LE PHILANTHROPE
Mon Dieu ! des mœurs du temps mettons-nous moins en peine,
Et faisons un peu grâce à la nature humaine ;
Ne l'examinons point dans la grande rigueur,
Et voyons ses défauts avec quelque douceur.
A force de sagesse, on peut être blâmable :
Il faut parmi le monde une vertu traitable.
La parfaite raison fuit toute extrémité,
Et veut que l'on soit sage avec sobriété.
Cette grande roideur des vertus des vieux âges
Heurte trop notre siècle et les communs usages ;
Elle veut aux mortels trop de perfection :
Il faut fléchir au temps sans obstination,16
Et c'est une folie à nulle autre seconde,
De vouloir se mêler de corriger le monde.
J'observe, comme vous, cent choses tous les jours
Qui pourraient mieux aller prenant un autre cours ;
MOLIÈRE
Mais quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître, En courroux,17 comme vous, on né me voit point être ; Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font ; Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville. Mon flegme est philosophe autant que votre bile.
LES DEUX PEDANTS.
Trissotin, Vadius, Philaminte.
C'est chez Philaminte, femme bel-esprit, que se sont rencontrés les deux pédants.
trissotin. Vos vers ont des beautés que n'ont point tous les autres.
vadius. Les Grâces et Vénus régnent dans tous les vôtres.
trissotin. Vous avez le tour libre et le beau choix des mots.
vadius. On voit partout chez vous Vithos et le pathos}9
trissotin. Nous avons vu de vous des égiogues d'un style Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.
vadius. Vos odes ont un air noble, galant et doux, Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.
trissotin. Est-il rien20 d'amoureux comme vos chansonnettes ?
vadius. Peut-on voir rien d'égal aux sonnets que vous faites?
trissotin. Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux ?
vadius. Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux ? trissotin. Aux ballades surtout vous êtes admirable. vadius. Et dans les bouts-rimés21 je vous trouve adorable. trissotin. Si la France pouvait connaître votre prix, vadius. Si le siècle rendait justice aux beaux esprits, trissotin. En carrosse doré vous iriez par les rues, vadius. On verrait le public vous dresser des statues. (À Trissotin.) Hom! c'est une ballade, et je veux que tout net . Vous m'en . . .
SELECTIONS IN POETRY.
trissotin (à Vadius). Avez-vous vu certain petit sonnet Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie ?
vadius. Oui. Hier il me fut lu dans une compagnie. trissotin. Vous en savez Fauteur ?
vadius. Non ; mais je sais fort bien
Qu'à ne le point flatter, son sonnet ne vaut rien.
trissotin. Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.
vadius. Cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable ; Et, si vous l'avez vu, vous serez de mon goût.
trissotin. Je sais que là-dessus je n'en suis point du tout, Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables.
vadius. Me préserve le Ciel d'en faire de semblables !
trissotin. Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur; Et ma grande raison, c'est que j'en suis l'auteur.
vadius. Vous?
trissotin. Moi.
vadius. Je ne sais donc comment se fit l'affaire.
trissotin. C'est qu'on fut malheureux de ne pouvoir vous plaire.
vadius. Il faut qu'en écoutant j'ai eu l'esprit distrait, Ou bien que le lecteur m'ait gâté le sonnet. Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade.
trissotin. La ballade, à mon goût, est une chose fade : Ce n'en est plus la mode ; elle sent son vieux temps.
vadius. La ballade pourtant charme beaucoup de gens.
trissotin. Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise.
vadius. Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise.
trissotin. Elle a pour les pédants de merveilleux appas.
vadius. Cependant nous voyons qu'elle ne vous plaît pas.
trissotin. Vous donnez sottement vos qualités aux autres.
(Ils se lèvent.)
vadius. Fort impertinemment vous me jetez les vôtres. trissotin. Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier. vadius. Allez, rimeur de balle,22 opprobre du métier. trissotin. Allez, fripier d'écrits, impudent plagiaire. vadius. Allez, cuistre . . .
MOLIÈRE
philaminte. Hé! messieurs, que prétendez-vous faire? trissotin (à Vadius). Va, va restituer tous les honteux larcins
Que réclament sur toi les Grecs et les Latins.
vadius. Va, va-t'en faire amende honorable au Parnasse D'avoir fait à tes vers estropier Horace.23
trissotin. Souviens-toi de ton livre et de son peu de bruit.
vadius. Et toi, de ton libraire à l'hôpital réduit.
trissotin. Ma gloire est établie, en vain tu la déchires.
vadius. Oui, oui, je te renvoie à l'auteur des satires24 . . •
trissotin. Je t'y renvoie aussi.
yadius. J'ai le contentement
Qu'on voit qu'il m'a traité plus honorablement. Il me donne en passant une atteinte légère Parmi plusieurs auteurs qu'au Palais on révère ; Mais jamais dans ses vers il ne te laisse en paix, Et l'on t'y voit partout être en butte à ses traits.
trissotin. C'est par là que j'y tiens un rang plus honorable : Il te met dans la foule, ainsi qu'un misérable ; Il croit que c'est assez d'un coup pour t'accabler, Et ne t'a jamais fait l'honneur de redoubler : Mais il m'attaque à part comme un noble adversaire Sur qui tout son effort lui semble nécessaire ; Et ses coups, contre moi redoublés en tous lieux, Montrent qu'il ne se croit jamais victorieux.
vadius. Ma plume t'apprendra quel homme je puis être.
trissotin. Et la mienne saura te faire voir ton maître.
vadius. Je te défie en vers, prose, grec et latin.
trissotin. Hé bien! nous nous verrons seul à seul chez Barbin.25
SELECTIONS IN POETRY.
§53. BOILEAU, 1636-1711
Boileau, par le plus rare jugement et la plus exquise culture d'esprit, s'éleva au rang des écrivains de génie. Né en 1636, dans une famille de judicature où les plus fortes études classiques étaient en honneur, il y puisa ce goût solide et sévère qui fit de lui le législateur littéraire de son époque. Avec un caractère plein de droiture et de hardiesse, qui secondait la vigueur de ses talents, il prit possession de ce rôle en 1660 par la publication de ses premières Satires, dont les années suivantes augmentèrent le nombre. Il accrut plus tard sa réputation en composant ses Épïtres ; il y mit le comble par son Art poétique et par son Lutrin, le modèle des épopées plaisantes. Peu d'hommes, en donnant aux auteurs de meilleurs conseils, ont exercé sur la raison publique une influence plus souveraine et plus salutaire que Boileau ; là est sa principale gloire : il a été, en joignant l'exemple au précepte, levéritable chef de cette école poétique qui a réalisé de la manière la plus heureuse l'accord de l'imagination et du bon sens. Dans sa vieillesse il s'éloigna de la cour, où il avait partagé avec Molière et Racine la faveur du prince, et se retira à sa campagne d'Auteuil, où il mourut en 1711, après avoir survécu à presque toutes les illustrations du règne de Louis XIV. Il n'avait pas su bien écrire seulement; mais, ce qui vaut beaucoup mieux, il avait su bien vivre. Depuis 1684 il appartenait à l'Académie française, qui l'avait admis dans son sein un peu après La Fontaine.
Boileau fut aussi l'un des premiers membres de l'Académie des Inscriptions, fondée dans son temps ; et, comme tel, il a travaillé au fameux livre des Médailles sur les principaux événements du règne de Louis XIV. Parmi ses ouvrages en prose, il faut signaler surtout sa traduction du Traité du Sublime, attribué à Longin.