Gazelle des Tribunaux des 17 novembre et 8 décembre
FKEISCHUTZ
Berlioz prit la plume pour se défendre, déclara qu'il était étranger à des suppressions pratiquées en son absence; il avait autorisé une seule fois des coupures, mais elles avaient pour but de raccourcir ses récitatifs. « Il eût été honteux d'être mieux traité que le maître 1 . »
Berlioz nous a lui-même raconté, avec sa verve à remporte-pièce, les tribulations qu'il eut à subir de la part du directeur et des chanteurs. Pour l'organe de contralto de Mme Stolz, il fallut « mettre en ré l'air du second acte, qui est en mi, » et baisser d'une tierce mineure la prière en la bémol du troisième, « ce qui lui fit perdre les trois quarts de son ravissant coloris-. »
.Mme Stolz n'était ni physiquement ni vocalement la femme du rôle. Au dire de Th. Gautier, elle lui donnait « une couleur mélancolique et rêveuse aussi allemande que le permettaient des yeux étincelants et des cheveux d'un noir andalou. » Par contre, Bouché (Gaspard) avait tout à fait le physique de l'emploi. C'était « un grand gaillard haut de six
1. Sa lettre, adressée au Journal des Débals, fut reproduite dans la Gazette musicale du 25 décembre 1853, d'où Daniel Bernard l'a extraite pour la publier dans la Correspondance inédite de Berlioz.
2. Mémoires, chap. li. Voici comment, dans le Journal des Débats du 13 juin 1811, Berlioz, redevenu critique, appréciait ia chanteuse : « Exprimant avec un bonheur égal la rêverie et la passion, on ne pourrait mieux qu'elle chanter le récitatif et Yandante de son grand air du second acte. C'est d'un style irréprochable, d'une beauté de sons rare, d'une grande justesse et d'une intense expression. Plusieurs passages de Y allegro sont parfaitement saisis, et l'entraînement de la dernière période est irrésistible. La phrase seule : 0 transport, délire extrême ! n'est pas assez
PRÉFACE
pieds, le teint couleur de revers de bottes, le sourcil épais et circonflexe, l'oeil nocturne et furtif, la pommette osseuse, la moustache équivoque, le cheveu suspect, jouissant enfin de la mine la plus rébarbative qu'une basse-taille ait jamais possédée 1 . » Suivant Berlioz, « Bouché représentait bien le mauvais drôle, le chenapan, rusé, usé, blasé, roué, désespéré. » Il disait « fort bien les fameux couplets de la chanson à boire, malgré \efa dièse, effroi de toutes les basses, » et moins bien le grand air en ré. Le rôle de Max, que Duprez n'aurait pu aborder, fut attribué au second ténor, Marié, acteur timide, chanteur lourd et empâté. « Il en a bien compris, écrivait Berlioz, la pensée mélancolique et naïve. » Mlle Nau montra de la grâce et du charme dans Annette 2 . Alizard (l'Ermite), Massol (Kilian), Ferd. Prévost (Kouno), Wartel (Ottokar;, Goyon (Samiel), les chœurs et l'orchestre, dirigé par Battu, méritèrent des éloges.
La mise en scène, à l'Opéra, fut plus somptueuse
nettement articulée; les quatre croches ainsi vocalisées ont l'air d'un grupetlo; elles font, au contraire, partie intégrante de la mélodie. » La prière du troisième acte lui paraît dite correctement. <c C'est bien pur, bien humble, chaste et résigné. » Toutefois, il reproche à l'artiste un « rallentando allant jusqu'au redoublement de la mesure. On a remarqué la scène où, pendant qu'Annette folâtre autour d'elle, Agathe, plongée dans ses pensées, etïeuille une marguerite, idée charmante empruntée au Faust de Goethe et parfaitement en situation. »