Acte II. Se. VI
La Leçon de Philosophie}
M. Jourdain, bourgeois de Paris. Un Maître de Philosophie.
le m. de phil. Que voulez-vous apprendre ?
m. jourd. Tout ce que je pourrai : car j'ai toutes les envies du monde d'être savant; et j'enrage que mon père et ma mère ne m'aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences quand j'étais jeune.
le m. de phil. Ce sentiment est raisonnable : nam, sine doctrina, vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez le latin, sans doute ?
m. jourd. Oui: mais faites comme si je ne le savais pas; expliquez-moi ce que cela veut dire.
le m. de phil. Cela veut dire que, sans la science, la vie est presque une image de la mort.
m. jourd. Ce latin-là a raison.
le m. de phil. N'avez-vous point quelques principes, quelques commencements des sciences ?
m. jourd. Oh ! oui. Je sais lire et écrire.
le m. de phil. Par où vous plaît-il que nous commencions? Voulez-vous que je vous apprenne la logique?
m. jourd. Qu'est-ce que c'est que cette logique ?
le m. de phil. C'est elle qui enseigne les trois opérations de l'esprit.
M. jourd. Qui sont-elles, ces trois opérations de l'esprit? 3*
SELECTIONS IN PROSE.
le m. de piiil. La première, la seconde, et la troisième. La première est de bien concevoir, par le moyen des universaux ; la seconde, de bien juger, par le moyen des catégories; et la troisième, de bien tirer une conséquence, par le moyen des figures, Barbara, célarent, Darii,ferio, baraH]iïo?i, etc.
m. jourd. Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette logique-là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli.
le m. de phil. Voulez-vous apprendre la morale ? m. jourd. La morale ?
le m. de phil. Oui.
m. jourd. Qu'est-ce qu'elle dit, cette morale ?
le m. de phil. Elle traite de la félicité ; enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et . . .
m. jourd. Non, laissons cela : je suis bilieux comme tous les diables, et il n'y a2 morale qui tienne; je me veux mettre en colère tout mon soûl quand il m'en prend envie.
le m. de phil. Est-ce la physique que vous voulez apprendre ?
m. jourd. Qu'est-ce qu'elle chante, cette physique ?
le m. de phil. La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles et les propriétés du corps; qui discourt de la nature des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes et des animaux ; et nous enseigne les causes de tous les météores, l'arc-en-ciel, les feux volants, les comètes, les éclairs, le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grêle, les vents et les tourbillons.
m. jourd. Il y a trop de tintamarre là-dedans, trop de brouillamini.
le m. de phil. Que voulez-vous donc que je vous apprenne? m. jourd. Apprenez-moi l'orthographe.
le m. de phil. Très volontiers.
m. jourd. Après, vous m'apprendrez l'almanach, pour savoir quand il y a de la lime et quand il n'y en a point.
le m. de phil. Soit. Pour bien suivre votre pensée et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer, selon l'ordre des choses, par une exacte connaissance de la nature
MOLIÈRE
des lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là-dessus j'ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles parce qu'elles expriment les voix ; et en consonnes, ainsi appelées consonnes parce qu'elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles ou voix : A, E, I, O, IL
m. jourd. J'entends tout cela.
le m. de phil. La voix A se forme en ouvrant fort la bouche, A.
m. jourd. A, A. Oui.
le m. de phil. La voix E se forme en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut, A, E.
m. jourd. A, E ; A, E. Ma foi, oui. Ah ! que cela est beau !
le m. de phil. Et la voix I, en rapprochant encore davantage les mâchoires l'une de l'autre et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles, A, E, I.
m. jourd. A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la science !
le m. de phil. La voix O se forme en rouvrant les mâchoires et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas, O.
m. jourd. O, O. Il n'y a rien de plus juste. A, E, I, O ; I, O. Cela est admirable ! I, O ; I, O.
le m. de phil. L'ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.
m. jourd. O, O, O. Vous avez raison. O. Ah ! la belle chose que de savoir quelque chose !
le m. de phil. La voix U se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant ainsi l'une de l'autre sans les joindre tout à fait, U.
m. jourd. U, U. Il n'y a rien de plus véritable. TJ.
le m. de phil. Vos deux lèvres s'allongent comme si vous faisiez la moue; d'où vient que, si vous la voulez faire à quelqu'un et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que U.
