Berlioz, Mémoires
2. Ad. Jullien (ouvrage cité). Ce n'est pas tout, ce chœur, Castil-Blaze l'arrangea pour orphéon, sous ce litre : L'Annrr française; il lui donna comme pendant La Marine française, adaptation de la Chasse de Lutzow, dont un autre arrangeur a fait le Chant des Corsaires.
Sur le chœur des Chasseurs d'Euryanlhe, Castil-Blaze a mis ces paroles : Allons au Icmple du Seigneur! et il a « parodié » sur la barcarolle d'Oheron, un cantique à Notre- Dame de la Garde! Toutes ces éditions existent à la Bibliothèque du Conservatoire.
ni complète et qu'elle ne contenait pas les morceaux écrits pour la représentation de Freischût{ à Londres! La seule partition complète était donc la sienne. (Prix 36 fr. avec remise de 27 fr. pour les souscripteurs. Profiter de l'occasion'! A quoi l'éditeur répondait le 2 décembre par une protestation insérée dans le Corsaire et un démenti formulé par AL Livius, le traducteur anglais.
J'ai lu cette partition Schlesinger, qui forme la troisième livraison de la Collection des chefs-d'œuvre dramatiques modernes des écoles italienne, française et allemande: Elle est intitulée Le Chasseur Noir. Dans une préface qui résumait le poème de Kind, l'éditeur expliquait le sens du mot allemand Freischïit^ et la nécessité de remplacer ce vocable par un terme plus compréhensible au lecteur français.
Son édition, pour la publication de laquelle il pouvait au moins se prévaloir de l'autorisation de Weber, est très exacte comme réduction de piano et chant. Si la version française est loin d'être irréprochable, elle est au moins placée au-dessus du texte allemand et permet d'autant mieux la comparaison qu'habituellement le rythme musical et la prosodie du vers original y sont observés. 11 en est ainsi, par exemple, dans le Trio du premier acte, dans le premier récit de l'air de Max.
Mais le sens est parfois trop éloigné du sens réel. C'est le cas pour l'air de Max, qui commence ainsi :
Ah 1 je suis seul ; de cette eène J'ai donc pu me voir affranchirai?)
L Voir le Journal de lu Librairie du ::^5 décembre 18^1.
Les couplets de Kilian et ceux de Kaspar sont réduits à deux. Ceux-ci sont inférieurs à ceux-là au point de vue de l'accentuation des paroles. Le rythme est faussé dans Vallegro de l'air de Max et dans celui de Kaspar. Le traducteur y remplace le mot : Triomphe ! par : Bientôt!
Au début du second acte, le portrait de l'aïeul Kuno devient celui du « père d'Agathe. » La réponse sentimentale de la jeune fille à Annette et le scher^ando ne sont pas mal rendus. L'ariette d'Annette est bien rythmée, mais de style vieillot. Dans l'air d'Agathe, les deux premiers vers sont passables, tous les autres inexacts. Le traducteur détruit aussi le rythme du Leise, leise, soude les vers brefs de Kind pour en faire des vers de huit svUabes. Les divers récits qui coupent le grand air d'Agathe et dont il est nécessaire, en raison du caractère descriptif de la musique, de comprendre le sens, sont dénaturés ou bien, lorsque le sens est rendu, l'effet n'est obtenu qu'au moyen de syllabes et de notes ajoutées, et l'auteur place à tort et à travers des rimes féminines sous des désinences masculines," et inversement. Il y a des cocasseries dans les vers comme celles-ci :
Ses yeux ne voient point la tourelle.
Ciel ! les couleurs De mille fleurs Ont couronné sa tète altière 1 / Sans doute il obtint le prix de la carrière!
