‹ French prose and poetry; being an advanced French reader; containing selections from the principal classical French poets and prose writers during the past two hundred years. Also a treatise upon French versification, and notes upon the selections, explanatory and criticalChapitre 63 sur 253 · L'HOMME DE LETTRES · texte numérisé non relu

L'HOMME DE LETTRES

C'est celui dont la profession principale est de cultiver sa raison pour ajouter à celle des autres. C'est dans ce genre d'ambition, qui lui est particulier, qu'il concentre toute l'activité, tout l'intérêt que les autres hommes dispersent sur les différents objets qui les entraînent tour à tour. Jaloux d'étendre et de multiplier ses idées, il remonte dans les siècles, et s'avance au travers des monuments épars de l'antiquité, pour y recueillir, sur des traces souvent presque effacées, l'âme et la pensée des grands hommes de tous les âges. Il converse avec eux dans leur langue, dont il se sert pour enrichir la sienne. Il parcourt le domaine de la littérature étrangère, dont il remporte des dépouilles honorables au trésor de la littérature nationale.

Doué de ces organes heureux qui font aimer avec passion le beau et le vrai en tout genre, il laisse les esprits étroits et prévenus s'efforcer en vain de plier à une même mesure tous les talents et tous les caractères, et il jouit de la variété féconde et sublime de la nature dans les différents moyens qu'elle a donnés à ses favoris pour charmer les hommes, les éclairer et les servir. C'est pour lui surtout que rien n'est perdu de ce qui se fait de bon et de louable ; c'est pour une oreille telle que la sienne que Virgile a mis tant de charmes dans l'harmonie

SELECTIONS IN PROSE.

de ses vers; c'est pour un juge aussi sensible, que Racine répandit un jour si doux dans les replis des âmes tendres, que Tacite jeta des lueurs affreuses dans les profondeurs de l'âme des tyrans; c'est à lui que s'adressaient Montesquieu quand il plaidait pour l'humanité, Fénelon quand il embellissait la vertu. Pour lui toute vérité est une conquête, tout chefd'œuvre est une jouissance.

Accoutumé à puiser également dans ses réflexions et dans celles d'autrui, il ne sera ni seul dans la retraite, ni étranger dans la société : enfin, quel que soit le travail où il s'applique, soit qu'il marche à pas mesurés dans le monde intellectuel des spéculations mathématiques, ou qu'il s'égare dans le monde enchanté de la poésie ; soit qu'il attendrisse les hommes sur la scène, ou qu'il les instruise dans l'histoire ; en portant ses tributs au temple des Arts, il ne cherchera pas à renverser ses concurrents dans sa route, ni à déshonorer leurs offrandes pour relever le prix de la sienne ; il ne détournera pas des triomphes d'autrui son œil consterné ; les cris de la renommée ne seront pas pour son âme un bruit importun ; et, au lieu que la médiocrité inquiète et jalouse gémit de tous les succès, parce que le champ du génie se rétrécit sans cesse à ces faibles yeux, le véritable homme de lettres, le parcourant d'un regard plus vaste et plus sûr, y verra toujours un monument à élever, et une place à obtenir.

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