R. Wagner, article cité
mettre en musique les réponses de Samiel et détruire le contraste voulu par Weber entre le chant et le mélodrame. Cette exception judicieuse n'est-elle pas la condamnation même de la transformation du « parle » en récitatifs?
Berlioz eut aussi le mérite, à ce qu'il affirme dans ses Mémoires, de résister aux sollicitations des danseurs, qui lui suggéraient d'introduire dans le divertissement ajouté au troisième acte et réglé par Alazillier, des airs de danse tirés de ses symphonies. Le blâme du compositeur allemand Dessauer aurait fait renoncer Léon Pillet à cette idée, et Ton se contenta d'employer des airs de ballet tirés d'O^eron et de Preciosa, auxquels fut adjointe V Invitation à la valse, instrumentée pour la circonstance. Bientôt elle fut seule conservée comme ballet, et même elle subit une coupure.
Plus tard, pendant qu'il était en Russie et après le départ de Léon Pillet, on en « vint à retrancher une partie du finale du troisième acte; on osa supprimer enfin dans ce même troisième acte tout le premier tableau, où se trouvent la sublime prière d'Agathe et la scène des jeunes filles et l'air si romantique d'Annette avec alto solo. » Toutes ces coupures étaient destinées à permettre la représentation de ballets plus ■développés que ceux qui avaient d'abord accompagné Freisc/iût^ surl'afiiche'.
1. Freischùtz fut donné lout d'abord douze fois seul; à la treizième représentation, on le fit suivre de Giselle, ballet de Th. Gautier et Ad. Adam, joué le 28 juin 1811. Il servit de lever de rideau aux ballets et resta au répertoire pendant quelques années. On le reprit en 18r)() et on le jouait encore
Ces plaintes, Berlioz les exprimait dans ses Mémoires datés de 1854. Son indignation était d'autant plus vive que l'année précédente, il s'était vu mettre en cause devant la Justice au sujet des mutilations infligées à Freischiit^.
Un étranger, de passage à Paris, un mélomane, le comte Thadée Tyckiewicz, ayant eu Tidée d'aller passer à l'Opéra la soirée du 7 octobre i833', fut tellement indigné de la médiocrité de l'interprétation et des coupures pratiquées dans la partition, qu'il intenta un procès à la direction, réclamant une exécution intégrale de Freischût^ par les premiers artistes, et ce sous une astreinte de 100 francs par jour de retard. Sa prétention fut accueillie naturellement pa'r les quolibets des petits journaux; les feuilletonistes prirent en pitié la naïveté de ce provincial allemand qui semblait ignorer les habitudes des directeurs de l'Opéra à l'égard des oeuvres qu'ils jouent.
Le comte Tyckiewicz ne se laissa pas intimider, et
en 18.53. Le procès Tyckiewicz semble l'avoir fait exclure du répertoire. On devait le reprendre en 1861 ; Thierry et Cambon avaient retouché les décors en avril; ils furent détruits, avec une centaine d'autres, le 19 juin, par l'incendie du magasin de décors de l'Opéra.
Sous la direction Perrin, Freischûtz fut remis en scène, avec quelque luxe, le 25 mai 1870, précédant Coppélia, dont c'était la première représentation. Il était chanté par Mlles Hisson, Mauduit, le ténor Villaret, la basse David. Il fut repris le 10 mai 1873 avec Fidès Devriès, Mile Arnaud, le ténor Sylva et M. Gailhard dans Gaspard.
1. Freischiitz était donné avec un ballet nouveau en deux actes de Potier, .FI in et Mi/sïk.
le procès fut appelé devant le tribunal civil de la Seine le 7 décembre i853. Son avocat, .M" Lachaud, dans une très incisive plaidoirie, donna le détail des coupures incriminées : c'étaient celles du premier tableau du troisième acte puis, dans le finale, celles du chant de l'Ermite, de la réponse d'Ottokar, de la narration de Max, du chœur : Toujours ce fut un scélérat! bref, 849 mesures supprimées sur 1.2 10. Il invoquait l'opinion de Berlioz, traduite par Léon Kreutzer, à la Revue contemporaine, dans les termes mêmes que reproduiront plus tard les Mémoires.
L'avocat de Roqueplan, M*^ Henri Celliez, défendit la direction de l'Opéra en objectant que l'ouvrage était représenté tel qu'on l'avait remis à la scène en i85o, avec le consentement des auteurs, Pacini et Berlioz, c'est-à-dire sans les divertissements, allégé d'une grande partie des récitatifs et de quelques morceaux de Weber. Le spectateur ne pouvait donc soutenir qu'il était frustré par le théâtre, puisque la pièce, — approuvée sous cette forme par l'administration, — se jouait telle quelle depuis trois ans. Roqueplan demandait reconventionnellement 3. 000 francs de dommages-intérêts. Il ne les obtint pas, mais le comte Tyckiewicz fut débouté de sa demande, bien que le tribunal, dans son jugement, eût considéré comme « regrettables » les mutilations de Freischat^^.
L'accusation portée contre Berlioz par l'avocat de Roqueplan trouva crédit dans la presse d'outre-Rhin.