‹ French ClassicsChapitre 50 sur 175 · ACTE V, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE III

Je recouvre la vue auprès de leurs clartés:

Je connais mon forfait, qui me semblait justice ;

Et, ce que n'avait pu la terreur du supplice,

Je sens naître en mon âme un repentir puissant,

Et mon cœur en secret me dit qu'il y consent. 1720

Le ciel a résolu votre grandeur suprême; Et pour preuve, seigneur, je n'en veux que moi-même : J'ose avec vanité me donner cet éclat, Puisqu'il change mon cœur, qu'il veut changer l'État. Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle; 1725

Elle est morte, et ce cœur devient sujet fidèle; Et prenant désormais cette haine en horreur.

L'ardeur de vous servir succède à sa fureur.

Ct'nna,

Seigneur, que vous dirais-je après que nos offenses

Au lieu de châtiments trouvent des récompenses? 1730

O vertu sans exemple ! ô clémence, qui rend

Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand !

Attgtiste, Cesse d'en retarder un oubli magnanime ; Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime : Il nous a trahis tous; mais ce qu'il a commis 1735

Vous conserve innocents, et me rend mes amis. (^A Maxime,) Reprends auprès de moi ta place accoutumée; Rentre dans ton crédit et dans ta renommée; Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour; Et que demain l'hymen couronne leur amour. 1740

Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice.

Maxime, Je n'en murmure point, il a trop de justice ; Et je suis plus confus, seigneur, de vos bontés Que je ne suis jaloux du bien que vous m'otez.

Cinna, SoujSrez que ma vertu dans mon cœur rappelée 1745

Vous consacre une foi lâchement violée,

Mais si ferme à présent, si loin de chanceler, Que la chute du ciel ne pourrait l'ébranler.

Puisse le grand moteur des belles destinées, Pour prolonger vos jours, retrancher nos années; 1750

Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux, Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous!

Ltvie.

Ce n'est pas tout, seigneur: une céleste flamme

D'un rayon prophétique illumine mon âme.

Oyez ce que les dieux vous font savoir par moi; 1755

De votre heureux destin c'est l'immuable loi.

Après cette action vous n'avez rien à craindre: On portera le joug désormais sans se plaindre ; Et les plus indomptés renversant leurs projets. Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets; 1760

Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie N'attaquera le cours d'une si belle vie; Jamais plus d'assassins, ni de conspirateurs: Vous" avez trouvé l'art d'être maître des cœurs. Rome avec une joie, et sensible, et profonde, 1765

Se démet en vos mains de l'empire du monde; Vos royales vertus lui vont trop enseigner Que son bonheur consiste à vous faire régner: D'une si longue erreur pleinement affranchie, Elle n'a plus de vœux que pour la monarchie, 1770

Vous prépare déjà des temples, des autels, Et le ciel une place entre les immortels; Et la postérité, dans toutes les provinces.

Donnera votre exemple aux plus généreux princes.

Auguste,

J'en accepte l'augure et j'ose l'espérer: 1775

Ainsi toujours les dieux vous daignent inspirer! Qu'on redouble demain les heureux sacrifices Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices; Et que vos conjurés entendent publier Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier. 1780

Ce poëme a tant d'illustres suffrages (i) qui lui donnent le premier rang parmi les miens, que je me ferais trop d'importants ennemis si j'en disais du mal : je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher des défauts où ils n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée. Cette approbation si forte et si générale vient sans doute de ce que la vraisemblance s'y trouve si heiu-eusement conservée aux endroits où la vérité lui manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au nécessaire. Rien n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de choses y soient ajoutées; Hen n'y est violenté par les incommodités de la représentation, ni par l'unité de jour, ni par celle de lieu.

Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu particulier (2). La moitié de la pièce se passe chez Emilie, et l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurais été ridicule si j'avais prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime et Cinna s'il quitterait l'empire ou non, précisément dans la même place où ce dernier vient de rendre compte à -Emilie de la conspiration qu'il a formée contre lui. C'est ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes au quatrième acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt donner l'alarme à iEmilie de la conjuration découverte, au lieu même où Auguste en venait de recevoir l'avis par son ordre, et dont il ne faisait que de sortir avec tant d'inquiétude et d'irrésolution. C'eût été une impudence extraordinaire, et tout à fait hors du vraisemblable, de se présenter dans son cabinet un mo-

ment après qu'il lui avait fait révéler le secret de cette entreprise et porter la nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir surprendre -Emilie par la peur de se voir arrêtée, c'eût été se faire arrêter lui-même, et se précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu'il voulait exécuter. Emilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve du cinquième acte ; mais cela n'empêche pas qu'à considérer tout le poëme ensemble, il n'ait son unité de lieu, puisque tout s'y peut passer, non-seulement dans Rome ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul palais d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner im appartement à Emilie qui soit éloigné du sien.

Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j'ai dit ailleurs (3), que, pour faire souffrir une narration ornée, il faut que celui qui la fait et celui qui l'écoute aient l'esprit assez tranquille, et s'y plaisent assez pour lui prêter toute la patience qui lui est nécessaire. Emilie a de la joie d'apprendre de la bouche de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions ; et Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances de l'effet qu'elle en souhaite : c'est pourquoi, quelque longue que soit cette narration, sans interruption aucune, elle n'ennuie point. Les ornements de rhétorique dont j'ai tâché de l'enrichir ne la font point condamner de trop d'artifice, et la diversité de ses figures ne fait point regretter le temps que j'y perds; mais si j'avais attendu à la commencer qu'Évandre eût troublé ces deux amants par la nouvelle qu'il leur apporte, Cinna eût été obligé de s'en taire ou de la conclure en six vers, et Emilie n'en eût pu supporter davantage.

Comme (4) les vers d'Horace ont quelque chose de plus net et de moins guindé pour les pensées que ceux du Cid, on peut dire que ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé que ceux d'Horace, et qu'enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n'est ni trop chargé d'incidents, ni trop embarrassé des récits de ce qui s'est passé avant le commencement de la pièce, est une des causes sans doute de la grande approbation qu'il a reçue. L'auditeur aime ainsi à s'abandonner à l'action présente, et à n'être point obligé, pour Tin-

teDigence de ce qu'il voit, de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu, et de fixer sa mémoire. sur les premiers actes, pendant que les derniers sont devant ses yeux. C'est l'incommodité des pièces embarrassées, qu'en termes de l'art on nomme itnplexes, par un mot emprunté du latin, telles que sont Rodogune et Héraclius. Elle ne se rencontre pas dans les simples ; mais comme celles-là ont sans doute besoin de plus d'esprit pour les imaginer, et de plus d'art pour les conduire, celles-ci, n'ayant pas le même secours du côté du sujet, demandent plus de force de vers, de raisonnement, et de sentiments pour les soutenir.

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