‹ French prose and poetry; being an advanced French reader; containing selections from the principal classical French poets and prose writers during the past two hundred years. Also a treatise upon French versification, and notes upon the selections, explanatory and criticalChapitre 46 sur 253 · DE LA GRÂCE ET DE L'ÉLÉGANCE · texte numérisé non relu

DE LA GRÂCE ET DE L'ÉLÉGANCE

Dans les personnes, dans les ouvrages grâce signifie nonseulement ce qui plaît, mais ce qui plaît avec attrait ; c'est pourquoi les anciens avaient imaginé que la déesse de la beauté ne devait jamais paraître sans les Grâces. La beauté ne déplaît jamais, mais elle peut être dépourvue de ce charme secret qui invite à la regarder, qui attire, qui remplit l'âme d'un sentiment doux. Les grâces dans la figure, dans le maintien, dans l'action, dans les discours, dépendent de ce mérite qui attire. Tout ce qui est uniquement dans le genre fort et vigoureux a un mérite qui n'est pas celui des grâces. Ce serait mal connaître Michel- Ange et le Caravage7 que de leur attribuer les grâces de l'Albane.8 Le sixième livre de l'Énéide est sublime, le quatrième a plus de grâces. Quelques odes d'Horace respirent les grâces, comme quelques-unes de ses épîtres enseignent la raison.

Il semble qu'en général le petit, le joli en tout genre, soit plus susceptible de grâce que le grand. On louerait mal une oraison funèbre, une tragédie, un sermon, si on ne lui donnait que l'épithète de gracieux.

Ce n'est pas qu'il y ait un seul genre d'ouvrage qui puisse être bon, en étant opposé aux grâces; car leur opposé est la rudesse, le sauvage, la sécheresse. L'Hercule Farnèse9 ne devait point avoir les grâces de l'Apollon duBelvédère 10 et de l'Antinous11; mais il n'est ni rude ni agreste. L'incendie de Troie, dans Virgile, n'est point décrit avec les grâces d'une élégie de Tibulle : il plaît par des beautés fortes. Un ouvrage peut donc être sans grâce, sans que cet ouvrage ait le moindre

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désagrément. Le terrible, l'horrible, la description, la peinture d'un monstre, exigent qu'on s'éloigne cle tout ce qui est gracieux, mais non pas qu'on affecte uniquement l'opposé : car si un artiste, en quelque genre que ce soit, n'exprime que des choses affreuses, s'il ne les adoucit point par des contrastes agréables, il rebutera.

La grâce en peinture, en sculpture, consiste dans la mollesse des contours, dans une expression douce, et la peinture a, pardessus la sculpture, la grâce de l'union des parties, celle des figures qui s'animent l'une par l'autre, et qui se prêtent des agréments par leurs attributs et par leurs regards.

Les grâces de la diction, soit en éloquence, soit en poésie, dépendent du choix des mots, de l'harmonie des phrases, et encore plus de la délicatesse des idées et des descriptions riantes. L'abus des grâces est l'afféterie, comme l'abus du sublime est l'ampoulé : toute perfection est près d'un défaut.

Le mot élégance vient, selon quelques-uns, ïïelectus, choisi. On ne voit point qu'aucun autre mot latin puisse être son étymologie. En effet, il y a du choix dans tout ce qui est élégant. L'élégance est un résultat de la justesse et de l'agrément. Mais la sévérité des premiers Romains donna à ce mot elegantia un sens odieux : ils regardaient l'élégance en tout genre comme une afféterie, comme une politesse recherchée, indigne de la gravité des premiers temps. Vitii, non laudis fuit^ dit Aulu-Gelle. Ils appelaient un homme élégant à peu près ce que nous appelons aujourd'hui un petit-maître, bellus homunciOy et ce que les Anglais appellent un beau. Mais vers le temps de Cicéron, quand les mœurs eurent reçu le dernier degré de politesse, elegans était toujours une louange. Cicéron se sert en cent endroits de ce mot pour exprimer un homme, un discours poli. L'élégance d'un discours n'est pas l'éloquence ; c'en est une partie : ce n'est pas la seule harmonie, le seul nombre ; c'est la clarté, le nombre et le choix des paroles. Un discours peut être élégant sans être un bon discours, Télégance n'étant en effet que le mérite des paroles ; mais un discours ne peut être absolument bon sans être élégant.

BUFFON

L'élégance est encore plus nécessaire à la poésie que l'éloquence, parce qu'elle est une partie principale de cette harmonie si nécessaire aux vers. Un orateur peut convaincre, émouvoir même, sans élégance, sans pureté, sans nombre. Un poème ne peut faire d'effet s'il n'est élégant: c'est un des principaux mérites de Virgile. Le grand point, dans la poésie, est que l'élégance ne fasse jamais tort à la force.

§ 19. BUFFON, 1707-1788

Buffon fut l'historien de la nature, comme Aristote l'avait été chez les Grecs et Pline chez les Latins ; mais, avec plus de richesse que le premier, il eut plus d'exactitude que le second ; la direction du Jardin des Plantes, qu'il reçut de Louis XV à trente-deux ans, détermina sa vocation et lui ouvrit la voie où il ne cessa de marcher avec autant d'efforts que de gloire.

Il fut l'un des écrivains qui ajoutèrent à la gloire de la France après le beau siècle de Louis XIV. Son Histoire naturelle est ua monument de style, d'éloquence et de génie, que l'Europe envie à la France. La partie la plus parfaite de son ouvrage est l'histoire des quadrupèdes : avant lui on n'avait, pour ainsi dire, que des notions fausses et incomplètes des quadrupèdes étrangers.

BufFon sera toujours considéré comme l'un des plus brillants écrivains du XVIIIe siècle ; aucun naturaliste ne l'a surpassé ni même égalé pour la magnificence, la grandeur des tableaux. Interprète sublime de la nature, il a mérité qu'on ait écrit, de son vivant, sur le piédestal de sa statue . Majestati Naturœ par ingenium.

Génie égal à la majesté de la Nature.

En donnant à son grand ouvrage l'immortalité du style, il se plaça au nombre des quatre hommes dont l'influence et le nom dominent le XVIIIe siècle ; aussi admiré que Voltaire, que Rousseau, que Montesquieu, moins discuté que celui-ci, plus respecté que les deux autres. Sa calme et majestueuse destinée eut quelque chose de spécial dans cette époque, dont les sourdes agitations ne parvinrent pas jusqu'à sa laborieuse retraite 1 ; et, par une dernière faveur du sort, il s'éteignit, plein d'honneurs et de jours, la veille de cette révolution qui eut épouvanté sa vieillesse et qui devait immoler son fils unique.2 10*

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