SIGNIFICATION HISTORIQUE DU DIX-HUIT BRUMAIRE
Telle fut la révolution du 18 brumaire, jugée si diversement par les hommes, regardée par les uns comme l'attentat qui anéantit l'essai de notre liberté, par les autres comme un acte hardi, mais nécessaire, qui termina l'anarchie. Ce qu'on en peut dire, c'est que la révolution, après avoir pris tous les caractères, monarchique, républicain, démocratique, prenait enfin le caractère militaire, parce qu'au milieu de cette lutte perpétuelle avec l'Europe, il fallait qu'elle se constituât d'une manière solide et forte. Les républicains gémissent de tant d'efforts infructueux, de tant de sang inutilement versé pour fonder la liberté en France, et ils déplorent de la voir immolée par l'un des héros qu'elle avait enfantés. En cela le plus noble sentiment les trompe. La révolution, qui devait nous donner la liberté, et qui a tout préparé pour que nous l'ayons un jour,
THIE11S.
n'était pas, et ne devait pas être elle-même la liberté. Elle devait être une grande lutte contre l'ancien ordre de choses. Après l'avoir vaincu en France, il fallait qu'elle le vainquît en Europe. Mais une lutte si violente n'admettait pas les formes et l'esprit de la liberté. On eut un moment de liberté sous la constituante, et il fut court ; mais quand le parti populaire devint menaçant au point d'intimider tous les esprits; quand il envahit les Tuileries au 10 août; quand au 2 septembre il immola tous ceux qui lui donnaient des défiances; quand au 21 janvier il obligea tout le monde à se compromettre avec lui en trempant les mains dans le sang royal ; quand il obligea, en août 93, tous les citoyens à courir aux frontières, ou à livrer leur fortune; quand il abdiqua lui-même sa puissance, et la remit à ce grand comité de salut public, composé de douze individus, y avait-il, pouvait-il y avoir liberté? Non; il y avait un violent effort de passions "et d'héroïsme ; il y avait cette tension musculaire d'un athlète qui lutte contre un ennemi puissant. Après ce moment de danger, après nos victoires, il y eut un instant de relâche. La fin de la convention8 et le directoire9 présentèrent des moments de liberté. Mais la lutte avec l'Europe ne pouvait être que passagèrement suspendue. Elle recommença bientôt; et au premier revers les partis se soulevèrent tous contre un gouvernement trop modéré, et invoquèrent un bras puissant. Bon aparté, revenant d'Orient, fut salué comme souverain, et appelé au pouvoir. On dira vainement que Zurich avait sauvé la France. Zurich était un accident, un répit ; il fallait encore Marengo et llohenlinden pour la sauver.10 Il fallait plus que des succès militaires, il fallait une réorganisation puissante à l'intérieur de toutes les parties du gouvernement, et c'était un chef politique plutôt qu'un chef militaire dont la France avait besoin. Le 18 et le 19 brumaire étaient donc nécessaires. On pourrait seulement dire que le 20 fut condamnable, et que le héros abusa du service qu'il venait de rendre. Mais on répondra qu'il venait achever une tâche mystérieuse, qu'il tenait, sans s'en douter, de la destinée, et qu'il accomplissait sans le vouloir. Ce n'était pas la liberté qu'il venait continuer.
SELECTIONS IN PROSE.
car elle ne pouvait pas exister encore; il venait, sous ies formes monarchiques, continuer la révolution dans le monde ; il venait la continuer en se plaçant, lui plébéien, sur un trône ; en conduisant le pontife à Paris pour verser l'huile sacrée sur un front plébéien ; en créant une aristocratie avec, des plébéiens, en obligeant les vieilles aristocraties à s'associer à son aristocratie plébéienne ; en faisant des rois avec des plébéiens ; enfin en recevant dans son lit la fille des Césars, et en mêlant un sang plébéien à l'un des sangs les plus vieux de l'Europe ; en mêlant enfin tous les peuples, en répandant les lois françaises en Allemagne, en Italie, en Espagne ; en donnant des démentis à tant de prestiges, en ébranlant, en confondant tant de choses. Voilà quelle tâche profonde il allait remplir; et pendant ce temps la nouvelle société allait se consolider à l'abri de son épée, et la liberté devait venir un jour. Elle n'est pas venue, elle viendra.
Philakète Chasles, littérateur français, naquit a Mainvilliers, près de Chartres, le 8 octobre 1798. Élève de son père, il était savant, très versé dans les langues aneiennes,*et surtout dans la langue latine, qu'il enseignait avec succès. Vers l'âge de vingt ans, il passa en Angleterre, où il se livra à une étude approfondie des meilleurs écrivains de ce pays. Ses principaux ouvrages sont : 1° Essai sur la situation politique de V Espagne, traduit de Bentham ; 2° La Fiancée de Bénarès, poème mêlé de prose : on y remarque une versification harmonieuse ; 3° Le Père et la Fille, résumé de l'histoire de Suisse ; 4° Caractères et Paysages, recueil de peintures puisées dans les mœurs de l'Angleterre ; 5° Tableau de la littérature française au XVIe siècle. M. Chasles vient de donner au public le choix des idées qui dominèrent et vivifièrent quarante ans d'enseignement et vingt volumes de critique. Il lui donne un titre un peu compliqué : Questions du temps et Problèmes d'autrefois — Pensées sur Vhistoire, la vie sociale, la littérature — Cours du Collège de France [1841-1867].