ACTE III, SCÈNE II
Mais alors quel esprit n'en devient point troublé?
Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé ?
Je crois que Brute même, à tel point qu'on le prise,
Voulut plus d'une fois rompre son entreprise, 830
Qu'avant que de frapper elle lui fit sentir
Plus d'un remords en l'âme, et plus d'un repentir.
Maxime,
Il eut trop de vertu pour tant d'inquiétude;
Il ne soupçonna point sa main d'ingratitude.
Et fut contre un tyran d'autant plus animé 835
Qu'il en reçut de biens et qu'il s'en vit aimé.
Comme vous l'imitez, faites la même chose.
Et formez vos remords d'une plus juste cause.
De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté
Le bonheur renaissant de notre liberté. 840
C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée;
De la mam de César Brute l'eût acceptée.
Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger
De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger.
N'écoutez plus la vois d'un tyran qui vous aime, 845
Et vous veut faire part de son pouvoir suprême;
Mais entendez crier Rome à votre c6té:
^^ Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m'as ôté;
Et, si tu m'as tantôt préféré ta maîtresse.
Ne me préfère pas le tyran qui m'oppresse." 850
Cinna,
Ami, n'accable plus un esprit malheureux
Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux.
Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute.
Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte;
Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié 855
Qui ne peut expirer sans me faire pitié,
Et laisse-moi, de grâce, attendant Emilie,
Donner un libre cours à ma mélancolie :
Mon chagrin t'importune, et le trouble où je suis
Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis. 860
Maxime,
Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse De la bonté d'Octave, et de votre faiblesse; L'entretien des amants veut un entier secret. Adieu: Je me retire en confident discret.