ACTE V, SCÈNE II. 8l
jEmz'lte,
Il éleva la vôtre avec même tendresse;
Il fiit votre tuteur, et vous son assassin;
Et vous m'avez au crime enseigné le chemin. 1600
Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère,
Que votre ambition s'est immolé mon père,
Et qu'un juste courroux dont je me sens brûler,
 son sang innocent voulait vous immoler.
Lt'vte,
C'en est trop, -Emilie, arrête, et considère 1605
Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père: Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur.
Fut un crime d'Octave, et non de l'empereur.
Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne. Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne, 161 o
Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis.
Le passé devient juste et l'avenir permis.
Qui peut y parvenir ne peut être coupable; Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable: Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main,' 161 j^ Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain.
jEmt'Iù.
Aussi, dans le discours que vous venez d'entendre. Je parlais pour l'aigrir, et non pour me défendre.
Punissez donc, seigneur,' ces criminels appas Qui de vos favoris font d'illustres ingrats; 1620
Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres. Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres ; Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger. Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger.
Cinna,
Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore 1625
D'être déshonoré par celle que j'adore !
Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer:
J'avais fait ce dessein avant que de l'aimer.
Sz CINNA.
A mes plus saints désirs la trouvant inflexible,
Je crus qu'à d'autres soins elle serait sensible: 1630
Je parlai de son père et de votre rigueur,
Et l'offre de mon bras suivit celle du cœur.
Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme!
Je l'attaquai par là, par là je pris son âme;
Dans mon peu de mérite elle me négligeait, 1635
Et ne put négliger le bras qui la vengeait:
Elle n'a conspiré que par mon artifice;
J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice.
jEmt'h'e,
Cinna, qu'oses-tu dire? est-ce là me chérir,
Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir? 1640
Ci'nna.
Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire.
Emilie, La mienne se flétrit, si César te veut croire.
Cinna,
Et la mienne se perd, si vous tirez à vous Toute celle qui suit de si généreux coups.
Emilie,
Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne; 1645
Ce serait l'affaiblir que d'affaiblir la tienne:
La gloire et le plaisir, la honte et les tourments.
Tout doit être commun entre de vrais amants.
Nos deux âmes, seigneur, sont deux âmes romaines; Unissant nos désirs, nous unîmes nos haines; 1650
De nos parents perdus le vif ressentiment Nous' apprit nos devoirs en un même moment; En ce noble dessein nos cœurs se rencontrèrent; Nos esprits généreux ensemble le formèrent; Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas, 1655 Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.