LE JOUR DES MORTS A LA CAMPAGNE
. . . Malheur aux temps, aux nations profanes,
Chez qui, dans tous les cœurs affaibli par degré,6
Le culte des tombeaux cessa d'être sacré !
Les morts ici, du moins, n'ont pas reçu d'outrage ;
Ils conservent en paix leur antique héritage.
Leurs noms ne chargent point des marbres fastueux !
Un pâtre, un laboureur, un fermier vertueux,
Sous ces pierres sans art tranquillement sommeille.
Elles couvrent peut-être un Turenne, un Corneille,
Qui dans l'ombre a vécu de lui-même ignoré.
Eh bien, si de la foule autrefois séparé,
Illustre dans les camps, ou sublime au théâtre,
Son nom charmait encor l'univers idolâtre,
Aujourd'hui son sommeil en serait-il plus doux?
De ce nom, de ce bruit dont l'homme est si jaloux,
Combien, auprès des morts, j'oubliais les chimères !
Ils réveillaient en moi des pensers plus austères.
Quel spectacle ! D'abord un sourd gémissement
Sur le fatal enclos erre confusément :
Bientôt les vœux, les cris, les sanglots retentissent ;
Tous les yeux sont en pleurs, toutes les voix géniissent.
Seulement j'aperçois une jeune beauté
Dont la douleur se tait et veut fuir la clarté.
Ses larmes cependant coulent en dépit d'elle,
Son œil est égaré, son pied tremble et chancelle.
Hélas ! elle a perdu l'amant qu'elle adorait,
Que son cœur pour époux se choisit en secret!
Son cœur promet encor de n'être point parjure.
Une veuve, non loin de ce tronc sans verdure,
SELECTIONS IN POETRY.
Regrettait un époux, tandis qu'à ses côtés
Un enfant qui n'a vu qu'à peine trois étés,
Ignorant son malheur, pleurait aussi comme elle.
Là, d'un fils qui mourut en suçant la mamelle
Une mère au destin reprochait le trépas,
Et sur la pierre étroite elle attachait ses bras.
Ici, des laboureurs au front chargé de rides,
Tremblants, agenouillés sur des feuilles arides,
Venaient en cor prier, s'attendrir dans ces lieux
Où les redemandait la voix de leurs aïeux.
Quelques vieillards, surtout, d'une voix languissante,
Embrassaient tour à tour une tombe récente :
C'était celle d'Hombert, d'un mortel respecté,
Qui depuis neuf soleils en ces lieux fut porté.
Il a vécu cent ans ; il fut cent ans utile.
Des fermes d'alentour le sol rendu fertile,
Les arbres qu'il planta, les heureux qu'il a faits,
A ses derniers neveux conteront ses bienfaits ;
Souvent on les vanta dans nos longues soirées.
Lorsqu'un hiver fameux désolait nos contrées,
Et que le grand Louis, dans son palais en deuil,
Vaincu, pleurait trop tard les fautes de l'orgueil,
Hombert, dans l'âge heureux qu'embellit l'espérance,
Déjà d'un premier fils bénissait la naissance.
Le rigoureux janvier, ramenant l'aquilon,
Détruit tous les trésors qu'attendait le sillon.
Sur les champs dévastés la mort seule domine.
Deux mois dans nos climats la hideuse famine
Courut seule et muette en dévorant toujours.
Hombert désespéré, sa femme sans secours,
Voyaient le monstre affreux menacer leur asile.
Ils pleuraient sur leur fils : leur fils dormait tranquille.
O courage ! ô vertu ! renfermant ses douleurs,
Hombert, pour la sauver, fuit une épouse en pleurs:
Soldat, il prend le glaive, il s'exile loin d'elle;
Mais du milieu des camps sa tendresse fidèle
A sa femme, à son fils, se hâtait d'envoyer