‹ French ClassicsChapitre 51 sur 175 · A MONSIEUR CORNEILLE, SUR CINNA · texte numérisé non relu

A MONSIEUR CORNEILLE, SUR CINNA

Monsieur,

J'ay senty un notable soulagement depuis Tarrivée de vostre paquet, et je crie miracle î dès le commencement de ma lettre. Vostre Ginna guérit les malades: il fait que les Paralytiques battent des mains ; il rend la parole à un muet, ce seroit trop peu de dire à un enrhumé. En eflfet, j'avoîs perdu la parole avec la voix. Et puisque je les retrouve Tune et l'autre par vostre moyen, il est bien juste que je les emploie toutes deux à vostre gloire, et à dire sans cesse: La belle chose î Vous avez peur néantmoins d'estre de ceux qui sont accablez par la majesté des subjets qu'ils traitent, et ne pensez pas avoir apporté assez de force pour soustenir la grandeur romaine. Quoique cette modestie me plaise, elle ne jne persuade pas, et je m'y oppose pour l'intérest de la vérité. Vous estes trop subtil examinateur d'une composition imlversellement approuvée : et s'il estoit vray qtf en quelqu'une de ses parties vous eussiez senty quelque foiblesse, ce seroit un secret entre vos muses et tous, car je vous assure que personne ne l'a reconnene, La foiblesse seroit de nostre expression, et non pas de vostre pensée : elle viendroit du dé- Sxaï. des instrumens, et non pas de la faute de l'ouvrier; il faudroit en accuser l'incapacité de nostre langue. Vous nous faites voir Rome tout ce qu'elle peut estre à Paris, et ne l'avez point brisée en la remuant. Ce n'est point une Rome de Cassiodore, et aussi des deschirée qu'elle estoit au siècle des Théodorics : c'est une Rome de Tite Live, et aussi pompeuse qu'elle estoit au temps des premiers Césars. Vous avez mesme trouvé

ce qu'elle avoit perdu dans les ruines de la République, cette noble et magnanime fierté ; et il se voit bien quelques passables traducteurs de ses paroles et de ses locutions, mais vous estes le vray et le fidèle interprète de son esprit et de son courage. Je dis plus, Monsieur, vous estes souvent son Pédagogue et l'avertissez de la bienséance quand elle ne s'en souvient pas. Vous estes le Réformateur du vieux temps, s'il a besoin d'embellissement ou d'appuy. Aux endroits où Rome est de brique, vous la rebastissez de marbre ; quand vous trouvez du vuide, vous le remplissez d'un chef-d'œuvre; et je prends garde que ce que vous prestez à l'histoire est toujours meilleur que ce que vous empruntez d'elle. La femme d'Horace et la maistresse de Cinna, qui sont vos deux véritables enfantements et les deux pures créatures de vostre esprit, ne sont elles pas aussi les principaux ornements de vos deux poëmes? Et qu'est-ce que la saine Antiquité a produit de vigoureux et de ferme dans le sexe foible, qui soit comparable à ces nouvelles héroïnes que vous avez mises au monde, à ces Romaines de vostre façon ? Je ne m'ennuye point depuis quinze jours de considérer celle que j'ai reçue la dernière. Je l'ay fait admirer à tous les habiles de nostre province: nos orateurs et nos poëtes en disent merveilles ; mais un docteur de mes voisins, qui se met d'ordinaire sur le haut style, en parle, certes, d'une étrange sorte; et il n'y a point de mal que vous sachiez jusques où vous avez porté son esprit. Il se contentoit, le premier jour, de dire que vostre Emilie estoit la rivale de Caton et de Brutus, dans la passion de la liberté : à cette heure, il va bien plus loin. Tantost il la nomme la possédée du démon de la république, et quelquefois la belle, la raisonnable, la sainde et l'adorable Furie. Voilà d'éstranges paroles sur le subjet de vostre Romaine, mais elles ne sont pas sans fondement. Elle inspire, en effet, toute la conjuration, et donne chaleur au parti par le feu qu'elle jette dans l'âme du chef. Elle entreprend, en se vengeant, de venger toute ia terre-; elle veut sacrifier à son père une victime, qui seroit trop grande pour Jupiter mesme. C'est, à mon gré, une personne si excellente, qui je pense dire peu à son avantage, de dire que vous estes beaucoup plus heureux en vostre race que Pompée

n'a esté en la sienne, et que vostre fille Emilie vaut, sans comparaison, davantage que Cinna, son petit-fils. Si celuy-cy mesme a plus de vertu que n'a creu "Sénèque, c'est pour estre tombé entre vos mains, et a cause que vous avez pris soin de luy. Il vous est obligé de son mérite, comme à Auguste de sa dignité. L'Empereur le fit consul, et vous l'avez fait honneste homme ; mais vous l'avez pu faire par les loix d'un art qui polit et orne la vérité; qui permet de favoriser en imitant ; qui quelquefois se propose le semblable et quelquefois le meilleur. J'en dirois trop, si j'en disois davantage. Je ne veux pas commencer une dissertation, je veux finir une lettre, et conclure par les protestations ordinaires, mais très sincères et

très véritables, que je suis,

Monsieur,

Vostre, etc.

Le 17 Janvier, 1643.

Vie de Corneille.

1. Bernard le Bovierde Fontenelle (1657-1757), nephew of Corneille, and celebrated chiefly as a critic. Hîs Eloges des Académiciens is still considered the best work of the kînd.

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