêtre celle de sa parole, de sa pensée, de son n'uv qui ne connaîtra jamais les joies de la famille. Et la patrie à son tour ne leur fait pas l'injure de croire qu'elle les paye ; elle leur fait l'aumône qui leur permettra demain de recommencer 1 humble dévouement d aujourdhui, de retourner auprès du lit du cholérique ou sous le feu des bédouins...
«L aumône est donc la rétribution des services qui n'ont pas de salaire. Car, à nos yeux, l'indigent que nous assistons ne sera jamais l'homme inutile que vous supposez. Dans nos croyances, l'homme qui souffre sert Dieu, il sert par conséquent la société comme celui qui prie. Il accomplit à nos yeux un ministère d'expiation, un sacrifice dont les mérites retombent sur nous, et nous avons moins de confiance, pour abriter nos .têtes, dans le paratonnerre de nos toits que dans la prière de cette femme cl de <e> petits enfants qui dorment sur une botte de paille au quatrième étage. Xe dites pas que si nous considérons la misère comme un sacerdoce, nous voulons la perpétuer : la Blême autorite qui nous annonce qu'il y aura toujours des pauvres parmi nous est aussi celle qui nous ordonne de tout faire pour qu il n v en ait plus. C'est précisément « cette éminente dignité des pauvres dans l'Eglise de Dieu >'. comme dit Bossuet, qui nous met à leurs pieds. Quand vous redoutez si fort d'obliger celui qui reçoit f aumône, je crains que vous n'ayez jamais éprouvé qu'elle oblige aussi celui qui La donne. Ceux qui savenfle chemin de la maison du pauvre, eeux qui ont balayé la poussière de s«B escalier, ceux-là ne frappent jamais à sa porte sans un sentiment de respect. Il< savent qu'en recevant d eux le pain comme il reçoit de Dieu la lumière, l'indigent les honore ; ils savent que Ion peut payer l'entrée des théâtres et des fêtes publiques, mais que rien ne payera jamais deux larmes de joie dans les yeux d'une pauvre mère, ai le serrement de main cl "un honnête homme qu'on
son ami Cornudet et M. Bailly, la pensée de demander à l'Archevêque de Paris d intervenir dans la lutte. « Il leur parut que ce serait un grand triomphe pour l'Eglise si Monseigneur se faisait médiateur au milieu de cette effroyable guerre civile. » Mgr Affre, pressé lui-même par cette pensée qu'il cherchait a réaliser, les accueillit avec joie. Il se confessa, prit sa soutane violette, sa croix d'archevêque et sortit. M. le général Cavaignac lui fit connaître le danger qui l'attendait et le conjura de ne point s'y exposer. Le prélat répondit simplement: «J'irai.» Il partit. On sait comment, reçu triomphalement partout, il arriva dans le faubourg Saint-Antoine où il fut mortellement frappé par une balle : il tomba en disant : « Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. » Ses dernières paroles furent : « Que mon sang soit le dernier versé. » Les événements de ces sanglantes journées désolent
met en mesure d'attendre le retour du travail. Nous sommes tous malheureusement sujets à bien des hauteurs et à bien des brusqueries avec les gens de métier. Mais il y a bien peu d'hommes assez dépourvus de délicatesse pour rudoyer le malheureux qu'ils ont secouru, pour ne pas comprendre que l'aumône engage celui qui la donne et lui interdit pour toujours tout ce qui pourrait ressembler au reproche d un bienfait.
« Quand vous dogmatiserez contre la charité, fermez du moins la porte aux mauvais cœurs qui sont trop heureux de s armer de vos paroles contre nos importunités. Mais surtout fermez la porte aux pauvres ; ne cherchez pas à leur rendre amer le verre d'eau que l'Evangile veut que nous leur portions. ISous versons le peu que nous avons d'huile dans leurs blessures, n'y mettez pas le vinaigre et le fiel. Non, il n'y a pas de plus grand crime contre le peuple que de lui apprendre à détester l'aumône et que d oter au malheureux la reconnaissance, la dernière richesse qui lui reste, mais la plus grande de toutes, puisqu'il n'est rien qu'elle ne puisse payer ! »
Ozanam, sans cependant trop le surprendre. Dans les mois qui suivent, il écrit :
Je ne me suis jamais dissimulé le péril de la situation. J'ai toujours cru à l'invasion des barbares ; j'y crois plus que jamais. Je la crois longue, meurtrière, mais destinée tôt ou tard à plier sous la loi chrétienne et par conséquent à régénérer le monde. Seulement, je suis sûr que nous assisterons à toute l'horreur de la lutte. Je ne sais si nos enfants vivront assez pour en voir la tin.
