LES POÈTES DU SIÈCLE DE LOUIS XIV
Quelle humeur triste et dédaigneuse 3 Nous dégoûte de notre bien ?
Notre langue est riche et pompeuse Pour quiconque la connaît bien 4 ; Et moins brillant par son génie Qu'aimable par son harmonie, Notre Malherbe sut cueillir Ces feuilles si vertes, si belles, Dont les couronnes immortelles Empêchent son nom de vieiller.
Mais quoi ! le fer brille à ma vue, Et de morts les champs sont couverts, L'aigle par l'aigle est abattue, On combat pour choisir ses fers.
Rome déchire ses entrailles !
Que de meurtres, de funérailles !
Paix sanglante, ouvrage d'horreur ! Que de cris percent mon oreille !
Plein d'effroi j'admire Corneille, Et je me plais dans ma terreur.5
Toi qui rends à la tragédie L'ornement pompeux de ses chœurs, Ta muse encore plus hardie D'un saint trouble remplit nos cœurs ; Je te suis jusqu'à la montagne, Où Dieu, que sa gloire accompagne, Vient dicter ses commandements.
Frappé du bruit de son tonnerre, Je crois sentir trembler la terre Sur ses antiques fondements.6
Au moindre zéphyr dont l'haleine Fait rider la face de l'eau,
SELECTIONS IN POETRY.
L'aimable et tendre La Fontaine M'intéresse pour un roseau.
Mais s'il appelle la tempête Contre cette orgueilleuse tête Qui veut entraver ses efforts, Quelle chute ! quelle ruine !
Le chêne qu'elle déracine Touchait à l'empire des morts.7
Que j'aime la voix languissante
Qui laisse tomber faiblement
Ces mots dont la douceur m'enchante,
Et qui coulent si lentement !
O grand peintre de la mollesse 8 !
J'aime encor jusqu'à ta vieillesse,
Lorsqu'après dix lustres pesants
Amassés sur ta tête illustre,
Elle y jette un onzième lustre,
Qu'elle surcharge de trois ans!
Si le maître de notre lyre
Aujourd'hui chante loin de nous,
Dans l'air étranger qu'il respire,
Ses accords n'en sont pas moins doux.8
Non, la veine de notre Alcée 10
N'a point encore été glacée
Par la froideur de ces climats,
Où si souvent de la Scythie
Le fougueux époux d'Orithye 11
Rassemble les tristes frimas.
Telle est la noble poésie
Que les muses nous font goûter,
Qu'à son tour avec jalousie
Homère pourrait écouter.
Ne regrettons point le Méandre,12
La Seine nous a fait entendre
VOLTAIRE
Quelques cygnes mélodieux ; Mais partout ils ont été rares :
Si les dieux étaient moins avares, Leurs dons seraient moins précieux.
Amateurs des pointes brillantes, Des jeux d'esprit et des éclairs, Toutes ces beautés pétillantes N'immortalisent point nos vers.
Mais une constante harmonie A la raison toujours unie De l'oubli nous rendra vainqueurs.
Qu'elle soit l'objet de nos veilles :
C'est l'art d'enchanter les oreilles Qui fait la conquête des cœurs.
§ 57. VOLTAIRE, 1694-1778
François-Marie-Arotjet de Voltaire, poète épique, dramatique, satirique, historien et philosophe, fut l'un des hommes les plus célèbres du XVIIIe siècle. Soupçonné, en 1716, d'être l'auteur d'une satire dirigée contre la mémoire de Louis XIV, il fut enfermé pendant un an à la Bastille, où il ébaucha sa Henriade. En 1718, Voltaire fit jouer Œdipe , sa première tragédie, qui eut un immense succès, et se consacrant dès lors exclusivement aux lettres, il publia plusieurs ouvrages qui mirent le sceau à sa réputation. Il a réussi dans presque tous les genres ; sa Henriade est le seul poème épique que la France possède. Quelques-unes de ses tragédies, telles que Zaïre, Mérope, Oreste, Mahomet, approchent pour la perfection de celles de Racine ; ses poésies légères, badines, satiriques, sont demeurées sans égales, et ses histoires notamment le mettent au rang des prosateurs les plus corrects, et les plus élégants.