‹ French prose and poetry; being an advanced French reader; containing selections from the principal classical French poets and prose writers during the past two hundred years. Also a treatise upon French versification, and notes upon the selections, explanatory and criticalChapitre 157 sur 253 · JOAS EN PRÉSENCE D'ATHALIE · texte numérisé non relu

JOAS EN PRÉSENCE D'ATHALIE

Le jeune roi de Juda, Joas, a échappé, dans son premier âge, aux coups d' Athalie, qui a égorgé sa famille entière. Depuis, on l'a caché dans le temple de Jérusalem ; et il y a été élevé, sous un faux nom, sans se connaître, par le grand prêtre Joad et Josabeth, sa femme. Mais Athalie a découvert cet enfant, et, troublée à sa vue, elle le fait venir : Josabeth, qui est la tante de Joas, l'accompagne.

Athalie, Joas, Josabeth, Abner.

josabeth (à part). Daigne mettre, grand Dieu, ta sagesse en sa bouche !

athalie (s 'adressant à V enfant). Comment vous nommezvous?

joas. J'ai nom Éliacin.

athalie. Votre père ?

joas. Je suis, dit-on, un orphelin

Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance, Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.

athalie. Vous êtes sans parents ?

joas. Ils m'ont abandonné.

athalie. Comment ? et depuis quand ?

joas. Depuis que je suis né.

athalie. Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre ? joas. Ce temple est mon pays : je n'en connais point d'autre. athalie. Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer? joas. Parmi des loups cruels prêts à me dévorer. athalie. Qui vous mit dans ce temple ? joas. Une femme inconnue,

Qui ne dit point son nom et qu'on n'a point revue.

athalie. Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin ?

RACINE

joas. Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin ? Aux petits des oiseaux il donne leur pâture, Et sa bonté s'étend sur toute la nature. Tous les jours je l'invoque ; et d'un soin paternel Il me nourrit des dons offerts sur son autel.

athalie (à part). Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse ?

La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce, Font insensiblement à mon inimitié Succéder ... Je serais sensible à la pitié?

abner. Madame, voilà donc cet ennemi terrible? De vos songes menteurs l'imposture est visible ; A moins que la pitié qui semble vous troubler Ne soit ce coup fatal qui vous faisait trembler.

athalie (à Joas et a Jbsabeth). Vous sortez?

josabeth. Vous avez entendu sa fortune :

Sa présence à la fin pourrait être importune.

athalie. "Non : revenez.

(A Joas.) Quel est tous les jours votre emploi?

joas. J'adore le Seigneur ; on m'explique sa loi : Dans son livre divin on m'apprend à la lire ; Et déjà de ma main je commence à l'écrire.

athalie. Que vous dit cette loi?

joas. Que Dieu veut être aimé ;

Qu'il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé ; Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide ; Qu'il résiste au superbe, et punit l'homicide.

athalie. J'entends. Mais tout ce peuple enfermé dans ce lieu, A quoi s'occupe-t-il ?

joas. Il loue, il bénit Dieu.

athalie. Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contemple ?

joas. Tout profane exercice est banni de son temple. athalie. Quels sont donc vos plaisirs ? joas. Quelquefois à l'autel

Je présente au grand prêtre ou l'encens ou le sel;

292 SELECTIONS IN POETRY. §54.

J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies; Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies.

athalie. Hé quoi ! vous n'avez point de passe-temps plus doux?

Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous. Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.

joas. Moi! des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire?

athalie. Non, je ne vous veux pas contraindre à l'oublier.

joas. Vous ne le priez point.

athalie. Vous pourrez le prier.

joas. Je verrais cependant en invoquer un autre.

athalie. J'ai mon Dieu que je sers ; vous servirez le vôtre : Ce sont deux puissants dieux.

joas. Il faut craindre le mien :

Lui seul est Dieu, madame, et le vôtre n'est rien.

athalie. Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule.

joas. Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.

athalie. Ces méchants, qui sont-ils ?

josabeth. Hé, madame ! excusez.

Un enfant . . .

athalie (à Josabeth). J'aime à voir comme vous l'instruisez. Enfin, Éliacin, vous avez su me plaire ; Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire. Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'héritier : Laissez là cet habit, quittez ce vil métier ; Je veux vous faire part de toutes mes richesses ; Essayez dès ce jour l'effet de mes promesses. A ma table, partout, à mes côtés assis, Je prétends vous traiter comme mon propre fils.

joas. Comme votre fils ?

athalie. Oui. . . . Vous vous taisez ?

joas. Quel père

Je quitterais ! et pour . . .

athalie. Hé bien ?

joas. Pour quelle mère !

RACINE

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