... J'ai cru, je crois encore à la possibilité de la démocratie chrétienne, je ne crois même à rien autre chose en matière politique...
... Ce que je sais d'histoire me donne lieu de croire que la démocratie est le terme naturel du progrès politique et que Dieu y mène le monde. Mais j'avoue qu'il l'y mène par de rudes chemins et que, si je crois à la démocratie, c'est malgré des excès qui seraient capables d'en dégoûter les gens de bien...
Mais la démocratie ne saurait vivre d'une façon normale que si elle est informée par le christianisme. Cette vérité, Ozanam la répète à chaque instant, dans ses cours de la Sorbonne comme dans I'Ere Nouvelle et dans sa correspondance.
Toute l'Europe tend à la démocratie. Or la démocratie ne peut vivre que de dévouement, de sacrifice, d'inspiration chrétienne; c'est au Vatican que réside ce principe inspirateur...
Nos pères, nos frères et nous, nous travaillons à la statue de la liberté... il faut faire vivre la statue, il faut aller chercher la vie où Prométhée la chercha, c'est-à-dire au ciel. C'est le christianisme qui sera 1 âme de la liberté.
Il est temps de reprendre notre bien, je veux dire ces vieilles et
populaires idées de justice, de charité, de fraternité (1). Il est temps de montrer qu'on peut plaider la cause des prolétaires, se vouer au soulagement des classes souffrantes, poursuivre l'abolition du paupérisme, sans se rendre solidaires des prédications qui ont déchaîné la tempête de Juin.
Les réiormes sociales seraient inefficaces si elles n'étaient accompagnées de réformes morales, car il y a dans la dépravation de l'esprit et du cœur humain une cause permanente de servitude et de misère. Ozanam rappelle cette vérité à ceux qui, ayant écrasé la révolte, croient en avoir fini et oublient leurs devoirs. Mais c'est avant tout sur les prêtres qu'il compte pour accomplir l'œuvre de rénovation. Il les presse de ne pas manquer à la mission qui s'impose à eux:
Prêtres français, ne vous otfensez pas de la liberté d'une parole laïque qui fait appel à votre zèle de citoyens. La mort de l'arche-
(1) Répondant a M. Ernest Ilavt'l, libre-penseur très connu et son collègue de l'Université, Ozanam rectifiait certains préjugés :
«... Souffrez que je vous le dise, mon cher collègue, si, au lieu d'être resté surleseuil du Christianisme, vous aviez comme moile bonheur de vivre au dedans, d'y avoir déjà passé dix-huit ans d'études, si vous étiez allé au delà de Bossuet qui représente à coup sur une partie et une époque de l'Eglise, mais avec les erreurs de son temps : si vous vous nourrissiez de ces admirables docteurs du moyen âge et de ces Pères qui seraient une lecture si digne de votre noble intelligence, vous ne feriez dater de la Révolution ni la liberté, ni la tolérance, ni la fraternité, ni aucun de ces grands dogmes politiques servis par la Révolution, mais descendus du Calvaire. Vous trouveriez par exemple que mon opinion sur l'intervention du bras séculier fut celle de saint Bernard comme de saint Martin et de saint Ambroise, que l'inquisition d'Espagne, poussée par les rois, fut blâmée et désavouée par les Papes, et que la plupart des hérésies tirèrent l'épée avant qu'on s'eu servit contre elles... »
vèque de Paris vous couvre d'honneur, mais elle vous laisse un grand exemple. Ceux qui vous ont vus au choléra de 1832 et aux ambulances de Juin ne peuvent pas douter de votre courage... Depuis quinze ans plusieurs d'entre vous se sont voués à l'apostolat des ouvriers, et, au pied des arbres de liberté qu'on leur a fait bénif, ils ont reconnu qu'ils n'avaient1 pas. affaire à un peuple ingrat. Défiez-vous de ceux qui le calomnient, de ceux qui vous entretiennent de leurs regrets, de leiirs espérances, de leurs prophéties, de tout ce qui fait consumer en pensées inutiles les heures que vous devez à nosi dangers et à nos besoins. Défiez- vous surtout de