PASSAGE DU RHIN
Le dessein n'était pas d'abord de passer le Rhin à la nage, comme on l'a fait, mais de le passer sur un pont de ces petits bateaux de cuivre que vous avez vus à Versailles. C'était presque vis-à-vis le Tolhuis.3
L'endroit était extrêmement propré,4 la rive de notre côté plus haute que l'autre, et nullement escarpée ; des canons mis en batterie, et des mousquetaires derrière des épaulements5 pouvaient favoriser la. construction du pont malgré les ennemis, quand ils viendraient à paraître.
Sa Majesté arriva au camp. de M. le Prince6 vers les dix heures du soir. Elle y soupa et monta à cheval. L'endroit qu'on destinait7 pour le passage n'est qu'à demi-heure ou environ. On avait fait avancer quelque infanterie et du canon. Le roi, aussitôt après y être arrivé, fît reconnaître si son canon était bien posté, et quel serait l'endroit le plus propre à placer le pont. Il ordonna aussi qu'on cherchât s'il y avait un gué.8 Il ne s'en trouva point. On découvrit,
PELLISSON
comme il était déjà jour, quelque cavalerie ennemie, sur laquelle le roi fit tirer. Cependant un vieil homme du pays vint dire au comte de Guiche, lieutenant général dans l'armée de M. le Prince, qu'il savait un gué. Le comte le fit reconnaître, fit passer des gentilshommes à lui jusques à l'autre bord, s'avança lui-même jusques à la moitié de la rivière, pour mieux découvrir la sortie, et vint enfin dire à M. le Prince avec beaucoup de joie que le gué était bon à l'entrée et à la sortie. M. le Prince le fit encore reconnaître, et n'était pas fort d'avis qu'on s'en servît ; mais l'ardeur du comte de Guiche et l'inclination du roi l'emportèrent.
La vérité est qu'il y avait un petit endroit assez bon et sans beaucoup de péril, c'est-à-dire où les chevaux n'avaient à nager que douze ou quinze pas; mais pour peu9 qu'on s'écartât à la droite, où le cours de l'eau vous portait d'ordinaire, il n'y avait plus de gué et plus de fond durant plus de soixante pas. Le comte entreprit le passage, faisant marcher, les premiers, quatre ou cinq cuirassiers et cinq ou six gentilshommes à lui ; quelques volontaires de qualité suivirent ou devancèrent, comme M. le duc de Coislin, M. le comte de Saulx, M. de Vivonne, M. de Guitry, M. de Lavardin, Cavois, etc. Comme cette première troupe était déjà bien avant dans l'eau, un escadron de cavalerie ennemie s'avançait du meilleur air du monde, une partie entrant dans l'eau, et vint charger les nôtres avec beaucoup de vigueur. On assure que c'était Wur'ts lui-même, le général des Hollandais, qui était à la tête de ce premier escadron, et les prisonniers qu'on a faits l'ont dit ainsi. Il était venu sur la crainte de quelque surprise avec peu de monde, car il n'y avait que trois cents chevaux et huit ou neuf cents fantassins10; mais il avait mandé six mille hommes et quatorze pièces de canon : ce qui fait voir combien les mesures du roi ont été justes, et sa diligence utile ; car assurément, si ce secours et ce canon fussent venus, il était, sans comparaison, plus malaisé de forcer le passage.
Pour revenir à l'action, ceux qui parlent le plus sincèrement disent qu'à cette première décharge des ennemis les cuiras-
52 SELECTIONS IN PROSE. § 9. *
siers ou leurs chevaux semblèrent plier et regarder en arrière; mais, animés et soutenus par le comte de Guiche et les volontaires, ils continuèrent d'aller. Notre canon qui tirait sur les ennemis, et le grand nombre de gens qu'on voyait se jeter à l'eau pour aller à leur rencontre, commença de les étonner. Leur escadron plia ; mais ce ne fut pas tout à fait sans péril de notre côté, ni sans perte : il y en eut plusieurs de noyés, faute de bien tenir le gué ou pour aller trop vite. Le comte de Nogent s'y trouva enveloppé dans une troupe de seize personnes, dont il n'en revint que deux. Dans ce passage furent aussi blessés le duc de Coislin et le comte de Saulx, qui ne voulurent point se retirer et reçurent chacun dans la suite une autre blessure. Le marquis de la Salle, fiis, y fut aussi blessé. Quoi qu'il en soit, il passa dans peu de temps cinq ou six mille chevaux, et puis le reste. Un des prisonniers a rapporté que Wurts, voyant nos escadrons passer à la nage et les siens hors d'état de11 les soutenir, avait dit: "Retironsnous ; c'est une nation à laquelle on ne peut résister."