SELECTIONS IN PROSE.
m. jourd. TJ, IL Cela est vrai. Ah ! que n'ai-je étudié plus tôt pour savoir tout cela !
le M. de phil. Demain nous verrons les autres lettres,
qui sont les consonnes.
m. jourd. Est-ce qu'il y a des choses aussi curieuses qu'à
celles-ci ?
le m. de phil. Sans doute. La consonne D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au-dessus des dents d'en haut, DA.
m. jourd. DA, DA. Oui. Ah! les belles choses! les
belles choses!
le m. de phil. L'F, en appuyant les dents d'en haut sur la lèvre de dessous, FA.
m. jourd. FA, FA. C'est la vérité. Ah ! mon père et ma mère, que je vous veux de mal !
le m. de phil. Et l'R, en portant le bout de la langue jusqu'au haut du palais; de sorte qu'étant frôlée par l'air qui sort avec force, elle lui cède et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement, R, RA.
m. jourd. R, R, R A ; R, R, R, R, R, RA. Cela est vrai. Ah! l'habile homme que vous êtes! et que j'ai perdu de temps ! R, R, R, RA.
le m. de phil. Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités.
m. jourd. Je vous en prie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d'une personne de grande qualité, et je souhaiterais que vous m'aidassiez à lui eerire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds.
le m. de phil. Fort bien.
m. jourd. Cela sera galant, oui.
le m. de phil. Sans doute. Sont-ce des vers que vous lui voulez écrire?
m. jourd. Non, non, point de vers.
le m. de phil. Vous ne voulez que de la prose ?
m. jourd. Non, je ne veux ni prose ni vers.
le m. de phil. Il faut bien que ce soit l'un ou l'autre.
MOLIÈRE
m. jourd. Pourquoi?
le m. de phil. Par la raison, monsieur, qu'il n'y a pour s'exprimer que la prose ou les vers.
m. jourd. Il n'y a que la prose ou les vers ?
le m. de phil. Non, monsieur. Tout ce qui n'est point prose est vers, et tout ce qui n'est point vers est prose.
m. jourd. Et comme l'on parle, qu'est-ce que c'est donc que cela?
le m. de phil. De la prose.
m. jourd. Quoi ! quand je dis : Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me3 donnez mon bonnet de nuit, c'est de la prose ?
le m. de phil. Oui, monsieur.
m. jourd. Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien ; et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un billet : Selle marquise, vos beaux yeux me font mourir oV amour : mais je voudrais que cela fût mis d'une manière galante, que cela fût tourné gentiment.
le m. de phil. Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre cœur en cendres; que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d'un . . .
m. jourd. Non, non, non ; je ne veux point tout cela. Je ne veux que ce que je vous ai dit: Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d^amour.
le m. de phil. Il faut bien étendre un peu la chose.
m. jourd. Non, vous dis-je ; je ne veux que ces seules paroles-là dans le billet, mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre.
le m. de phil. On peut les mettre premièrement comme vous avez dit: Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d * amour. Ou bien : jy amour mourir me font, belle marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d y amour me font, belle marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle marquise, d'* amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle marquise, d'* amour.
SELECTIONS IN PROSE.
m. jourd. Mais de toutes ces façons-là laquelle est la meilleure ?
le m. de phil. Celle que vous avez dite : Belle marquise^ vos beaux yeux me font mourir d'amour.
m. jourd. Cependant je n'ai point étudié, et j'ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie dé tout mon cœur, et je vous prie de venir demain de bonne heure.
le m. de phil. Je n'y manquerai pas.
LE bourgeois gentilhomme.