‹ French prose and poetry; being an advanced French reader; containing selections from the principal classical French poets and prose writers during the past two hundred years. Also a treatise upon French versification, and notes upon the selections, explanatory and criticalChapitre 150 sur 253 · ÉLOGE DU VRAI · texte numérisé non relu

ÉLOGE DU VRAI

Rien n'est beau que le vrai : le vrai seul est aimable ; Il doit régner partout, et même dans la fable: De toute fiction l'adroite fausseté Ne tend qu'à faire aux yeux briller la vérité. Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces, Sont recherchés du peuple et reçus chez les princes ? Ce n'est pas que leur sons, agréables, nombreux, Soient toujours à l'oreille également heureux ; Qu'en plus d'un lieu le sens n'y gêne la mesure, Et qu'un mot quelquefois n'y brave la césure : Mais c'est qu'en eux le vrai, du mensonge vainqueur, Partout se montre aux yeux et va saisir le cœur ; Que le bien et le mal y sont prisés au juste ; Que jamais un faquin n'y tint un rang auguste ; Et que mon cœur, toujours conduisant mon esprit, Ne dit rien aux lecteurs qu'à soi-même il n'ait dit. Ma pensée au grand jour partout s'offre et s'expose Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose. C'est par là quelquefois que ma rime surprend ; C'est là ce que n'ont point Jonas et Chilclebrand,4

BOILEAU

Mais peut-être, enivré des vapeurs de ma muse,

Moi-même en ma faveur, Seignelay,5 je m'abuse.

Cessons de nous flatter. Il n'est esprit si droit

Qui ne soit imposteur et faux par quelque endroit :

Sans cesse on prend le masque, et, quittant la nature,

On craint de se montrer sous sa propre figure.

Par là le plus sincère assez souvent déplaît.

Rarement un esprit ose être ce qu'il est.

Vois-tu cet importun que tout le monde évite ;

Cet homme à toujours fuir, qui jamais ne vous quitte ?

Il n'est pas sans esprit ; mais, né triste et pesant,

Il veut être folâtre, évaporé, plaisant ;

Il s'est fait de sa joie une loi nécessaire,

Et ne déplaît enfin que pour vouloir trop plaire.

La simplicité plaît sans étude et sans art.

Tout charrue en un enfant6 dont la langue sans fard,

A peine du filet en cor débarrassée,

Sait d'un air innocent bégayer sa pensée.

Le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant ;

Mais la nature est vraie, et d'abord on la sent :

C'est elle seule en tout qu'on admire et qu'on aime.

Un esprit né chagrin plaît par son chagrin même.

Chacun pris dans son air est agréable en soi :

Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi.

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