PREMIÈRE ASCENSION AU MONT-BLANC
Enfin, le 8 août 1786, le temps me parut assez sûr pour risquer le voyage. J'allai trouver Paccard, et je lui dis : Voyons, docteur, êtes-vous bon ? N'avez-vous peur ni du froid, ni de la neige, ni des précipices ? Parlez comme un homme. Je n'ai peur de rien avec toi, Balmat, répondit Paccard. Eh bien ! repris-je, le moment est venu de grimper sur la taupinière. — Le docteur me dit qu'il était tout prêt; mais au moment de fermer sa porte je crois que son grand courage lui manqua un peu, car la clef ne sortait pas de la serrure: il tournait le double tour, le détournait, le retournait. Tiens, Balmat, ajouta-t-il, si nous faisions bien, nous prendrions deux autres guides. — Non pas, lui répondis-je, je monterai seul avec vous, ou vous y monterez avec d'autres; je veux être le premier, et pas le second. Il réfléchit un instant, tira sa clef* la mit dans sa poche, et me suivit machinalement et la tête baissée. Au bout d'un instant il secoua les oreilles. — Eh bien ! dit-il, je me fie à toi, Balmat. — En route, et à la grâce de Dieu. Puis il se mit à chanter, mais pas très juste. Ça le tracassait, le docteur.
Alors je lui pris le bras. — Ce n'est pas le tout, lui dis-je, il faut que personne ne sache notre projet, excepté nos femmes.— Une troisième personne fut cependant mise dans la confidence : c'est la marchande chez laquelle nous avions été obligés d'acheter du sirop pour mêler avec notre eau, le vin ou l'eau-de-vie étant trop fort pour un pareil voyage. Comme elle s'était doutée de quelque chose, nous lui dîmes tout, en l'invitant à regarder le lendemain à neuf heures du matin du côté du dôme du Goûter2: c'était l'heure à laquelle nous devions y être, si rien ne dérangeait nos calculs.
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Toutes nos petites affaires arrangées et nos adieux faits à nos femmes, nous partîmes vers les cinq heures du soir : prenant l'un du côté gauche, et l'autre du côté droit de l'Arve, afin que nul ne se doutât de notre projet, et nous nous réunîmes au village de la Côte. Le même soir, nous allâmes coucher au sommet de la Côte, entre le glacier des Bossons et celui de Taconnay. J'avais emporté une couverture, je m'en servis pour envelopper le docteur comme on emmaillotte un enfant ; et, grâce à cette précaution, il passa une assez bonne nuit : quant à moi, je dormis tout d'un trait jusqu'à une heure et demie à peu près. A deux heures la ligne blanche parut, et bientôt le soleil se leva sans nuages, sans brouillard, beau et brillant, enfin nous promettant une fameuse journée : je réveillai le docteur, et nous nous mîmes en route.
Au bout d'un quart d'heure nous nous engageâmes dans le glacier de Taconnay : les premiers pas du docteur sur cette mer, au milieu de ces immenses gerçures dans la profondeur desquelles l'œil se perd, sur ces ponts de glace que l'on sent craquer sous soi, et qui, s'ils s'abîmaient, vous abîmeraient avec eux, furent un peu chancelants; mais peu à peu il se rassura en me voyant faire, et nous nous en tirâmes sains et saufs. Nous nous mîmes aussitôt à gravir les Grands-Mulets, que pous laissâmes bientôt derrière nous. Je montrai au docteur la place où j'avais passé la première nuit. Il fit une grimace très significative, garda le silence dix minutes ; puis, s' arrêtant tout-à-coup : — Crois-tu, Bal mat, me dit-il, que nous arriverons aujourd'hui au haut du Mont Blanc ? Je vis bien de quoi il retournait, et je le rassurai en riant, mais sans lui rien promettre. Nous montâmes encore ainsi l'espace de deux heures ; depuis le plateau, le vent nous avait pris, et devenait de plus en plus vif: enfin, arrivés à la saillie du rocher qu'on appelle le Petit-Mulet, un coup d'air plus violent enleva le chapeau du docteur. Au juron qu'il proféra je me retournai, et j'aperçus son feutre qui décampait du côté de Cormayeur. — Il le regardait s'en aller, les bras tendus. — Oh! il faut en faire votre deuil, docteur, que je lui dis ; nous ne le reverrons
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jamais. Il s'en va dans le Piémont. Bon voyage ! — Il parait que le vent avait pris goût à la plaisanterie, car à peine avaisje ferme la bouche, qu'il nous en arriva une bouffée si violente que nous fûmes obligés de nous coucher à plat-ventre pour ne pas aller rejoindre le chapeau: de dix minutes nous ne pûmes nous relever; le vent fouettait la montagne, et passait en sifflant sur nos têtes, emportant des tourbillons de neige gros comme la maison. Le docteur était découragé. Moi, je ne pensais pendant ce temps qu'à la marchande, qui à cette heure devait regarder le dôme du Goûter : aussi au premier répit que nous donna la bise, je me relevai ; mais le docteur ne consentit à me suivre qu'en marchant à quatre pattes. Nous parvînmes ainsi à une pointe d'où l'on pouvait découvrir le village : arrivé là, je tirai ma lunette, et à douze mille pieds au-dessous de nous dans la vallée je distinguai notre commère à la tête d'un rassemblement de cinquante personnes, qui s'arrachaient les lunettes pour nous regarder. Une considération d'amour-propre détermina le docteur à se remettre sur ses jambes, et à l'instant où il fut debout, nous nous aperçûmes que nous étions reconnus, lui à sa grande redingote, et moi à mon costume habituel : ceux de la vallée nous firent des signes avec leurs chapeaux. — J'y répondis avec le mien. — Celui du docteur était absent par congé définitif.