Dans le Trio, le rythme du caiitabile est assez bien rendu, mais avec des notes ajoutées. Les paroles d'Annette, qui expriment si bien son caractère enjoué, sont remplacées par des phrases quelconques. Leb' n>ohli
(Adieu !) est rendu par : « Bonsoir ! » La recommandation des jeunes filles à Max : Denli an Agathens Wort! devient : « Pense à te contenir! »
Le finale de la Gorge au Loup comporte de nombreuses critiques. Les vers du chœur des Esprits invisibles sont ridicules ; l'invocation- de Kaspar à Samiel n'est satisfaisante qu'au début. Mieux prosodie que dans la version G. Blaze, le récit de Max est plus mal traduit. L'auteur traite de « vallon » la Wolfsschlucht ! O classique renforcé! Sie spt'ingt in den Fluss! est remplacé par : « Agathe dans l'onde apparaît' !... » Au-dessus du mot Hinab! on lit : « Je pars ! » tandis que Max accourt, au contraire, vers Raspar qui l'attend. Le rythme si énergiquement scandé, du chœur des Ghasseurs infernaux, est détruit par des syllabes et des notes ajoutées.
Au troisième, il y aurait des observations semblables à formuler sur la version de la Romance et air, du chœur des jeunes filles, du chœur des Ghasseurs. Le style est plat et vieillot, le sens approximatif, les fautes de prosodie fréquentes; mais, dans l'ensemble, la partition est respectée, à part quelques retouches aux parties vocales. Il y a, çà et là, dans le finale, des défectuosités de détail, des expressions robustes affadies, mais le sens général est observé, et le morceau est au moins conservé intégralement. Après les ravages qu'il avait opérés dans la musique de \\'eber pour en faire Robin des Bois, il fallait
\. Il est plaisant de rapprocher de celte traduction la version Durdilly. Au même endroit Max s'écrie : « Agathe esl loinhée au torrent! » Par accident, sans doute?
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donc à Gastil-Blaze une certaine audace pour accuser celte édition d'être incomplète!
J'ai déjà exposé les modifications infligées au livret; je vais énumérer les sévices commis sur la partition. Ayant changé l'ordre des morceaux dans le premier acte, Castil-Blaze avait eu l'idée de renvoyer au troisième l'air de Richard (Kaspar). Dans cet air comme dans celui de Max, les accents sont déplacés, le dessin mélodique est altéré par la nécessité d'y ajuster un texte de fantaisie. Dans le Trio du premier acte, sur ces mots de Kuno à Max : Mein Sohn, nnr Muth! Wer Gott vertraut, haut gut! 3i\i\c\\iQ\?,\si musique donne tant de fermeté, Castil-Blaze prodigue les syllabes... et les notes, affadissant ainsi le robuste rythme webérien. Il retouche la deuxième phrase de Max; il détruit, dans le chœur écrit sur la fanfare des cors, le rythme de l'original : Wir lassen \die Hôrner\erschallen avec ces accents faux : « Le cor retentit dans les bois. »
Au second acte, il retouchera le duo des deux jeunes filles pour y ajuster ses paroles. 11 intitule : Polonaise l'ariette d'Annettequi est un boléro'. J'ai exprimé plus haut mon avis sur les altérations infligées au rythme dans l'air d'Agathe (Annette). La partie vocale est changée dans la prière à chaque chute de phrase; la symétrie en est abolie; les récits subissent de nombreuses transformations, et pour s'ajuster à quelles
1. Considéré comme une Polonaise, par Aug. Reissmann, ce rythme, d'après le dernier biographe de Weber, M. Gehrmann, serait celui d'un boléro. C'est aussi mon avis.
absurdités ! » Sur : 0 Silsse Hqffnungf A'eu belebte?^ Mutli! (O douce espérance, mon courage renaît!), le librettiste écrit froidement : « Les orages de la nuit ne l'ont pas retenu! » (Tony.) Sur Kô7inf ich j^u lioffeji wage7î? (Pouvais-je oser concevoir cette espérance?) qui est une interrogation, il place une affirmation :
Cher objet de ma tendresse.
Ton courage, ton adresse
qui se lie avec les vers suivants, alors que le sens musical est resté suspendu par un point d'orgue sur un accord de septième de dominante. On voit à quelle série de contresens musicaux peut conduire l'adaptation de paroles toutes ditférentes sur des récits d'une signification absolument définie *.
