‹ French prose and poetry; being an advanced French reader; containing selections from the principal classical French poets and prose writers during the past two hundred years. Also a treatise upon French versification, and notes upon the selections, explanatory and criticalChapitre 2 sur 253 · DISTINCTION DE LA VRAIE ET DE LA FAUSSE ELOQUENCE · texte numérisé non relu

DISTINCTION DE LA VRAIE ET DE LA FAUSSE ELOQUENCE

L'éclat ne présuppose pas toujours la solidité, et les paroles qui brillent le plus sont souvent celles qui pèsent le moins. Il y a une faiseuse2 de bouquets, je ne l'ose nommer Éloquence, qui est toute peinte et toute dorée, qui semble toujours sortir d'une boîte, qui n'a soin que de s'ajuster et ne songe qu'à faire la belle ; qui, par conséquent, est plus propre pour les fêtes que pour les combats, et plaît davantage3 1 0>

SELECTIONS IN PROSE.

qu'elle ne sert, quoique néanmoins il y ait des fêtes dont elle déshonorerait la solennité et des personnes à qui elle ne donnerait point de plaisir.

Ne se soutenant que d'apparence et n'étant animée que de couleur, elle agit principalement sur l'esprit du peuple, parce que le peuple a tout son esprit dans les yeux et dans les oreilles. Faute de raisons et d'autorité, elle use de charmes et de flatterie. Elle est creuse et vide de choses essentielles, bien qu'elle soit résonnante de tons agréables. Elle est au moins j)lus délicate que forte, et, ayant sa puissance bornée, ou elle ne porte pas plus loin que les sens, ou, pour le plus, elle ne touche que légèrement le dehors de l'âme.

La vraie éloquence est bien différente de cette causeuse des places publiques, et son style est bien éloigné du jargon ambitieux des sophistes grecs. Disons que c'est une éloquence d'affaires et de service, née pour le commandement et la souveraineté, tout efficace et toute pleine de force. Disons qu'elle agit, s'il se peut, par la parole plus qu'elle ne parle ; qu'elle ne donne pas seulement à ses ouvrages un visage et de la grâce, mais un cœur, de la vie et du mouvement.

Elle ne s'amuse point à cueillir des fleurs et à les lier ensemble; mais les fleurs naissent sous ses pas. En visant ailleurs, elle les produit. Sa mine est d'une amazone, et sa négligence même ne fait point de tort à sa dignité. Elle ne laisse pas toutefois de se parer, quand il en est besoin, quoiqu'elle soit moins curieuse de ses ornements que de ses armes.

BALZAC RAPPELLE LES PLAISIRS DONT IL A JOUI DANS UN SÉJOUR A LA CAMPAGNE.

J'ai été assez longtemps dans le monde, mais je n'ai vécu qu'autant que dura l'automne passé ; et pour ce qu'il 4 n'est pas possible de faire revenir ces jours bienheureux et qui me furent si chers, je tâche le plus que je puis de les regoûter par le souvenir et par le discours. La liberté dans laquelle je me trouvais, après une captivité de trois ans (j'appelle ainsi

BALZAC

le séjour que j'avais fait à la ville), la pureté cle l'air que je commençais à respirer, et que je recevais avidement, comme une nourriture qui m'était nouvelle, et la face riante de la campagne, qui montrait encore sur soi une partie de ses biens et se parait des derniers présents qu'elle devait faire aux hommes, me donnaient des pensées si douces et si tranquilles, que, sans être agité de l'émotion qu'excite la joie, j'avais tout le plaisir qu'elle cause.

Les autres maladies de l'âme, plus importunes, qui tourmentent les cours et les assemblées, n'approchaient . point de notre village. Je ne savais ce que c'était de craindre ni d'espérer, et ne connaissais plus le soupçon, la défiance, ni la jalousie. Toutes mes passions se reposaient, et celles d'autrui ne parvenaient point jusques à moi.

La première partie de la journée se passait en une conversation familière, d'où nous avions banni les affaires d'État, les controverses de la religion et les questions de philosophie. On ne se mettait point en peine d'accorder les princes chrétiens pour faire une ligue contre le Turc; on ne débattait point à outrance qui était le plus grand capitaine, du marquis de Spinola ou du comte de Tiljy.5 Personne ne réformait les royaumes, ni ne voulait changer leur gouvernement. Nous ne parlions que de la bonté de nos melons, de la récolte de nos blés et de l'espérance de nos vendanges.

LA RELIGION CHRÉTIENNE; SON PRINCIPE SURNATUREL; SA PROPAGATION PAR LES SUPPLICES DES MARTYRS.

Il ne paraît rien ici de l'homme, rien qui porte sa marque et qui soit de sa façon. Je ne vois rien qui ne me semble plus que naturel, dans la naissance et dans le progrès de cette doctrine. Les ignorants l'ont persuadée aux philosophes. De pauvres pêcheurs ont été érigés en docteurs des rois et des nations. Ils ont pris dans leurs filets les orateurs et les poètes, les jurisconsultes et les mathématiciens.

Ce peuple choisi s'est accru par les pertes et par les défaites :

SELECTIONS IN PROSE.

il a combattu, il a vaincu étant désarmé. Le monde, en apparence, avait ruiné l'Église, mais elle a accablé le monde sous ses ruines. La force des tyrans s'est rendue au courage des condamnés. La patience de nos pères a lassé toutes les mains, toutes les machines, toutes les inventions de la cruauté.

Chose étrange et digne d'une longue considération! reprochons-la plus d'une fois à la lâcheté de notre foi et à la tiédeur de notre zèle : en ce temps-là il y avait de la presse à se faire déchirer, à se faire brûler pour Jésus-Christ. L'extrême douleur et la dernière infamie attiraient les hommes au christianisme : c'étaient les appâts et les promesses de cette nouvelle secte. Ceux qui la suivaient et qui avaient faveur à la cour, avaient peur d'être oubliés dans la commune persécution ; ils allaient s'accuser eux-mêmes, s'ils manquaient de délateurs. Le lieu où les feux étaient allumés et les bêtes ' déchaînées s'appelait, en la langue de la primitive Église, la place ou Von donnait les couronnes. Voilà le style de ces grandes âmes qui méprisaient la mort comme si elles eussent eu une vie empruntée.

Je ne m'étonne point que les Césars aient régné, et que le parti qui a été le victorieux ait été le maître. Mais si c'eût été le vaincu à qui l'avantage fût demeuré ; si les déroutes eussent fortifié Pompée et rétabli sa fortune ; si les proscriptions eussent grossi le parti d'un mort et lui eussent fait naître des partisans, véritablement il y aurait de quoi s'étonner d'un succès si éloigné du cours ordinaire des choses humaines. Nous voyons pourtant ici cet événement irrégulier et directement opposé à la coutume des choses du monde. Le sang des martyrs a été fertile, et la persécution a peuplé le monde de chrétiens. Les premiers persécuteurs, voulant éteindre la lumière qui naissait et étouffer l'Église au berceau, ont été contraints d'avouer leur faiblesse, après avoir épuisé leurs forces. Les autres qui l'attaquèrent depuis, ne réussirent pas mieux dans leurs entreprises. L'ouvrage de Dieu n'a pu être défait par la main des hommes. Disons-le hardiment à la gloire de notre Jésus-Christ et à la honte de leur Dioclétien: "Les tyrans passent, mais la vérité demeure."

BALZAC

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