ACTE 7, SC^NE I. I
Se faire les douceurs d'une innocente vie?
Ce nœud bien assorti n'a-t-il pas des a^pas? 25
Armande,
Mon Dieu! que votre esprit est d'un étage bas!
Que vous jouez au monde un petit personnage,
De vous claquemurer aux choses du ménage,
Et de n'entrevoir point de plaisirs plus touchants
Qu'une idole d'époux et des marmots d'enfants! 30
Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires,
Les bas amusements de ces sortes d'affaires.
A de plus hauts objets élevez vos désirs.
Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs,
Et, traitant de mépris les sens et 'la matière, 35
A l'esprit, comme nous, donnez-vous tout entière.
Vous avez notre mère en exemple à vos yeux.
Que du nom de savante on honore en tous lieux:
Tâchez, ainsi que moi, de vous montrer sa fille;
Aspirez aux clartés qui sont dans la famille, 40
Et vous rendez sensible aux charmantes douceurs
Que l'amour de l'étude épanche dans les cœurs.
Loin d'être aux lois d'un homme en esclave asservie,
Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie.
Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain, 45
Et donne à la raison l'empire souverain.
Soumettant à ses lois la partie animale,
Dont l'appétit grossier aux bêtes nous ravale.
Ce sont là les beaux feux, les doux attachements
Qui doivent de la vie occuper les moments; 50
Et les soins où je vois tant de femmes sensibles
Me paraissent aux yeux des pauvretés horribles.
Henriette,
Le ciel, dont nous voyons que Tordre est tout-puissant, Pour différents emplois nous fabrique en naissant; Et tout esprit n'est pas composé d'une étoffe 55
Qui se trouve taillée à faire un philosophe.
Si le vôtre est né propre aux élévations
Où montent des savants les spéculations,
Le mien, ma sœur, est né pour aller terre à terre,
Et dans les petits soins son faible se resserre. 60
Ne troublons point du ciel les justes règlements.
Et de nos deux instincts suivons les mouvements.
Habitez, par l'essor d'un grand et beau génie.
Les hautes régions de la philosophie;
Tandis que mon esprit, se tenant ici-bas, 65
Goûtera de l'hymen les terrestres appas.
Ainsi, dans nos desseins l'une à l'autre contraire.
Nous saurons toutes deux imiter notre mère:
Vous, du côté de l'âme' et des nobles désirs ;
Moi, du côté des sens et des grossiers plaisirs; 70
Vous, aux productions d'esprit et de lumière;
Moi, dans celles, ma sœur, qui sont de la matière.
Armande,
Quand sur une personne on prétend se régler.
C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler;
Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle, 75
Ma sœur, que de tousser et de cracher comme eUe.
Henriette,
Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez,
Si ma mère n'eût eu que de ces beaux côtés;
Et bien vous prend, ma sœur, que son noble génie
N'ait pas vaqué toujours à la philosophie. 80
De grâce, souffrez-moi, par un peu de bonté.
Des bassesses à qui vous devez la clarté;
Et ne supprimez point, voulant qu'on vous seconde,
Quelque petit savant qui veut venir au monde.
Armande,
Je vois que votre esprit ne peut être guéri 85
Du fol entêtement de vous faire un mari:
Mais sachons, s'il vous plaît, qui vous songez à prendre. Votre visée au moins n'est pas mise à Clitandre?