PLATON
Platon avait reçu de la nature un corps robuste. Ses longs voyages altérèrent sa santé ; mais il l'avait rétablie par un régime austère ; et il ne lui restait d'autre incommodité qu'une habitude de mélancolie, habitude qui lui fut commune avec Socrate, Empedocle, et d'autres hommes illustres.
Il avait les traits réguliers, l'air sérieux, les yeux pleins de douceur, le front ouvert et dépouillé de cheveux, la poitrine large, les épaules hautes, beaucoup de dignité dans le maintien, de gravité dans la démarche, et de modestie dans l'extérieur.
Il s'exprimait avec lenteur ; mais les grâces et la persuasion semblaient couler de ses lèvres.
Sa mère était de la même famille que Solon, et son père rapportait son origine à Codrus, dernier Roi d'Athènes. Dans sa jeunesse, la peinture, la musique, les différents exercices du Gymnase remplirent tous ses moments. Il était né avec une imagination forte et brillante. Il fit des dithyrambes, s'exerça dans le genre épique, compara ses vers à ceux d'Homère, et les brûla.
Il crut que le théâtre pourrait le dédommager de ce sacrifice : il composa quelques tragédies ; et, pendant que les acteurs se préparaient à les représenter, il connut Socrate, supprima ses pièces et se dévoua tout entier à la philosophie.
Il sentit alors un violent besoin d'être utile aux hommes. La guerre du Péloponèse avait détruit les bons principes et corrompu les mœurs : la gloire de les rétablir excita son ambition. Tourmenté jour et nuit de cette grande idée, il attendait avec impatience le moment où, revêtu des magistratures, il serait en état de déployer son zèle et ses talents ; mais les secousses qu'essuya la république dans les dernières années de la guerre, ces fréquentes révolutions qui en peu de temps présentèrent la tyrannie sous des formes toujours plus effrayantes, la mort de Socrate son maître et son ami, les réflexions que tant d'événements produisirent dans son esprit, le convainquirent bientôt que tous les Gouvernements sont attaqués de maladies incurables, que les affaires des mortels sont, pour ainsi dire, désespérées, et qu'ils ne seront heureux que lorsque la
BERTHÉLEMY.
Philosophie se chargera du soin de les conduire. Ainsi, renonçant à son projet, il résolut d'augmenter ses connaissances, et de les consacrer à notre instruction. Dans cette vue il se rendit à Mégare, en Italie, à Cyrène, en Égypte, partout où l'esprit humain avait fait des progrès.
Il avait environ quarante ans quand il fit le voyage de Sicile pour voir l'Etna. Denys, tyran de Syracuse, désira de l'entretenir. La conversation roula sur le bonheur, sur la justice, sur la véritable grandeur. Platon ayant soutenu que rien n'est si lâche et si malheureux qu'un Prince injuste, Denys en colère lui dit : " Vous parlez comme un radoteur." — " Et vous comme un tyran," répondit Platon. Cette réponse pensa2 lui coûter la vie. Denys ne lui permit de s'embarquer sur une galère qui retournait en Grèce, qu'après avoir exigé du commandant qu'il le jetterait à la mer, ou qu'il s'en déferait comme d'un vil esclave. Il fut vendu, racheté et ramené dans sa patrie. Quelque temps après, le Roi de Syracuse, incapable de remords, mais jaloux de l'estime des Grecs, lui écrivit ; et, l'ayant prié de l'épargner dans ses discours, il n'en reçut que cette réponse méprisante : " Je n'ai pas assez de loisir pour me souvenir de Denys."
A son retour, Platon se fit un genre de vie dont il ne s'est plus écarté. Il a continué de s'abstenir des affaires publiques, parce que, suivant lui, nous ne pouvons plus être conduits au bien ni par la persuasion, ni par la force ; mais il a recueilli les lumières éparses dans les contrées qu'il avait parcourues ; et, conciliant, autant qu'il est possible, les opinions des philosophes qui l'avaient précédé, il en composa un système qu'il développa dans ses écrits et dans ses conférences. Ses ouvrages sont en forme de dialogue. Socrate en est le principal interlocuteur ; et l'on prétend qu'à la faveur de ce nom, il accrédite les idées qu'il a conçues ou adoptées.
Son mérite lui a fait des ennemis : il s'en est attiré luimême en versant dans ses écrits une ironie piquante contre plusieurs auteurs célèbres. Il est vrai qu'il la met sur le compte de Socrate; mais l'adresse avec laquelle il la manie, et différents traits qu'on pourrait citer de lui, prouvent qu'il avait, du moins dans sa jeunesse, assez de penchant à la satire.
SELECTIONS IN PROSE.
Cependant ses ennemis ne troublent point le repos qu'entretiennent dans son cœur ses succès ou ses vertus. Il a des vertus en effet ; les unes qu'il a reçues de la nature, d'autres qu'il a eu la force d'acquérir. Il était né violent; il est à présent3 le plus doux et le plus patient des hommes. L'amour de la gloire ou de la célébrité me paraît être sa première, ou plutôt son unique passion, je pense qu'il éprouve cette jalousie dont il est si souvent l'objet. Difficile et réservé pour ceux qui courent la même carrière que lui, ouvert et facile pour ceux qu'il y conduit lui-même, il a toujours vécu avec les autres disciples de Socrate dans la contrainte ou l'inimitié ; avec ses propres disciples, dans la confiance et la familiarité, sans cesse attentif à leurs progrès ainsi qu'à leurs besoins, dirigeant sans faiblesse et sans rigidité leurs penchants vers des objets honnêtes, et les corrigeant par ses exemples plutôt que par ses leçons. De leur côté, ses disciples poussent le respect jusqu'à l'hommage, et l'admiration jusqu'au fanatisme : vous en verrez même qui affectent de tenir les épaules hautes et arrondies pour avoir quelque ressemblance avec lui. C'est ainsi qu'en Ethiopie, lorsque le Souverain a quelque défaut de conformation, les courtisans prennent le parti de s'estropier pour lui ressembler.