‹ French ClassicsChapitre 17 sur 175 · ACTE 11^ SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE 11^ SCÈNE

N'imprimez pas, seigneur, cette honteuse marque

 ces rares vertus qui vous ont fait monarque;

Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat

Que vous avez chsùigé la forme de l'État. 420

Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre,

Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre;

Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants

Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans;

Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces, 425

Gouvernant justement, ils s'en font justes princes :

C'est ce que. fit César; il vous faut aujourd'hui

Condamner sa mémoire, ou faire conrnie lui.

Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste,

César fut un tyran, et son trépas fut juste, 430

Et vous devez aux dieux compte de tout le sang

Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang.

N'en craignez point, seigneur, les tristes destinées;

Un plus puissant démon veille sur vos années:

On a dix fois sur vous attenté sans effet, 435

Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait.

On entreprend assez, mais aucun n'exécute;

Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute:

Enfin, s'il faut attendre un semblable revers.

Il est beau de mourir maître de l'univers. 440

C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'estime

Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.

Maxime,

Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver

L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver.

Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête, 445

Il a fait de l'État une juste conquête ;

Mais que sans se noircir, il ne puisse quitter

Le fardeau que sa main est lasse de porter,

Qu'il accuse par là César de tyrannie.

Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie. 450

Rome est à vous, seigneur, l'empire est votre bien; Chacun en liberté peut disposer du sien :

Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire:

Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire,

Et seriez devenu, pour avoir tout dompté, 455

Esclave des grandeurs où vous êtes monté !

Possédez-les, seigneur, sans qu'elles vous possèdent.

Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent ; '

Et faites hautement connaître enfin à tous

Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous. 460

Votre Rome autrefois vous donna la naissance;

Vous lui voulez donner votre toute-puissance;

Et Cinna vous impute à crime capital

La libéralité vers le pays natal !

Il appelle remords l'amour de la patrie ! 465

Par la haute vertu la gloire est donc flétrie.

Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris.

Si de ses pleins effets l'infamie est le prix!

Je veux bien avouer qu'une action si belle

Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle ; 470

Mais commet-on un crime indigne de pardon.

Quand la reconnaissance est au-dessus du don?

Suivez, suivez, seigneur, le ciel qui vous inspire:

Votre gloire redouble à mépriser l'empire;

Et vous serez fameux chez la postérité, 475

Moins poiu* l'avoir conquis que pour l'avoir quitté.

Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême.

Mais pour y renoncer il faut la vertu même;

Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner.

Après un sceptre acquis, la douceur de régner. 480

Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome, Où, de quelque façon que votre cour vous nomme, On hait la monarchie; et le nom d'empereur.

Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur. Ils passent pour tyran quiconque s'y fait maître, 485

Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître: Qui le souffre a le cœur lâche, mol, abattu.

Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu. Vous en avez, seigneur, des preuves trop certaines: On a fait contre vous dix entreprises vaines; 490

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