C'est au finale du second acte que les méfaits de l'arrangeur ont sévi davantage. Les gémissements du chœur invisible : Vhui ! sont remplacés par les deux notes de : Parais! Le sinistre rythme uniforme du chœur fatidique est détruit par la fantaisie du traduc-
1. Dans son article du Temps i2G janvier 187.")) sur une reprise du Fi-eischiitz, J. Weber rappelait l'avertissement placé par Castil-Blaze en tète de sa partition d'orchestre et dans lequel il rejetait allègrement la responsabilité sur son collaborateur, Th. Sauvage : « II est facile de voir que les vers contenus dans le livret n'ont, le plus souvent, aucun rapport de sens, de rythmes et de mesure avec la musique de Weher. » Ce qui ne l'empêchait pas d'ajouter cette recommandation : « Je prie MM. les directeurs de veillera ce que le texte de la partition, le seul que J'avoue, soit suivi exacte/nenf . » Elle avait paru à son domicile, 9, rue du Faubourg-Montmartre.
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teur. Alors que, dans la deuxième mesure de chaque phrase, le temps fort est reporté par Weber sur le troisième temps, Castil-Blaze le place au premier, sur une blanche, suivie d'une noire au troisième, pour ïe muet, substituant une platitude à un accent incisif et émouv'ant. Mais le crime sans nom, c'est la suppression de l'invocation chantée de Kaspar à Samiel, remplacée par une scène parlée, et de tout le mélodrame subséquent, aux rythmes brisés si originaux. La musique reprend à la mesure précédant la phrase de cor qui coïncidé avec l'arrivée de Max. Son magnifique récit est dénaturé par des transpositions, des altérations mélodiques; elles affectent jusqu'à la phrase si laige : Rothgraue narb'ge Zweige qui aboutit à une syllabe muette placée sur un premier temps. Pour placer un alexandrin, l'arrangeur allonge le bref et résolu : Ich trotte aile Schrecken! (Je brave l'épouvante). Sur Ich muss! il place trois notes : « Avançons ! » Avec : « Allons! » les deux de Weber auraient suffi. Sur : Hinabf [En bas!; il en met s/.v, destinées à porter cet hémistiche : «\'a terminer ses jours,» qui se rapporte à Annette. Sa manie de correction va jusqu'à intervertir sans nécessité les : ut et sol du ténor qui, à la fin de ces vers : So lag sie im Sarg, so l'ulit sie im Gî'ab font demi-cadence sur le même accord d'ut majeur.
De la modification du livret résulte la coupure la plus déplorable, opé?'ée dans la scène si dramatique de la Bénédiction des balles. Le texte de Weber est repris au dessin d'orchestre imitatif qui accompagne la course du sanglier, lequel ne paraît point d'ailleurs. La symphonie originale est conservée jusqu'à l'éclat
j^ de l'accord de fa diè^e mineur; là Castil-Blaze greffe un récit choral fabriqué sur ces paroles :
Xon. aux tourments de l'enfer Tu ne peux échapper, nonl
accompagné sur chaque accord de sifflements de violons et de flûtes et terminé par une cadence dans le même ton.
Au troisième acte, le rythme de la cavatine d'Agathe (Annettej est assez bien conservé, mais dans la romance et air de Nancy, il y a des tripatouillages et une afîYeuse cadence ' après Pluton (Nero).
Ainsi, dans Yallegro à 6/8, le rythme est brisé par le traducteur qui, au lieu de placer des désinences féminines sur : Und beglûcke, luid bestricke, y ajuste les mots : « Au plaisi-ir, au bonheu-eur. » L'encouragementd'Annetteà Agathe: //o/^eFrej/;2^/;z, ^agenicht! (Douce amie, ne tremble pas!) est rendu par : « Nous promettent d'heureux instants. » Du reste, on dirait que tous les traducteurs se sont donné le mot pour substituer des paroles quelconques à ces mots d'Anne tte : !{age nicht- !