Cependant Paecard avait usé toute son énergie à se remettre sur pied, et ni les encouragements que nous recevions ni ceux que je lui donnais ne pouvaient le déterminer à continuer son ascension. Après que j'eus épuisé toute mon éloquence, et que je vis que je perdais mon temps, je lui dis de se tenir le plus chaudement possible et se donner du mouvement; il m'écoutait sans m'entendre, et répondait oui, oui, pour se débarrasser de moi. Je comprenais qu'il devait souffrir du froid, j'étais moi-même tout engourdi. Je lui laissai la bouteille, et je partis seul en lui disant que je reviendrais le chercher. — Oui, oui, me répondit-il. — Je lui recommandai de nouveau de ne pas se tenir en place, et je partis. Je n'avais pas fait trente pas, que je me retournai, et je vis qu'au lieu de courir et de battre la semelle, il s'était assis le dos
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au vent: c'était déjà une précaution. A compter de ce moment la route ne présentait pas une grande difficulté, mais à mesure que je m'élevais l'air devenait de moins en moins respirable. De dix pas en dix pas j'étais obligé de m'arrêter comme un phthisique. Il me semblait que je n'avais plus de poumons et que ma poitrine était vide : je pliai alors mon mouchoir comme une cravate, je le nouai sur ma bouche, et je respirai à travers, ce qui me soulagea un peu. Cependant le froid me gagna de plus en plus, je mis une heure à faire un petit quart de lieue : je marchais le front baissé ; mais, voyant que j'étais sur une pointe que je ne connaissais pas, je relevai la tête et je m'aperçus que j'étais enfin arrivé sur la sommité du Mont-Blanc.
Alors je tournai les yeux tout autour de moi, tremblant de me tromper et de trouver quelque aiguille, quelque pointe nouvelle, car je n'aurais pas eu la force de la gravir ; les articulations de mes jambes me semblait ne tenir qu'à l'aide de mon pantalon. Mais non, non. J'étais au terme de mon voyage. — J'étais arrivé là où personne n'était venu encore, pas mêmé l'aigle et le chamois ; j'y étais arrivé seul, sans autre secours que celui de ma force et de ma volonté ; tout ce qui m'entourait semblait m'appartenir, j'étais le roi du Mont- Blanc, j'étais la statue de cet immense piédestal. — Ah !
Alors je me tournai vers Chamouny, agitant mon chapeau au bout de mon bâton, et je vis, à l'aide de ma lunette, qu'on répondait à mes signes. Mes sujets de la vallée m'avaient aperçu. Tout le village était sur la place.
Ce premier moment d'exaltation passé, je pensai à mon pauvre docteur. Je redescendis vers lui aussi vite que je le pus, l'appelant par son nom et tout effrayé de ne pas l'en tendre me répondre ; au bout d'un quart d'heure je l'aperçus de loin, rond comme une boule, mais ne faisant aucun mouvement, malgré les cris que je poussais et qui arrivaient certainement jusqu'à lui. Je le trouvai la tête entre les genoux et tout racorni sur lui-même comme un chat qui fait le manchon. Je lui frappai sur l'épaule, il leva machinalement la tête. Je lui dis que j'étais parvenu au haut du Mont-Blanc ; cela parut
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médiocrement l'intéresser, car il ne me répondit que pour me demander où il pourrait se coucher et dormir. Je lui dis qu'il était venu pour monter au plus haut de la montagne, et qu'il y monterait. Je le secouai, le pris sous les épaules et lui fis faire quelques pas: il était comme abruti, et il lui paraissait aussi égal d'aller d'un côté que de l'autre, de monter que de redescendre. Cependant le mouvement que je le forçai de prendre rétablit un peu la circulation du sang: alors il me demanda si je n'aurais point par hasard dans ma poche des gants pareils à ceux que je portais à mes mains: c'étaient des gants en poil de lièvre que je m'étais faits exprès pour mon excursion, sans séparation entre les doigts. Dans la situation où je me trouvais moi-même, je les eusse refusés tous les deux à mon frère : je lui en donnai un.