vous-mêmes, des habitudes d'une époque plus paisible, et doutez moins du pouvoir de votre ministère et de sa popularité. On vous doit cette justice, que vous aimez les pauvres de tos paroisses, que vous accueillez charitablement l'indigent qui frappe à votre porte, et que vous ne vous faites pas attendre s'il vous appelle au chevet de son lit. Mais le temps est venu de vous occuper davantage de ces autres pauvres qui ive mendient point, qui vivent, ordinairement de Leur travail, et auxquels on n'assurera jamais de telle sorte Le droit au travail ni le droit à l'assistance, qu'ils n'aient besoin de secours, de conseils et de consolations. Le temps est venu d'aller chercher ceux qui ne vous appellent pas, qui, relégués dans les quartiers mal famés, n'ont peut-être jamais connu ni l'Eglise, ni le prêtre, ni le doux nom du Christ. Ne demandez point comment ils vous recevront, ou plutôt demandez-le à ceux qui les ont visités, qui ont hasardé de leur jjarler de Dieu, qui ne les ont pas trouvés plus insensibles que les autres hommes à une bonne parole et à de bonnes actions. Usez du bénéfice des lois nouvelles et formez des sociétés charitables de prêtres. Epuisez le crédit q.ui vous reste auprès de tant de famiiles chrétiennes, pressez-les à temps, à contre-temps, etcroyez quen les forçant à se dépouiller elles-mêmes, vous leur épargnerez le déplaisir d'être dépouillées par des mains plus rud'es. Ne vous effrayez pas quand les mauvais riches, froissés de vos discours vous traiteront de communistes comme on traitait saint Bernard de fanatique et d'insensé. Souvenez-vous que vos pères, les prêtres français du onzième et du douzième siècles, ont sauvé l'Europe par les croisades ; sauvez-la encore une fois par la croisade de la Charité, et puisque celle-ci ne versera pas de sang, soyez» eu les premiers soldats.
Tous les catholiques étaient loin de posséder la confiance d'Ozanam et sa perspicacité (1). Après un premier moment d'enthousiasme, beaucoup s'étaient repris. Les émeutes les avaient terrifiés. Ozanam s'inquiète, pour l'avenir, des redoutables conséquences de cet état d'esprit : «...A l'exception de l'Archevêque et dune poignée d'hommes autour de lui, on ne voit plus que gens qui rêvent l'alliance du trône et de l'autel : personne ne se souvient de l'elTroyable irréligion où ces belles doctrines nous avaient menés, et il n'y a voltairien affligé de quelques mille livres de rente qui ne veuille envoyer tout le monde à la messe à la condition de n'y mettre pas les pieds. Cependant je vois se ralentir ce beau mouvement de retour et de conversion qui avait fait la joie de ma jeunesse et l'espoir de mon âge mûr, et je me
(1) Les catholiques n'étaient pas seulement divisés sur la questioi politique, ils L'étaient ;mssi sur l'attitude à prendre vis-à-vis des adversaires de leur croyance : « Il y a deux écoles qui ont voulu servir Dieu par la plume, écrit Ozanam en 1850. L'une prétend mettre à sa tète M. de Maistre qu'elle exagère ou qu'elle dénature. Elle va cherchant les paradoxes les plus lundis, les thèses les plus contestables pourvu qu elles irritent l'esprit moderne. Elle présente la vérité aux hommes non par le côté qui les attire, mais par celui qui les repousse. Elle ne se propose pas de ramener les incroyants, mais d'ameuter les passions des croyants. L'autre a pour but de chercher dans le cœur humain toutes les cordes secrètes qui le peuvent rattacher au christianisme, de réveiller en lui l'amour du vrai, du bien et du beau, et de lui montrer ensuite dans la foi révélée l'idéal de ces trois choses auxquelles toute âme aspire, d'y ramener enfin les esprits égarés et de grossir le nombre des chrétiens. J'avoue que j'aime mieux être de ce parti, et je n'oublierai jamais cette parole de saint François de Sales <c qu'on prend plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec une tonne de vinaigre ».
