‹ French prose and poetry; being an advanced French reader; containing selections from the principal classical French poets and prose writers during the past two hundred years. Also a treatise upon French versification, and notes upon the selections, explanatory and criticalChapitre 15 sur 253 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

M. Jourdain, Covielle, déguisé.

cov. Monsieur, je ne sais pas si j'ai l'honneur d'être connu de vous.

m. jourd. Non, monsieur.

cov., étendant la main a un pied de terre. Je vous ai vu que vous n'étiez pas plus grand que cela. m. jourd. Moi?

cov. Oui. Vous étiez le plus bel enfant du monde, et toutes les dames vous prenaient dans leurs bras pour vous baiser.

m. jourd. Pour me baiser ?

cov. Oui. J'étais grand ami de feu monsieur votre père.

m. jourd. De feu monsieur mon père?

cov. Oui. C'était un fort honnête gentilhomme.

m. jourd. Comment dites-vous?

cov. Je dis que c'était un fort honnête gentilhomme.

m. jourd. Mon père ?

cov. Oui.

m. jourd. Vous l'avez fort connu ?

cov. Assurément.

m. jourd. Et vous l'avez connu pour gentilhomme?

MOLIÈRE

cov. Sans doute.

m. jourd. Je ne sais donc pas comment le monde est fait, cov. Comment ?

m. jourd. Il y a de sottes gens qui me veulent dire qu'il a été marchand.

cov. Lui, marchand ? c'est pure médisance, il ne l'a jamais été. Tout ce qu'il faisait, c'est qu'il était fort obligeant, fort officieux; et, comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses amis pour de l'argent.

m. jourd. Je suis ravi de vous connaître, afin que vous rendiez ce témoignage-là, que mon père était gentilhomme.

cov. Je le soutiendrai devant tout le monde.

m. jourd. Vous m'obligerez. Quel sujet vous amène ?

cov. Depuis avoir connu feu monsieur votre père, honnête gentilhomme, comme je vous ai dit, j'ai voyagé par tout le monde.

m. jourd. Par tout le monde ?

cov. Oui.

m. jourd. Je pense qu'il y a bien loin en ce pays-là.

cov. Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs voyages que depuis quatre jours ; et, par l'intérêt que je prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde.

m. jourd. Quelle ?

cov. Vous savez que le fils du grand Turc est ici ? m. jourd. Moi? non.

cov. Comment ! il a un train tout à fait magnifique ; tout le monde le va voir, et il a été reçu en ce pays comme un seigneur d'importance.

m. jourd. Par ma foi, je ne savais pas cela.

cov. Ce qu'il y a d'avantageux pour vous, c'est qu'il est amoureux de votre fille.

m. jourd. Le fils du grand Turc?

cov. Oui ; et il veut être votre gendre.

m. jourd. Mon gendre, le fils du grand Turc?

cov. Le fils du grand Turc votre gendre. Comme je le fus voir, et que j'entends parfaitement sa langue, il s'entretint

SELECTIONS IN PROSE.

avec moi ; et, après quelques autres discours, il me dit : Acciam croc soler onch alla rnoustaphgidélum amanahem varahi?ii oussere carbulath? C'est-à-dire: N'as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de monsieur Jourdain gentilhomme parisien ?

m. jourd. Le fils du grand Turc dit cela de moi?

cov. Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connaissais particulièrement, et que j'avais vu votre fille! Ah! me dit-il, marabàba saheml C'est-à-dire: Ah! que je suis amoureux d'elle !

m. jourd. Marababa sahem veut dire : Ah ! que je suis amoureux d'elle?

cov. Oui.

m. jourd. Par ma foi, vous faites bien de me le dire, car, pour moi, je n'aurais jamais cru que marababa sahem eût voulu dire : Ah ! que je suis amoureux d'elle ! Voilà une langue admirable que ce turc !

cov. Plus admirable qu'on ne peut croire. Savez-vous bien ce que veut dire cacaracamouchen ?

m. jourd. Cacaracam ouchen ? non.

cov. C'est-à-dire : Ma chère âme.

m. jourd. Cacaracamouchen veut dire ma chère âme?

cov. Oui.

m. jourd. Voilà qui est merveilleux ! Cacaracamouchen, ma chère âme ! Dirait-on jamais cela ? Voilà qui me confond.

cov. Enfin, pour achever mon ambassade, il vient vous demander votre fille en mariage; et, pour avoir un beau-père qui soit digne de lui, il veut vous faire mamamouchi, qui est une certaine grande dignité de son pays.

m. jourd. Mamamouchi ?

cov. Oui, mamamouchi: c'est-à-dire, en notre langue, paladin. Paladin, ce sont de ces anciens. . . . Paladin enfin. Il n'y a rien de plus noble que cela dans le monde ; et vous irez de pair avec4 les plus grands seigneurs de la terre.

m. jourd. Le fils du grand Turc m'honore beaucoup : et je vous prie de me mener chez lui pour lui en faire mes remercîments.

cov. Comment ! le voilà qui va venir ici.

MOLIÈRE

m. jourd. Il va venir ici ?

cov. Oui ; et il amène toutes choses pour la cérémonie de votre dignité.

m. jourd. Voilà qui est bien prompt.

cov. Son amour ne peut souffrir aucun retardement.

m. jourd. Tout ce qui m'embarrasse ici, c'est que ma fille est une opiniâtre, qui s'est allée mettre dans la tête un certain Cléonte ; et elle jure de n'épouser personne que celui-là.

cov. Elle changera de sentiment quand elle verra le fils du grand Turc ; et puis il se rencontre ici une aventure merveilleuse, c'est que le fils du grand Turc ressemble à ce Cléonte, à peu de chose près. Je viens de le voir, on me l'a montré ; et l'amour qu'elle a pour l'un pourra passer aisément à l'autre, et ... Je l'entends venir ; le voilà.

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