‹ French ClassicsChapitre 32 sur 175 · ACTE III ^ SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III ^ SCÈNE IV

Qui du peuple romain se nommait Tafifranchi,

Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre,

Eût encore moins prisé son trône que ce titre.

Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité,

£t prenant d'un Romain la générosité, looo

Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naitre

Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître.

Cinna.

Le ciel a trop fait voir en de tels attentats

Qu'il hait les assassins et punit les ingrats;

Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute, 1005

Quand il élève un trône, il en venge la chute;

Il se met du parti de ceux qu'il foit régner;

Le coup dont on les tue est longtemps à saigner;

Et quand à les punir il a pu se résoudre,

De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre. loio

Emilie,

Dis que de leur parti toi-même tu te rends.

De te remettre au foudre à punir les tyrans.

Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie; Abandonne ton âme à son lâche génie; Et pour rendre le calme à ton esprit flottant, ici 5

Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend. Sans emprunter ta main pour servir ma colère, Je saurai bien venger mon pays et mon père.

J'aurais déjà l'honneur d'un si fameux trépas, Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras: 1020

C'est lui qui, sous tes lois me tenant asservie. M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie. Seule contre un tyran, en le faisant périr.

Par les mains de sa garde il me fallait mourir: Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive; 1(025

Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive, J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi. Et te donner moyen d'être digne de moi.

Pardonnez-moi, grands dieux, si je me suis trompée Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée, 1030

6o CINNA .

Et si d'un faux semblant mon esprit abusé

 fait choix d'un esclave en son lieu supposé.

Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être ;

Et si pour me gagner il faut trahir ton maître,

Mille autres à l'envi recevraient cette loi, 1035

S'ils pouvaient m'acquérir à même prix que toi.

Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne.

Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne:

Mes jours avec les siens se vont précipiter.

Puisque ta lâcheté n'ose me mériter. 1040

Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée.

De ma seule vertu mourir accompagnée.

Et te dire en mourant, d'im esprit satisfait:

"N'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait;

Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée, 1045

Où la gloire me suit qui t'était destinée :

Je meurs en détruisant un pouvoir absolu;

Mais je vivrais à toi, si tu l'avais voulu."

Cinna.

Eh bien! vous le voulez, il faut vous satisfaire.

Il faut afifranchir Rome, il faut venger un père, 1050

Il faut sur un tyran porter de justes coups;

Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous:

S'il nous ôte à son gré nos biens, nos jours, nos femmes.

Il n'a point jusqu'ici tyrannisé nos âmes ;

Mais l'empire inhumain qu'exercent vos beautés 1055

Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés.

Voua me faites priser ce qui me déshonore;

Vous me faites haïr ce que mon âme adore;

Vous me faites répandre un sang pour qm je dois

Exposer tout le mien et mille et mille fois: 1060

Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donnée ;

Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée,

Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant,

 mon crime forcé joindra mon châtiment,

Et par cette action dans l'autre confondue, 1065

Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue.

Adieu.

Page 1