demande si, quand nos cheveux seront blanchis, nous pourrons encore nous courber devant les autels sans entendre autour de nous ces huées qui, il y a vingt ans, poursuivaient les fidèles presque dans l'église... Veillons et prions. »
« Nous n'avons pas assez de foi , écrit-il encore en 1851 (1) alors que se dessinent les projets du Prince- Président auxquels plusieurs de ses amis semblent se rallier. Nous voulons toujours le rétablissement de la religion par des voies politiques, nous rêvons un Constantin qui tout d'un coup et d'un seul effort ramène les peuples aux bercails. C'est que nous savons mal l'histoire de Constantin, comment il se fit chrétien, comment la foule des sceptiques, des indifférents, des courtisans, qui lesuivirentdans l'Eglise, ne firent qu'y apporter l'hypocrisie, le scandale, le relâchement. Non, non, les conversions ne se font point par les lois, mais par les mœurs, mais par les consciences qu'il faut assiéger une à une... Ne demandons pas à Dieu de mauvais gouvernement, mais ne cherchons pas ;t nous en donner un qui nous décharge de nos devoirs en se chargeant d'une mission
(1) Au cours d'un voyage qu'il faisait, vers la fin de 1850, en Bretagne, ( Izanam constatait une certaine indifférence des populations à l'égard des pouvoirs politiques :
« Les paysans se battraient pour ]es autels : ils ne donneraient pasune goutte de sang aux partis qui se disputent le pouvoir... J'ai vu, dans la terre classique de la chouannerie, le drapeau de la République marcher devant la statue de la Sainte Vierge.., et j'ai entendu de grandes dames se plaindre de la mollesse de ces manants qui, en effet, ont le mauvais esprit de ne pas s'aller faire tuer pour leur rendre des tabourets à la cour... »
que Dieu nelui a pas donnée auprès de i'àmede nos frères : Unicuitjiie mandavit Deus de pro.cimo suo... »
Après quelques mois de bon combat, Y Km: Nouvelle, malgré les sympathies dont l'honorait une partie de l'Episcopat, avait cessé de paraître, après avoir donné< comme le faisait constater Laeordaire, « l'exemple d'une presse vraiment chrétienne, c'est-à-dire honnête, calme, impartialr. charitable ». Ses rédacteurs ne voulaient point être accusés — comme on ne se gênait point cependant de le faire — de travaillera diviser les catholiques- La position si nette qu'avait prise Ozanam n'avait point été sans lui attirer des adversaires parmi ses coreligionnaires. Il pouvait s'attendre à d'inévitables critiques dans ces questions où chacun garde sa liberté. Mais, au lieu de discuter avec lui politique, on préféra, par une basse tactique, mettre en doute son orthodoxie. Kn article dans lequel il avait décerné des éloges a. Ballanche et à Chateaubriand, sans prendre pour lui toutes Leurs opinions ni les proposer comme modèles, servit d'occasion. L" Cnirers. après de perfides insinuations sur « ses complaisances », « ses flatteries », « ses compromissions » , 1 accusa de rejeter des dogmes et de renier l'Eglise. Ozanam était attaché a sa foi par toutes les fibres de son âme. Il l'avait proclamé souvent : « Je tiens à l'orthodoxie chrétienne plus çu à la vie même, aimant et servant de tout mon cœur P Eglise catholique romaine... » — e Le plus grand de tous les dangers, disait-il encore, serait la mollesse qui céderait quelque chose de la sévérité du dogme dans la discussion ou des droits de l'Eglise dans les affaires. » Il fut douloureusement affecté par cette odieuse attaque. Dans
OZANAM yl
une lettre a un vieil ami, il se détend avec émotion : «...Vous qui me connaissez si bien, qui avez eu l'épanehement de mon âme jusqu'au fond, qui m'avez suivi pas à pas dans la carrière après m'en avoir ouvert les portes, il vocts suffit de ta dénonciation d'un journal pour vous faire douter de ma foi ! Un laïque sans autorité, sans mission, qui ne signe pas son nom, m'accuse d'avoir, par lâcheté, par intérêt, trahi la eause commune, il se permet de me reprocher ce qui'Ii appelle mes reniements : là-dessus vous prenez l'alarme, et vous commencez à craindre que je ne croie pas à 1 enfer ! Vous me mettez dans la triste nécessité de me rendre témoignage à moi-même : mais enfin saint Paul, injustement accusé, s'est bien rendu témoignage. Serais-je donc, cher ami, épuisé de fatigue à trente-sept ans, réduit à des infirmités précoces et cruelles, si je n'avais été soutenu par le désir, par l'espérance, si vous