PENSÉES CHOISIES
Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il aurait pu faire ; la nature, qui seule est bonne, est toute familière et commune.
Quand on veut reprendre avec utilité et montrer à un autre qu'il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité ; il se contente de cela, parce qu'il voit qu'il ne se trompait pas, et qu'il manquait seulement à voir tous les côtés. Or on n'a pas honte de ne pas tout voir; mais, on ne veut pas s'être trompé; et peut-être que cela vient de ce que naturellement l'esprit ne se peut tromper dans le côté qu'il envisage, comme les appréhensions des sens sont toujours vraies.
Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme.
Il y en a qui masquent toute la nature. Il n'y a point de roi parmi eux, mais un auguste monarque ; point de Paris, mais une capitale du royaume. Il y a des endroits où il faut appeler Paris Paris, et d'autres où il faut l'appeler capitale du royaume.
Quand dans un discours on trouve des mots répétés, et qu'essayant de les corriger, on les trouve si propres qu'on gâterait le discours, il les faut laisser.
Ceux qui font des antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie.
De se tromper en croyant vraie la religion chrétienne, il n'y a pas grand' chose à perdre ; mais quel malheur de se tromper en la croyant fausse !
Les sciences ont deux extrémités qui se touchent : la pre-
SELECTIONS IN PROSE.
mière est la pure ignorance naturelle, où se trouvent tous les hommes en naissant: l'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien, et se rencontrent dans cette même ignorance d'où ils étaient partis. Mais, c'est une ignorance savante qui se connaît.7
"Pourquoi me tuez- vous? — Eh quoi! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau ? Mon ami, si vous demeurez de ce côté, je serais un assassin, cela serait injuste de vous tuer de la sorte; mais puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave, et cela est juste."
Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n'obéit qu'à cause qu'il les croit justes. C'est pourquoi il lui faut dire en même temps qu'il y faut obéir, parce qu'elles sont lois, comme il faut obéir aux supérieurs, non parce qu'ils sont justes, mais parce qu'ils sont supérieurs.8
Que chacun examine sa pensée; il la trouvera toujours occupée au passé et à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent; et, si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer l'avenir. Le présent n'est jamais notre but. Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre objet.9 Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre; et, nous disposant toujours à être heureux, il est indubitable que nous ne le serons jamais, si nous n'aspirons à une autre béatitude qu'à celle dont on peut jouir en cette vie.
Je mets en fait10 que, si tous les hommes savaient ce qu'ils disent les uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde.
Ainsi s'écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles ; et, si on les a surmontés, le repos devient insupportable ; car, ou l'on pense aux misères qu'on a, ou à celles dont on est menacé. Et quand on se verrait même assez à l'abri de toutes parts, l'ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir du fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir l'esprit de son venin.11
PASCAL
L* coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours, d'officiers, et de toutes les choses qui plient la machine vers le respect et la terreur, fait que leur visage, quand ils sont quelquefois seuls, et sans ces accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur, parce qu'on ne sépare pas dans la pensée leur personne d'avec leur suite, qu'on y voit d'ordinaire jointe. Le monde ne sait pas que cet effet vient d'une force naturelle, et de là viennent ces mots : "Le caractère de la Divinité est empreint sur son visage?
D'où vient qu'un, boiteux ne nous irrite pas, et qu'un esprit boiteux nous irrite? Cest à cause qu'12un boiteux reconnaît que nous allons droit, et qu'un esprit boiteux dit que c'est nous qui boitons ; sans cela nous en aurions plus de pitié que de colère.
Il y a des gens qui voudraient qu'un auteur ne parlât jamais des choses dont les autres ont parlé ; autrement on l'accuse de ne rien dire de nouveau. Mais si les matières qu'il traite ne sont pas nouvelles, la disposition en est nouvelle. Quand on joue à la paume, c'est une même balle dont jouent l'un et l'autre ; mais l'un la place mieux.
La vertu d'un homme ne doit pas se mesurer par ses efforts, mais par ce qu'il fait d'ordinaire.
On se persuade mieux, pour l'ordinaire, par les raisons qu'on a trouvées soi-même, que par celles qui sont venues dans l'esprit des autres.
SELECTIONS IN PItOSE.
§9. PELLISSON, 1624-1693
Le nom de Pellisson ne rappelle pas seulement à la postérité un esprit de la plus rare distinction, mais un cœur élevé et une belle âme. Né à Béziers en 1624, et d'abord avocat à Castres, Pellisson était devenu conseiller d'État par la protection de Fouquet, lorsque ce surintendant 1 encourut la disgrâce de Louis XIV. Loin de l'abandonner dans son malheur, il brava pour le défendre la colère du monarque : les éloquents plaidoyers qu'il rédigea à cette occasion lui valurent plusieurs années de captivité. Pellisson n'avait point hésité à se sacrifier, pour payer la dette de la reconnaissance : il ne laissa pas néanmoins d'être rétabli dans sa première fortune par un roi que ses passions entraînaient quelquefois, mais que sa générosité et un jugement sain ramenaient toujours au sentiment de son devoir. Ce prince l'appela auprès de sa personne, l'honora de ses libéralités et le chargea d'écrire ses campagnes : de là les Lettres historiques de Pellisson et son Histoire de Louis XIV (1659-1078). 2 Membre de l'Académie française, il avait aussi composé l'histoire de cette compagnie jusqu'en 1652, et, quand il mourut en 1693, il y eut pour successeur Fénelon, qui prononça son éloge.