Un voyage en France
Ce soir-là, comme la famille était assemblée autour de la table, il semblait à Jean et à Charles que quelque chose d'étrange allait se passer avant la fin du repas. Chaque fois qu'ils levaient les yeux, ils s'apercevaient que leurs parents se faisaient des signes ou se regardaient à la dérobée.
Mais, à la fin, quand la bonne eut ramassé les miettes de pain qui étaient tombées sur la nappe, et qu'on eut bu le café, le père recula sa chaise. Le secret allait se découvrir.
— Mes enfants, dit-il d'un ton très étrange, vous avez sans doute remarqué ce soir que votre mère et moi sommes de très bonne humeur. Eh bien, c'est pour vous en expliquer la raison que je veux vous parler maintenant, plutôt que d'attendre un moment plus favorable.
Bref, depuis quelque temps nous cherchons un moyen de remplir un devoir de famille. Et cette après-midi nous avons décidé qu'un voyage en France cet été ferait mieux votre affaire que toute autre chose.
Nous nous sommes arrêtés à ce plan-là, non seulement parce que vous avez montré un vif intérêt pour l'étude du français au collège, mais plus encore parce que nous voulons envoyer un membre de notre famille visiter le cimetière où est enterré votre oncle Robert. Comme vous le savez, il a été tué à la
grande bataille de Saint-Mihiel qui a eu lieu au mois de septembre 191 8.
Il y a déjà plusieurs années qu'il repose là où il est tombé, et malgré toutes nos prières, pendant ce temps, personne d'entre nous n'a pu y aller verser des larmes. Aussi désironsnous de tout notre cœur que ses neveux se rendent à sa
L'église et le collège à Saint-Mihiel.
tombe, puisqu'il est tout à fait impossible que votre mère ou moi y allions.
La douloureuse cicatrice, que le temps a formée sur la grande blessure causée par la mort de mon jeune frère, pourrait se rouvrir, et c'est cela que nous voulons éviter à tout prix.