voulez, par l'illusion de servir le christianisme? Etait-il donc sans péril de rechercher les questions religieuses, de réhabiliter l'une après l'autre toutes les institutions catholiques, lorsque simple suppléant j'avais à ménager les opinions philosophiques de ceux qui devaient décider de mon avenir ; quand seul j'assistai de ma présence et de ma parole M. Lenormant assailli dans sa chaire; quand plus tard, en t848, l'émeute passait tous les jours devant la Sorbonne ? Si j'ai eu quelques succès de professeur et d'académie, c'est par le travail, par les concours, et non par d'odieuses concessions. Certainement je ne suis qu'un pauvre pécheur devant Dieu ; mais il n'a pas encore permis que j'aie cessé de croire aux peines éternelles : il est faux que j'aie cessé de croire, que j'aie renié,
dissimulé, atténué aucun article de foi... » Avec humilité il disait quelques lignes plus haut:«... Si Dieu a bien voulu m'accorder quelque ardeur au travail, je n'ai jamais pris cette grâce pour le don éclatant du génie. Sans doute, au rang inférieur où je suis, j'ai voulu consacrer ma vie au service de la foi, mais en me considérant comme un serviteur inutile, comme un ouvrier de la dernière heure que le maître de la vigne ne reçoit que par charité... »
Dernières années
Dans cette dernière lettre, Ozanam fait allusion au triste état de sa santé. Un travail intensif l'avait en effet prématurément épuisé. Vainement ses amis s'essavèrent à lui faire prendre quelque repos. Le Père Lacordaire, inquiet, lui écrivit pour le gronder : « J'apprends de divers côtés par des personnes qui vous aiment que votre santé n'est pas favorable et que néanmoins vous vous refusez au repos qui vous est nécessaire pour vous rétablir. » Ozanam ne sut pas écouter ces sages conseils. Trop tard les médecins le forcèrent à partir dans le Midi, puis en Italie. Déjà blessé à mort par la maladie, il écrivait aux jeunes gens du Cercle Catholique :
Tous les jours, nos amis, nos frères, se font tuer comme soldats ou comme missionnaires sur la terre d'Afrique ou devant les palais des mandarins. Que faisons-nous, nous autres, pendant ce tempslà ?
Croyez-vous donc que Dieu ait donné aux uns de mourir au service de la civilisation et de l'Eglise, aux autres la tâche de vivre les mains dans leurs poches ou de se coucher sur des roses ? Oh ! Messieurs, travailleurs de la science, gens de lettres chrétiens, montrons que nous ne sommes pas assez lâches pour croire à un partage qui serait une accusation contre Dieu, qui
l'aurait fait, et une ignominie pour nous qui i'accepterions. Préparons-nous à prouver que, nous aussi, nous avons nos champs de bataille où nous savons mourir.
Un jour de printemps de 1852, retenu au lit par une forte fièvre, il apprend que ses auditeurs l'accusent, lui et certains de ses collègues, d'en prendre trop à leur aise. Il se lève, va à la Sorbonne, improvise une magnifique leçon qui fut la dernière, et la termine par ces simples paroles : ((Messieurs, on reproche à notre siècle d'être un siècle d'égoïsme et l'on dit les professeurs atteints de l'épidémie générale. Cependant c'est ici que nous altérons nos santés, c'est ici que nous usons nos forces : j© ne m'en plains pas : notre vie, nous vous la devons jusqu'au dernier souffle et vous 1 aurez. Ouant à moi. messieurs, si je meurs ce sera à votre service. » En quittant sa -chaire, il retomba mourant sur le lit qu'il ne devait pour ainsi dire plus quitter.
Malgré le fond inquiet de son caractère, Ozanam avait toujours fait preuve d'un grand abandon à la volonté divine : « J'ai fait, disait-il, une si heureuse expérience de la sollicitude qui veille sur nous ! » Sans doute il s'accuse de son manque de confiance, mais n'est-ce pas toujours ainsi qu'ont fait les saints? A la mort de M.Fauriel, alors qu'il ne savait si la chaire de littérature étrangère lui serait attribuée. Ozanam avait montré jusqu où allait, sur ce point, sa vertu. Tout son avenir est en jeu, et cependant il écrit simplement :
Il peut être utile pour mon salut que jene réussisse point, et dans ce cas je ne désire que la fermeté, la résignation, la paix du cœur
La résignation à tout, même au précaire, même à l'incertitude qui est peut-être la plus pénible à supporter, mais dont il faut prendre l'habitude entin, puisque Dieu l'a mise en toute chose, dans la vie, dans la mort, dans la santé, dans la Fortune.