A six heures passées nous étions sur le sommet du Mont- Blanc, et quoique le soleil jetât un vif éclat, le ciel nous paraissait bleu foncé, et nous y voyions briller quelques étoiles. Lorsque nous reportions les yeux au-dessous de nous, nous n'apercevions que glaces, neiges, rocs, aiguilles, pics décharnés. L'immense chaîne de montagnes qui parcourt le Dauphiné et s'étend jusqu'au Tyrol nous étalait ses quatre cents glaciers resplendissants de lumière. — A peine si3 la verdure nous paraissait occuper une place, sur la terre. Les lacs de Genève et de Neuchâtel n'étaient que des points bleus presque imj)erceptibles. A notre gauche s'étendait la Suisse des montagnes toute moutonneuse, et au-delà la Suisse des prairies, qui semblaient un riche tapis vert; à notre droite tout le- Piémont et la Lombardie jusqu'à Gênes ; en face, l'Italie. Paccard ne voyait rien, je lui racontais tout; quant à moi je ne souffrais plus, je n'étais plus fatigué ; à peine si3 je sentais cette difficulté de respirer qui, une heure auparavant, avait failli me faire renoncer à mon entreprise. Nous restâmes ainsi trente-trois minutes.
Il était sept heures du soir, nous n'avions plus que deux heures et demie de jour : il fallait partir. Je repris Paccard par dessous le bras : j'agitai de nouveau mon chapeau pour faire un dernier signe à ceux de la vallée, et nous com-
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mençâmes à redescendre. Aucun chemin tracé ne nous dirigeait : le vent était si froid que la neige n'était pas même dégelée à sa surface ; nous retrouvions seulement sur la glace les petits trous qu'y avait faits la pointe de nos bâtons ferrés. Paccard n'était plus qu'un enfant sans énergie et sans volonté, que je guidais dans les bons chemins et que dans les mauvais je portais. La nuit commençait à tomber lorsque "nous traversâmes la crevasse ; au bas du grand plateau elle nous prit tout-à-fait: à chaque instant Paccard s'arrêtait, déclarant qu'il n'irait pas plus loin, et à chaque instant je le forçais de reprendre sa marche, non par la persuasion, il n'entendait rien, mais par la force. A onze heures nous sortîmes enfin des régions des glaces et mîmes le pied sur la terre ferme : il y avait déjà une heure que nous avions perdu toute réverbération du soleil ; alors je permis à Paccard de s'arrêter, et je me préparai à l'envelopper de nouveau dans des couvertures, lorsque je m'aperçus qu'il ne s'aidait plus de ses mains. Je lui en fis l'observation. Il me répondit que cela se pouvait bien, vu qu'il ne les sentait pas. Je tirai ses gants, ses mains étaient blanches et comme mortes; moi-même j'étais bête de la main où j'avais mis son petit gant de peau à la place du mien : je lui dis que nous avions trois makis de gelées à nous deux, cela paraissait lui être fort égal, il ne demandait qu'à se coucher et à dormir ; quant à moi, il me dit de me frotter la partie malade avec de la neige : le remède n'était pas loin.
Je commençai l'opération par lui et je la terminai par moi. Bientôt le sang revint, et avec le sang la chaleur, mais avec des douleurs aussi aiguës que si on nous avait piqué chaque veine avec des aiguilles. Je roulai mon poupard dans sa couverture, je le couchai à l'abri d'un rocher; nous mangeâmes un morceau, bûmes un coup, nous nous serrâmes l'un contre l'autre le plus que nous pCimes, et nous endormîmes.
Le lendemain à six heures, je fus réveillé par Paccard. — C'est drôle ! Balmat, me dit-il, j'entends chanter les oiseaux, et je ne vois pas le jour ; probablement que je ne peux pas ouvrir les yeux. Notez qu'il les avait écarquillés comme ceux d'un grand duc. Je lui répondis qu'il se trompait sans doute,
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et qu'il (levait très bien y voir. Alors il me demanda un peu de neige, la fit fondre dans le creux de sa main avec de Peaude-vie, et s'en frotta les paupières. Cette opération finie il n'en voyait pas davantage, seulement les yeux lui cuisaient beaucoup plus.
— Allons, dit-il, il paraît que je suis aveugle, Balmat !
— Danle ! répond is-je, ça m'en a bien l'air.
— Comment vais-je faire pour descendre? continua-t-il.
— Prenez la bretelle de mon sac et marchez derrière moi, voilà un moyen.
C'est ainsi que nous descendîmes, et arrivâmes au village de la Côte.
Là, comme je craignais que ma femme ne fût inquiète, je quittai le docteur, qui regagna sa maison en tâtonnant avec son bâton, et je revins chez moi : c'est alors seulement que je me vis.
Je n'était pas reconnaissable : j'avais les yeux rouges, la figure noire et les lèvres bleues ; chaque fois que je riais ou bâillais, le sang me jaillissait des lèvres et des joues. — Enfin je n'y voyais plus qu'à l'ombre. Quatre jours après je partis pour Genève, afin de prévenir M. de Saussure que j'avais réussi à escalader le Mont-Blanc : il l'avait déjà appris par des Anglais. Il vint aussitôt à Chamouny, et essaya avec moi la même ascension ; mais le temps ne nous permit pas d'aller plus haut que la montagne de la Côte, et ce ne fut que l'année suivante qu'il put accomplir son grand projet.
Et le docteur Paccard, dis-je, est-il resté aveugle ?
Ah oui ! aveugle ! il est mort il y a onze mois, à l'âge de soixante-dix-neuf ans, et il lisait encore sans lunettes.