LA SICILE ET LA CALABRE
A peine avions-nous dépassé l'archipel de Lipari, que nous avons vu paraître les côtes de la Sicile et de la Calabre.
Cette première vue de la Sicile, avec ses frais bosquets et ses sites riants, nous rappelait les gracieuses peintures de Théocrite : on y reconnaît d'abord les coteaux que fréquentait Daphnis, où paissaient les troupeaux de Menai que, où les bergers se disputaient le prix du chant. La Calabre présente une physionomie plus sévère, et répond très bien à ce que nous dit Horace de la rudesse de ses habitants. Nous avions à notre gauche le golfe de Sainte-Euphémie ; on remarque sur la rive plusieurs bourgs ou villages, presque tous bâtis au pied de hautes montagnes ; nos marins nous ont fait distinguer le petit bourg de Pizzo, où Joachim Murât débarqua en 1815.2
Un vent léger nous poussait vers l'entrée du détroit, et nous avions devant nous le phare de Messine, lorsqu'il nous est arrivé une barque avec des rameurs siciliens, chargés de diriger les navires dans ces parages dangereux.
Le chef de ces rameurs, après nous avoir complimentés, nous a dit d'un ton solennel : Voilà Scylla, et voilà Charybde. Du côté de Scylla, on entend encore le sourd mu- 15*
SELECTIONS IN PROSE.
gissement des vagues; tout paraissait tranquille autour de Charybde. Ces deux écueils, au moins dans les temps de calme, n'ont rien qui puisse expliquer la terreur des anciens. Nous sommes entrés paisiblement dans le canal, et nous avons pu jouir du magnifique spectacle des deux rives. Dans le lointain, et à notre droite, c'étaient les monts Pelores, dont les cimes bleuâtres conservent encore les traces des frimas ; près de nous, des vallons où la paie verdure des oliviers se mêle au vert foncé des pins et des cyprès. A mesure qu'on avance dans le détroit, on distingue quelques maisons blanches sur un terrain jaunâtre, des lits de torrents qu'on prend d'abord pour des chemins poudreux, une certaine culture qui annonce le voisinage d'une grande ville, enfin plusieurs églises ou monastères dont les paisibles habitants ne songent guère que leurs demeures servent de point de reconnaissance aux navigateurs poussés par la tempête. Sur la rive de la Calabre, c'est un autre spectacle. L'horizon est borné par des rochers stériles et des collines nues, où la bruyère croît à peine. De vastes campagnes s'étendent vers Ja mer, les unes livrées à la culture, les autres sillonnées par des ravins profonds. On aperçoit de distance en distance des maisons avec des bouquets d'arbres, des villages avec leurs jardins et des plantations d oliviers et de mûriers. Là jaunit la moisson sur des terres prêtes à s'ébouler, et soutenues par des murailles de pierres ; plus loin, la vigne monte au sommet des ormes et se mêle à leur feuillage, ou, portée d'espace en espace sur de longs échalas, elle s'étend dans la plaine et se déploie en festons verdoyants. Les paysages des deux côtés présentent parfois des contrastes qui étonnent; on trouve en quelques endroits une autre nature, une autre physionomie, et le voyageur est surpris d'éprouver des impressions si différentes à l'aspect de deux contrées qu'animine également le voisinage de la mer, et que le même soleil éclaire.
MICHAUD