BATAILLE DE PULTAVA
Le 15 juin 1709, il2 arrive devant Pultava avec une armée d'environ soixante mille combattants. La rivière Vorskla était entre lui et Charles3; les assiégeants au nord-ouest, les Russes au sud-est.
Pierre remonte la rivière au-dessus de la ville; établit ses ponts, fait passer son armée, et tire un long retranchement qu'on commence et qu'on achève en une seule nuit, vis-à-vis l'armée ennemie. Charles put juger alors si celui qu'il méprisait et qu'il comptait détoner à Moscou, entendait l'art de la guerre. Cette disposition faite, Pierre posta sa cavalerie entre deux bois, et la couvrit de plusieurs redoutes garnies d'artillerie. Toutes les mesures ainsi prises, il va reconnaître le camp des assiégeants pour en former l'attaque.
Cette bataille allait décider du destin de la Russie, de la Pologne, de la Suède, et de deux monarques sur qui l'Europe avait les yeux. On ne savait, chez la plupart des nations attentives à ces grands intérêts, ni où étaient ces deux princes, ni quelle était leur situation; mais, après avoir vu partir de Saxe Charles XII victorieux à la tête de Farinée la plus formidable, après avoir su qu'il poursuivait partout son ennemi, on ne doutait pas qu'il ne dût l'accabler ; et qu'ayant donné des lois en Dnnemark, en Pologne, en Allemagne, il n'allât dicter, dans le Kremlin4 de Moscou, les conditions de la paix et faire tm czar, après avoir fait un roi de Pologne. J'ai vu des lettres de plusieurs ministres qui confirmaient leurs cours dans cette opinion générale.
Le risque n'était point égal entre ces deux rivaux. Si Charles perdait une vie tant de fois prodiguée, ce n'était après tout qu'un héros de moins. Les provinces de l'Ukraine, les frontières de Lithuanie et de Russie cessaient alors d'être dévastées ; la Pologne reprenait, avec sa tranquillité, son roi légitime, déjà réconcilié avec le czar, son bienfaiteur. La Suède enfin, épuisée d'hommes et d'argent, pouvait trouver des motifs de consolation ; mais si le czar périssait, des travaux immenses, utiles à tout le genre humain, étaient ense-
VOLTAIRE
velis avec lui, et le plus vaste empire de la terre retombait dans le chaos dont il était à peine tiré.
Quelques corps suédois et russes avaient été plus d'une fois aux mains5 sous les murs de la ville. Charles, dans une de ces rencontres, avait été blessé d'un coup de carabine qui lui fracassa les os du pied ; il essuya des opérations douleureuses qu'il soutint avec son courage ordinaire, et fut obligé d'être quelques jours au lit. Dans cet état il apprit que Pierre devait l'attaquer; ses idées de gloire ne lui permirent pas de l'attendre dans ses retranchements; il sortit des siens, en se faisant porter sur un brancard. Le journal de Pierre le Grand avoue que les Suédois attaquèrent avec une valeur si opiniâtre les redoutes garnies de canons qui protégeaient sa cavalerie, que, malgré sa résistance et malgré un feu continuel, ils se rendirent maîtres de deux redoutes. On a écrit que l'infanterie suédoise, maîtresse de deux redoutes, crut la bataille gagnée et cria victoire ! Le chapelain Norberg, qui était loin du champ de bataille, au bagage (où il devait être), prétend que c'est une calomnie; mais que6 les Suédois aient crié victoire ou non, il est certain qu'ils ne l'eurent pas. Le feu des autres redoutes ne se ralentit point, et les Russes résistèrent partout avec autant de fermeté qu'on les attaquait avec ardeur. Ils ne firent aucun mouvement irrégulier. Le czar rangea son armée en bataille, hors de ses retranchements, avec ordre et promptitude.
La bataille devint générale. Pierre faisait dans son armée la fonction de général major ; le général Bauer commandait la droite, Menzikoff la gauche, Sheremeto le centre. L'action dura deux heures. Charles, le pistolet à la mainj allait de rang en rang sur son brancard ; un coup de canon tua un des gardes qui le portaient, et mit le brancard en pièces. Charles se fît alors porter sur des piques ; car il est difficile, quoi qu'en dise Norberg, que clans une action aussi vive on eût trouvé un nouveau brancard tout prêt. Pierre reçut plusieurs coups dans ses habits et dans son chapeau, ces deux princes furent continuellement au milieu du feu pendant toute l'action. Enfin, après deux heures de combat, les Suédois
SELECTIONS IN PROSE.
furent partout enfoncés ; la confusion se mit parmi eux, et Charles XII fut obligé de fuir devant celui qu'il avait tant méprisé. On mit à cheval, dans sa fuite, ce même héros qui n'avait pu y monter pendant la bataille ; la nécessité lui rendit un peu de force ; il courut en souffrant d'extrêmes douleurs, devenues encore plus cuisantes par celle d'être vaincu sans ressource. Les Russes comptèrent neuf mille deux cent vingt-quatre Suédois morts sur le champ de bataille ; ils firent pendant l'action deux à trois mille prisonniers, surtout dans la cavalerie. Quatorze mille Suédois, pendant la bataille et par la capitulation, se rendirent prisonniers de guerre à ces dix mille Russes. Charles avait vingt-sept mille combattants sous ses orders dans cette journée mémorable. Il était parti de Saxe avec quarante-cinq mille combattants : Levenhaupt en avait amené plus de seize mille de Livonie ; rien ne restait de toute cette armée florissante, et d'une nombreuse artillerie perdue dans ses marches, enterrée dans des marais, il n'avait conservé que dix-huit canons de fonte, deux obus et douze mortiers. C'était avec ces faibles armes qu'il avait entrepris le siège de Pultava, et qu'il avait attaqué une armée pourvue d'une artillerie formidable; aussi accuse-t-on d'avoir montré depuis son départ d'Allemagne plus de valeur que de prudence. Il n'y eut de morts, du côté des Russes, que cinquantedeux officiers et douze cent quatre-vingt-treize soldats ; c'est une preuve que leur disposition était meilleure que celle de Charles, et que leur feu fut infiniment supérieur.
Ce qui est le plus important dans cette bataille, c'est que de toutes celles qui ont jamais ensanglanté la terre, c'est la seule qui, au lieu de ne produire que la destruction, ait servi au bonheur du genre humain, puisqu'elle a donné au czar la liberté de policer une grande partie du monde. Il s'est donné en Europe plus de deux cents batailles rangées depuis le commencement de ce siècle jusqu'à l'année où j'écris. Les victoires les plus signalées et les plus sanglantes n'ont eu d'autres suites que la réduction de quelques petites provinces, cédées ensuite par des traités et reprises par d'autres batailles. Des armées de cent mille hommes ont souvent combattu ; mais les plus
VOLTAIRE
violents efforts n'ont eu que des succès faibles et passagers ; on a fait les plus petites choses avec les plus grands moyens. Il n'y a point d'exemple, dans nos nations modernes, d'aucune guerre qui ait compensé par un peu de bien le mal qu'elle a fait; mais il a résulté de la journée de Pultava la félicité du plus vaste empire de la terre.