Ce que j'ai dit plus haut du Leise, leise peut s'appliquer au refrain du Jungfei'nkran^ : Schôner. grihier. La prosodie et l'accentuation mélodiques sont
1. De même, au second acte, Castil-Blaze n'avait pas renoncé au plaisir de récrire la vocalise d'Agathe : Welch' schône Nacht! Il l'a même refaite deux fois.
2. Traduction Schlesinger : Le plus heureux souvenir. Traduction Pacini : Renais au doux espoir ! Traduction Trianon : L'avenir est radieux. Traduction Hasselt-Rongé : Ah! cette aube, c'est le jour de l'amour. Traduction Durdilly : Viens prier !llj
outrageusement violées par cette coupe de vers : « De nos mains ac | cepte cette fleur! » Elles le sont aussi, mais moins ouvertement, dans le chœur des Chasseurs.
Au dernier finale, je relève une soudure entre les réflexions d'Annette et celles de Nancy, qui suivent l'évanouissement de la fiancée. Le dessin du récit de Kaspar : Der Himmel siegt! (Le Ciel triomphe!) est remplacé par six la bémol répétés sur ces paroles : « J'appellerais en vain... ». Il en résulte que l'hémistiche suivant : « le Ciel à mon secours, » est placé fatalement sur : Est ist um mich geschelïn (C'en est fait de moi). L'arrangeur ayant supprimé l'intervention de Kuno, et plus loin celle d'Ottokar, le développement construit sur ce groupe mélodique : Er war von je ein Boseii'ic/ii, tombe de lui-même. Sur l'accord de sol, Castil-Blaze introduit le chœur récitant signalé plus haut. Le thème à 6/8 en si bémol devient celui de la confession de Tony au lieu de servira sa justification; le développement du sextuor est écourté, le nombre des personnages étant réduit. J'ai dit que l'ensemble final sur l'allégro jubilatoire d"Agathe avait été remplacé par un rappel du chœur des Chasseurs avec des paroles de circonstance :
Fidèle chasseur.
Ton bonheur se prépare.
Le ciel se déclare
En ta faveur.
Pour toi plus d'alarmes,
Tes maux sont finis.
3Ioment plein de charmes.
Vos cœurs sont unis.
D'aimer et sans cesse
De même tendresse, L'amour fit promesse:
L'hymen la tiendra.
Tra la la, la la, etc..
L'un et l'autre arrangement du finale se trouvent dans la partition de Robin des Bois éditée par Lemoine. On n'a qu'à l'ouvrir pour se rendre compte des ravages exercés dans l'œuvre de Weber par un « musicien-vétérinaire, » comme Berlioz appela Castil- Blaze'.
Certes, l'arrangeur avait pris de coupables libertés avec la partition de Weber, il y avait introduit des pages de son invention et supprimé des passages émouvants et grandioses, mais il ne faut rien exagérer. En ce qui concerne l'instrumentation, parexemple, la partition d'orchestre de Robin des Bois (édition Castil- Blaze-) est conformée la grande partition publiéeplus tard par Schlesinger, à Berlin. Toutefois, l'éditeur se permet souvent des suppressions ou des simplificationsdans les partiesd'instruments à vent, parexemple dans les couplets de Kilian ; dans la scène de la Gorge au Loup, il substitue la clarinette en si be'?7iol k\a clarinette en la ou réciproquement; parfois, au contraire, il procède à des embellissements. Ainsi, dans l'air d'Agathe, à la ritournelle d'orchestre. Castil-Blaze
1. Mais celui-ci admettait qu'on en prît aussi à l'aise avec son œuvre : il permettait à Annette i Agathe) de ne dire que la première strophe de sa prière ; il autorisait la coupure du duo du 2'^ acte, tiré d'Euri/anthe, de la Romance et air de Nancy, et même de l'entracte du 3« acte dont le thème est tiré du choeur des Chasseurs repris plus loin comme finale.