MORT DE TURENNE
Le voyage de Fontainebleau est rompu par une des plus cruelles nouvelles du monde, qui vient d'arriver ce soir. Un coup de canon a tué M. de Turenne le 27 juillet sur les neuf heures du matin.
Ce malheur est arrivé quand il semblait être au-dessus des affaires,12 car il avait obligé M. de Montécuculli13 de se retirer. Le même courrier, qui a apporté des nouvelles de sa mort, a apporté une lettre de lui au roi, du jour précédent, où il disait qu'il fallait nécessairement périr ou battre les ennemis, et qu'il avait envoyé à Brisach pour faire faire des prières publiques et exposer le saint-sacrement. Il marquait aussi que le chevalier d'Hocquincourt avait été tué d'un coup de canon le 25, auprès d'une église où les ennemis avaient laissé quinze cents hommes. Pour lui, il l'a été d'un autre canon, qui n'a tiré
PELLISSON
que deux coups. Le même coup dont il a été frappé a emporté le bras à Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie.
Il n'est pas besoin de vous dire que le roi, quoique avec beaucoup de fermeté et de constance, en est et en paraît extrêmement touchéj et toute la cour de même. Les regrets sont infinis. Chacun croit avoir perdu son ami, et les louanges d'honnête homme et d'homme de bien se joignent à celles de grand général.
Boisguiot14 est arrivé ce matin. Il a eu un long entretien avec M. de Louvois et M. Le Tellier.15 Il a vu le roi; je l'ai entretenu. Il était parti neuf heures après la mort de M. de Turenne.
M. de Turenne avait réduit l'armée ennemie fort près des montagnes, et l'incommodait fort pour le fourrage. Il est vrai qu'il était résolu de la combattre, et qu'on lui avait ouï dire, les jours précédents, que l'honneur de la France était renfermé entre ces montagnes : qu'il fallait y périr ou en sortir glorieusement. Mais il ne communiquait son dessein en particulier à personne. Il n'y avait entre les deux armées qu'un ruisseau et un vallon assez profond. Ce jour-là on croit qu'il avait résolu d'exécuter son dessein pour le combat général. On lui entendit dire le matin que ce serait peut-être la plus grande journée qu'il eût vue de sa vie. Boisguiot lui ayant proposé d'aller lui-même découvrir je ne sais quoi, il ne répondit rien ; il paraissait rêveur et extrêmement appliqué à ce qu'il avait dans l'esprit. Quand il fut tué, il allait choisir l'endroit pour une batterie qu'il voulait opposer à celle des ennemis. Boisguiot avait crié, peu de temps auparavant, à tout le monde de s'écarter. Il quitta M. de Turenne là-dessus pour aller d'un autre côté voir de plus près ce qu'il avait proposé. Le coup emporta M. de Turenne. Il eut encore la force de marcher deux ou trois pas, mais ne parla point. Sa mort fut sue et divulgué dans l'armée, vers le soir, avec un abattement mêlé de colère et de fureur, particulièrement dans l'infanterie, où tous les soldats se disaient l'un à l'autre: "Notre pauvre père est mort, mais il le faut venger." 5*
Il aimait extrêmement l'infanterie, et en était aimé, parce qu'il en prenait le plus grand soin.
M. de Montécueulli apprit la mort de M. de Turenne le même jour, par un chirurgien des dragons qui alla se rendre à lui: il était Allemand, et croyait notre armée perdue quand elle n'aurait plus de chef. Montécueulli parla, comme un fort honnête homme, cle la mort de son concurrent avec douleur, et lui donna mille éloges. Il renvoya le lendemain un maréchal des logis de M. de Turenne qui avait été fait prisonnier et lui en dit autant. On assure à Paris que M. de Turenne avait déjà pris des mesures pour se retirer à l'Institut16 après la paix. M. le premier président,17 à qui j'en parlais hier, et qui a su une bonne partie cle ses plus secrètes pensées, m'a dit qu'il n'en était jamais venu jusque-là avec lui, mais qu'il n'y avait peut-être homme dans le royaume qui désirât la paix plus qu'il la désirait, quoique son intérêt fût de voir durer la guerre, et que depuis deux ans particulièrement il avait fait un très grand progrès dans la piété.
Comme j'écrivais ceci avant le lever du roi, il est venu des nouvelles d'un grand combat en Allemagne, dont l'avantage nous est demeuré. On ne sait pas encore le détail. Mais voici les circonstances qu'on en dit.
Le combat a été donné18 le 1er de ce mois,19 et a duré depuis dix heures du matin jusqu'à sept heures du soir. Les nôtres, qui étaient retournés à Bischen avec dessein de repasser le Rhin, avaient déjà fait passer tous leurs bagages le jour précédent dans une des îles. Comme ils marchaient pour aller au pont qui est à Altenheim, ils ont été attaqués et ont battu les ennemis. Le champ de bataille nous est demeuré avec sept pièces de canon des ennemis. M. de Vaubrun a été tué : on' le regrette fort ici, comme une personne de beaucoup cle mérite; M. de Vendôme blessé à la cuisse d'un coup de * mousquet, mais non pas dangereusement ; M. le comte de Roy e 20 blessé aux deux bras. Il n'y a point encore de lettre de M. le comte de Lorges, que cette action a couvert de gloire. Mais apparemment la journée ne se passera pas sans qu'on ait quelque courrier de lui.
MME DE SÉVIGNÉ
§ 10. MME DE SÉVIGNÉ, 1626-1696
MME De Sévignê, la plus aimante des mères, se plaça, sans y songer, au rang des auteurs classiques français. A l'âge de dix-huit ans, elle épousa le marquis de Sévigné ; mais sept ans après, il fut tué en duel. Sa veuve ne s'occupa plus que de l'éducation et de l'établissement de ses enfants, en qui se concentrèrent toutes ses affections. Son amour maternel se déploya sous mille formes. Ses soins éclairés profitèrent peu toutefois à son fils, qui demeura médiocre en dépit d'elle. Séparée de sa fille, elle lui écrivait chaque jour une de ces lettres charmantes que la postérité a recueillies, et qui lui ont fait donner comme à la Fontaine le surnom d'inimitable. On s'étonne de cette prodigieuse fécondité d'expressions qui donne une forme toujours nouvelle à un fond toujours le même ; elle sait toutes les anecdotes du jour, et personne ne les raconte d'une manière plus piquante et plus spirituelle. C'est la chose la plus éblouissante, la plus étourdissante, la plus entraînante, que son style, et, quand vous arrivez à la fin d'une longue lettre, vous restez tout émerveillé de ce bavardage délicieux. Il faut avouer cependant que ces lettres perdent beaucoup de leur intérêt pour un grand nombre de lecteurs, à qui sont inconnus la plupart des faits et des personnages cités.