A mesure qu'approche le grand sacrifice, cette résignation se manifeste de plus en plus ; les lettres d'Ozanam nous en apportent continuellement l'expression : « Je suis le plus malade de la maison... Il faut bien remercier Dieu de tant de bien et se résigner aux peines qu'il y mêle... » Il commence à penser que Dieu veut peut-être qu'il ne se rétablisse jamais et il écrit : «... Le bon Dieu me l'aura envoyée (cette épreuve) au renouvellement de l'année pour me faire dire: Yolo quomodo vis, volo quamdiu vis. » — « Si Notre-Seigneur me lait part de sa croix, il m'en donne, comme on fait à Rome, une parcelle bien légère et encadrée dans un beau reliquaire, je veux dire dans ses consolations et ses adoucissements infinis. » — «...Vous voyez que la divine Providence ne m'a pas abandonné. Elle nous traite avec miséricorde... Je sais que mon mal est grave... et que je [puis ne pas guérir; mais je m'efforce de m abandonner avec amour à la volonté de Dieu et je dis, malheureusement de bouche bien plus que de cœur : Volo quod vis , volo quomodo vis, volo quamdiu vis, volo quia vis. » — «,.. Durant les trois dernières semaines du carême, je pensais sérieusement a me préparer aux derniers sacrifices. Il en coûte beaucoup à la nature, cependant il me semblait que, Dieu aidant, je commençais à me détacher de tout, hormis de ceux qui m aiment et que je puis aimer ailleurs qu'ici-bas. »
Avec sa résignation à l'égard de la volonté de Dieu, la bonté naturelle d'Ozanam pour ceux qui 1 entouraient semblait s'augmenter. Loin d'avoir les exigences dont sont coutumiers les malades, il ne savait dire assez son admiration et son amour pour la compagne de sa vie qui le soignait avec un inaltérable dévouement : « Vous
connaissez celle que Dieu m'a donnée pour ange gardien visible : vous l'ave/ vue à l'œuvre. Mais depuis que le mal est devenu plus sérieux, vous ne sauriez croire tout ce qu'elle a trouvé de ressource dans son cœur, non seulement pour me soulager, mais pour me consoler ; quelle tendresse ingénieuse, patiente, infatigable, m'entoure à toute heure et prévient tous mes désirs... »
C'est dans la prière qu'Ozanam puisait cette force d'âme : « Pendant de longues semaines de langueur, les Psaumes ne sont guère sortis de mes mains. Je ne me lassais pas de relire ces plaintes sublimes, ces élans d'espérance, ces supplications pleines d'amour qui répondent à tous les besoins, à toutes les détresses de la nature humaine. Il v a bientôt trois mille ans qu'un roi improvisait ces chants dans ses jours de désolation et de repentir, et nous y trouvons encore l'expression de nos angoisses et la consolation de nos maux. <>
Ozanam lisait en effet chaque matin quelques pages d'Écriture sainte. Sa pensée se reportant alors sur tous ceux qui languissaient comme lui, il annota les passages qui pouvaient le mieux les consoler. Ces pages eparses. plus divines qu'humaines, ont formé le Livre des malades.
Au quarantième anniversaire de sa naissance le 23 avril 1853, il ouvrit le livre d'Ezéchias et écrivit :
J'ai dit au milieu de mes jours : J'irai aux portes de la mort.
J'ai cherché le reste de mes années, fai dit: Je ne verrai plus le Seigneur mon Dieu sur la terre des vivants.
Ma vie est emportée loin de moi, comme s'est repliée la tente des pasteurs.
Le fil que j'ourdissais encore est coupé comme sous les ciseaux du tisserand. Entre le matin et le soir, vous m'avez conduit à ma fin.
Mes yeux se sont fatigués à force de monter au ciel.
Seigneur, je souffre violence, répondez-moi. Mais que dirai-je, et que me répondra celui qui a fait mes douleurs ?
Je repasserai devant vous toutes mes années dans l amertume de mon cœur.
C'est le commencement du cantique d'Ezéchias ; je ne sais si Dieu permettra que je puisse m'en appliquer la fin. Je sais que j'accomplis aujourd'hui ma quarantième année, plus que la moitié du chemin ordinaire de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune et bien-aimée, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde mère, beaucoup d'amis, nue carrière honorable, des travaux conduits précisément au point où ils pouvaient servir de fondement à un ouvrage longtemps rêvé. Voilà cependant que je suis pris d'un mal grave, opiniâtre, et d'autant plus dangereux qu'il cache probablement un épuisement complet. Faut-il donc quitter tous ces biens que vous-même, mon Dieu, m'aviez donnés ? Ne voulez- vous point, Seigneur, vous contenter d'une partie du sacrifice ? Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections déréglées ? N'accepterezvous point l'holocauste démon amour-propre littéraire, de mes ambitions académiques, de mes projets même d'étude, où se mêlait peut-être plus d'orgueil que de zèle pour la vérité ? Si je vendais la moitié de mes livres pour en donner le prix aux pauvres et si, me bornant à remplir les devoirs de mon emploi, je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents, à instruire les apprentis et les soldats, Seigneur, seriez-vous satisfait, et melaisseriez-vous la douceur de vieillir auprès de ma femme et d'achever l'éducation de mon enfant ? Peut-être, mon Dieu, ne le voulez-vous point. Vous
n'acceptez point ces offrandes intéressées, vous rejetez mon holocauste et mon sacrifice : c'est moi que vous demandez. // est écrit au commencement du Livre que je dois faire votre volonté, et j'ai dit : Je viens, Seigneur.
Je viens si vous m'appelez, et je n'ai pas le droit de me plaindre. Vous avez donné quarante ans de vie aune créature qui est arrivée sur la terre maladive, frêle, destinée à mourir dix fois si la tendresse et l'intelligence d'un père et d'une mère ne l'avaient dix fois sauvée. Que les miens ne se scandalisent point si vous ne voulez pas faire aujourd'hui un mirncle pour me guérir. Mon enfance heureusement écouiée au miiieu dr tant de périls, n étaitelle pas un premier miracle? A sept ans, quand la fièvre typhoïde me conduisait jusqu'à l'agonie, ne fut-ce pas à l'intervention de saint François-Régis que ma mère attribua ma guérison? Al'entrée de ma carrière, quand j'et;iis arrêté tout à coup par une cruelle maladie de la gorge, ne m'avez-vous pas guér , ne m'avez-vous pas donné la joie de publier ce que je croyais La vérité ? Enfin, il y a cinq ans, ne m'avez-vous pas ramené de loin, et ne m'avez-vous pas accordé ce délai pour Faire pénitence de mes péchés et pour devenir meilleur? Ah! toutes les prières qu'alors on vous adressa pour moi furent écoutées. Pourquoi celles qu'on vous fait aujourd'hui, et en bien plus grand nombre, seraient-elles perdues ? Mais peutêtre, Seigneur, vous les exaucerez d'une autre manière. Vous me donnerez le courage de la résignation, la paix de l'àme, et ces consolations inexprimables qui accompagnent votre présence réelle. Vous me ferez trouver dans la maladie une source de mérites et de bénédictions, et ces bénédictions, vous les ferez retomber sur ma femme, mon enfant, sur tous les miens, à qui mes travaux auraient peut-être moins servi que mes souffrances.
Le même jour, il écrivit son testament :
... Je remets mon âme à Jésus-Christ mon Sauveur, effrayé de mes péchés, mais confiant dans l'infinie miséricorde
Je meurs au sein de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. J'ai connu les doutes du siècle présent, mais toutp ma vie m'a convaincu qu'il n'y a de repos pour l'esprit et le cœur que dans l'Eglise et sous son autorité Si j'attache quelque prix à mes longues études, c'est qu'elles me donuentle droit de supplier tous
ceux que j'aime de rester fidèles à une religion où j'ai trouvé la lumière et la paix ...
Je sollicite les prières de tous les miens... Ne vous laissez pas ralentir par ceux qui vous disent : // est au ciel. Priez toujours pour celui qui vous aime beaucoup, niais qui a beaucoup péché. Aidé de ces supplications, je quitterai la terre avec moins de crainte. J'espère fermement que nous ne nous séparerons point, et que je reste avec vous jusqu'à ce que vous veniez à moi...
Ozanam était alors à San-Jacopo; il y reprit quelques forces. Il commença a rédiger le délicieux Pèlerinage au pays du Cid, qu'il acheva à Antiguano. En juin, il alla à Florence, malgré l'opposition que l'on fit à ce voyage ; il s occupa activement des conférences de Saint-Vincent-de-Paul en Toscane. « Puisque Dieu me rend des forces, je dois les emplover à son service, » disait-il. Ce retour à la santé n'était qu'apparent. Bientôt le malade dut rester sur un sofa la journée entière*. Un soir qu'étendu sur la terrasse, il contemplait le soleil qui se couchait sur les flots, sa femme assise sur une chaise, un peu en arrière de lui, pour qu'il ne vît pas ses larmes, admirait la tranquillité sereine qui régnait sur les traits comme dans l'attitude de son cher souffrant. Elle en prit sujet pour lui demander « quel était celui des dons de Dieu qu'il estimait être le plus grand ». Il n'hésita pas : « C'est la paix du cœur, » répondit-il. Puis, s'expliquant, il dit que. sans cette paix, nul bien ne peut nous rendre heureux et qu'avec elle tous les maux sont supportables, même les approches de la mort.
Ozanam avait demandé à mourir en France. Le mal empirant, on décida de s'embarquer au plus tôt pour
Marseille. Lacordaire nous a tracé le récit émouvant des derniers moments de son ami :
« La veille du mois de septembre, accompagné de sa femme, de sa fille, de ses deux frères, il sortit de la maison qu'il occupait au petit village d'Antiguano, sur le bord de la mer. En sortant, il ôta son chapeau et, les mains levées vers le ciel, il prononça cette prière : « Mon Dieu, je vous remercie des souffrances et des « afflictions que vous m'avez envoyées dans cette demeure ; « acceptez-les en expiation de mes péchés. » Puis, se tournant vers sa femme : « Je veux qu'avec moi tu « bénisses Dieu de mes douleurs. » Et aussitôt, se jetant dans ses bras : « Je le bénis aussi des consolations « qu'il m 'a données. »
«Dieu lui accorda, pour ladernière fois qu'il traversa la mer, un temps et des flots sereins. Couché sur le pont du navire qui le ramenait en France, il put jouir en *paix de l'air, du ciel, des eaux, de ces poétiques rivages de l'Italie qu'il avait passionnément aimés, et oùil venait de recevoir un accueil digne de la terre qui a nourri tant de grands hommes et qui sait encore les reconnaître, de quelque part qu'ils abordent à -ses rives. Quand les côtes de la Provence se levèrent à ses yeux, il éprouva une grande joie de revoir la patrie et de la certitude d'y mourir. Le vaisseau ne tarda pas d'entrer au port de Marseille, où l'attendaient sa belle-mère etla famille de sa femme. « A « présent, dit-il, que j'ai remis Amélie entre les mains de « qui elle doit être, Dieu fera de moi ce qu'il voudra. »
« Il eut encore désiré revoir Paris, Paris où tant de souvenirs l'attachaient, où ses amis et sa gloire l'eussent si pieusement accueilli. Mais ce vœu du serviteur ne fut pas
exaucé. Seulement Dieu lui retira les angoisses du grand passage ; il ne souffrit plus dès qu'il eut touché la terre de ses aïeux et de ses travaux. Un calme qui n'était ni celui de la vie ni celui de la mort se. répandit dans sa personne, et il reçut en cet état les derniers sacrements de l'Eglise dont il avait été le fidèle et le défenseur. Le prêtre lui ayant dit d'avoir confiance en Dieu : (( Eh ! « pourquoi le craindrai-je ? répondit-il, je l'aime tant ! » «Ce devoir rempli, un sommeil précurseur s'empara de ses membres épuisés. Il se réveillait çà et là pour remercier et bénir, pour tendre la main, pour essuyer une larme, pour sourire encore une fois. Le matin de sa mort, jour de la Nativité de la très sainte Vierge, il ouvrit les yeux, souleva ses bras, et dit d'une voix forte : « Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi ! » Ce fut sur la terre la dernière parole de cette âme qui en avait eu tant d'éloquentes. »
De même qu'au moyen âge, si magnifiquement célébré par Ozanam, les villes se disputaient les corps des saints, Lvon et Paris réclamèrent sa dépouille mortelle. ït avait demandé d'être enseveli à Paris, dans ce quartier Latin, champ de son apostolat. Son désir a été en partie réalisé. Son corps repose dans la crypte de l'église des Carmes, devenue la chapelle des Etudiants catholiques. — «Il semble, avait-il écrit, qu'il suffisait aux âges de foi d'enterrer quelque part un saint pour y faire germer toutes les vertus. » Notre siècle, pourtant incrédule, a vu
se réaliser le même miracle. Les œuvres qu'Ozanam avait tant aimées s'épanouissent autour de son tombeau, et une jeunesse ardente vient s'incliner avec vénération devant le modeste monument. Elle demande à Dieu de faire revivre en elle les nobles exemples de son héroïque modèle, et se plaît à redire avec Lacordaire : « Seigneur, laites que nous soyons des Ozanam ! »
Table des Matières
Frédéric Ozanarn 5